Vaugelas fut la grande autorité grammaticale du temps
Elle a ci’une insolence à nulle autre pareille,
Après trente leçons insulté mon oreille,
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.
{Les Femmes sau., act. 2, sc. 6.)
Claude Fabre de Vaugelas (1 585-1 G50), natif de Chambéri, vint de bonne heure en France, où il s’attacha à Gaston, frère de Louis Xlll. Admis à l’Académie française sur la seule réputation qu’il parlait très-correctement
notre langue, il notait avec exactitude les points de o-ram-
der^et n" T pouvaient s’accor-
, et 11 achevait de les éclaircir. Telle fut l’origine de
ducÛonIJ'nT '“"*7 5“. sa Tm-
duction de Qumte-Curce, furent le code et le modèle du
beau langage. Quand Vaugelas eut vu les traductions de
de Oi inîT r ’ refondit sa traduction
fni?nf • ^ travailla trente ans, traduisant clia-
s^avant lP^tn^^® manières différentes, es-
cîaires ^ P'*"' mturels, les plus
ses ?nnni? U expressions ; et quand ses doutes et
es inquiétudes ne pouvaient se fixer au milieu de ces variantes, consultant le jugement de ses amis, Balzac déc ara que \ Alexandre de Quinte-Curce était invincible et celui de Vaugelas inimitable. L’éloge est fort ; mais on doit cependant reconnaître que cette recherche d’éléguice, ces scrupules de pureté et de correction, cette affectation grammaticale, n’ont pas été inutiles à la langue.
.n en de Vaugelas, longtemps et encore
aujourd hui consultées, offrent une critique décente et juste, des observations vraies et ingénieuses sur la langue rançaise. La préface est un morceau excellent :
T langues. Il y a un bon et mauvais usa-e
Le bon usage c est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément a la façon d’écrire de la plus saine partie des au
leurs du temps.Ilestcertain que la cour est comme un Lgasin'
d ou notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que 1 éloquence de la chaire ni du barreau n’auroit pas de if cour.'^'" ^ ^ demande si elle ne les empruntoit presque toutes
La parole qui se prononce est la première en ordre, puisque celle penséf ° image, comme l’autre est l’image de la
Notre kngue n’est fondée que sur l’Msa(?è ou l’analo^fe, laquelle n est distinguée de 1 usage que comme la copie ou l’image l’est de To riginal, ou du patron sur lequel elle est formée, tellement qu’on peut trancher le mot et dire que notre langue n’est fondée que sur le Lui usage, ou déjà reconnu ou que l’on peut reconnaître pâr les choses qui sont bonnes ; ce qu’on appelle analogie ; le bon et le bel usage ne sont qu une meme chose. Le peuple n’est le maître que du mauvais usage, et le bon usage est maître de notre langue.
228 HISTOIRE CRITIOVE
Dans cette préface, on trouve cette sage maxime du Engage, qui peut être aussi une excellente règle de conduite ;
J’ai ouï dire à un grand homme, qu’il est justement des mots comme des modes. Les sages ne se hasardent jamais à faire nil un ni l’autre; mais si quelque téméraire ou quelque bizarre, pour ne pas lui donner un autre nom, en veut bien prendre le hasard, et qu’il soit si heureux qu’un mot, ou qu’une mode qu il aura inventée, lui réussisse, alors les sages qui savent qu’il faut parler et s’habiller comme les autres, suivent non pas, à le bien prendre, ce que le téméraire a inventé, mais ce que l’usage a reçu ; et la bizarrerie est égale de vouloir faire des mots et des modes, ou de ne tes vouloir pas recevoir après l’approbation publique.
