CHAPITRE PREMIER
ÉCOLE DE l’hOTEL DE RAMBOUILLET.
S PC Balzac, Vaugelas, d’Ahlancourt et Ménage.
1. Balzac ^ ees Lelires: les Pbilarques.- — a. Double danger de la langue française à celle époque. — 5. Balzac s’osl propose d’éviter ces deux écueils; son Tllilité de l’hisloire aux gens de cour ; sa Disserlaiion sur le style burlesque. — Intrigues des ennemis de Balzac ; 8011 rrince ; reliaile de Balzac. — 5. Son Arislippe, son Socrate chicsiien, son Barbon, etc.; caractère général de ses dissertations. — G. Idée du Socrate chrestien; diverses citation.*.,
— 7. Idée du Prince. — 8. Idee de l'Arislippc. — 9. Appréciation des Lettres de B.ilzac.
— 10. Défauts de Balzac, — ij. Cj’iiique de sa manière; fui de rartîclc sur Balzac. — ) fl. Vaiigelas, la grande autoiité granimalicale du temps; scs traductions : Quinte Corée.
— i5. Scs Remarques sur la langue française ; citations. — Perrot d’Ablancourl ; se* traductions. — i5. Ménage ; scs principaux ouvrages en prose. — iG. Vers de Ménage ; le Mcnagiana .
1. Jean-Louis Ruez, seigneur de Ralzac, petite terre de rAngouuiois, naquit en 159Y. Employé jeune encore auprès du cardinal de Eavalette, il passa deux ans à Rome ;
quelques lettres écrites de cette ville, commencèrent sa réputation. De retour à Paris, il se vit l’objet de l’admiration générale. Malherbe l’annonça comme le réformateur de la langue française ; Balzac s’attacha à justifier la prédiction. 11 revit avec soin ses lettres, et l’an 1624, il en publia un recueil qui eut un succès éclatant. Selon l’opinion des contemporains, on n’avait encore rien lu d’un style si élevé ni si agréable. Ce recueil fut suivi de six autres qui furent aussi bien reçus du public que le premier. La gloire naissante de Balzac lui suscita bientôt des ennemis nombreux, entre autres les Philarques (amateurs de l’antiquité) ; mais pour bien comprendre toute cette haine, il faut jeter un coup d’œil rétrospectif sur les événements littéraires.
2, A l’époque où la langue française commençait à se former, il y avait eu pour elle deux dangers à craindre : c’était ou d’être emportée sans retour vers l’antiquité par le mouvement de la Renaissance, ou d’être asservie et absorbée par les langues du Midi, dont la littérature déjà brillante était pour la nôtre un appât perfide. On tomba presque en même temps dans ces deux excès. L’aventureux Ronsard échoua sur le premier écueil, et du temps de Balzac, on n’était pas encore tout à fait revenu de l’admiration fanatique qu’il avait d’abord inspirée. Mademoiselle de Gournay, fidèle à la mémoire du poète, avait trouvé exorbitantes les prétentions de Malherbe ; elle ne cessait de protester contre sa réforme en poésie, et l’on pouvait prévoir qu’elle défendrait la prose antique de Montaigne avec le même zèle contre un nouveau réformateur. Diverses causes avaient poussé la cour et l’aristocratie française vers le second écueil, la confusion de la langue nationale avec les langues du Midi. Les fréquentes expéditions d’Italie, et, en outre, l’influence des Médicis, avaient familiarisé nos pères avec l’idiome de ce pays ; depuis le règne de Charles-Quint et celui de Philippe II, l’espagnol était tout aussi répandu en France ; de telle sorte que la langue parlée à la cour n’étaif qu’un jargon mêlé de foutes sortes d’éléments divers.
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Pour rendre français un mot, il semblait que ce fûtissez de lui donner Une terminaison française. Au reste , ce tangage était en harmonie parfaite avec les mœurs de l’époque. 11 y a dans tes œuvres de Sarrasin une pièce, composée quelques années plus tard, qui donne une assez juste idée du style qui régnait alors : c’est la Pompe funèbre de Voiture.
