‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 27 sur 96 · BIST PE LA LUT. FR · texte numérisé non relu

BIST PE LA LUT. FR

XVr SIÈCLE,

distinguent. Dans ces Mémoires particuliers, que leurs auteurs écrivirent, non pour briller parmi les gens de lettres, mais pour exprimer vivement et perpétuer leurs passions, leur caractère s’imprime avec cette force qui, sous les rides même du style, comme le dit Montaigne, nous frappe et nous émeut encore. Chacun de ces acteurs d’une scène tragique se replie sur lui-même pour se défendre, s’excuser, s’expliquer, combattre les opinions adverses, raconter ses périls, développer ses raisons, peindre ce qu’il a vu, ce qu’il a osé, ce qu’il a soutl'ert.

12. A la tête de ces nouveaux écrivains paraît ce vieux général u’Estréës, «que l’on voyait grand de taille, monté )) sur une grande jument, dit Brantôme, se tenir droit à » la tranchée, qu’il dépassait de la moitié de son corps, )) et là rester tête levée au milieu des balles, comme s’il » eût été à la chasse. » En quarante pages, il écrit comment il avait pris dans sa vie plus de quarante forteresses.

13. Blaise de Montlüc était Gascon, de cette race d’hommes hardis et délibérés, que la Ménippée a peints d’un trait en disant qu'ils gagnent leur vie en une heur'e. 11 nous a laissé sa propre histoire sous le titre de Commentaires de Biaise de Montluc, maréchal de France. Catholique ardent et passionné, soldat impitoyable, il ne voulait souffrir en France que son parti, et dans son parti, il n’admirait qu’un homme, qui était lui. Henri H lui demandait un jour comment, lorsqu’il était gouverneur de Sienne, il avait pu accbmmoder tous les esprits. « Sire, lui répondit » Montluc avec son tour d’imagination vif et hardi , je n suis allé un samedi au marché ; j’ai acheté un sac, une » petite corde et un fagot. Rentré chez moi, j’ai demandé » du feu pour allumer le fagot, après, j’ai pris le sac, » j’ai mis dedans toute mon ambition, toute mon ava- » rice, toutes mes haines particulières, ma paresse, mon )) envie, mes partialités; bref, toutes mes humeurs et » complexions de Gascogne. Puis j ai lié la bouche du sac r> avec la corde, afin que rien n’en sortît, et j’ai mis le » tout au feu. Alors je me suis trouvé net. » Montluc

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D’eiRploya pas le même moyen quand il se mit à écrire ses Mémoires, et ses humeurs de Gascogne éclatèrent librement. Mais il ne faut pas trop s’en plaindre : ce sont les passions de Montluc qui font l’intérêt de ses Mémoires, et c est son amour-propre qui en fait l’unité, il ne üissimule m ses rigueurs ni ses cruautés ; il avoue qu’il avait la réputation d’mmer à jouer de la corde ; mais il ne cherche pas à s’en excuser. « Aux guerres civiles, dit- » il sans détour, il faut être maître ou valet, vu qu’on » demeure sous le même toit ; alors il faut en venir à la I ff '^aute. » Ainsi il écrit ses Mémoires afin que les petits Montluc se puissent mirer en la vie de leur aïeul, n’ayant pas 1 air de penser qu’il puisse jamais venir un temps où ce capitaine, qui se glorifie de marcher avec des bourreaux en guise de laquais, et ^'attacher aux arbres les enseignes de son passage, aura besoin, pour être excusé, que la postérité tienne compte, dans son jugement, de la lureur des guerres civiles.

Henri I\ appelait les Mémoires de Montluc la Bible des soldats. INulle part, en elfet, n’éclate avec plus de vivacité I ardeur de l’esprit militaire. Montluc est-il au parlement de Bordeaux et de Toulouse, il s’étonne de tous ces jeunes pns qui, à l âge où le sang bout dans les veines, s’amusent tranquillement dans un palais. Serviteur des dames quand U est de loisir, ayant le repos comme ennemi capital, il ne respire que la guerre et les armes. Quand il est à Rome, antiquaire à sa façon, il se fait montrer les lieux où s’étaient livrés tant de beaux combats; alors son imagination s enflamme, et il lui semble assister aux batailles des vieux Romains. Puis, finissant par une bravade gauloise, il ajoute qu’ù ne vit rien à Rome qui ressemblât ou qui se rapportât à Camille. Par ses passions et sa vanité, Montluc n’est pas un historien et n’a pas songé à l’être; il n a voulu que parler de lui. C’est un romancier qui s est pris lui-même pour son héros, et qui d’un style libre et hardi, avec une verve singulière d’imagination, chante les exploits qu il a faits, et les exagère, parfois, à titre de poète et de Gascon.

\k. François de La Noue, surnommé Bras-de-fer, nous a laissé non-seulement des Mémoires, mais des ouvrages philosophiques. Homme candide, il charme le lecteur par cette honnêteté d’âme qui respire dans ses écrits. Doué d’imagination et de cet art, ou plutôt de cet instinct qui fait vivre et agir les personnages et les récits, La Noue, comme Henri IV, son ami, joint une sensibilité mobile et profonde à une gaieté expansive. H composa, pour charmer les ennuis de sa captivité, des Discours politiques et militaires, remplis de savoir, quelquefois remarquables par le style. Catinat du xvi® siècle, guerrier juste, toujours brave, souvent vainqueur, aussi téméraire à la guerre que sage dans la vie privée, conseiller de Henri IV après la mort de Coligny, il vendait ses terres pour équiper l’armée du roi, et disait avec son énergie accoutumée : « Tant qu’une goutte de sang et » un pouce de terre me resteront, je les employerai au » service du pays où Dieu m’a fait naître.» Son style est à la hauteur d’un tel sentiment ; aussi La Noue mérite-til d’être classé parmi les prosateurs les plus éloquents de cette époque, bien au-dessus de Bodin et de Charron, à peu de distance de Montaigne.

15. Les deux Tavannes nous ont aussi laissé des Mémoires précieux pour l’histoire, mais écrits sous deux influences différentes : l’un, apologiste de son père et panégyriste de la Ligue, se distingue par une étrange verve de prolixité et une rare audace de mauvais langage ; l’autre, écrivain plus noble, plus impartial, resta le serviteur fidèle de Henri IV, et se trouva vingt fois sur le même champ de bataille que son frère, mais dans le camp adverse.

16. Duplessis Mornay, autre ami de Henri IV, qui l’appelait à la fois son écritoire et son capitaine, doit être rapproché de La Noue. Pape du protestantisme, comme on l’appelait alors, il nous fait, dans ses Mémoires, connaître plus spécialement le mouvement religieux de cette secte, dont La Noue représente les idées politiques.

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