Citons encore
L’érudit Despenge, auteur d’un assez bon traité sur VInstitution des princes, de quelques Eloges funèbres et de Sermons ;
L’errant visionnaire Posïel, qui prétendait aux révélations, soutenait la métempsychose, se disait immortel, et avait tant d’auditeurs, qu’il était obligé de les rassembler dans une cour et de se placer à une fenêtre pour leur faire la leçon ;
JÉRÔME UE L.v Révéré, évêque de Toulon, qui fit
YOraison funèbre d’Henri II, comparée par Joachim Du Bellay, dans un sonnet, à la Cyropédie ; le roi l’était h Cyrus, et l’auteur à Xénophon ;
Bichardot, qui, chargé de faire l’Oraison funèbre de Charles-Quint, croyait devoir le comparer à Socrate et aux Pyramides d’Egypte, mais qui cependant s’élevait à quelques beautés réelles d’éloquence ;
SoRBiN DE Sainte-Foi, qui prodigua les fleurs du beau langage sur les tombeaux d’Anne de Montmorenci, de Cosme de Médicis, de Charles IX, de Marguerite de France, de Quélus, de Saint-Mesgrin, et dont Thomas n’a pas même cité le nom dans son Essai sur les éloges;
Enfin le cardinal Du Perron, qui passait pour Thomme le plus éloquent de son époque, et qui commence son Eloge funèbre de Ronsard par une page traduite de Tacite \ suivie d’une autre page imitée de Salluste ^ Il y emploie près de vingt autres pages à dire qu’il ne sait comment s’y prendre pour traiter un sujet si grand.
5. Tous ces hommes se prétendaient orateurs, sans jamais être émus, sans exciter une émotion chez leurs auditeurs. Leur véhémence est toujours fausse; leurs images, leurs idées, leurs mouvements sont empruntés et factices. Du Perron, surnommé le colonel -général de la littérature, et qui serait plus digne du titre de grand chambellan du Parnasse, puisqu’il se chargeait de faire les réputations et de présenter les poètes à la cour, mérite d’être distingué de ses contemporains. Ses périodes sont artistement construites ; dans son Oraison funèbre de Marie Stuart, servi par le choix d’un sujet si pathétique, il eut quelques intentions éloquentes; et lorsqu’il appela la vengeance divine sur la tête d’Elisabeth, dont la coquetterie sanguinaire venait d’immoler sa rivale, tous les assistants fondirent en larmes. La Rhétorique française du même auteur contient de bons préceptes, et quoique remplie d’affectation, elle n’est pas sans élégance. Enfin il fut le premier des auteurs catholiques qui
’ Le commencement de la A'’ie d’Agricola.
- Le début de la Conjuration de Catilina.
158 HISTOIVR CRITIQUE
écrivit la controverse en français, et s’il ne se montra point assez ferme à l’égard de Gabrielle d’Estrées, il protégea les gens de lettres, et leur disputa le prix du savoir sans leur porter envie.
6. En arrivant aux prédicateurs de la Ligue, il nous faudrait jeter un voile sur la chaire ; elle n’a plus ce caractère évangélique de charité qui la distingue. Les passions politiques, jointes à l’égarement du zèle, y éclatent en imprécations, en anathèmes. Ici Porthaise cherche à justifier par l’Ecriture les fureurs de la Ligue, et demande la déposition de tous les rois. Là, Jean Boucher s’élève hautement dans l’église de Saint-Merry contre la prétendue conversion de Henri IV, et écrit l’apologie de Jean Châtel. L’entrée de Henri IV à Paris, en ramenant la paix, calma peu à peu cette effervescence ; mais la commotion avait été trop violente pour que de nouveaux talents pussent sitôt paraître, et ce n’est que sous le règne de Louis XIII que nous retrouverons dans les Desmares, les Singlier, les Mascaron, les dignes précurseurs des Bossuet et des Fléchier.
