‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 33 sur 96 · HIST. DE LA LUT. FR. — ÏVI' SIÈCLE · texte numérisé non relu

HIST. DE LA LUT. FR. — ÏVI' SIÈCLE

mes : et quand même on ne suivrait pas toutes ses condescendances en certaines choses de pratique, que je ne veux pas rapporter, on ne le dégraderait pas du haut rang qu’il tient dans la direction des âmes ; car c’est là qu’il est vraiment sublime, et, pour moi, je ne connais point parmi les modernes, avec sa douceur, une main plus ferme ni plus habile que la sienne pour élever les âmes à la perfection et les détacher d’elles-mêmes.

12. Les Lettres de saint François ne sont pas la partie la moins intéressante de ses œuvres. Elles sont tantôt remlies de charme, d’abandon, de naïveté, d’esprit; tantôt écrites d’un style élevé, soutenu, énergique*. On peut citer comme un modèle de haute éloquence le commencement de sa Lettre sur la mort du bon Henri IV, qui l’aimait et le respectait :

Ah ! mon ami, il est vrai, l'Europe ne pouvait voir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henri IV ! Mais qui n’admirerait pas avec vous l’inconstance, la vanité, la perfidie des grandeurs de ce monde ? Ce prince ayant été si grand en son extraction, si grand en sa valeur guerrière, si grand en victoires, si grand en triomphes, si

grand en bonheur, si grand en toixtes sortes de grandeurs . Eh ! qui

n’eût dit que la grandeur même semblait attachée et collée à sa vie, et que lui ayant juré une inviolable fidélité, elle devait terminer ses derniers moments par une mort glorieuse;... et voilà qu’une si longue suite de grandeurs aboutit en une mort qui n’a rien de grand, que d’avoir été grandement funeste et lamentable ; et celui que l’on eût jugé presque immortel, puisqu’il n’avait pu mourir parmi tant de hasards, le voilà mort d'un contemptible coup de petit couteau, et par la main d’un jeune homme inconnu, au milieu d’une rue...

Citons maintenant la lettre qu’il adresse à une de ses pénitentes, qui s’accusait d’avoir été trop inquiétée d’un mauvais présage, et l’on verra combien il sait approprier son langage à tous tes sujets :

Ma très-chère fille, voici comme je vous réponds : il n’y a nulle offense en tout ce qui se passa touchant les présages du péril de monsieur votre fils, bien qu’il ne faille pas attendrir son esprit à donner créance à ses préoccupations, mais aller doucement, remettant tout ce qui vous touche entre les mains de la Providence, et même, quand quelque violent présage nous arrive, tel que celui pour lequel vous m’écrivez, il faut repousser les appréhensions qui nous en reviennent tant qu’il nous est possible, de peur que notre ennemi (le démon), nous trouvant facile à croire tel pressentiment, n’abuse de notre facilité.

t y. Traité de Littératnre, Style et Composition, p. 310.

Cette lettre peint bien l’esprit doux et éclairé du saint evêque : il se garde de nier que Dieu puisse vouloir nous faire pressentir l’avenir, tout en tâchant de garder sa pénitente d’une crédulité ridicule et souvent dangereuse.

13. De tous les morceaux que nous avons cités en divers genres, on peut conclure que c’est en fraude de ses droits que l on donne à Balzac d’avoir inventé la période ; a La Bruyère d’avoir le premier présenté, avec des formes de style saisissantes, des observations exactes et fines. Il y a de tout cela dans saint François de Sales ; sa période est correcte, brillante, harmonieuse ; sa phrase est habile et rend parfaitement les pensées les plus délicates. A lui donc la gloire d’avoir, avant tout autre, parlé le pur français ; a lui la gloire de l’avoir livré au siècle de Louis XIV qui ne trouva rien à y changer, et qui le rendit immuable pour les siècles à venir, malgré tous les efforts que le mauvais goût a tentés et peut tenter encore pour l’altérer.

14. Fenoillet, natif d’Annecy, marcha sur les traces de saint François de Sales, qui, pour se l’attacher, l’avait nommé chanoine de sa cathédrale. Devenu théologal de Gap, il se rendit à Paris, appelé par Henri IV, qui, charmé de ses sermons, le créa son prédicateur ordinaire. Promu 1 an 1607 à 1 évêché de Montpellier, il parvint à faire rentier dans le sein de l’Eglise un grand nombre de personnes égarées. Il mourut en 1652. On a de Fenoillet :

1“ Des Remontrances au roi contre le duel;

2“ Une Harangue au roi, prononcée à Béziers (1621). Cette pièce est bien faite, vive et pathétique. Les malheurs de l’Eglise elles fureurs des protestants, qui venaient de prendre Montpellier y sont dépeints avec beaucoup de force;

3° Un Discours sur le mariage de Monsieur (Gaston de France)'

¥ Les Oraisons funèbres du chancelier Pompone de Bellièvre (1607), de Louis duc de Montpensier (1608), de Henri le Grand (1610) et de Louis XIII (1643).