Vaugelas mourut pauvre et endetté. Il fallut une sentence du Châtelet pour faire rendre par ses créanciers à l’Académie française le manuscrit d’un travail qu’il avait commencé sur le Dictionnaire de V Académie.
l'r. Perrot u’ÂBLANCOüRT (1606-lG6i), homme d’imagination, de goût et d’esprit, pouvait facilement s’élever au rang d’auteur; mais il vaut mieux, répétait- il à ses amis, traduire de bons livres que d’en faire de nouveaux qui ne disent rien de neuf. Ses traductions, fort nombreuses, eurent un grand succès ; elles sont bien écrites ; mais le style en est un peu vieux, et d’ailleurs Perrot y prenait une telle liberté que ses contemporains euxrnèmes les appelaient de belles infidèles. On lui doit ;
fo VOctave de Minucius Félix » : cette version, qu’on recherche encore, est pourtant inférieure à celle de Gourcy ;
20 Quatre Oraisons de Cicéron (pour Quintus, pour la loi Manilia, pour Ligarius et pour Marcellus);
30 Les Annales et les Uistoires de Tacite : on ne les lit plus depuis longtemps ;
40 Les Guerres d’Alexandre par Arrien : on les consulte encore ; .'jo La Retraite des dix mille, de Xénophon ;
Ro Les Commentaires de César, traduction retouchée par Wailly ; 70 Les OEuvres de Lucien : ce n'est, à proprement parler, qu’une imitation libre ;
' Histoire de la TMtérature sacrée, p. 104.
8® L’Histoire de Thucydide, oubliée ;
9® Les Apophthegmes des anciens, tirés de Plu tarque ;
10® Les Stratagèmes de Frontin, auxquels Perrot a joint un Traité de la bataille des Romains ;
11® La Description de l’Afrique, traduite de l’espagnol : Patru, son ami, l’acheva etRichelet là publia.
15. Gilles Ménage (1613-1692), natif d’Angers, fut un bel-esprit savant, et, selon Bayle, le Varron du xyii® siècle. Assez profondément versé dans les langues anciennes, il possédait de plus l’espagnol et l’italien dans lequel même il composait des vers élégants ; avec cela, une mémoire prodigieuse à laquelle rien n’échappait. 11 était caustique, pointilleux, plein de prétention et l un des oracles de l’Hôtel de Rambouillet. Son goût pour la satire le brouilla avec l’Académie française, qui ne voulut point l’admettre dans son sein; avec Molière, qui le représenta sous le nom de Vadius dans les Femmes savantes, avec Boileau, d’Aubignac,'Bouhours, le président Cousin, Badlet, et d’autres gens de lettres de toutes les classes. On lui doit, entre autres ouvrages :
1® Le Dictionnaire étymologique, ou Origines de la langue française. On reproche à Ménage d’avoir trop négUgé les onpnes celtiques, de ne pas connaître assez notre vieux langage, et d imposer de temps en temps des conjectures plus que hardies. C’est ainsi qu il fait
yemr Alfana d’ equus, j , .
2® La Requête des dictionnaires, satire légèrement mordante et écriteldans le stjle de Scarron, où étaient tournées en plaisanterie les occup*ations grammaticales de l’Académie.
3® Des Observations sur la langue française, qui conystent suitout en apostilles sur les Remarques de Y augeles (p. ‘-27).
4® Les Origines de la langue italienne.
16 On a encore de Ménage un grand nombre de vers grecs, latins, français, italiens. Les poésies grecques et latines offrent, avec peu d’invention, de fréquents centons pris dans les poètes anciens et modernes. Les compositions italiennes furent applaudies à Florence, hon«em' nu’il eut de commun avec Regnier Desmarais, et dont il faut conclure seulement la facilité de faire des vers dans une langue où l’on donne plus à l’expression qu a la pensée. Les poésies françaises de Ménage sont les plus faibles
de SOS productions. Boileau les ayait en yuç lors.qitp, dçins la deuxième patine, il raille ces rimeurs qui s’épuise’nt en épithètes ridicules, en miracles féconde, à nulle autxe seconde, etc. 11 y avait d’abord inséré ces vers :
Si je pense parler rt’un galant de notre âge,
Ma plume, pour rimer, rencontrera Ménage ;
mais, dans la suite^ il y substitua le nom de l’abbé de Pure.
Nous ne pouvons terminer cet article sans mentionner le Menagiana, recueil de traits détachés de sa conversation, publié par les derniers tenants des assemblées hebdomadaires et même quotidiennes de l’Hôtel.
§ 2. Voilure, Benserade, Sarrazinet Racan.