3. Balzac semble s’être proposé de bonne heure d’éviter ces deux écueils. 11 conserva, il est vrai, le culte des muses classiques, et il a laissé, comme la plupart des écrivains de ce temps, d’excellents vers latins ; il accepta même la rhétorique des anciens, comme Malherbe avait accepté leur poétique ; mais, tout en se modelant sur les formes oratoires de Cicéron, comme Malherbe il s’attacha surtout à parler purement français. 11 osa croire que notre langue, dégagée de toute imitation étrangère, était un instrument déjà suffisamment parfait pour créer des chefs-d’œuvre comparables à ceux des anciens ; et voilà ce que les Philarques ne purent lui pardonner. Mais il voulut surtout réagir contre l’ignorance frivole de la cour, contre le goût de son temps pour les bouts-rimés, les concetti italiens et l’enflure espagnole. Il a écrit une dissertation, superficielle comme toutes celles qu’il a laissées, mais dont le titre caractéristique importe à l’histoire du temps ; il y prouve VUtiUté de l'histoire aux gens de cour. Dans une autre Dissertation sur le style burlesque, il s’écrie :
Ne sauroit-on rire en bon t'rançois et en style raisonnable ? Pour se rc'jouir faut-il aller chercher un mauvais jargon dans la mémoire des choses passées, et tâcher de remettre en usage des termes que l’usage a condamnés ?. . C’est un abus qu’il n’y a pas moyen de souffrir dans la république des lettres . Avoir recours à Marot et au
siècle de Marot pour plaire aux gens de ce siècle-ci, c’est trop se défier de soi-même, et ce n’est pas assez estimer son siècle.
Le même respect de la langue lui fit éviter avec le plus grand soin les idiotismes provinciaux. 11 louait Malherbe d’avoir commencé à dégasconner la cour, et il continua son œuvre avec ardeur.
4. Cependant les adversaires de Balzac ne cessaient de crier contre lui, et ce fut vainement qu’il chercha à se défendre par des réponses décentes et modérées, publiées sous le nom à'Ogier. On remit en lumière un écrit mal sonnant qu’il avait publié à dix-huit ans, sur l’état des Provinces— L nies des Pays-Bas, où il avait fait un voyage. Le duc de Richelieu, qui l’avait soutenu jusqu’alors, sembla l’abandonner. Balzac tenta de ranimer l’affection du ministre, en publiant l’apologie du cardinal, sous ce titre : le Prince. Mais dans cet ouvrage même, il s’était glissé quelques propositions hétérodoxes qui le firent condamner par la Sorbonne. Balzac, dégoûté des choses et des hommes, se retira dans sa terre. 11 eut depuis la fatuité de prétendre qu’il n’avait pris ce parti que pour se dérober aux applaudissements tumultueux de ses admirateurs.
5. Balzac ne cessa de travailler et de polir ses Lettres. En outre, il publia divers traités, intitulés : Aristippe ou de la Cour, le Socrate chrétien, le Barbon. 11 écrivit aussi une foule de Dissertations littéraires, la plupart sur des minuties : tantôt il donne son advis sur la traduction d’une période de la lettre de Servius Sulpicius, escrite à Cicéron ; tantôt il cherche à prouver qu’«7 est impossible d’écrire beaucoup et de bien écrire. Ces dissertations sont courtes ; l’affirmation y est toujours tranchante : on voit qu’en les écrivant, l’auteur, sûr d’être écouté comme un oracle, s’attachait toujours plus au tour de la phrase qu’au fond de la pensée.
11 n’en est pas toutefois ainsi dans ses grands ouvrages, et c’est dans le Socrate chrestien, dans le Prince, dans Aristippe que nous paraissent singulièrement empreintes cette double foi religieuse et monarchique, cette préparation à la belle unité du siècle de Louis XIV dont nous avons parlé.
6. L’alliance du christianisme et de la philosophie platonicienne, le titre de Socrate chrestien l’exprime, et jusqu’à un certain point la développe ; mais il la développe et l’exprime plutôt comme un fait accompli que
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comme une préparation Socrate est converti ; il n’est plus le précurseur de la révélation ; il en est le disciple et le panégyriste. « II a sousmis son esprit à l’obéissance » de la foy, il ne doute de rien de ce que l’Eglise luy a » dicté. Mesme en enseignant, il fait profession d’igno- » rance. Mais au je ne sçais rien du philosophe d’Athènes,
» il adjousteje sçais Jésus-Christ crucifié de l’apostredes ■» Gentils, et il croit que savoir cela, c’est savoir tout [So- » crate chrestien, avant-propos). » Et ailleurs ;
J’aime bien mieux cette raison prisonnière de la foy, et sacrifiée par l’humilité, cette raison abattue et endormie, voire même morte et enterrée au pied des autels, que cette autre raison juge de la foy, animée d’orgueil et de vanité, si vive et si remuante dans les escholes. On trouve Dieu plus aisément dans le calme et dans la douceur de la piété ; le travail des sçavants n’a garde d’aller si viste ni si loin que l’oisiveté des humbles («6., 7^ discours).
