ÉLOQUENCE DU BARREAU ET DE LA TRIBUNE
§ !*'■. Des Orateurs du barreau.
1. (’aus’ .s iiiii urrêtèrunt i’essor de réloqueiice judiuiairu. — (iarHClèro do.' pl.i idoyurs de celle époque. — 5. Lemaître, T)u Pral, Marillac, Cliailier, Bnilarl, Kiarl, JifIjimifs Boulas, Séguicr, de Xhou, Pibiac, L’Jlôpilal, lirissou. l’ilbnu.Versoris, Aruauld, Paaqiiier, Pcleus, Robert, Servin. Eitpillÿï GauUlei'. — 4- Moiitlmloii, Kuié, Rigcr, de Lî^et, loycij
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f»einj*lc tlii nûülngismf^ d;ins la prose, contemporain du néologisme dans les ters. — 6. Plaidoyer de Pasquier et de Vcrsoris conlre et pour les Jésuites ? Antoine Aniauld. — 6. l'ragincul d’un plaidoyer de Prie us ^ ses autres ouvrages. — 7. Plaidoyer d’Anne Robert ; extraits; réplique de Servin. — 8. Début d’un plaidoyer d’Expill|-. — 9. Les discours d’apparat*
1. Deux causes arrêtèrent l’essor de l’éloquence judiciaire : l’imitation maladroite de l’antiquité, qui fut te caractère principal du xvi® siècle, et le goût pour la controverse, les subtilités de la dialectique et les disputes oratoires que les Grecs, chassés de Constantinople, apportèrent en France. D’un côté, les formes grandioses du Forum furent introduites dans les mesquines discussions du Châtelet ou de la Grand’ Salle, et de là naquit une exagération ridicule et pédante ; d’un autre côté , la langue du barreau s’affubla d’interminables citations ; à l’éloquence paisible et froide, mais naïve et sensée de nos anciens avocats, succédèrent une faconde boursoullée, un langage prétentieux, que défigura l’abus ridicule d’une érudition sans méthode et sans goût.
2. Les plaidoyers des plus célèbres avocats de celte époque n’olTrent qu’un pêle-mêle des citations les plus bizarres et les plus disparates, un amalgame de paganisme et de catholicisme, où Jupiter, Minerve et tous les dieux de la Fable siègent à côté de Jésus-Christ et des saints ; un luxe de savoir indigeste qui emprunte à tous les âges, depuis la création du monde ; une fureur d’allusions historiques qui confond dans la même page les noms les plus opposés, les plus étonnés de se trouver ensemble. On rencontre dans les mêmes lignes Ammien Marcellin, Homère, Plutarque, ou saint Jean Cbrysostôme, le roi des Perses Darius, le grand Charlemagne; puis des mots hébreux, des vers grecs, latins, français, le tout à propos du plus mince procès. Aussi le plaidoyer burlesque de Petit-Jean, dans les P/aiWcwrs de Racine, n’estil plus une satire, une parodie ; c’est un tableau fidèle et parfaitement vrai de l’éloquence oratoire du xvP siècle.
3. Itappelons d’abord les noms des plus fameux avocats de celle époque ; Cilles Lemaître, Du Prat, Gabriel Marillac, Mathieu Cuartier, Noël Brulart,
Denis Riart, Pierre Rebours, Léonard Boulas, Pierre Ségüier et Christophe de Thou, les deux orateurs les plus illustres de leur siècle : l’un, plein de force et d’entraînement; l’autre, au contraire, d’une éloquence douce, insinuante et facile. Un peu plus tard, de Pibrac, gendre du chancelier l’Hôpital, se fit remarquer par sa haute raison et ses vastes connaissances. A côté de lui parurent le président Brisson, qui, aspirant à la gloire de tout dire, montra plus de science que de véritable éloquence ; Pierre Pithoü , Versoris , Antoine Arnaüld, Étienne Pasqüier, avocat plein de sagesse et d’érudition, mais sans énergie et sans âme ; Julien Pe- LEüs, Anne Robert, Louis Servin, Claude Expilly, Gaultier, qui passait pour très-caustique et qu’on surnommait Gaultier la Gueule. Sa réputation durait encore au temps de Boileau :
Je ris quand je vous vois, si faible et si stérile,
Prendre sur vous le soin de réformer la ville,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant Qu’une femme en furie ou Gaultier en plaidant.