1. Vliicenl Voilm-e; délails sur sa vie. — s. Leltres de Voilure. — J. Querelles des Ur.vnistes el des Jobcliiis.'— 4, Deux iugemenls de Boileau sur Voilure. — 6. Jupement de d’Olivrt. de Vollaire el de La Harpe sur cel auleur. — 6. Voilure remet en honneur des genres oubliés. — 7. Slauces à la reine Anne d’Aulrirbe et fragment de l’Epitre au
grand Condé ; imiialion doVollaire. — 8. Benseradej délails sur sa vie et ses ouvrages.
9. Deux iugemenls de Boileau sur Benserade. — lo. Sarrazint son Ilisloire du siège de Dunkerque et sa Conspiration de Walsiein. — 11. Son discours sur la tragédie j la pompe funèbre de Voiture. — 12. Strophe d'une ode sur la bataille de Lens. — 13. L'églogue d’Orphée ; le poëmo de Dulot vaincu: citations. — 14. Parallèle de Voiture et dé Sarrazin ; jugement de Boileau. — i5. Racan; délails sur sa vie. — 16. Ses Bergeries; jugement de Boileau sur Bacau. — 17. Diverses citations de Racan. — 18. Jugement de La l'oniaiiie. — jy. Discours de Racan conjre les sciences; rapprochemeul curieuj.
1. Si Balzac était l’écrivain jde l’Hôtel, Voiture pn était le conteur.
Vincent Voiture, que ses contemporains, par courtoisie, nommaient M. de Voiture^ naquit l’an 1 598, à Amiens. Son père était un riche marchand de vins, suivant la cour, jouant gros jeu, tenant bonne table, et à tons ces titres, admis dans la société des grands. Après des études brillantes, te jeune Voiture, qui, n’étant encore qu’écolier, s’était fait connaître par quelques pièces de vers, fut admis à Pllôtcl de Rambouillet dont il devint le héros. 11 possédait un talent extraordinaire pour amuser les grands, entendant à merveille la raillerie, et sachant égayer les entretiens les plus sérieux. Le comte d’Avaux” le cardinal de la Valette, te comte deGuiche, le maréchal
DE LA LITTÉBATURE ERANÇAISE. 23i
, ... y iX . ii -/ -A. : i .
de Schomberg, Chavigny, le président de Maisons, etc., tels étaient ses protecteurs ou plutôt ses amis. 11 eut également part à l’intimité du duc d’Enghien. Grâce à ces protections. Voiture devint introducteur des ambassadeurs à la cour de Gaston, frère du roi, quil suivit en Lorraine, à Bruxelles et dans le Languedoc. De ce dernier pays, Gaston l’envoya en Espagne pour obtenir des secours contre Louis XllI. Voiture en profita pour visiter le midi de la Péninsule et môme les côtes de Barbarie (1633). En 1638, il fut chargé de notifier au grandduc de Florence la naissance d’un dauphin (Louis XIV), de la Toscane, il se rendit à Borne, et, de retour en France, suivit le roi dans ses voyages d’Amiens, de Lyon, d kyignon, de Narbonne, de Nîmes. Nous avons de lui des lettres datées de tous ces lieux, et pour la plupart adressées soit à mademoiselle de Bambouillet, soit à mademoise e Paulet, son amie. A la mort de Louis Xlll, il fut nomrne maître-d’hôtel du roi, charge à laquelle il joignit celle d’interprète des ambassadeurs chez la reine. Enfin le comte d’Avaux, devenu contrôleur général des finances, lui donna le titre de son premier commis avec 20,6UU h vres d’appointements et dispense de toutes fonctions. Ajoutez à cela plusieurs pensions, et l’on ne sera pas étonné que Voiture possédât à lui seul plus de grâces que tous les grands génies du siècle de Louis XIV, pris col lectivement. Mais la passion du jeu et l’amour déplaisirs ruinèrent sa santé comme sa bourse, et il mourut pauvre à l’âge de cinquante ans (1648). L’Académie française, dont il était membre depuis 1634, prit tout entiere le deuil, honneur qui ne fut décerné depuis à aucun aca
démicien. r f :.v,
2 Les Lettres et les Poésies de Voiture ne furent imprimées qu’après sa mort. On ne peut avoir plus d esprit que Voiture : souvent, il est vrai, il en abuse ; il 1 epuise sur la carpe et le brochet K Mais à côté de ses pointes que
1 Lettre fameuse au sujet d’un jeu d’esprit, dans lequel le prince de Condé sous le nom du Procfiet, et Voiture sous celui
la Carpe.
de finesse ! quelle délicatesse souvent et quelle fieur d’urbanité I Voiture a recueilli toute la grâce de l’Ilôtel de Rambouillet. Tout ce qu’il y avait dans cette société de piquant, d’ingénieux, de léger. Voiture le reproduit dans ses Lettres. Aussi la réputation de Voiture fut grande : elle balança, si elle ne la surpassa, la réputation de Balzac.
