Josepii Scaligcr. — 9. Casauboii
1. La philologie joua, dans la littérature de la Renaissance, un rôle peu compris du dernier siècle et môme du nôtre. On ne voyait dans les philologues que de laborieux artisans de mots, d’intrépides manœuvres qui allaient remuant, retrouvant les monuments de l’antiquité, sans en comprendre le génie. On croyait que dans ces obscures recherches toute pensée originale avait péri, toute spontanéité s’était éteinte, et que si on le pouvait interroger ïur le passé, il ne leur fallait rien demander du présent, comme des lampes solitaires qui éclairent les ténèbi es du tombeau, mais qui pâlissent au grand jour.
Il n’en est rien pourtant. La philologie n’a point été stérile ni isolée dans le grand travail du xvi® siècle : elle s’est môlée à tout, elle a tout animé. Elle inspirait la verve audacieuse de Ronsard et de Rabelais ; elle nourrissait la pensée et le style d’Amyot et de âlontaigne. Par elle-môme, elle n’était ni moins hardie ni moins puissante, et ses divinations, moins facilement saisies du vulgaire que les attaques violentes de la Réforme, que les doutes voilés de la philosophie, n’en sont pas moins rcmarciuables ni moins dignes d’étude.
2. La première réputation philologique du xv' siècle et la plus éclatante, môme dans la première moitié du xvr, ce fut (’.üillaüme Rude.
INé l’an 1467 à Paris de Jean Budé, grand-audiencier de
France, Guillaume passa sa jeunesse dans la dissipation mais il sut réparer amplement le temps perdu. Il débuta par une traduction de quelques Traités de Plutarque et d’une Lettre de saint Basile à saint Grégoire de Nazianze, où il est plus paraphraste que traducteur. Cet essai fut suivi de ses Annotationes in xxiv lihros Pandectarum, qui dénotent une connaissance de l’antiquité, rare alors parmi les jurisconsultes. Son Traité de (1514) établit sa réputation, et lui fit donner par Erasme le nom de prodige de la France. L’auteur y réduit les monnaies anciennes aux modernes, éclaircit une infinité de passages d’auteurs latins ou grecs, et dissipe les ténèbres qui couvraient plusieurs points d’antiquité.
Riais ce qui surtout occupa Budé, ce fut de créer le grec en France. Il prit en main sa défense contre ses adversaires, et composa son Traité, de transita Hellenismi ad Christianismum, pour prouver que l’on pouvait allier la religion avec le grec, et que l’étude de l’antiquité devait être une préparation à celle des Ecritures. Budé développa ce système, alors nouveau, dans un autre Traité, intitulé : De studio litterarum rectè instituendo. Cet ouvrage, comme le titre même l’annonce, a pour objet de réformer ou plutôt de créer un plan d’études : car la discipline du moyen âge avait péri là comme ailleurs ; le cercle du trivium et du quadrivium avait été brisé. Budé redemande donc d’abord l’alliance des études, négligée ou condamnée par la faiblesse et la tiédeur de ses contemporains ; puis il rappelle l’accord de la foi et de la science : la science n’est pas contraire à la foi ; loin de là, elle l’embellit et la protège. Pourquoi donc, contre le savoir, ces attaques d’un zèle peu éclairé ? Pourquoi ces scrupules et ces fureurs contre l’hellénisme ? 11 faut bien l’avouer cependant, malgré les apologies un peu profanes de Budé. L’hellénisme n’était pas alors sans danger. Il tendait, comme il le lit, à substituer Sénèque à saint Augustin, le profane au sacré. Ce péril, Budé l’entrevit, et voulut le conjurer en alliant ce qui paraissait à cette époque inconciliable.
Après avoir défendu l’hellénisme contre la malveil^ lance ou les préventions, Budé défendit la religion contre les délicatesses presque impies des pédants. L’amour de la belle antiquité avait rendu quelques savants, les savants d’Italie surtout, presque païens. Le secrétaire de Léon X, Bembo, pour ne pas gâter son style, ne lisait ni son bréviaire ni la Bible, et mettait les anathèmes ou les exhortations pontificales sous l’invocation des dieux immortels ; Beos immortales. Ce culte de l’antiquité touchait à l’idolâtrie. Budé s’éleva contre cette vénération sacrilège. 11 veut que l’on prenne de l’antiquité les formes et les richesses du langage, et non les opinions profanes ; il veut que l’on soit élégant et pur dans l’expression, mais soumis et orthodoxe dans les pensées : distinction précieuse qui échappa aux savants du xvi® siècle, atteints ou du moins accusés presque tous d’hérésie.
