‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 44 sur 96 · Sans doute, parmi les habitués de rnôtel, il se ren · texte numérisé non relu

Sans doute, parmi les habitués de rnôtel, il se ren

contra de médiocres auteurs, et la postérité n’a pas sanctionné toutes les réputations qui y brillèrent : à côté de grands noms se trouvent des noms que le ridicule seul a sauvés de l’oubli ; mais il en devait être ainsi dans des réunions aussi nombreuses. D’ailleurs tout était encore dans le chaos, et la pléiade des écrivains du grand siècle n’avait pas fait son apparition. On était, à cette époque, dans l’enfantement d’une rénovation littéraire ; et, loin de contrarier cette rénovation, l’ilôtel de Rambouillet la facilita. 11 entretint l’émulation des lettres dans tous les esprits ; il s’empara de toutes les questions éparses pour les réunir en un seul lieu, et les livrer à la discussion. S’il soutint quelques mauvais auteurs, c’est qu’avant tout il fallait, coûte que coûte, imprimer une direction continue à la culture des lettres ; s’il encouragea des nullités, il applaudit Corneille à ses débuts. Enfin il est impossible d’admettre, comme on l’a prétendu, que l’Hôtel de Rambouillet ne fût qu’une école d’afféterie, quand on songe aux grands écrivains qui s’honorèrent d’y être admis. L’Académie, lors de son organisation, recruta ses premiers membres parmi les habitués de l’Hôtel. Fléchier et madame de Sévigné font l’éloge du goût et de l’esprit de la marquise de Rambouillet ; et le choix que l’austère duc de Montausier fit de Julie d’Angennes pour sa femme, doit écarter d’elle tout soupçon de pédantisme guindé.

3. L’Hôtel de Rambouillet eut une grande influence sur les mœurs en dirigeant tous les esprits vers la pratique des lettres ; cette influence, il la dut surtout à la conversation, cette littérature parlée qui prépare toutes les autres. La présence des femmes dans ces réunions retenait toujours la conversation dans d’élégantes limites ; les sujets les plus épineux sur l’amour étaient traités avec toute la convenance possible, et si la galanterie était de mise à l’Hôtel, on s’y montrait extrêmement sévère pour tout ce qui dépassait les bornes. L’éclat de cet Hôtel dura près d’un demi-siècle. Vers 1650, la société s’était déjà dispersée, et la marquise ne conserva que quelques vieux

amis, quelques anciens fidèles, qui continuèrent à lui rendre leurs soins.

4. On a beaucoup médit de l’Hôtel de Rambouillet, depuis Boileau, à tort, selon'nous. Lorsqu’il perdit le plus grand nombre de ses visiteurs, il se forma de ses débris un grand nombre de cercles et de coteries. Plusieurs maisons s’ouvrirent, et c’est principalement à ces nouveaux salons qu’on peut appliquer ce vers de Boileau :

Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis.

L’Hôtel de Rambouillet ne soutint pas la Phèdre de Pradon contre celle de Racine, comme on l’a tant de fois répété; car à l’époque où furent représentées ces deux tragédies, il était depuis longtemps désert et déchu de son ancienne gloire. La cabale sortit de ces clubs littéraires qui s'organisèrent à la suite : ceux qui les composaient avaient, il est vrai, figuré à l’Hôtel ; mais il est facile d’établir par des dates qu’ils l’avaient abandonné. C’est encore une erreur de croire que Molière a eu en vue l’Hôtel de Rambouillet en composant les Précieuses ridicules. Sous le nom de Madelon, il a voulu peindre évidemment mademoiselle de Scudéry, qui se nommait Madeleine ; mais mademoiselle de Scudéry avait quitté l’Hôtel de Rambouillet pour ouvrir un cercle ; elle avait ses samedis. D’ailleurs l’estime que professait Molière pour le duc de Montausier, qu’il a représenté sous les traits d’Alceste dans le Misanthrope, doit éloigner d’une pareille supposition. Au xviP siècle, le nom de précieuse n’avait rien d’offensant ; on appelait de ce nom une femme bel-esprit, de bon ton, de bon goût, qui avait des lettres et qui s’élevait au-dessus du commun. Molière n’a pas voulu se moquer des précieuses, mais des précieuses ridicules qui veulent singer les véritables précieuses. L’épithète de ridicules n’aurait en effet pas de sens si le mot de précieuses emportait une idée de ridicule. L’abbé de Pure, (|ui fit jouer aussi une mauvaise comédie intitulée les Précieuses, déclara dans sa préface qu’il n’a voulu jouer que les fausses précieuses, et qu’il honore les vraies. Ce

qui a valu à l’Hôtel de Rambouillet sa mauvaise réputation, c’est le déluge des détestables écrits que firent paraître plusieurs de ses anciens habitués ; ce sont les fades éloges que lui donna mademoiselle de Scudéry dans scs romans, en y faisant intervenir, sous le voile de l’allégorie, les principaux personnages reçus chez madame de Rambouillet ; et surtout ce sont les sottes inimitiés et les luttes ridicules des réunions qui se formèrent lorsqu’elle cessa de tenir ouvertes les portes de ce grand salon bleu que tout le grand siècle de Louis XIV avait traversé.

5. L’Hôtel de Rambouillet a été en quelque sorte le premier salon français, c’est-à-dire le premier terrain neutre où se sont rencontrés la noblesse et le peuple ; le premier théâtre où l’esprit, la grâce, le savoir, toutes les qualités personnelles, ont eu leur place et leur dignité à côté de la naissance et de la fortune. Les mœurs rudes et farouches de la Ligue et de la Fronde s’y adoucirent. Dans le commerce des femmes, les hommes prirent cette décence de manières, cette grâce de langage, cette délicatesse d’esprit, qui furent longtemps le mérite et le caractère de la société française. Les tendresses prétentieuses de l’Hôtel de Rambouillet, les fadeurs de VAstrée, étaient un bien ; les esprits et les caractères y perdirent leur rudesse et leur libertinage : ils se polirent et s’ornèrent ; la flatterie prépara la grâce, et la recherche, le bon goût. Les exagérations ingénieuses et délicates de la passion en firent naître la naïveté et la franchise. Les grands sentiments entretinrent la noblesse de l’âme et la fierté; les subtiles dissertations, le goût des plaisirs de l’esprit. Fléchier et Bossuet firent à IHôtel de Rambouillet leurs premiers essais, et l’on peut dire que le siècle de Louis XIV y naquit.

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