4. A ces noms célèbres il faut joindre ceux de François de Montholon, de RuzÉ, de Riger, de Pierre de Lizet et de Guillaume Poyet, dont le procès de la duchesse d’Angoulême contre le connétable de Bourbon fonda la réputation et la fortune. 11 ne nous reste de cette procédure qu’une seule pièce originale : ce sont les conclusions du procureur-général Lizet. On verra, par l’extrait suivant, que le néologisme, introduit par Ronsard dans la poésie, avait déjà dénaturé la prose française. L’orateur rappelle le sac de Rome par le connétable, en 1527 :
Ayant oblié tout honneur et vertu, et agité depuis de la fureur de son crime très-énorme et exécrable, aurait de faict invadé les terres de nostre Sainct-Pére le Pape, vostre allié et confédéré . et il au¬
rait prinse Rome d’assault, et ce faisant auraient été commis tant
d’homicides, sacrilèges et aultres crimes néfandes et détestables .
et aurait cet homme facinoreux et scélératissime, après avoir despoillé toute humanité, et icelle converti en inhumanité belluale, con-
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sommé son iniquité contre vous, Sire, et contre l’Eglise romaine, des injures de laquelle étant le propulsateur, défenseur et ulteur, comme ont toujours esté vos antécesseurs, la pugnion et correction vous appartient, etc.
5. Pasquier et Versons durent en partie leur célébrité au procès de l’Université contre les Jésuites ( 1564). On retrouve, dans le plaidoyer de Pasquier, toutes les exagérations et toute l’âcreté scolastique de l’époque. Celui de Versoris, qui défendait les Jésuites, est plus modéré sans être d’un meilleur goût. L’orateur termine ainsi l’éloge de la cour à laquelle la cause était soumise :
Cette cour que regarde chacun d’un œil qui a sa rondeur esgallemeut proportionnée, œil plus droit que celui de Polyphème, lequel aucuns ont estimé sur Philostrate estre l’œil de la France ; mais je peux mieux dire celuy de la justice qui regarde ceste Galathée ou ceste vérité, de laquelle le grand Polyphème, qui est le grand corps de la justice, est amoureux.
Ce même inocès mit en relief Antoine Arnauld, fils aîné de l’avocat-général de Catherine de Médicis. De toutes les causes qu’il plaida, la plus célèbre fut celle d’une femme qui accusait un jeune homme du meurtre de son fils. Arnauld, avocat de la mère, gagna la cause.
6. Julien Peleus est connu par une cause assez étrange. En l’année 1595, un procès fut élevé sur la question de savoir si un locataire peut quitter la maison où il retourne des esprits, et si, pour cette occasion, il peut demander la résolution du contrat de louage. Mélange choquant des idées et des choses sacrées et profanes, le plaidoyer de Peleus est rempli de cette érudition prétentieuse, de ce défaut dégoût que nous avons signalé dans le barreau du xv' siècle. Eu voici quelques passages ;
Mais quelques esprits que ce soyent, s’il est vray qu'il en vieuue en ceste maison, l’intimé devroit plustost apporter tous les remèdes pour y pourvoir, que de décrier ceste maison. Dieu et nature nous ayant donné assez de moyens pour ce faire. Que n’usoit-il donc du laurier, de la rué plantée, ou du sel pétillant dans les llammes et charhons ardents ; des plumes de la huppe ; de la composition de l'herbe dite arcotus vetulus, avec la rubarbe, avec du vin blanc; du saur suspendu au seuil de la porte de la maison ; du cuir du front de l'hy ène ; du fiel de chien que l'on tient estre d’une merveilleuse vertu
pour chasser les démons ? Que n’usoit-il aussi de l’herbe moly, laquelle Mercure ayant baillé à Ulysse, il se servit comme antidote contre les charmes de Cyrcé ? .... Et si ces remèdes ne luy estaient point propres, ains incongneus, que n’avoit-il recours ou à son evesque ou à son curé, qui en a d’ordinaires, comme les conjurations, purgations, exorcismes, l’huile sacrée, l’encens, l’eau bénite, qui sont moyens du tout souverains ? Sainct Chrysostosme a tenu que les démons ne peuvent infecter la chambre en laquelle sera le livre de la parole sacrée. S’il s’en est aydé, il a deu continuer. Hercules, après un long temps, rendit Nereus et Protée souples. Toutes les actions sont considérées par la fin. Si le talon (c’est-à-dire la constance et la fermeté) n’eust failly à Acliille, il eust été immortel ! .