3. C’était le comble de la gloire pour les Sarrazin et les Benserade d’être comparés à Voiture. On connaît la fameuse querelle des Uranistes et des Johelins; c’est ainsi qu’on nommait à la cour deux cabales qui s’étaient formées à l’occasion du sonnet cV Uranie, par Voiture, et du sonnet de Job, par Benserade. Vous ne les citons ici que pour faire connaître le futile esprit de l’époque :
Il faut finir mes jours en l’amour d'Uranie.
L’absence ny le temps ne m’en sçauroient guérir :
Et je ne voy plus rien qui me pût secourir,
Ai qui sçùt rappeler ma liberté bannie.
liés longtemps je connois sa rigueur infinie ;
Mais pensant aux beautez pour qui je dois périr.
Je bénis mon martyre, et, content de mourir.
Je n’ose murmurer contre sa tyrannie.
Quelquefois ma raison, par de foibles discours.
M’irrite à la révolte et me promet secours ;
Mais lorsqu’à mon besoin je veux me servir d'elle,
Après beaucoup de peine et d’efforts impuissants,
Elle dit qu’Uranic est seule aimable et belle.
Et m’y rengage plus que ne font tous mes sens.
(VoiTL'IVE.)
Job de mille tourments atteint Vous rendra sa douleur connue.
Mais véritablement il craint Que vous n’en soyez point émue.
Vous verrez sa misère nue ;
Ici lui-même se dépeint :
Accoutumez-vous à la vue
D’un bomme qui souffre et se plaint.
Bien qu’il eût d’extrêmes souffrancei.
On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n’alla :
Car s’il eut des maux incroyables,
Il s’en plaignit, il en parla :
J’en connois de plus misérables.
(Bensekade.)
La duchesse de Longueville était , avec les marquises de Montausier et de Sablé, à la tête des Uranistes ; le prince de Conti, à la tête des Jobelins. La querelle s’échauffant, celui-ci parvint à désarmer les adversaires par ce jugement ; L’un (le sonnet de Voiture), dit-il,
L’un est plus grand, plus élevé.
Mais je voudrais avoir fait l’autre.
La Harpe, sans trouver bon aucun des deux, critique surtout celui de Voiture, lui applique ce jugement de Boileau contre ces rimeurs froidement amoureux
Qui ne savent jamais qu’adorer leur prison Et faire quereller les sens et la raison;
et donne la préférence au sonnet de Benserade, où, malgré deux hémistiches faibles, on trouve du moins une pensée line et spirituelle.
k. Boileau, jeune encore, osa mettre Voiture à côté d’Horace :
. . . Qu’à moins d’être au rang d’Horace ou de Voiture,
On rampe dans la fange avec l’abbé de Pure.
Plus tard, lorsqu’il commençait à s’affranchir des préjugés auxquels il avait cédé dans sa jeunesse, il sut caractériser avec plus de justesse ce bel-esprit dans les vers suivants adressés à V Equivoque :
Le lecteur ne sait plus admirer dans Voiture De ton froid jeu de mots l’insipide figure ;
C’est à regret qu’on voit cet auteur si charmant,
Et pour mille beaux traits vanté si justement,
Chez toi toujours cherchant quelque finesse aiguë. Présenter au lecteur sa pensée ambiguë,
Et souvent du faux sens d’un proverbe affecté Faire de son discours la piquante beauté.