Il y a loin de cette foi résignée, de cette humilité d’esprit qui s’abaisse devant la croix, à la raison superbe et sceptique du xvE siècle. L’ouvrage tout entier est plein de cette soumission religieuse, de cette vive et nouvelle piété. Socrate, j’allais dire Balzac, débute par un magnifique tableau de l’humble naissance et de la doctrine de Jésus-Christ, opposées à la pompe du prince et à la vaine et courte sagesse des philosophes ; il peint les commencements de la religion chrétienne et ses triomphes par les causes mêmes qui semblaient la devoir détruire :
L’extrême douleur et la dernière infamie, dit-il, attiroient les hommes au christianisme , c’étoient les appas et les promesses de cette nouvelle secte.
De ces hautes considérations, Balzac descend à des discussions qui, bien que moins relevées, attestent encore ses vives et fermes croyances. Tout amoureux qu’il est du beau langage, il défend la simplicité des Ecritures contre les délicatesses déplacées d’un goût diflicilc qui voudrait «que cette doctrine eust été débitée avec plus de grâce,
' IM. de Maistre appelle quelque part les œuvres de Platon, ta préface de l'Evangile.
» et que l’Evangile fust plus lleuri et plus attrayant. » Puis abordant les grandes questions agitées et résolues contre l’Eglise par la Réforme, il défend le latin de la messe et l’usage de cette langue consacré par l’Eglise. C’est dans le Socrate chrestien, et au milieu de ces discussions pieuses et littéraires, que se trouve ce morceau, digne de Bossuet :
C’est le moyen de faire souvent injustice que de juger toujours du mérite des conseils par la bonne fortune des événements. Ne nous laissons pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent : ce que les Grecs, ce que les Romains, ce que nous-mesmes avons appelé une prudence admirable, c’est une heureuse témérité.
n y a eu des hommes dont la vie a été pleine de miracles, quoiqu ils ne fussent pas saints, et qu’ils n’eussent pas dessein de l’être ; le Ciel bénissoit toutes leurs fautes, le Ciel couronnoit toutes leurs entreprises.
Il devoit périr, cet homme fatal, il devoit périr, dés le premier jour de sa conduite par une telle entreprise ; mais Dieu voulut se servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde. La justice de Dieu vouloit se venger, et avoit choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances.
La raison concluoit qu’il tombât d’abord par les maximes qu’il a tenues ; mais il est demeuré longtemps debout par une raison plus haute qui l’a soutenu. Il a été affermi dans son pouvoir par une puissance étrangère, et qui n’étoit pas de lui, par une force qui appuie la foiblesse, et qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent, qui n’a que faire des bonnes maximes pour conduire ses bons desseins. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence ; il pensoit exercer sa passion et il exécutoit les arrêts du Ciel. Avant de se perdre, il eut le loisir de perdre les peuples et les Etats, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l’avenir par les maux qu’il a faits, par les exemples qu’il a laissés. Un peu d’esprit et beaucoup d’autorité, c’est ce qui a presque toujours gouverné le monde, quelquefois avec peine, quelquefois non, selon l’humeur du siècle, selon la disposition des esprits, plus farouches ou plus apprivoisés.
Mais il faut toujours en venir là. Il est très-vrai qu’il y a quelque chose de divin, disons davantage, il n’y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les Etats. Ces dispositions, cette humeur, cette flévre chaude de rébellion, cette léthargie de servitude, viennent de plus loin qu’on ne s’imagine. Dieu est le poète et les hommes ne sont que les acteurs.
Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre, sont composées dans le ciel, et c’est souvent le faquin qui doit en être r.\lrée ou l’Agaraemnon.
Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains, tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre et César.
Dieu a dit lui-même de ces gens-là qu’il les envoie en sa colère et qu’ils sont les verges de sa fureur. Mais ne prenez pas ici l’un pour l’autre; les verges ne frappent ni ne blessent toutes seules : c’est l’envie, c’est la colère, c’est la fureur qui rendent ces verges terribles et redoutables.
Cette main invisible donne les coups que le monde sent : il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l’homme ; mais la force qui accable est toute de Dieu.
7. Le Socrate chrestien est donc une manifestation religieuse, et, comme on le voit, l’éloquence ne lui manque pas. Le Prince contient la profession de foi monarchique, comme le Socrate la profession de foi religieuse. Ce titre de Prince se retrouve souvent à cette époque ; Budée et Pasquier nous ont donné leur Prince ; Muret a ses Politiques, Cotin sa Politique royale. Chapelain sa Politique aussi ; Nicole, sous le nom de Chanteresne, a également composé un Prince. Inspirations ou contrôles de Machiavel , manifestes de la liberté , de la religion ou de la monarchie, tous ces ouvrages sont les esquisses, les pâles et imparfaites épreuves du Télémaque. Une idée flotte ainsi pendant longtemps, vague et incomplète, dans les esprits ; le génie vient qui la recueille et la conserve. Ainsi, dans la Grandeur des Romains, Juste-Lipse a été l’obscur précurseur de Montesquieu. L’idée, stérile entre les mains du commentateur, a été féconde sous la plume du grand écrivain.