§ 2. Des Prédicateurs réformés.

1. CaWiii jugé par Bossuel; ses principaus ouvrages. — 2. Son liislilulioii chrétienne i Sljle de cel ouvrage. —S. Progrès ijne Calvin fil faire à la langue. —4. La préface de fin-

litiiiion r)iréiiuiine ; ciiaiion dNin (Vaginent. — 6. XliuoiloTc de Bèze 5 ses ouvrages; cita* ions.

1 . On connaît assez l’iiistoirc scandaleuse de Jean (Calvin * ; ici nous ne le jugerons que comme auteur, et d’abord nous citerons les paroles d’un maître plus compétent. Voici ce qu’en dit Bossuet :

I)onnons-liii cette gloire d’avoir aussi bien écrit qu’homme de son siècle, mettons-le même au-dessus de Luther; car encore que Luther ait quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semble l’avoir emporté par l'étude ; son style plus triste était plus suivi et plus châtié. Ils excellent l’un et l’autre à parler la langue de leur pays, l’un et l’autre étaient d’une véhémence extraordinaire, l’un et l’autre n’ont pu souffrir qu’on les contredît, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu’en injures.

Les principaux ouvrages de Calvin sont Vlnstüution chrétienne et des Commentaires sur l'Ecriture sainte. Ses sermons, imprimés ou manuscrits, dépassent le nombre de deux mille cinq cents.

2. Calvin n’avait que vingt-six ans lorsqu’il composa son Inslitution chrétienne ; il la dédia, de Bâle, à François 1", en 1535. La langue, surtout la prose, était alors bien faible et bien incorrecte. Aussi l’ouvrage de Calvin fut-il pour elle une véritable création, et mérite-t-il cet éloge que Patru donnait à son auteur d’étre un des pères de notre idiome.

Le style de Calvin, net, grave, précis, a déjà quelque chose du génie de la langue française ; mais raide et froid, il a le caractère de Calvin : il est terne comme son âme, dit Bossuet. 11 a les mérites de l’étude, et non les hautes vertus de l’inspiration. Calvin n’était pas un apôtre, mais un savant ; sa diction n’est pas sortie de son âme, il la doit à Cicéron qu’il lisait, dit Pithou, tous les ans.

3. En effet, avant Calvin, la prose, lorsqu’elle essayait de devenir périodique, se traînait, s’enchevêtrait et ne parvenait qu’à devenir obscure en restant vulgaire. Calvin lui donna le nombre, la noblesse, la clarté ; il la dé-

' V. mon IUs(oirQmoi.tenie, 1. L’’, p. 3<>0.

DE LA LlTrÉRATüllE FRANÇAISE. 1(35

chargea d’un insupportable bagage de locutions surannées, d’incidences obscures, de conjonctions disgracieuses ; d’un seul bond il la porta prescjue à la hauteur de la prose latine qu’il avait prise pour modèle, Car, il faut le remarquer, ce langage, que nos grands écrivains n’ont fait que tremper plus fortement et colorer plus vivement, n’est guère que du latin approprié au génie français, et qu’on pourrait sans beaucoup d’efforts rappeler à son origine. En effet, la traduction latine est un calque assez fidèle, et la latinité en est excellente, tant est grande l’affinité des deux langues. Aussi, si l’on veut savoir le français, il faut apprendre sérieusement le latin ; le chemin est un peu long, sans doute, mais c’est encore le plus court, s’il conduit au but.

k. On a souvent cité de Calvin la préface de son Institution. C’est en effet le morceau le plus soigné et le plus élégant de tout cet ouvrage, dont les divisions multipliées et la marche méthodique démentent, du reste, la vivacité et la libre allure de ce début; nous ne citerons donc rien de cette préface, mais nous donnerons de l’Institution un passage assez brillant et curieux, en ce sens que Calvin, en voulant justifier la Réforme et sa rupture avec l’Église, proclame cependant et reconnaît le besoin de l’unité, cette grande loi du monde ;