Mais cette rétractation n’est pas entière, et on le voit mieux encore dans la lettre qu’il écrivait à Charles Perrault, en 1700, dans sa soixante-cinquième année : « Avec
234 HISTOIRE CRITIOüE
» quels battements de main, disait-il, n’a-t-on point » reçu les ouvrages de Sarrazin, de Voiture et de La Fon- » taine ? » Plus loin, il parle de l'agrément infini qu’il trouve dans les élégies de Voiture. Après Boileau, Jean- Baptist^ Rousseau n’a pas craint de dire :
Apprends de moi, sourcilleux écolier,
Que cé qu’on passe, encore qu’avec peine,
P^ns un Voiture ou dans un La Fontaine, iVe peut passer, malgré ses beaux discours.
Pans les essais d’un rimeur de deux jours.
5. D’Olivet, dans son Histoire de l’Académie, prodigue les éloges à Voiture, et Palissot le met au niveau de Balzac dans sa Préface aux oeuvres de Sarrazin. Quant à Voltaire, qui s’est complu à détruire tant de réputations, il n’a pas épargné celle du bel-esprit. Il dit de ses Lettres :
C’est un badinage que deux tomes de letfres dans lesquelles il n’y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes. *
La Harpe a renchéri sur la sévérité de Voltaire, et, parmi les critiques de notre époque, Dussaulx a encore été plus loin que La Harpe. Selon lui, les œuvres de Voiture « ne sont plus qu’un objet d’observation, d’étude » et de curiosité pour les gens de lettres. y> Il est à croire que si ce littérateur, au lieu de prendre ce jugement tout fait dans La Harpe, eût lui-mème fait une étude particulière de ce Voiture, qui, suivant ses expressions, mettait des diamants sur sa robe de chambre, il eût trouvé dans le funûer d’F.nnius plus de perles 'qu’il ne s’y serait attendu. Sejqn nous, pn ne saurait nier que Voiture n’ait de l’esprit cl même du talent ; il abonde en pensées fines, en remarques ingénieuses; mais il s’arrête rarement clans les limites fixées par le goût. Il manque souvent de naturpl, et ce défaut vient surtout de l’abondance des images, qui veulent être distribuées avec une sa’gé éconoinie. Néanmoins, Voiture est le plus correct des prosateurs de son temps, et, s’il a moins de pompe
DE LA LITT^RATÜRÇ: FJtANÇAISE. 23^
et d’élévation que Balzac, son esprit est plus étendu et son jugement plus sûr. ’ . . '
6. Voiture remit en honneur les ballades, les rondeaux et les triolets, tombés en désuétude depuis que la poésie badine et folâtre de Marot et de Mellin aygiit fait place au genre grave et sérieux de Malherbe et de ses imitateurs. Ses rondeaux sont des modèles du genre ; là seulement il ne tombe jamais dans ces négligences qûi déparent ses autres poésies. Celui dont le mot principal est En bon français, contient une satire ingénieuse de ces Frondeurs, qui, dans leur amour prétendu pour la France, se faisaient Espagnols Ses élégies offrent des tirades où l’on peut louer le molle atque facetun], à côté d’une impardonnable affectation. Plusieurs de ses chansons sont empreintes d’une gaieté douce, et quelques-uns de ses vaudevilles, animés d’une malice Sans amertume : tel est celui qui a pour sujet la levée du giége de Lérida par le grand Condé. Après avoir fait dire au prince que son dada demeura court à Lérida, le poëte ajoute :
Ils sont revenus nos guerriers,
Le front peu chargé de lauriers :
La couronne en est trop chère,
Laire la, laire lanière, laire la, à Lérida.
La victoire a demandé : ' '
Est-ce le prince de Condé ?
Je le prenais pour son père *, etc.
7. Les deux pièces les plus connues de Voiture sont les Stances adressées à la reine Anne d’Autriche et VEpître au Grand Condé. La première, remarquable par la finesse du tour qui déguise la hardiesse de l’idée, est trop connue pour que nous la citions ici; mais nous donnerons quelques vers de la seconde, qui l’est moins. Voiture marque d’une manière assez piquante le contraste entre la mort sur le champ de bataille et celle qui vient prendre un horntpe dans son lit :
* On sait que le père du grand Condé fut un des princes les plus médiocres qui aient jamais existé. Il ne passait pas même pour bra;jre.
La morl qui dans le champ de Mars,
Parmi les cris et les alarmes,
Les feux, les glaives et les dards,
La fureur et le bruit des armes.
