‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 30 sur 96 · PHILOSOPHIE, MORALE, POLITIQUE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE, MORALE, POLITIQUE

Il La ihéologlo au moyen âge. — a. La philosophie reparaît avec la découverte des auteurs anciens, cl commence par Senéque. — 5 . Caractère de ce philosophe ; Michel Montaigne. — 4. Détails sur la vie de Montaigne ; ses Essais. — 5. Caractère général de cet ouvrage. — 6, Qualités générales du style de Montaigne. — 7. Manière de Montaigne jugée diversement ; citations qui peuvent la faire apprécier. — 8. La grandeur e.sl quelque* fois portée trop loin chez Montaigne. — g. Le bon sens est le trait caractéristique de Montaigne. — 10. L’esprit de Montaigne. — 11. Désordre de sa composition. — 12. La personnalité n’est point chez lui de l’égoisme ; citation d’un morceau sur l’amitié.— l3. Etienne de La BoèTie ; son traité de la Servitude volontaire. — i4* Appréciation de eet ouvrage; ce qu’en disent Montaigne cl d’Aubigné. — i5. Style de La Boétie. — 16. Pierre Charron; détails sur sa vie. — 17. Son Livre de la Sagesse. — i8. Style de Charron. — î 9. Son livre des Trois Vérités. — 20. Jean Bodin ; ses ouvrages : sa croyance à la magie; son Ueptaplomeron. — 21. Sa Méthode pour étudier i’hisloire. — 22. Sa République.

1 . Depuis que le christianisme avait conquis les Gaules, l’esprit religieux avait rempli toutes les âmes, absorbé l’activité de toutes les intelligences ; la théologie était l’arène où chaque combattant venait essayer ses forces, et, jusqu’à la fin du xv® siècle, elle gouverna le monde intellectuel et moral. Elle suffit à la foi et à l’imagination des peuples ; elle dit à l’homme tout ce qu’il lui importait alors de savoir ; elle lui enseignait Dieu et la vie future ; elle veillait à son berceau, charmait sa vie ; à son lit de mort, elle le consolait. Ainsi vécut le moyen âge, plein d’espérance et de foi, les yeux et l’âme tournés vers le ciel.

2. Alais lorsque l’antiquité sortit de ses ruines, le monde païen, avec ses sciences, ses doutes, sa philosophie, se trouva derechef en présence du monde chrétien. Cette lumière nouvelle et vacillante éblouit les

yeux, et bientôt tout pâlit, tout s’effaça devant elle. Le moyen âge, si brillant, si fécond, si majestueux au xiii® siecle, disparut avec sa science sacrée, avec ses croyances, avec ses belles et mystiques pensées, devant l’antiquité qu’il avait évoquée, devant le doute qui devait discuter sa croyance et la Réforme qui devait la mutiler.

De la cette lacune philosophique ou plutôt théologique du XV* siècle ; de là cette ardeur pour l’antiquité, ce besoin et ces inquiétudes de la science remplaçant le calme et les convictions de la foi. Avec l’abandon de la théologie reparut la philosophie, qu’elle avait détrônée jadis. En quittant saint Augustin, on revint à Sénèque, le dernier et tout à la fois le plus pur représentant des écoles philosophiques du paganisme’.

3. Sénèque était en effet, entre l’Evangile et la philosophie, la transition naturelle la plus douce; c’était presque la morale du christianisme, moins le dogme. Ou trouvait là ce qu’on avait perdu en quittant le moyen âge, une autorité et un guide. C’est ainsi seulement, c est par le besoin de sanctionner des opinions nouvelles par la sagesse antique, qu’on peut s’expliquer ce commerce fréquent, ces citations nombreuses, cette familiarité de Montaigne avec Sénèque. « J’y trouve toujours «quelque chose à me contenter, dit Pasquier-; c’est un » autre Sénèque en notre langue. » Mézerai nous semble avoir encore mieux caractérisé cette ressemblance en appelant Montaigne le Sénèque chrétien. Du reste, sous cette empreinte étrangère, sous ce costume nouveau, Montaigne reste lui - môme. S’il emprunte les maximes du stoïcisme, il les modilie. Il ne se raidit pas comme lui, et ne se drape point pour tomber avec plus de dignité; il s’abandonne aux événements plus qu’il ne leur résiste, et il aime mieux changer d’idée que de position. Mais il est temps de dire ce qu’était ce Montaigne.

