‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 29 sur 96 · Histoire universelle · texte numérisé non relu

Histoire universelle

1. Mémoires de d’Aubigiié. — a. Son Histoire universelle. — 5. Jacques de Tbou; pourquoi il a écrit son Histoire universelle en latin. ■ — 4. Vice capital de celte Histoire. — 5. Défaut qui y résulte de l’absence d’unité philosophique. -- 6. Mérites de celte hisloire. ~ 7. Originalité do .«on imitation. — 8. De Thou, considéré comme homme d’action. — 9. Gouliird; sa l'iillosophie de l’histoire.

1 . D’Aubigné, que nous avons considéré comme poëte, mérite une mention comme prosateur. On a de lui des Mémoires et le premier essai d’une Histoire universelle.

Les Mémoires de d’Aubigné, remarquables par la fermeté vive de l’expression, furent écrits sous le règne de Louis Xlll ; l’auteur était très-vieux ; son style est jeune. Par les scènes qu’il retrace, par le ton et la manière, cet ouvrage appartient au xvi“ siècle. D’Aubigné écrit, comme Saint-Simon écrivait plus tard, avec un abandon' une vivacité guerrière et une grande verve d’ironie. Dès que l’on a commencé la lecture de ses Mémoires, il faut les achever : le roman le plus animé n’offre pas plus d’in- (érêt. Tout ce qu’il y avait d’ardent, d’impétueux, d’étourdi, de singulier dans cette jeunesse gasconne et cal-

' V. Traité de Lillérature, Style et Composition, p. 309.

viniste, qui se pressait autour du panacheblanc d’Henri IV, se retrouve chez d’Aubigné. Le commencement de ces piquants Mémoires est noble comme de l’histoire ancienne ; et quand l’auteur retrace des combats, vous diriez la touche hardie et véhémente, le feu, la vérité, qui distinguent Salvator Rosa et le Bourguignon dans leurs tableaux d’escarmouches.

2. Quant à son Histoire universelle, comme le dit fort bien l’auteur des Trois Siècles littéraires, elle porte l’empreinte de son âme, c’est-à-dire qu’elle est écrite avec beaucoup de liberté, d’enthousiasme et de négligence. Elle embrasse une période de cinquante-un ans depuis 1 550 jusqu’à 1601. Dès son apparition, elle excita la colère du parlement, qui la fit brûler par la main du bourreau. On lui reprochait d’outrager la majesté royale et de faire jouer à Henri IV le rôle le plus odieux. Telle qu’elle est, cette histoire n’atteint pas le but que s’était proposé d’Aubigné. Diffuse et violente, elle n’a ni la hauteur ni l’unité, qui doivent être le caractère d’un tel ouvrage; mais elle offre des détails curieux, des particularités intéressantes; c’est un journal piquant et quelquefois instructif; ce n’est point une puissante et vaste généralisation.

3. Le grand travail historique de ce siècle, la première image d’une histoire universelle, c’est l’ouvrage du président Jacques de Thoü. Cet ouvrage, qui comprend de 1545 à 1607, est écrit en latin. On s’étonne, au milieu de cette foule de Mémoires que nous a laissés le règne de Henri IV, dans le progrès continu et alors si éclatant de notre langue, de rencontrer un monument qui semble une œuvre du moyen âge. Mais de Thou, pour tracer le vaste portrait de son siècle, avait besoin d’un idiome grave et souple, éloquent et généralement connu; c’était le cas de la langue latine, qui, depuis l’ordonnance de Charenton , était plus que jamais le dialecte commun des hommes éclairés. Peut-être aussi qu’effrayé des rapides variations qu’éprouvait l’idiome national, a-t-il cherché dans l’immortalité du latin une consécration que la langue française ne pouvait encore lui donner. Cette

langue, en ell'et, ne semblait pas alors susceptible de porter le poids et la majesté de l’histoire, et les récits graveleux de Brantôme, les confidences de Marguerite de Valois, lui paraissaient aller mieux que le tableau des grands événements qui remplissent V Histoire universelle de de Thou.

4. La langue ne manquait pas seule à l’historien ; la pensée philosophique, qui pouvait unir et animer les scènes immenses et variées d’une histoireuniverselle, cette pensée n’était pas née. C’est là le vice capital de l’ouvrage de de Thou : l’absence d'unité. Son livre ne forme pas un tout ; les fails s’y succèdent et ne s’y enchaînent pas. Nous passons tour à tour, et sans autre transition que l’ordre chronologique, d’Europe en Asie, d’Afrique en Amérique. Des digressions fréquentes, des recherches continuelles sur l’origine des peuples que l’historien passe en revue, des événements abandonnés au moment môme où l’intérêt commençait à être excité, ajoutent encore aux embarras de ce défaut d’unité.

5. Cette absence d’unité philosophique amène un autre défaut : obligé d’abandonner, de reprendre les événements sans règle fixe, pour trouver un fil dans ce labyrinthe de faits, d’hommes et de pays, de Thou s’attache à de minces et trop nombreux détails ; trame faible et con fuse qui, loin de suppléer à l’unité, achève de l’étouffer. Le caractère d’une histoire universelle doit être la généralisation ; tout son intérêt est dans l’enchaînement philosophique dos faits, et non dans la peinture dramatique des événements. De Thou l’avait compris ; il sent que les événements l’entraînent, mais il est obligé de les suivre'.