7. Saint François de Sales naquit en 1567, au château de Sales, dans la Savoie. Sa vie est assez connue pour que nous puissions nous abstenir de la raconter. On sait qu’une irrésistible vocation l’entraîna dans les ordres sacrés (1593) ; qu’il devint d’abord pour Annecy le modèle le plus parfait de la charité chrétienne ; que, nommé missionnaire par l’évéque de Genève, il parvint, après plusieurs années d’efforts (1595-8), à ramener le Chablais et les trois bailliages (Gaillard, Ternier et Gex) à l’unité catholique ; que, nommé coadjuteur de Genève, il vint en France, après la paix de Lyon, pour les intérêts spirituels du dernier bailliage qui venait d’être réuni à ce royaume (1601) ; qu’il y prêcha le carême au Louvre; qu’il fut promu, l’an 1602, à l’évêché de Genève, et que pendant vingt ans encore, soit par lui -même, soit par les soins de mesdames Chantal et Ballon, il fit dans sa patrie, comme chez nous, un bien inappréciable à la religion. L’existence active qu’il mena ne l’empêcha point de
se livrer a la composition d’ouvrages qui forment, avec ses Sermons, plusieurs volumes. En voici les titres :
1» Introduction à la Vie dévote; 2° Traité de l’Amour de Dieu; 3» Entretiens spirituels ; 4» l’Etendart de la sainte Croix ; 5» des Controverses; 6» des Sermons; 7» des Lettres; 8° des Opuscules.
8. UEtendart de la sainte Croix est le premier ouvrage de saint François. 11 fut composé pour défendre la confrérie de la Croix, établie à Annecy en 1593, ou plutôt pour répondre à un ministre protestant qui avait attaqué le culte que l’Eglise rend à la croix.
Les Coyitroverses sont un recueil incomplet des discours que le saint avait prononcés ou fait imprimer durant les missions du Chablais. Fénelon en parle avec éloge (Lettre septième sur l’Eglise).
Les Entretiens spirituels furent recueillis par les religieuses de la Visitation d’Annecy. Quant aux Sermons, le style en est abondant, sage et pur ; on peut encore les lire avec plaisir, et surtout avec fruit. On y trouve souvent l’application de la belle théorie qu’il a donnée sur la prédication, et dont nous avons profité dans un autre ouvrage *.
hQsOpuscules contiennent des prières, des exhortations, des statuts, des requêtes, des réponses, etc. On peut dire qu’ils forment la vie du saint prélat par pièces authentiques.
9. V Introduction à la vie dévote forme, avec le Traité de Vamour de Dieu et les Lettres, la partie la plus intéressante et la plus littéraire des œuvres de saint François.
V Introduction à la vie dévote s’appelle aussi la Philo tée, parce que, dans le cours de cet écrit, saint François s’adresse à une dame à laquelle il prête ce nom, qui signifie aimant Dieu. Ce livre fut composé à la prière de Henri IV, et traduit dans presque toutes les langues de l’Europe. Voici ce qu’en écrivait à son neveu le pape Alexandre VH :
C’est à la Philotée de M. de Sales que je dois, depuis vingt ans,
t Traité de TAttéruture, Rliétorique et Eloquence, p. 179.
IfiO HISTOIRE CRITIQUE
après Dieu, la correction de mes mœurs; et s’il y a quelque chose en moi exempt de vice, je lui en ai obligation. Je l’ai lue une infinité de fois, et je ne saurais me passer de la relire; elle ne perd jamais pour moi la grâce de la nouveauté, et foutes les fois qu’elle repasse sous mes yeux, il me semble qu’elle me dit toujours quelque chose de plus qu’elle ne m’avait dit auparavant. Si vous m’en croyez, ce livre sera le guide de votre vie, et la règle sur qui vous prendrez la mesure de toutes vos actions, de toutes vos pensées. Il ne vous oblige pas à l’austérité et à la solitude d’un ermite ; il ne vous persuade pas d’entreprendre un genre de vie extraordinaire; son dessein est de vous mener au but de la perfection chrétienne, et de vous instruire dans la solide piété par une voie douce et facile, qui s’accommode admirablement à toutes les différentes conditions des hommes, quelque basses ou relevées qu’elles puissent être.
C’est là une exacte appréciation de l’ouvrage, et il ne faut pas oublier qu’elle est due non-seulement à un saint prêtre, mais encore au clicf de l’Eglise, au souverain pontife.