Malgré son admiration pour l’antiquité, Budé ne dédaigne pas la langue nationale. Déjà vieux, il se sentait animé d’une jeune ardeur au spectacle du grand mouvement qui réformait ou plutôt créait la langue française. Il se faisait alors entre la science et l’imagination, entre le français et le grec, de merveilleux échanges. Les poètes et les prosateurs ambitionnaient le savoir des philologues, et les philologues, la gloire des prosateurs et des poètes. Bonsard et Baïfse réveillaient mutuellement, au milieu de la nuit, pour étudier le grec ; Dorât apprenait de Bonsard l’art nouveau des vers. xVinsi Budé abandonne un instant le latin et le grec, ses deux langues maternelles, en quelque sorte, pour le français, son langage d’étude, son idiome étranger ; il compose l'Institution d’un prince.
L’ouvrage ne tient guère ce que promet le titre ; car des devoirs mômes du prince, de la manière de le former au grand art de régner, Budé en parle peu ou point. Pour lui, la grande vertu d’un prince, son premier devoir semble être la munificence envers les gens de lettres. Budé rapporte avec complaisance, et en grand nombre, des exemples de la générosité des princes à l’égard des
savants ; il montre combien les sciences ajoutent à l’édat et au bonheur d’un règne ; son livre, en un mot, est plutôt un plaidoyer en faveur des savants qu’un manuel politique. Il ne faudrait pas croire cependant qu’un intérêt peu noble ait dicté les pages de Budé, non. Telle alors était la préoccupation des savants, l’importance nouvelle de la science; devant elle tout pâlissait.
Budé, si à l’aise dans les longs et savants développements de la période cicéronienne, est roide et gêné dans la langue française. La coupe, déjà vive et rapide, de cet idiome l’embarrasse ; sa pensée se traîne et ne marche pas. Toutefois Budé, au déclin de l’âge, chargé de la gloire grecque et latine, écrivant en français, s’associant à la révolution littéraire, est un bel exemple, un digne représentant de ces savants dont la vie était un continuel travail, qui se délassaient du grec par le latin, d’un commentaire par une traduction, d’un in-folio par un autre.
Les travaux de Budé sont prodigieux : outre les ouvrages déjà cités, on a de lui les Commentarii Unguœ gy-œcœ qui préparèrent les trésors de Henri Estienne ; des Ejnstolœ grœcœ, des Epistolæ latinœ et la traduction du de Mundo d’Aristote et de Philon le Juif.
3. Etienne Dolet, natif d’Orléans (1509), tour à tour étudiant de Paris et de Padoue, secrétaire d’ambassade à Venise et jurisconsulte à Toulouse, duelliste, imprimeur et prisonnier à Lyon, fugitif en Piémont et partisan de Luther, toujours incapable de repos, fut condamné l’an 1546, par le parlement, soit comme athée, soit comme hérétique, à périr dans les flammes. Il n’avail que trente-sept ans. Dolet, comme écrivain, n’a mérité ni les éloges outrés de ses amis, ni les critiques injurieuses de ses adversaires. Sans être un nouveau Cicéron, comme le dit Marot, ni le chancre et l’apostume des Muses, selon l’expression mordante de Scaliger, comme savant et comme imprimeur, il fut un de ceux qui, sous Erançois P", contribuèrent le plus à la résurrection des lettres. On l’appelait le grand Cicéronien, plutôt à cause
do son enthousiasme pour Cicéron, qu’à cause de l’élégance ou de la faiblesse de son style. Malgré sa vie errante et aventureuse, Dolet a laissé de nombreux ouvrages dont voici les principaux :
l» Sur V Imitation cicéronienne, contre Erasme et contre un certain Sabinus.
2» Des Commentaires sur la langue latine, avec la collaboration de Bonaventure Desperriers.
3“ Des Poésies latines et des Lettres en vers français.