Vous parut avoir quelques charmes.
Et vous sembla belle autrefois A cheval et sous le harnois.
N’a-t-elle pas une autre mine Lorsqu’à pas lents elle chemine Vers un malade qui languit?
Et semble-t-elle pas bien laide Quand elle vient, tremblante et froide,
Prendre un homme dedans sou lit ?
Lorsque l’on se voit assaillir Par un secret venin qui tue.
Et que l’on se sent défaillir Les forces, l’esprit et la vue ;
Quand on voit que les médecins Se trompent dans tous leurs desseins.
Et qu’avec un visage blême.
On voit quelqu’un qui dit tout bas ;
Mourra-t-il? ne mourra- t-il pas?
Ira-t-il jusqu’au quatorzième ?
Monseigneur, en ce triste état.
Convenez que le cœur vous bat.
Comme il fait à tant que nous sommes.
Et que vous autres demi-dieux Quand la mort ferme aussi vos yeux.
Avez peur comme d’autres hommes.
Tout cet appareil des mourants.
Un confesseur qui vous exhorte.
Un ami qui se déconforte,
Des valets tristes et pleurants Vous font voir la mort plus horrible.
Je crois qu’elle étoit moins terrible.
Et marchoit avec moins d’effroi Quand vous la vîtes aux montagnes De Fribourg, et dans les campagnes Ou de Nordlingue ou de Rocroi.
Voltaire, dans une épître au roi de Prusse, n’a pas dédaigné d’imiter ce contraste , et ces vers si connus :
Et qu’un plomb, dans un tube entassé par des sols,
Peut casser d’un seul coup la tète d’un héros ;
sont, avec vingt autres, l’imitation de ce trait de Voiture :
Et qu’un peu de plomb sait casser La plus belle tête du monde.
8. ISAAC DE Benserade, natif de Lyons- la -Forêt (1612), travailla d’abord pour le théâtre, et donna successivement Cléopâtre, la Mo7't d Achille et la Dispute de ses armes, Iphis et larte, Gustave ou l’Heureuse am^ hition, Méléagre, et la Pucelle d’Orléans. Pensionné par Richelieu, puis par Mazarin, il se fit, avec les vers de circonstance, un revenu de douze mille livres qui le mirent en état d’avoir un carrosse, sorte de luxe alors trèsinusité parmi les poètes. Ces vers de circonstance consistaient en devises faites pour les ballets de la cour de Louis XIV, et qui, quoique toutes plus ou moins ingénieuses, ont perdu beaucoup de leur mérite avec 1 apropos : preuve que l’esprit tout seul est peu de chose, même dans le genre où il doit le plus dominer.
Benserade s’avisa de mettre en rondeaux les Métamorphoses d’Ovide; entreprise folle, puisqu’un livre entier de rondeaux, fussent-ils les meilleurs du monde, assommerait par son uniformité. Il commit la même faute en mettant en quatrains environ deux cents fables.
9. Lorsque les rondeaux des Métamorphoses parurent, Boileau fut fâché d’avoir parlé de lui favorablement dans son Art poétique, où il dit, en parlant de Louis XI\ (ch. 4) :
Que de son nom cbanté par la bouche des belles,
Benserade en tous lieux amuse les ruelles.
11 se rétracta dans la satire de l’Equivoque, où il lui reproche ses quolibets frivoles :
Je ferois mieux, j’entends, d’imiter Benserade,
C’est par lui qu’autrefois mise en ton plus beau jour,
Tu sus, trompant les yeux du peuple et de la cour,
Leur faire, à la faveur de tes bluettes folles,
Goûter comme bons mots, tes quolibets frivoles.
Mais ce’ n’est plus le temps ; le public détrompé D’un pareil enjouement ne se sent plus frappé.
Tes bons mots, autrefois délices des ruelles.
Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles,
Hors de mode aujourd’hui chez nos plus froids badins,
Sont des coUets-montés et des vertugadins.
Benserade mourut en 1691. Il était, depuis 1674, membre de l’Académie française.