Peleus, comblé de faveurs par Henri III et Henri IV, leur exprima sa reconnaissance tour à tour en prose et en vers. Un petit poëme de circonstance, intitulé : Panégyrique au peuple de France, est demeuré comme un monument de sa gratitude en même temps que du mauvais goût de l’époque. Ses autres ouvrages sont :
Histoire de la vie et des faicts de Henri le Grand depuis sa naissance jusqu’en 1595; le Cavalier français; les Questions illustres ; Histoire de la dernière guerre contre les Danois et les Suédois jusqu’ à la paix de 1613, etc., etc.
7. Anne Robert s’illustra dans le procès suivant. Un étranger passe une nuit de février 1599 chez deux hôteliers ; quelques jours après, il disparaît, et l’on ne retrouve plus tard que son cadavre. Les deux hôteliers qui, pendant l’absence de leur hôte, s’étaient approprié les vêtements et l’argent laissés dans sa chambre , sont accusés par sa mère de l’avoir assassiné. Traînés au Châtelet, soumis plusieurs fois à la torture, ils allaient sans doute être condamnés, lorsqu’un voleur, saisi par la police, s’avoua, en mourant, coupable du meurtre de l’étranger. Dès lors l’accusation tombe d’elle-même, et les deux hôteliers, par l’organe de leur avocat, demandent une réparation, non-seulement à leur honneur, mais encore à leur fortune :
Les poètes anciens, ayant à plaisir discouru de plusieurs combats advenus au mémorable siège de Troie, récitent que Téléphus, fils d'Hercules, ayant en une rencontre esté grièvement blessé d’un coup de lance par Achilles, et voyant que de plus en plus les douleurs de sa
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playe croissoienl sans trouver remède au mal, alla prendre advis de l’oracle d’Apollon, qui flt réponse que rien ne lui pouvoit donnai’ guérison ny allégement, sinon la meme lance d’Acliilles, de laquelle il avoit esté frappé ; lance appelée Pelios, du mont Pélion, au haut et en la cime duquel Chiron l’avoit prise et cueillie pour la donner à Achilles. De sorte qu’en l’accident de Téléphus, la guérison et le remède vint de la mesme lance qui avoit fait le mal et la blessure.
Après avoir montré que, dans le cas présent, la justice doit être comme la lance d’Achille ; que si la cour s’est trompée dans son jugement, cette erreur, déjà si funeste aux accusés, doit maintenant retomber sur l’accusateur qui l’a produite ; qu’une imputation calomnieu e, faite par imprudence et sans malice, mérite au moins une punition pécuniaire et civile ; Anne Robert en vient à tracer les souffrances de ses clients, et c’est alors que, laissant de côté l’érudition, il trouve des mouvements de vraie éloquence :
Et si cette femme (la mère du défunt) vous représente la piété et les regrets d’une mère, imaginez-vous, messieurs, les misérables gémissements de cet innocent au milieu de la cruauté d’une question ordinaire et extraordinaire, n’ayant lors d’autre sentiment que de ses douleurs, en une heure mille morts sans mourir : un corps gehenné, tirassé, demi-deschiré, les nerfs séchez et roidis, les membres froissez et fracassez, avec un effroyable traictement du reste du corps, lié, tiré, misérablement estendu. Et à dire vray c’eust esté à ce pauvre homme un grand heur de mourir : car ce qui lui reste n’est plus un corps entier, ce sont pièces disloquées et disjointes, membres dérompus, estropiés et affoiblis, ayant à présent le corps resduit en tel estât et en telle misère, que mal-aisément désormais il pourra au travail de ses bras gaigner la vie de lui, de sa femme et cinq enfants. C’est la clameur et les plaintifs gémissements de ces pauvres petits enfants dont la voix pénètre au ciel, et la plainte en vient jusqu’à vous en ce lieu pour vous esmouvoir à pitié : lui cependant, se voyant misérable en son corps et sa famille réduite en mendicité, vit et meurt tout ensemble ; ce luy est une peine qui toujours renouvelle et une mort qui jamais ne prend fin...
Louis Servin, dont il nous reste un énorme in-folio de plaidoyers, aujourd’hui totalement oubliés, répliqua pour la mère, et la cour, sur ses conclusions, rendit un arrêt qui déboutait les demandeurs de leur demande.