40 Un Sommaire des faits et gestes de François D'', de 1513 à 1539.
S» La Manière de bien traduire d’une langue en une autre ; de la ponctuation française ; plus, des accents d’icelle. Cette théorie de traduction est la première qui ait paru en France.
6° Enûn un Traité deV orateur français, où Dolet cherchait à former le prosateur, comme Du Bellay le poëte.
4. A la même époque, Despautére, Alain Restaut, Jacques Lefèvre, George de Selve composaient des grammaires, des prosodies, des dictionnaires ou des traductions. Longtemps les rudiments de Despautére ont servi dans nos collèges ; mais quelques mutilations que l’on fît subir à cet ouvrage, on n’a jamais pu, parce qu’il était écrit en latin, en faire un bon livre classique. 11 ne convient qu’aux savants , qui le consultent encore avec fruit.
5. Muret, qui dispute à Dolet le titre de Cicéronien, naquit au bourg de son nom, près de Limoges (1526). A dix -huit ans, il fit, dans le collège d’Auch, des leçons sur Cicéron et Térence. Villeneuve-d’Agen, Poitiers, Bordeaux l’entendirent tour à tour. Appelé à Paris, il enseigna à Sainte-Barbe avec un tel succès que la cour assista à ses leçons (1552). Toulouse le reçut et le chassa (1554). 11 se rendit à Venise et à Padoue, où il demeura six ans. Ensuite, attiré et fixé à Rome par les offres avantageuses du cardinal Ilippolyte d’Este, il y mourut âgé de cinquante-neuf ans (1585). Muret se fit remarquer par la finesse de son goût et la douceur incomparable de son style. Sainte-Marthe estime que dans ses épigrammes il ressemble autant à Catulle que Catulle est semblable à lui-même. Ecrivain élégant, poëte facile et ingénieux, il
mit dans ses productions oratoires plus de mots que d’idées. Il a donné d’excellentes notes sur Térence, Horace, Catulle, Tacite, Cicéron, Salluste, Aristote et Xénoplion ; on lui doit aussi des poésies latines, des hymnes, des odes et divers commentaires. Le plus remarquable de ses ouvrages sort de l’érudition proprement dite ou de la philologie ; il a pour titre : Tractatus de jurisdictione et imper io.
6. Les Scaliger occupent, après Budé, le premier rang parmi les savants du xvi® siècle. Juste-Lipse, Scaliger, Casaubon étaient appelés de leur temps les triumvirs de la république des lettres.
Juste-Lipse, appartenant aux Pays-Bas, nous occupera dans un autre ouvrage *.
7. Jules-César Scaliger, padouan de naissance, mais naturalisé français, fut le plus vain des hommes. Fils d’un Benoît Bordoni, peintre en miniature et géographe, il se fit donner des lettres de naturalisation française en 1528, sous le titre de Jules-César de Lescalle de Bordoms ou Bordonis ; puis il prétendit descendre des La Scala, souverains de Vérone (en latin Scaligeri), et se forgea toute une vie fabuleuse pour soutenir cette imposture. Sa vanité naturelle s’augmenta de l’admiration servile que lui témoignèrent ses contemporains. Les savants eux-mèmes les plus remarquables semblaient se plaire à exagérer ses louanges. Les uns disaient qu’il n’y avait pas eu de plus grand philosophe depuis Aristote, de plus grand poëte depuis Virgile, de plus grand médecin depuis Hippocrate. Juste-Lipse dit qu’il a paru depuis le commencement du monde quatre grands hommes : Homère, Aristote, Hippocrate et Scaliger, et lui donne la préférence sur les trois premiers. L’excès de l’éloge amena l’excès de blâme ; Cardan et Scioppius le rabaissèrent à l’envi. En réalité, on trouve, dans ses ouvrages, de l’esprit, beaucoup de critique et d’érudition.