‘ V. nùtoire de la Littérature latine, u. 331.

ïT. 2, 1. 18, Lctt. 1.

4. Michel de Montaigne naquit en 1533. Son père, gentilhomme périgourdin, lui donna une éducation bizarre. A côté de sa nourrice, le jeune Montaigne eut un précepteur allemand qui ne savait pas un mot de français, et qui ne lui adressait jamais la parole qu’en latin ; tous ceux qui l’entouraient, domestiques de la maison, paysans du voisinage, en usaient ainsi par l’ordre de son père, et cette méthode lui réussit au point qu’à six ans la langue latine était devenue sa langue maternelle ; de là cette forme latine empreinte si profondément dans son style. Quant au grec, que son père voulut aussi lui faire apprendre en jouant, il ne le connut jamais aussi bien, parce qu’il le connut trop tard, et volontiers il s’en reposait sur Amyot pour la lecture de Plutarque. Dès l’âge de treize ans, il connaissait toute l’antiquité profane, et, lorsqu’il eut étudié les hommes dans l’histoire, il alla chercher, dans ses voyages, chez les peuples modernes, d’utiles comparaisons et l’intelligence plus approfondie de la nature humaine. A vingt-cinq ans, il devint conseiller au parlement de Bordeaux. Réveillé dans son enfance aux sons de la musique, il contracta de cette habitude une indolence qui prémunit son âge mûr contre la fureur des guerres civiles et l’ardeur de l’ambition. Homme de guerre, homme du monde, il vit la cour et porta, dans les devoirs d’une vie insouciante et active, la paresse et l’observation qu’il devait au bien - être de son premier âge et à l’habitude de ne juger des choses que d’après lui-même. Ami de presque tous les hommes célèbres de son temps, d’un commerce facile et d’un caractère peu fait pour braver les orages politiques, il se résolut à ne plus vivre qu’avec ses livres et lui-même, dès que les troubles de l’Etat prirent un caractère effrayant. Alors retiré dans une agréable solitude, le seigneur châtelain emportait à la chaise Ovide et Rabelais, Térence et Catulle, Arioste et Lucrèce, plus souvent encore Plutarque, Tacite, Comines et surtout Sénèque. Il ne commença d’écrire qu’en 1572, et, sous le titre d'Essais, il nous a laissé un long ouvrage moral et philosophique,

dans lequel il traite de toutes les passions humaines. Historien de l’homme, il le montre sous différentes faces, en faisant lui-môme son portrait.

5. Le livre de Montaigne est écrit au hasard ; il n’y a ni plan ni méthode. L’auteur va par monts et par vaux, en bonds capricieux, selon que son esprit versatile subit telle ou telle impression. 11 hésite toujours entre le pour et le contre, lorsqu’il s’agit de décider ; mais, en revanche, ses observations sont généralement justes, souvent fines, parfois profondes ; il est neuf dans ses aperçus, exact dans sa science. 11 avait une érudition prodigieuse ; aussi son ouvrage nous semble-t-il le résumé confus, mais complet, de toutes les connaissances de son temps. Malheureusement, après avoir présenté les deux côtés de la question , son esprit, toujours sceptique, ne sait ou ne veut pas distinguer le parti préférable. Que saisje? c’était sa devise et son oreiller, comme il le disait. La même hésitation le poursuit dans les matières religieuses. A ce titre, c’est un livre pernicieux. Toutefois, si Montaigne a pris quelque chose au scepticisme de Rabelais, s’il ne s’est pas toujours garanti de ses idées licencieuses et de son style obscène , nous devons dire, pour être juste, que, dans ses variations, il conserve une vive et sincere admiration pour la vertu ; pour la religion, un respect plein de sagesse; pour la monarchie, un attachement antique. « Je suis, Mit-il, desgoùté de la » nouvelleté, quelque visage qu’elle porte (liv. 1, c. 22). » Peut-être cette prudence et cette réserve, qui balançaient en lui les doutes et les humeurs d’un esprit mobile et insouciant, les devait-il à un auteur plus catholique, qu'il aimait beaucoup, qu’il a traduit, qu’il a loué magnifiquement, Raimond Sebond ‘.