C’est une chose horrible à lire ce qu’escrivent Isaïe, Jérémie, Joël, Habacuc, et les autres, du désordre qui estoit en l’Eglise de Jérusalem, de leur temps. Néanmoins les prophètes ne forgeoyent point de nouvelles églises pour eux, et ne dressoyent point de nouveaux autels pour faire leurs sacrifices à part; mais quels que fussent les hommes, pour ce qu’ils répétoyent que Dieu avoit mis là sa parole, et avoit ordonné les cérémonies dont on usoit, au milieu des rneschauts ils adoroyent Dieu d’un cœur pur, et eslevoyent leurs mains pures au ciel. S’ils eussent pensé tirer de là quelque pollution, ils eussent plustost aimé cent fois mieux mourir que de s’y mesler. Il n’y avoit donc autre chose qui les induist à demeurer en l’Eglise au milieu des meschants, que l’affection qu’ils avoyent de conserver unité. Or si les saincts prophètes ont fait conscience de s’aliéner de 1 Eglise à cause des grands peschez qui régnèrent, et non point d’un seul homme, mais quasi de tout le ])euple, c’est une trop grande outrecuidance à nous, de nous oser séparer de la communion de l’Eglise, incontinent, que la vie de quelqu’un ne satisfait point à notre jugement.

C’est ainsi que tous ces novateurs se condamnaient eux-mômes ; car c’est le propre de l’erreur d’être à ellemême son propre juge et sa propre condamnation,

5. Théodore de Bèze (1519-1605), poète, orateur, historien , sermonaire , grammairien , joignait à une science immense la verve et la chaleur qui manquaient à Calvin. C’était un bel-esprit, un homme de cour, que l’ardeur de se montrer jeta dans la Réforme, et, comme nous l’avons dit ailleurs*, il en fut l’homme d’action. 111a défendit aussi de sa plume , non comme Calvin , par des injures, mais par des sophismes, des mensonges et d’ignobles plaisanteries. On a de lui :

1“ Une Histoire ecclésiastique des Eglises réformées de France, depuis l’an 1521 jusqu’à l’an 1563 ;

2° Des Icônes virorum illustriiim, où se trouve une Vie de Calvin, son maître ;

3» Des pamphlets politiques, tels que l’histoire de la Mappemonde papistique, par Frangidelphe Escorche-Messes ; le Resveil-Matin des François et de leurs voisins, par Eusèbe Philadelphe ; la Comédie du pape malade, par Thrasibule Phénia, etc.

A ces ouvrages il faut joindre son traité de Hœreticis à civili magistratu puniendis, où le réformiste s’arroge le droit de punir les adversaires de la Réforme ; un recueil de poésies latines qui, sous le titre de Juvenilia, couvre des ordures, selon l’expression de Mézerai, et une tragédie d' Abraham sacrifiant, où se trouvent des tirades éloquentes, et que Pasquier, dans sa jeunesse, n’avait pu lire, disait-il, sans pleurer. Le monologue d’Abraham, quand il s’adresse à Dieu avant de tuer son fils, est beau de sentiment et renferme des vers heureux, tels que ceux-ci :

Qu’un autre soit de mon fils le meurtrier!

Hélas! Seigneur, faut-il que cette main Vienne à donner ce coup trop inhumain?

Las ! que diray-je à la mère dolente Si elle entend cette mort violente?

Ay-Je passé parmi tant de dangers ;

' V. Histoire moderne, t. lor, p. 483.

Ay-je vescu, vescu si longuement Pour me mourir si malheureusement?

Fendez, mon coeur, fendez, fendez, fendez,

Et pour mourir plus long-temps n’attendez :

Plus tost on meurt, tant moins la mort est grave.

On y remarque encore un monologue de Satan d'une singulière énergie :

Je vay, je vien, jour et nuit je travaille.

Et m’est avis, en quelque part que j’aille.

Que je ne pers ma peine aucunement.

Règne le Dieu en son beau firmament ;

Mais pour le moins la terre est toute à inoy,

Et n’en déplaise à Dieu, ni à sa loy.

Dieu est aux cieux par les siens honoré;

Des miens je suis en la terre adoré.

Dieu est au ciel; eh bien ! je suis en terre.

Dieu fait la paix; et moy, je fais la guerre.

Dieu règne en haut; et bien ! je règne en bas Dieu fait la paix, et je fais les débats.

Dieu a crée et la terre et les cieux.

J’ai bien plus fait, car j’ai créé les dieux.

>’y a-t-il pas dans cette révolte de l’orgueil, dans cette satisfaction du mal, un germe du Faust de Goethe?

De Bèze composa aussi, en latin, un traité sur la prosodie et la prononciation de la langue française, de Franciæ linguœ rectâ pronunüatione Traclalus, dont le seul défaut, selon d’Olivet, est d’être trop court ; défaut rare alors et aujourd’hui encore.

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