10. Jean François Sarrazin, né l’an 1603 à Ilermanville, près de Caen, devint secrétaire des commandements du prince de Conti. Homme de plaisirs, il travailla peu ses ouvrages, et d’ailleurs il ne vécut point assez pour perfectionner son talent. Il mourut en 1654. Ses principaux ouvrages en prose de Sarrazin sont Y Histoire du siège de Dunkerque et la conspiration de Walstein. On reconnaît dans la première un écrivain qui, comme dit Pelisson, n abandonne pas le jugement pour courir après le bel-esprit, et ne cherche point de fleurs quand c’est la saison des fruits. Dans la seconde, Sarrazin peint plutôt qu il ne raconte. Son imagination, vive et judicieuse tout ensemble, répand la chaleur et la vie sur tous les objets : le style en est clair, simple, méthodique, plein de grâce et de dignité.
11. Le Discours sur la tragédie, premier ouvrage de Sarrazin, se sent de sa jeunesse. Les excellentes observations qu’on y trouve ne sont point capables d’excuser la sotte apologie qu’il y fait de V Amour hjrannique de Scàrron.
La Pompe funèbre de Voiture est une pièce originale. C est le premier modèle de ce mélange de vers et de prose qu ont imité, en le perfectionant , Chapelle et surtout Voltaire. On peut le regarder, pour l’époque, comme un petit chef-d’œuvre d’invention, d’esprit, de délicatesse et de plaisanterie.
12. Sarrazin mérite encore plus d’éloges comme poète que comme prosateur. La fécondité de sa verve s’est exercée sur toutes sortes de sujets, et dans presque tous les genres, depuis le poème héroïque jusqu’au madrigal. Son Ode sur la bataille de Lens renferme plusieurs belles strophes et surtout celle-ci, imitée de Job ‘ ;
Il monte un cheval superbe,
Qui, furieux aux combats,
* üist, ds laLitt. sacrée, p. B3.
A peine fait courber l’herbe Sous la trace de ses pas.
Son regard semble farouche ;
L’écume sort de sa bouche ;
Prêt au moindre mouvement,
Il frappe du pied la terre,
Et semble appeler la guerre Par un fier hennissement.
Voltaire a dit dans la Henriade :
Les moments lui sont chers ; il parcourt tous les rangs Sur un coursier fougueux, plus léger que les vents.
Qui fier de son fardeau, du pied frappant la terre.
Appelle les dangers et respire la guerre.
Cette description est rapide, mais moins énergique et moins animée que celle de Sarrazin. Appelle les dangers ne nous paraît pas aussi beau qu'appeler la guerre ; et ce vers, par un fier hennissement, est un trait qui dans l’imagination achève le tableau.
13. Dans VEglogue d'Orphée, Sarrazin a imité avec assez d’élégance l’épisode des Géorgiques sur ce sujet. Le poème de Dulot vaincu ‘ ou la Défaite des bouts-rimés est un poème en quatre chants, fait en quatre jours et où il y a de l’imagination , de la gaieté , de jolis détails et quelquefois de la grandeur. C’était déjà une preuve de goût que de s’élever contre cette manie de bouts-rimés à laquelle tout le monde sacrifiait alors. Voici quelques comparaisons qui ne sont point sans grandeur :
Comme un roc sourcilleux tombe dans la campagne. Arraché par les vents du haut d’une montagne,
Ou du long cours des ans incessamment miné.
Et par l’eau de l’orage enfin déraciné,
' Poète ridicule qui passe pour l’inventeur des bouts-rimés. Ce jeu d’esprit parut pour la première fois en 1648 ; dès l’année suivante, il parut un recueil de sonnets en bouts-rimés. La fureur de ce jeu, un instant ralentie, se ranima, l’an 1654, à l’occasion du perroquet d une dame de la cour et de la prise de Sainte-Menchould, deux sujets sur lesquels s’évertuèrent tout ce que la France possédait de rimeuis. Sarrazin, qui n’avait point échappé à l’influence de la mode, honteux de sa faiblesse, voulut la réparer, en couvrant de ridicule ce genre méprisable. C’est l’origiiie de son poëme intitulé : Dulot vaincu, oü la Défaite des bouts-rimés.
2V0 ITISTOIRE CRITIQUE
Son énorme grandeur, par son poids emport(^*e.