inn profession, avait pris, dans sa Théo-

/osfie «atMrelIe, la défense du Clirislianisnie. Cet ouvrage, remarquable en lui-rneme, 1 est surtout comme réponse au scepticisme naissant et aux attaques violentes de l’hérésie contre le catholicisme. «J’ap- » prouve dit Pascal, l’apologie de Raimond Sebond, parce qu’eUe U démontre la nécessité de la révélation » ^

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. l'I.')

G. Toi est Ulontaigno, considéré comme pliilosoplic. Comme écrivain, appartient-il au xvC siècle par le style et les liabitudés du langage? Non ; son dialecte est à lui seul. Dès son enfance, il avait comme il le dit,

la langue de Sénèque et de Pline; c’est elle qui, sous une forme à demi française, à demi gasconne, sert d’expression à ses pensées naïves, piquantes, hardies et familières. Il y a chez lui du Marot, du Lucain, du Tacite : et la vivacité du patois périgourdin se confond sans cesse avec la marche libre de la phrase latine et l’expression ligoureuse de Ticliome romain. Lors même que Montaigne emprunte l’idée, l’expression reste toujours à lui. Lc.s aheilles pîlloKent de çà, de là, les fleurs ; mais elles en font après le miel ejui est tout leur : ce n’est plus thym ■ni marjolaine. Voilà tout Montaigne. C’est ainsi que les pensées et les images des auteurs anciens, fondues sans cesse dans ses écrits, sans perdre rien de leur force et de leur élévation, y prennent un caractère qui n’appartient qu’à sa plume.

Montaigne décrit la pensée, comme il décrit les objets, j)ar des détails animés qui la rendent sensible aux yeux. Son style est une allégorie toujours vraie, où toutes les abstractions de l’esprit revêtent une forme matérielle, prennent un corps, un visage, et se laissent, en quelque sorte, toucher et manier. S’il veut nous donner une idée de la vertu, il la place dans une plaine fertile et fleurissante, où qui en sait V adresse peut arriver par des routes (jazonnées, ombrageuses et doux fleurantes. 11 prolonge cette peinture avec la plus étonnante facilité d’expression, et, quand il Ta terminée, pour en augmenter l’elTet par le contraste, il nous montre dans le lointain la chimérique vertu des philosophes sur un rocher à l'écart, parmi des ronces, fantosme à effrayer les gens.

7. Souvent on se forme une idée générale sur la manière d’un écrivain, d’après une qualité particulière qui se fait remarquer dans son style. Ainsi, les uns citent l’imagination de Montaigne comme sa qualité dominante, et, de fait, elle y règne souvent, au préjudice de la raison

HIST. I>lî I.A I.ITT. FR. — XVI<“ SItïCI.E.

el dos convenances ; les autres citent son naturel et sa bonhomie, et sans doute l’auteur des Essais se montre bonhomme, lorsqu’il nous parle de lui, et nous dit quel vin il aimait le mieux. 11 se sert d’un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche; mais il ne se sert pas moins naturellement du langage le plus fort, le plus précis et quelquefois même le plus magnifique, lorsqu’il est emporté par le souvenir d’un grand sentiment, d’une action noble et généreuse. C’est dans Montaigne qu’on trouve la peinture de l’héroïsme

Qui tombe obstiné en son courage; qui, pour quelque danger de la mort voisine, nerelasche aucun point de son asseurance; qui regarde encore, en rendant l’amc, son ennemi d’une vue ferme et dédaigneuse; est battu, non pas de nous, mais de la fortune; est tué, sans être vaincu ;

et cette phrase que n’aurait pas désavouée Démosthènes ;

Il y a des pertes triomphantes à Tenvi des victoires ; et ces quatre victoires soeurs de Salamine, de Platée, de Mycale, de Sicile, n’osèrent opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la déconfiture du roi Léonidas et des siens au pas des Thermopyles.