<5. Tel est donc le défaut capital de VIHstoire universelle, l’absence d’unité; mais que de mérites le couvrent et le rachètent ! quelle netteté de jugement, quelle éten-

* Invitus fado, ii( quæ ad singuta régna et civitates pertinent, mensiuni et dieriini discrimine apposito, divellam singulorum annoruin cujusque pü|)uii gesta sub unum aspectum poncre satiùs judicans, quàm ea, quod alii l'aciunl, cuin aliis, intcrnpestù toties narratione , confundcre {Hist. itniv., 1. T2i).

due de connaissances ! que de sagacité dans l’investigation des faits, de probité dans la manière de les raconter ! Les portraits des personnages qu il met en scène sont tracés d’une main habile et vigoureuse et avec une vivacité de couleurs remarquable. Ses narrations, trop longues quelquefois, sont souvent intéressantes et dramatiques ; ses discours, nobles et éloquents, pleins d’un pathétique doux et tendre, de vives et généreuses affections, parfois un peu embellis, comme ceux de Tite-Live, et au-dessus de la vie et des actions des personnages auxquels il les prête. C’était un souvenir et une imitation de l’antiquité. L’histoire, pour les anciens, était une œuvre d’art plus qu’un récit fidèle ; ils la façonnent, l’idéalisent. Personnages et événements, tout grandit ; c’est toujours un drame, souvent une épopée. Les modernes ne conçoivent pas ainsi l'histoire; pour eux, elle est chose positive, véridique, auguste. Les faits et les hommes y doivent paraître tels qu’ils sont ; point d’idéal dans les figures ; dans les paroles, point d’exagération. Aussi a-t-on fait un reproche à de Thou de son penchant à montrer les hommes plus grands dans leurs discours qu’ils ne l’ont été dans leurs actions ; on l’a accusé de contradiction ou de complaisance. Pour le justifier, on a dit d’autre part que dans ces mêmes âmes dégradées et comme détruites par le crime, de Thou cherchait encore avec confiance quelques débris de leur dignité première. Cette explication nous semble plus ingénieuse que vraie. Le soin que prend de Thou de rehausser ses personnages, en les faisant parler, ne nous paraît qu’une préoccupation classique, une lutte contre l’antiquité, une imitation. Dans tous les historiens latins modernes, on retrouve ce défaut, ces couleurs fausses et brillantes. Les anciens que l’on étudiait avec tant d’ardeur, on cherchait surtout à les reproduire dans la partie, sinon la plus vraie, du moins la plus éclatante de leurs œuvres : les portraits et les harangues. Ainsi avaient fait Falcandus et Paul Jove en Italie, Lambert d’Afi'scheftsbourg en Allemagne, en Espagne Mariana ; ainsi fit de Thou.

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7. Imitateur des anciens, de Thou a cependant son originalité; il a donné à l’histoire un caractère nouveau; il y a mis deux éléments que les anciens avaient négligés, les sciences et les lettres, c’est-à-dire l’histoire de la civilisation dans son expression la plus élevée et la plus pure. De Thou ne cherche pas l’histoire d’un peuple seulement dans ses traités, dans ses guerres, dans ses mœurs et ses institutions ; il la demande aussi à sa culture intellectuelle. Toutes les découvertes utiles, tous les grands travaux du XVI® siècle, il les rappelle et les loue. La vie d’un savant, ses ouvrages, ne lui sont pas moins précieux qu’une victoire ou une révolution politique. Lambin, Adrien Turnèbe, Cujas, Ronsard, Baïf, Belleau, duBartas, Passerat, Desportes, d’Ossat, Muret, Manuce, de Vair, Pithou, Sainte-Marthe, du Puy, Rapin, Casaubon, Juste Lipse, Joseph Scaliger, les Etienne, Rabelais, en un mot, toutes les célébrités du xvi® siècle, se trouvent consacrées dans son livre : c’est un panorama littéraire, en même temps qu’une histoire. L’Allemagne, l’Italie, l’.\ngleterre savante, y ont leur place et leur souvenir. Les hommes qu’il cite, de Thou les a vus, il s’est entretenu avec eux, nourri de leur sagesse, instruit de leur science.

8. Mais de Thou n’est pas seulement un savant ; il est homme d’action ; il a pris part aux affaires, à la vie politique ; il a fait l’histoire avant de l’écrire ; ses souvenirs sont ses matériaux. Négociateur habile, politique consciencieux, il a ménagé entre Henri III et Henri IV la réconciliation qui devait faire le repos de la France. Cette part, que de Thou a prise aux grands événements de son siècle, donne à ses récits un puissant intérêt, à sa pensée une chaleur et un mouvement qui se font sentir sous la forme étrangère qui les couvre : c’est Xénophon écrivant la retraite des Dix-Mille, ou Thucydide, la guerre du Péloponèse.

9. De l’histoiie universelle à l’histoire philosophique, la route était courte et facile ; aussi la pensée d’une histoire philosophique, le nom du moins, sinon la chose, n’échappa point au xvi® siècle. Coulard, auteur de Mé-

moires snr la Ligue, donna une Philosophie de l’histoire, titre que Voltaire lui a dérobé. Mais la tentative était prématurée, plus encore peut-être que celle d’une histoire universelle.

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