Le Prince de Balzac n’a avec celui de Budée, de Pasquier et de Nicole, aucune ressemblance. Retiré pendant l’automne dans une riante et solitaire campagne , Balzac se promenait, un jour à l’accoutumée, le long de la rivière qui parcourait et embellissait ce pays de paix et de bonheur. Tout à coup, il aperçoit à la rive opposée « je ne scay quoy » de jaune et de bleu qui se montroit parmi les peupliers » et faisoit remuer les roseaux. » Plein des souvenirs de Virgile, il croit voir le dieu du fleuve lui apparaître. Ce dieu, c’était un gentilhomme flamand, qui, après avoir
été pris par un vaisseau turc et mené à Alger, avait été délivré par un religieux de la Merci, et revenait d’Espagne en France. Balzac se fait raconter par le gentilhomme flamand « de quelle police usent les Mores, quelles cous- » tûmes ils observent et à quels exercices ils s’adonnent. » Sur tous ces points et autres particularités, le gentilhomme satisfait complètement Balzac. Mais voici qui le ravit d’admiration : le Flamand lui apprend « qu’il ne se » parloit en toute l’Afrique que des victoires du Boy, et » que La Rochelle avoit été cause cette année de mille » gageures et de quasi autant de querelles ; jusque-là que, «parmi les esclaves, un François s’estant piqué contre » un Espagnol , qui soustenoit qu’elle ne se prendroit )) point, et que le roy n’en sauroit venir à bout sans l’as- « sistance du roi d’Espagne, le François, ne pouvant souf- » frir cette parole, et n’ayant rien pour la repousser, se » fit des armes de ses propres chaisnes, et en frappa si » rudement son compagnon qu’il l’estendit tout roide aux » pieds de leur commun maistre. » Balzac fut ravi de voir « que sur l’extresme vieillesse du monde et dans le dé- » clin de toutes choses, la France portoit encore des en- » fants dignes de la première vigueur de leur mère, » et il en conclut que « puisque les esclaves d’Alger deviennent » soldats de Louis le Juste, il doit se réveiller à ce grand » bruit, qui, se levant icy, se fait entendre aux extremitez » de la terre. » Il célébrera donc, lui aussi, la prise de La Rochelle, le courage et les vertus de son roi. Le Prince est en effet un perpétuel panégyrique de Louis XIII, et, partant, de Richelieu ; toutes les qualités du monarque, justice, piété, clémence, valeur, générosité, adresse, Louis XIII les réunit ; il est l’idéal de la royauté. A ne le considérer que sous le point de vue littéraire, le Prince de Balzac est un tissu d’éloges emphatiques et d’hyperboliques métaphores ; pour l’apprécier, il faut y voir autre chose. Historiquement, il a une haute signification. Cette image de la royauté, obscurcie sous les Mérovingiens par les maires du Palais, pâle et effacée sous les Capétiens par la féodalité, pour la première fois ranimée par Louis XI,
brillante sous François P'', sous les Henri combattue et outragée, elle apparaît ici vive et glorieuse : elle est le symbole de la perfection, l’épée et le bouclier du peuple, qui y trouve le repos, la justice et le bonheur. Ainsi se préparait l’Olympe monarchique de Louis XIV ; ainsi s achevait en France la révolution politique et religieuse du xvP siècle : la Ligue se perdait, se confondait dans la royauté ; la Réforme s’expiait par un renouvellement de piété. Louis XIV héritera de cette double affection de la France ; et, par un bonheur unique peut-être dans l’histoire, la monarchie trouvera dans des sujets le dévouement de citoyens. C’est cet accord des sentiments, des mœurs, des croyances, qui fait la beauté du siècle de Louis XIV ; siècle heureux, en effet, où la religion et la royauté étaient une même foi ; où l’on voyait Dieu dans le prince, la liberté dans l’obéissance, et l’honneur dans cette double fidélité !