Et la vieillesse, qui nous imprime plus de rides à l’esprit qu'au visage ; et ces belles actions particulières, qui s’ensevelissent dans la foule d’une bataille ; et Rome , épouvantable machine, dont le monde, ennemi de sa longue domination, avait brisé et fracassé toutes les pièces; et ce discours de la ÎNature à l’homme ;

Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y êtes entré; le même passage que vous avez fait de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-lc de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de l’ordre de runivers, une pièce de la vie du monde . Si vous n’a¬

viez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé.

8. Quelquefois, chez Montaigne, cette grandeur est portée trop loin, et se rapproche de la grandeur souvent outrée de Sénèque et de Lucain. 11 aimait ces deux auteurs. 11 ne haïssait pas les images hardies jusqu’à l’exagération, les expressions éblouissantes, les coups de pinceau plus énergiques que réguliers. On doit le pardonner à l’extrême vivacité de son imagination. Malgré ce pen-

chant naturel, dans ses jugements littéraires, il donne toujours la préférence aux auteurs de l’antiquité qui ont uni la pureté du goût à l’éclat du talent. Virgile est pour lui le premier des poètes ; et si la philosophie de Cicéron lui paraît trop chargée de longueries d’apprêts, il trouve son éloquence incomparable. Quand il emprunte quelque idée brillante à Lucain ou à Sénèque, jamais il ne l’affaiblit, mais il sait presque toujours la rendre plus naturelle. Le bon sens tempère en lui l’imagination et retient sa pensée dans de justes bornes, lors même que ses paroles trop vives et trop impétueuses s’élancent avec une sorte d’irrégularité.

9. Ce bon sens qui dirige tous ses raisonnements, qui se fait remarquer au milieu de ses saillies et ne l’abandonne même pas dans ses caprices et dans ses écarts, lui présente en foule ces pensées heureuses et précises que l’on aime à retenir parce qu’elles trouvent sans cesse leur application, et que l’on peut appeler les proverbes des sages. Dans ce genre, il a donné les plus heureux modèles d’un style dont La Rochefoucauld passe pour le premier inventeur. Nulle part on ne trouve un plus grand nombre de sentences d’une brièveté énergique, où les mots suffisent à peine à l’idée qui se montre d’ellemême.

10. 11 est encore une chose qui mérite d’être remarquée dans Montaigne, c’est son esprit : ce que l’on entend par ce mot se réduit à une manière de parler fine et délicate, qui suppose une langue déjà formée et fertile en ressources de ce genre. Ce mérite, le seul peut-être auquel tant d’écrivains du xviii® siècle ont dû leur célébrité, n’ajoute guère plus à la gloire de Montaigne qu’il n’a ajouté plus tard à celle de Montesquieu. Et si nous le signalons, ce n’est que pour donner une nouvelle preuve de la souplesse de son talent à une époque presque barbare, et avec une langue qui commençait à peine à se former.