10. Quant au style, il est digne des plus grands éloges : familier sans bassesse, abondant sans diffusion, enrichi d’une foule d’images, de figures, qui parlent à l’imagination et à l’esprit. Saint François procède volontiers par assimilation, par comparaison; quelques exemples vont faire comprendre sa manière :
Tous les Israélites sortirent de la terre d’Egypte, mais ils n’en sortirent pas tous d’affection ; dans le désert, plusieurs regrettaient les ognons et les chairs d’Egypte. Ainsi il y a des pénitents qui sortent du péché et n’en quittent pourtant pas l'affection, c’est-à-dire ils se proposent de ne plus pécher, mais c’est avec un certain contre-cœur qu’ils ont de se priver et abstenir des malheureuses délectations du péché ; leur cœur s’en éloigne, mais ils ne laissent pas de se retourner souventes fois de ce côté-là, comme fil la femme de Loth du côté de Sodome. Ils s’abstiennent du péché comme les malades du melon, parce que les médecins les menacent de mort s’ils en mangent; mais ils s’inquiètent de s’en abstenir, ils en parlent, ils les veulent néanmoins sentir, et estiment bien heureux ceux qui en peuvent manser .
Considérez cette belle nuit sereine, et pensez combien il fait bon voir le ciel avec cette multitude et variété d’étoiles; or maintenant joignez cette beauté avec celle d’un beau jour, en sorte que la clarté du soleil n’empêche pas la claire vue des étoiles ni de la lune, et puis après dites hardiment que toute cette beauté mise ensemble n’est rien auprès de Tcxcellence du paradis...
DE LA I.fTTKRATLIiE FRANÇAISE. iGt
bans le chapitre ou il explique comment il faut communier, il termine ainsi :
O Philotée, imaginez-vous que, comme l’abeille ayant recueilli sur les fleurs la rosée du ciel et le suc le plus exquis de la terre, et l’ayant réduit en miel, le porte dans sa ruche; ainsi le prêtre, ayant prié' sur l’autel le Sauveur du monde, vrai fils de Dieu, qui, comme une rosée, est descendu du ciel, et vrai (ils de la Vierge, qui, comme fleur, est sortie de la terre de notre Inirnanité, il le met en viande de suavité dedans notre bouche et dedans notre corp^.
Ailleurs, il dit :
La noblesse de la race, la faveur des grands, l’honneur populaire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais en nos prédécesseurs et en l’opinion d’autrui. Il y en a qui se rendent fiers et morgans (pleins de morgue), pour être sur un bon cheval, avoir un panache à leur chapeau, pour être habillés somptueusement ! Mais qui ne voit leur folie? Car s’il y a de la gloire pour cela, elle est pour le cheval, pour l’oiseau, et pour le tailleur! Eh quelle lâcheté de courage d’emprunter son estime d’un cheval, d’une plume, d’ungoderon, etc., etc.
Les honneurs, les rangs, les dignités, sont comme le safran qui se porte mieux et vient plus abondamment d’être foulé aux pieds...
rs'ous disons maintes fois que nous ne sommes rien que la misère même et l’ordure du monde; mais nous serions bien marris qu’on nous prit au mot, et que l’on nous publiât tels que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, afin qu’on nous coure après et qu’on nous cherche.
1 1 . Le Traité de l'amour de Dieu, quoique moins connu que la Philotée, a été regardé comme le chef-d’œuvre du saint évêque. Toutefois, voici ce qu’en pensait Lossuet ( Préface sur l'Instruction pastorale de M. de Cambrai) :
J’oserai dire, avec la liberté d’un théologien, que si l’on suit ce saint pas à pas dans ce qu’il enseigne en divers endroits, on ne trouvera pas sa doctrine si liée ni si exacte qu’il serait à désirer; et l’on n’aura pas de peine à reconnaître que, selon l’esprit de son temps, il avait
peut-être moins lu les Pères que les scolastiques modernes . Je
ne prétends pas déroger par là aux conduites intérieures de cet excellent directeur, sous prétexte qu’en ces endroits et en quelques autres, sa théologie pouvait être plus correcte, ses principes plus sûrs. Je ne veux non plus affaiblir en lui le titre qu’on lui donne de théologien à un degré éminent, mais enfin borné, comme tout l’est chez les hom-