Pierre de Bourdeilles, plus connu sous le nom de
Brantôme, nous a laissé des Mémoires divisés en cinq parties, de longueurs inégales, où l’auteur traite successivement des Capitaines français, des Capitaines étrangers, des Dames galantes, des Dames illustres et des Duels C’est un continuel et servile écho de tous les bruits de cour et de ville, qui, depuis François jusqu’à Henri IV, ont frappé l’oreille d’un courtisan curieux et causeur. Mal instruit, inexact, aimant à croire et à raconter le scandale, Brantôme est non-seulement indifférent au mal et au bien, mais il ne sait guère ce qui est vertu ni ce qui est vice. 11 connaît le respect dû aux princes, la vénération due aux princesses, c’est l’unique science dont il se targue : morale pour les hommes, pudeur pour les femmes, ces mots, ces idées ne sont jamais entrés dans son esprit. Nul écrivain n’a été plus dénué du sentiment moral. Louis XI est le bon roi pour lui, lors même qu’il raconte ses cruautés, et quand il détaille les nombreuses galanteries de la petite bande de femmes qui entouraient François P'', ce sont encore les honnêtes et vertueuses dames de la cour. Sans réflexion, sans retour sur luimême ; d’une humeur à la fois frivole et soldatesque, d’une forfanterie toute gasconne quand il s’agit de sa naissance et de ses hauts faits, il voit tout et ne juge rien, il répète tout, sans penser à rien ; vrai perroquet de cour, et d’autant plus piquant qu’il est moins profond, qu’il ne cherche à rien voiler, et que tous les vices de son siècle viennent se réfléter dans l’impudente ingénuité de son ouvrage. La mobilité de son esprit, plutôt que de son cœur, l’associe aux événements qu’il raconte : on le voit sensible aux malheurs de Marie Stuart, frappé de la sévérité du vieux connétable de Montmorency, étonné de la grandeur romaine du chancelier L’Hôpital, charmé de l’héroïsme de Bayard. Quoique son style n’ait ni éclat ni précision, il s’anime dans le récit des combats et dans celui des débauches ; reproduit fort bien le caquet des courtisans et des femmes, et rend avec une vérité prolixe ces impressions diverses qui le dominent tour à tour, sans jamais lui inspirer d’estime pour le bien ni de haine pour le vice.
134 HISTOIRE CRITIQÜE
18. Le nom de Sully se retrouve aussi parmi ceux des mémorialistes du xvi® siècle. Le grand ministre, le ministre bien-aimé de Henri IV, écrivit, dans sa retraite, après la mort de son prince et de son ami, ce qu’il a intitulé ses OEconomies royales. C’est encore un tableau des règnes de Charles IX, Henri 111 et Henri IV. Le règne de ce dernier surtout y occupe la plus grande place; la peinture de ses mœurs et de ses habitudes domestiques s’y trouve mêlée aux plus hautes considérations sur les affaires publiques. Les économies sont écrites avec une clarté et une élégance qui ne sont pas exemptes d’une certaine raideur, qu’on appellerait de nos jours aristocratique. La forme adoptée par Sully est bizarre; il suppose que scs secrétaires lui racontent l’iiistoire de sa propre vie. Sans doute, il eût semblé peu séant au duc de Sully, qui testait un état de prince, de solliciter directement l’approbation d’un lecteur; en abdiquant ainsi le réle de narrateur, Sully ne perdait pas un éloge, et sa dignité princière était sauve.
19. C’est ici le lieu de citer deux autres personnages qui secondèrent Henri IV dans ses améliorations de la fortune publique, et qui nous ont laissé, si l’on peut parler ainsi, des Mémoires d’économie politique et d’agriculture.
L’un est Barthélemy de Laffemas, contrAleur du commerce, auteur de plusieurs ouvrages d’économie politique, remplisde vues excellentes, remarquables parla simplicitédu style, et peu connusparcequ’ils nesont qu’utiles. Le premier, il indiqua clairement les sources de la richesse publique, provoqua l’uniformité du système des poids et mesures, prouva la nécessité des exportations, et demanda l’établissement de la manufacture des Cobelins : idées supérieures à son siècle, coniprises et approuvées par Henri IV, et que Sully, dans son amour exclus! f^jo/œ le pastoiirage et le labourage, avait quelquefois combattues.
L’autre est Olivier de Serres, patriarche des écrivains agronomes, celui qui, par l’ordre exprès du roi, inlro-
duisit la culture du mûrier en France. De seigneur devenu fermier au milieu des guerres civiles, il s'était constamment occupé de cultiver la terre que ses contemporains arrosaient de sang français. Après avoir pratiqué l’agriculture toute sa vie, il réduisit en système les résultats de son expérience, et publia le Théàlre d’ AgricuUure, ou le Ménage des Champs, (’.omme Montaigne, il est l’homme de son livre; sa bonhomie, souvent profonde et précise, devient pittoresque dans la description des lieux qu’il faut choisir, des soins qu’il faut prendre pour favoriser la végétation et la fructification. Son juste respect pour l'agriculture va jusqu’à l’enthousiasme : rien n’est plus piquant, plus éloquent, ni mieux raisonné que les pages où il prouve la nécessité de rédiger et de publier la théorie de cet art, au lieu de se contenter de la pratique. La conclusion animée, par laquelle il lie ensemble et rattache l’un à l'autre les dilférents lieux ou livres de son ouvrage, et la péroraison du patriarche qui s’adresse à Dieu pour que la culture des champs lleurisse toujours en France, portent le caractère de la plus haute éloquence. C’était le livre favori de Henri IV, qui, tous les jours après son dîner, s’en faisait lire quelques pages. La manière d’écrire d’Olivier se rapproche beaucoup de celle de Montaigne et de Montluc : c’est assez en faire l’éloge.
20. Marguerite de Valois, fille de Henri 11, et première épouse de Henri IV, unit, par une nuance trèsmarquée, le xvC siècle au xvn®. La rapidité, les grâces, Fart de la narration, se trouvent chez elle à un haut degré : c’est le développement et la perfection de Christine de Pisan. Marguerite en a le savoir, la finesse, et de plus une élégance, un goût, une mesure, que Christine n’a pas. Plus de ces phrases embarrassées, de ces tours languissants, de ces éternelles incises qui retardent le récit et cachent la pensée; plus de ces digressions dans lesquelles disparaît le fait principal ; tout est net, tout est clair, tout est précis, tout est vif et animé. Aourrie, comme Christine, aux fortes études, comme clic sachant
grec et latin, Marguerite de Valois a donné à son style un tour mâle en même temps que souple et facile. Son expression est naïve et pittoresque; les souvenirs de l’étude la soutiennent sans la gêner. Ses idées se revêtent d’images naturelles; ce qu’elle a vu, elle le peint; ce qu’elle a senti, elle le communique à l’âme. Son trait vif et ingénieux, soudain et léger, son tact heureux et délicat, sa grâce facile, ont le mérite particulier à la langue française, ce don de conter, que nulle autre nation ne possède au même degré ; c’est presque madame de Sévigné. Dans toutes les deux il y a du Bossuet* : tant la nature est près du sublime ! tant les inspirations de l’âme sont voisines du génie! ou plutôt le génie, c’est l'âme.