11. Des phrases vives et coupées, des bons mots, des traits, des épigrammes, convenaient d’ailleurs très-bien

1V8 IIISTOIRF, CRITIQUE

(]niis un style décousu, qui, comme le dit Montaigne, ne va que par sauts cl par (jambades. Le désordre est souvent pénible; il faut du moins qu’il ait quelque chose d’amusant. Montaigne abuse beaucoup de son lecteur. Ces chapitres qui parlent de tout, excepté de ce que promet le titre, ces digressions qui s’embarrassent l’une dans l’autre, ces longues parenthèses qui donnent le temps d’oublier l’idée principale, ces exemples qui viennent à la suite des raisonnements et ne s’y rapportent pas, ces idées qui n’ont d’autre liaison que le voisinage des mots, enfin cette manie continuelle de dérouter l’attention du lecteur, pourraient fatiguer, et l’on serait quelquefois tenté de ne plus suivre un écrivain qui ne veut jamais avoir de marche assurée : mais un trait inattendu nous ramène, un mut plaisant nous pique, nous réveille. Le sujet nous a souvent échappé ; mais nous retrouvons toujours l’auteur, et c’est ce que nous aimons.

12. Si nous aimons Montaigne, quoiqu’il s’aimât trop lui-même, c’est que cette personnalité n’est point chez lui do l’égoïsme. L’amitié occupa une grande place dans son existence, et ses regrets après la mort de La Boétie témoignent hautement en sa faveur : le souvenir de son ami ne le quitte plus; il ne fait plus que se traîner languissant, il n’a plus de goût aux plaisirs. Ils me redoublent, dit-il, le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part. Ainsi Montaigne se fait une religion de sa douleur, et craint d’être troublé dans scs regrets par un bonheur où bun ami ne peut plus être. Mais il faut l’entendre lui-même. Ce sera connaître en même temps ce qu’on a dit de mieux sur l’origine de l’amitié :

Au demourant, ce que nous appelions ordinairement amis et amiliez, ce ne sont qu accointances et faniiliaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos aines s’entretiennent. En l’amitié de quoy je parle, elles se me.slent et confondent 1 une en l’aultre d’un meslange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pour quoy je l’aymois, je sens que cela ne se peult exprimer (lu’en respondanl ; parce que c’esloit iuy, parce que c’esloit moy. Il y a, au

delà de tout mon discours et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sç.ais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous eslre veus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisoieut en nostre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports ; je crois par quelque ordonnance du Ciel. Nous nous embrassions par nos noms; et à nostre première rencontre, qui feut par hasard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cogneus, si obligez entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que l’un à l’autre... Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelque année, elle (notre amitié) n’avoit point à perdre temps ; et n’avoit à se regler au patron des amitiez molles et régulières auxquelles il fault tant de précautions, de longue et préalable conversation. Cette cy (l’amitié de ce genre) n’a point d’aultre idée que d’elle-mesme, et ne se peult rapporter qu’à soy. Ce n’est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille ; c’est je ne sçais quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre en la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille; je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous feust propre ny qui feust sien ou mien... Si je compare le reste de ma vie, qnoyqne, ovccques la grâce de Dieu, je l’aye passée doulce, aysée, et sauf la perte d’un tel amy, exempte d’afQiction poisante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant prins en payement mes commodités naturelles et originelles, sans en rechercher d’aultres; si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années qu’il m’a esté donné de jouyr de la doulce compaignie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est que nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis,

Quem semper acerbum»

Seniper bouoralum (sic dî voluislis) babebol

je ne foys que traisner languissant, et les plaisirs mesmes qui s ofirent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous étions à moitié de tout, il me semble que je luy desrobe sa part... Il n’est action ou imagination où je ne le treuve à dire comme si eust-il bien faict à moy ; car de mesme qu’il me surpassoit d une distance infinie en toute aultre suffisance et vertu, ainsi faisoit-il au debvoir de l’amitié (Essais, 1. 1, c. 27).