8. Aristippe ou de la Cour, dédié à la reine de Suède, Christine, que son abdication a plus immortalisée que son génie , Aristippe est la suite et le complément du Prince. Le prince est l’Ftat ; mais il est homme aussi. Homme, il a besoin d’affections, besoin d’amis surtout ; le prince aura donc des amis, et même des favoris. « Cette vérité » establie que les rois ne sçauroient régner sans ministres, » il est presque aussi vray qu’ils ne sçauroient vivre sans » favoris ; le bien ne s’arreste pas au lieu de sa source, il » veut couler et s’espandre. » C’était là le côté faible de la foi monarchique, sa superstition ; la doctrine qui plus tard la devait perdre , par l’endroit même qu’indique- Balzac, les favoris. Le culte monarchique eut scs idolâtres.. Les traditions de cour, remplaçant les traditions monarchiques, ont tracassé la vieillesse de Louis XIV, corrompu la jeunesse de Louis XV et trompé la bonne foi de sont successeur.
9. Voilà, selon M. Charpentier, le côté durable et historique des œuvres de Balzac, leur sens politique. Ces ouvrages de Balzac, les plus importants sous le rapport historique, bien que favorablement accueillis de ses con-
DE tA LiTTiîRATüRE FRANÇAISE. ^25
teiDporains, ne sont point cependant ceux qui ont fait sa réputation. Sa grande renommée, ce sont ses Lettres. Ces Lettres ont été, pour ainsi dire, les journaux du xvi® siècle, et son histoire quotidienne ; elles avaient cet intérêt d’actualité à coup direct et rapide que, de nos jours, la presse donne a la littérature. Ainsi Erasme, ainsi Juste-Lipse , ainsi Grotius et Casaubon tinrent , par leurs lettres, le monde savant attentif. Les Lettres de Balzac, outre le mérite d’élégance et même d’affectation qui était encore un attrait , avaient cet intérêt de curiosité contemporaine qui soutient si vivement et anime un ouvrage. Anecdotes de cour, nouvelles de littérature, laiblesses du cœur, vanités de l’esprit, s’y trouvent piquantes et nombreuses. Ces Lettres reproduisent un monde tout entier de cette époque, et le monde le plus brillant, le plus ingénieux, le plus recherché ; celui qui donnait le ton et la gloire : V Hôtel de Rambouillet. C’est pour l’Hôtel de Rambouillet que Balzac arrondissait ses périodes, cadençait ses mots , choisissait ses épithètes et pesait ses syllabes.
10. Balzac ne sut pas toujours éviter dans ses écrits les défauts dont il contribua à corriger ses contemporains, le pédantisme de l’érudition et l’enflure espagnole ; mais, à tout prendre, son influence générale a été salutaire. 11 U, le premier avec saint François de Sales, donné du nombre, de l’harmonie et de l’élégance à la prose. Venu après Montaigne et avant Pascal, il a eu sur la prose une action analogue à celle que Malherbe, venu entre Ronsard et Racine, exerça sur le développement de la langue poétique. Ses défauts étaient même la condition de son influence sur son époque; car ses premières lettres, celles qui méritent le plus de reproches, sont celles qui furent le plus universellement applaudies. On peut dire que le plus grand défaut de ces lettres, c’est précisément d’être des lettres, c’est-à-dire quelque chose qui semble devoir exclure toute affectation et tout apprêt.
11 . L’auteur d’un Avertissement mis en tête des œuvres de Balzac, tout en croyant louer cet écrivain, a fait une
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critique piquante de sa manière : il dit de lui que « un )) bouquet, une paire de gans, une affaire d un escu, ne )) lui fournissent pas moins de quoi plaire que toute la » gloire et toute la grandeur des Romains.» Au reste, Balzac convient le premier de la peine que lui coûtait chacune de ses lettres. 11 avoue qu’il s’y préparait longtemps à l’avance; il consultait toutes ses muses, il visitait tous ses lieux communs, quelquefois même il avait envie de se faire tirer du sang, afin d avoir l esprit plus net et ses fonctions plus libres et plus aisées. Après tant de travail, il n’arrivait pas toujours à dire à chacun ce qui convenait le mieux, et au moment même où il se donnait le plus de mal pour être aimable et délicat, il lui échappait souvent des phrases lourdes et déplacées, qui prouvent combien ce grand épistolier était loin d’avoir le tact et la finesse d’un homme de cour.
Comme Balzac attachait beaucoup d’importance aux mots, il n’est pas inutile de rappeler ici que le moihienfaisance, attribué généralement à l’abbé de Saint-Pierre, est de Balzac.
Balzac mourut en lefiîi-, âgé de soixante-neuf ans, et en mourant, il ne manqua pas de faire à l’Académie française, dont il était membre, une donation de deux mille francs pour qu’elle instituât un prix d’éloquence. C’est donc à double titre qu’on peut l’appeler le Pire de l’éloquence française.