A quarante-sept ans, Scaliger n’avait encore rien pu-
1 Voy. Hist. de la TMt. étrangère, t. 2 (Litt. des Pays-Bas).
blié. Cette vocation tardive rendit pénibles ses débuts ; il trouva difflcilement des imprimeurs ; mais ses écrits le placèrent bientôt au premier rang. Son traité de Cousis linguœ latinœ, ses Exercitations contre Cardan, sa Poétique principalement, furent regardés comme des ouvrages admirables. On en appela néanmoins de ses jugements : Boileau lui reproche, dans ses Réflexions sur Longin, d’avoir commis des erreurs grossières dans la partie de sa Poétique, qu’il a surnommée Hyper critique. Scaliger, en effet, manque souvent de mesure et de tact dans ses jugements, comme il manquait de modération dans ses querelles avec Erasme, Cardan et d’autres. Ecoutons Balzac :
J’ose dire, avec le respect qui lui est du, que l’un et l’autre hdros (les deux Scaliger), aussi bien que les deux cousins Achille et Ajax, ont peu travaillé à retenir leur colère, et qu’ils se sont laissés aller à d’étranges emportements, sœpiùsque irarum effutlit habenas et pater et natus ; l’un et l’autre héros a fait plus d’une fois l’Hercule furieux en de bien légères occasions, et pour des sujets de peu d’importance. (Balzac, Entretiens.)
La colère et la vanité étaient, après l’étude, les deux passions des savants du xvU siècle. Jules-César Scaliger mourut en 1558.
8. Joseph Scaliger soutint la réputation de son père. A seize ans, il avait fait une tragédie latine, OEdipe, admirée de tous ceux qui la lurent. 11 apprit seul le grec, lut et entendit Homère en vingt et un jours, et dans deux ans, tous les autres poètes, puis les orateurs et les historiens. Outre le grec et le latin, il savait l’hébreu, le chaldéen, l’arabe, le punique, l’éthiopien, le persan, le syriaque, et la plupart des langues de l’Europe, ainsi que la médecine, la jurisprudence, les mathématiques, la théologie ; en un mot, dit Casaubon ( Proleg. in opusc. Scalig.), il possédait toutes les connaissances. C’était un abîme d érudition, un océan de science, le chef-d'œuvre, le miracle, le dernier effort de la nature, un homme divin (Bayle, Nouv., lett. 7). La tète lui en tourna au point qu’il ne se faisait pas scrupule d’écrire une lettre sur la splendeur de la race scaligérienne, et de donner à ses con-
tradicteurs les plus grossières qualifications : celles de maraud, de fripon, de voleur, de pendard, de grosse bête, d’imbécile, lui échappent fréquemment. Qu’était véritablement Joseph Scaliger? un érudit profond, un critique judicieux, quelquefois hardi, plus souvent téméraire (Balzac, Socrate chrétien). Ses notes sur Varron, son de Emendatione temporum surtout, sont des ouvrages très-remarquables. Toute la confusion de la science du moyen âge, toutes ses ignorances, venaient des erreurs de la chronologie. L’ouvrage de Scaliger est le premier qui offre des principes sûrs et des règles fixes pour ranger les faits dans un ordre exact et fondé, h' Emendatio temporum a préparé le Thésaurus temporum du P. Petau.
D’autres ouvrages de Scaliger, tels que ses Lettres, ses Annotations sur des auteurs latins ou grecs, ses Traités sur divers points d’histoire ancienne, se font remarquer par la science et l’érudition dont ils sont remplis. Sous ce rapport, du reste, Joseph Scaliger fut supérieur à son père, et se montra plus savant, sinon aussi spirituel. Il mourut en 1609.
9. IsAAC DE Casaubon, l’ami et l’admirateur de Joseph Scaliger, fut l’héritier de sa science et de sa réputation. Né l’an 1559 à Genève, où sa famille, originaire du Dauphiné, s’était réfugiée comme protestante, il rentra en France avec son père qui fut son premier maître. Dès l’âge de neuf ans, il parlait latin avec correction et facilité. A vingt-trois ans, il devint professeur de grec à Genève. Montpellier le posséda deux ans en cette qualité (1596). Henri IV le fit ensuite son bibliothécaire. 11 mourut Tan 1614 en Angleterre, où l’avaient attiré les bienfaits de Jacques 1". Ses ouvrages d’érudition sont innombrables. On estipie particulièrement ses Commentaires sur Polybe, Athenée, Théophraste et Strabon. Sa critique est neuve, juste et pénétrante. On y entrevoit l’aurore d’un meilleur siècle littéraire.
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