13. Etienne de la Boétie, immortalisé par de si touchants regrets, naquit à Sarlat, en 1530. Une mort prématurée le ravit, en 1563, à 1 amitié de Montaigne, dans toute la vigueur de l’âge et du talent ; mais en lui les talents avaient devancé l’âge. .\ dix-huit ans il publia son

ouvrage le plus remarquable, le Traité de la servitude volontaire ou le Contre^n, monument le plus hardi de la liberté de la pensée au xvi® siècle. La Boétie y montre d’abord combien la servitude est contraire aux désirs et aux lois de la nature ; tous les êtres, chacun à sa manière, protestent contre elle. Cette tyrannie, que repoussent et l’homme et les animaux, comment s’est-elle donc établie? par la coutume. Comment se maintient-elle ? par le concours et l’appui de quelques tyrans subalternes :

Ce ne sont pas les bandes de gents à cheval, ce ne sont pas les compaignies de gents à pied, ce ne sont pas les armes; mais, on ne le croira pas du premier coup, toutesfoys il est vray, ce sont tousiours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent tout le pays en servage. Misérables ! chargés pendant leur vie des malédictions du peuple; après leur mort, des vengeances de l'histoire et de la justice du Ciel. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puisqu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve bien là-bas, à part pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.

14. Un tel ouvrage était le code et le manifeste de la révolte ; les passions ne pouvaient manquer de s’en emparer. Aussi les Calvinistes, après la Saint-Barthélemy, le publièrent-ils sous le titre de Franco-Gallia, pour exciter à la rébellion contre l’autorité royale, et Jean-Jacques Rousseau s’en inspira pour écrire en traits de feu, dans son Contrat social, les trois funestes mots de la révolution française : Souveraineté du peuple.

Montaigne insinue que le traité de la Servitude volontaire n’est qu’une exercitation d’écolier, et l’on y trouve en effet le ton déclamatoire des amplifications classiques. S’il faut en croire d’Aubigné, cette indignation de La Boétie contre la tyrannie aurait eu une cause bien légère, et dans sa haine il y aurait la faiblesse de l’amourpropre blessé.

Un jour, dit-il, La Boétie, voulant proOter de son séjour à Paris pour voir un bal ou un ballet, un suisse, qui trouvoit que La Boétie sentoit son écolier, non seulement lui refusa rentrée, mais aussi lui laissa tomber sa hallebarde sur le pied, voyant qu’il insistoit trop fièrement pour entrer. La Boétie s’en plaignit au roi; mais

Sa Majesté ne fit que rire de la chose. Le dépit qu’en eut La Boétie lui fit entreprendre cet ouvrage, où il blàmoit la lâcheté de tous les François, en ce qu’un si grand peuple se laissoit oi)primcr à l’appétit d’un seul homme et de quelques ministres de la tyrannie.

15. Le style de La Boétie, moins souple, moins pittoresque que celui de Montaigne, est plus coticis et plus énergique. 11 avait aussi composé des Discours jjoUtiqucs, des poésies latines et françaises, quelques traductions de Xénophon et de Plutarque. Tout cela, y compris le traité de la Servitude, n’était que des œuvres de jeunesse, sans prétention, qu’il ne revit jamais, jouet du vêtit et de ses estudes. Ce fut Montaigne qui, après sa mort, les recueillit pieusement, parmi les brouillars cl papiers espars çà et là, prenant vert et sec, sans chois ny triage.

16. Le continuateur de Sénèque et de Montaigne, ce fut Pierre Charron, fils d’un libraire parisien (1541). D’abord avocat au parlement, puis prêtre, son éloquence lui fit tout d’abord une éminente situation dans le clergé, et la reine Marguerite, femme de Henri IV, le désigna pour son prédicateur. En 1571, il suivit l’évêque de Bazas en Gascogne, où sa réputation devint si grande que tous les prélats du pays se disputaient à qui le posséderait, le comblant à l’envi d’honneurs et de bénéfices. 11 résida successivement avec les titres de théologal, de grandchantre ou de grand-vicaire, dans les évêchés de Bazas, deLectoure, d Agen, deCahors, de Condom, etc., mêlant ses travaux ecclésiastiques d’études privées. 11 ne reparut guère à Paris que l’an 1595, pour assister, comme député du Quercy, à l’assemblée générale du clergé, (jui l’élut premier secrétaire, et l’an 1603, pour y mourir d apoplexie.

17. Ce fut en 1589 qu’il connut Montaigne; il devint son disciple de choix, et le Livre de la Sagesse fut en ellet écrit sous l’inspiration et à l’imitation des Essais, (.harron se contente d’y reproduire systématiquement et d’exagérer avec méthode les pensées que son maître avait emises sous la forme du soupçon et du doute. Montaigne avait attaqué, par la plaisanterie, le dogmatisme; Charron

162 msToiiiK cuniyLK

doKinalisa le scepticisme. L’un disait en riant : Que sais-je? l’autre aflirrnait qu’il ne savait rien. La vérité de la religion, l’autorité del’Eglise, la certitude de la morale même, lurent attaquées par Charron : il poussa jusqu’à l’abnégation de toute règle l'indépendance d’idées que lui avait enseignée Montaigne. L’Université, te Châtelet, le Parlement se soulevèrent à la fois contre l’audacieux théologal. Le président Jeannin dissipa l’orage, et le livre put être publiquement vendu comme livre el'Etat. C’était rendre à l’Etat un mauvais service. Tout le naturalisme, qui, à la lin du xvjiU siècle et au commencement du xix“, a été élaboré parles d’Holbach, les Helvétius, les Uousseau, se trouve en germe dans Charron ; c’est dire assez tout ce que le Livre de la Sagesse a de funeste, tout ce que son titre a de menteur.

18. Du reste, le style n’en vaut guère mieux que les idées. Si Charron parvient à dérober à son maitre quelques termes heureux, quelques vives tournures, il n’en peut saisir ni la verve inépuisable, ni l’éclatante facilité. Autant la phrase de Montaigne est franche, légère, aventureuse, autant celle de Charron est compassée, lourde et méthodique. Dillérents par le style, ils le sont encore plus par le mouvement des idées et l’allure de l’esprit. Charron ne procède que par définitions. Les matières de chaque livre, les divisions et les subdivisions sont exactement marquées à l’avance. Son plan est arrêté, son désordre prévu, scs écarts volontaires. C’est de sang-froid, c’est par calcul, et non par entraînement, qu’il imite la marche irrégulière, les bonds incertains, les saillies, le laisser-aller de Montaigne; c’est toute la gêne d’un écolier maladroit en face de l’aisance d’un maître habile.

19. Si Charron est allé plus loin que Montaigne dans le scepticisme et l’erreur, il a du moins connu l’heure de la cM'i lilude et de la vérité. Postérieurement au Traité de la Sagesse, ([ui met tout en doule, il composa le livre des Trois Vrrilés, dans le(|ucl il lUOLive : 1" (ju’il n’y a qu’un Dieu et uiiesi'ule religion ; 2" (|ue la religion chrétienne e.^t la seule divine; 3" que la religion catholique lomainc est

la seule véritable. En vertu de ce sujet, Charron y combat successivement les athées, les Païens, les Juifs, les Mahométans et les Protestants. Le style suit ici la pensée, et il n’est pas rare d’y trouver des pages éloquentes.

20. Jean Bodin, natif d’Angers (1530), doit être regardé comme le père de la science politique en France, et même, si l’on excepte Machiavel, en Europe. Mais s’il annonce Montesquieu par son traité de la République, il rappelle Albert le Grand par sa Démonomanie et son Théâtre de la Nature, Vniversœ naturœ Theatrum, où se retrouvent les erreurs, les superstitions de l’astrologie. Bodin croit à la magie : il cite en preuve les enchantements de Circé. 11 ajoute que de son temps les bergères des Alpes avaient l’art de faire des fromages qui, nouveaux lotos, changeaient en hôtes de somme les voyageurs qui s’y laissaient prendre, et qui, ainsi métamorphosés, servaient à transporter les marchandises de ces rustiques Circés. Son Colloquium Heptaplomeron de abdihs rerum arcanis, a partagé avec le Cijmbalum mundi de Bonaventurc Desperriers cette horreur mystérieuse attachée à quelques ouvrages dont les témérités sont restées inédites. Dans ce traité, divisé en six livres, Bodin introduit six interlocuteurs qui discutent sur tes religions, et il s’arrange de manière que toujours, dans ces discussions, les Catholiques, ouïes Luthériens, ou les Calvinistes aient le dessous pour laisser gain de cause aux Juifs, et surtout aux déistes. Huet, dans sa Démonstration évangélique, le traite justement d’abominable.

De tels préjugés, de telles erreurs ne sembleraient guère promettre cet esprit solide et pénétrant, cette science solide et neuve qui distinguent les autres ouvrages de Bodin, entre autres, sa Méthode pour étudier l’histoire, Methodus ad facilem historiarum cognitionem, et ses Six livres de la République.

21. Ldi Méthode pour étudier l’histoire est un ouvrage d une érudition immense, mais confuse, plein de riches idées, mais dépourvu d’ordre, comme pour laire mentir son titre. A côté des erreurs et de l’abus de la science,

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on y trouve ces fortes pensées, ces vues neuves que la science alors rencontrait de toutes parts, et qui éclatent surtout dans la République.

22. La République est le titre réel, la gloire durable de Bodin. Les opinions en sont généralement saines et raisonnables, également éloignées de l’adulation et de la licence. Bodin a sur beaucoup de points, entre autres, dans l’examen de l’inlluence du climat sur les mœurs et les lois, pressenti les grandes vues de Montesquieu qui le développe en le continuant, comme Bodin lui-même avait développé Hippocrate, Cicéron et Albert le Grand. L’influence profonde de l’astrologie, sa science favorite, se fait partout sentir dans son ouvrage. On y reconnaît une tendance persévérante à ne point isoler la terre dans l’espace où elle se meut, mais à la rattacher tout au contraire par quelque lien aux affaires générales du ciel. Quant à ce qui concerne plus particulièrement la société prise en elle-même, Bodin cherche ordinairement, comme le fait aussi Montesquieu, dans les témoignages de l’histoire les autorités qu’il lui faut. 11 passe en revue les diverses espèces de républiques : la monarchie tyrannique, la monarchie seigneuriale et royale, Vétat aristocratique et Vétat populaire, ou ce qu’on nomme plus spécialement de notre temps la république. 11 examine les diverses sortes de pouvoirs, les devoirs et les droits des citoyens et des magistrats, et traite à la manière de Machiavel *, mais en se fondant sur une morale complètement opposée, des divers points de gouvernement qui se rapportent à l’administration intérieure, ainsi qu’à la sûreté des alliances et au droit de la guerre. Son dernier livre est en grande partie consacré à faire ressortir l’excellence de la monarchie fran(,'aisc. Dans le second, il se prononce nettement contre le mélange des trois sortes de républiques, c’est-a-dire, contre le mode de gouvernement résultant de la combinaison des trois pouvoirs, sjstème déjà indi(iué par Cicéron % par Thomas Morus" et par Machia-

' llisloiro de la Liltcraturc éli angére, t. pr.

Uisloirc de la Lilléraliire latine, p. 188.

3 Histoire de la Littérature étrangère, t. 2.

vel, et qui plus tard devait être préconisé par les publicistes de l’école anglaise. «Il faut montrer par vives raisons, dit-il, que c’est une erreur.» Il prouve alors qu’il faudrait remplir l’Etat, comme on l’a fait, de lois contradictoires, puisque les unes devraient avoir pour but de soutenir la monarchie, et les autres, la démocratie; faute de quoi l’un des principes de souveraineté finirait nécessairement, avec l’aide du temps, par l’emporter sur les autres, et conséquemment par causer une révolution politique. Ainsi le gouvernement représentatif est de sa nature une source constante de désordre.

Bodin avait montré du penchant pour quelques idées du protestantisme ; néanmoins il ne se sépara jamais publiquement de la religion catholique. II mourut à Laon, en 1596.

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