Avec lin bruit horrible en bas précipitée,
Roule à bonds redoublés en son cours furieux,
Et rompt comme roseaux les chênes les plus vieux ;
Tel on vit, etc.
Semblable au dieu de Thrace, il alloit flèrement;
Ses armes tout autour résonnoient lentement.
Faisant le même bruit qu’excitent dans les nues,
Les pins battus des vents sur les Alpes chesnues, etc.
Comme on voit quelquefois dans l’Ardenne fameuse.
Et dans les prés herbus où le Rhin joint la Meuse,
Deux furieux taureaux, jaloux et courroucés,
Se heurter fièrement de leurs fronts abaissés :
Le troupeau plein d’effroi les regarde en silence ;
Le nombre des pasteurs cède à leur violence ;
Les deux vaillants rivaux se pressant rudement.
Les cornes l’un sur l’autre appuyés fortement,
Redoublent sans cesser leurs cruelles atteintes ;
De longs ruisseaux de sang leurs épaules sont teintes ;
Ils mugissent des coups d’un cri retentissant.
Et toute la forêt répond en mugissant .
Certes, ces vers sont d’un poëte, et comme ils ne sont pas rares dans Sarrazin, il méritait la réhabilitation que nous avons entreprise. Ajoutons encore ce morceau sur la brièveté de la vie :
Comme . le Rhosne plein de rage.
Soulevé par les vents ou grossi par forage,
Vient et traîne après soi mille flots courroucés ;
L’onde flotte après fonde et de fonde est suivie :
Ainsi passe la vie,
Ainsi coulent nos jours l’un sur f autre entassés.
14. Moins célèbre que Voiture dans la poésie légère, Sarrazin mérite de lui être préféré; aussi ingénieux que lui, il est plus varié, plus naturel. 11 y a des traits fort heureux dans la plupart de ses pièces fugitives : le sonnet d’Adam et d’Eve est resté dans la mémoire des amateurs. Enlin Sarrazin prit une part fort active à la petite guerre ou espèce de croisade littéraire dirigée contre le fameux parasite Montmaur ; il lui décocha sous le titre d'Orbilius musca sive hélium parasitkum une satire en vers latins à laquelle il joignit le Tei^tament de Gorilu en vers français.
Boileau a dit de lui :
Il y a dans Sarrazin la matière d’un excellent esprit, mais la forme n’y est pas.
15. Le marquis de Racan (Honorât deBueil) naquit, en 1589, au château de la Roche-Racan, dans la Touraine. Sa première éducation , toute militaire , ne faisait guère supposer en lui le chantre futur des Bevgeries mais en 1605, nommé page de la chambre et placé comme tel sous les ordres du duc de Bellegarde, son parent, il connut, chez ce seigneur, Malherbe, dont il devint le disciple et 1 ami. Cette amitié, ces leçons lui révélèrent son génie poétique. Ses Bergeries publiées en 1628, et d’autres poésies qui les précédèrent ou les suivirent, lui ouvrirent en 1635 les portes de l’Académie française. Aucune vie ne fut plus dissipée que la sienne. Dans son vieil âge, il chercha à sanctifier sa poésie en la rendant l’interprète des Livres Sacrés ; mais, en traduisant les psaumes, il resta bien inférieur à ce qu’il avait été dans le genre profane. Racan mourut en 1670, âgé de quatre-vingt-un ans, ayant survécu aux hommes, aux mœurs, aux idées, au langage môme qu’il avait trouvés à la cour dans les brillantes années de sa jeunesse. On peut lui appliquer ce mot de Pline le Jeune sur un Romain illustre : La postérité commença pour lui de son vivant. Cette postérité, quelquefois si amère à ceux qui ont le tort de mourir trop tard, n’altéra en rien la gloire de Racan.
16. Disciple de Malherbe, Racan ne prit de son maître que l’élégance et la pureté, et revint, par sa nature môme et par le genre de ses ouvrages, à l’imitation italienne. Racan fut le précurseur de d’Urfé; ses Bergeries annoncent VAstrée. ICn s’inspirant de l’école italienne, Racan en reproduisit la grâce et l’éclat ; il en sut éviter l’afféterie et la tendresse plus ingénieuse que vraie. C’est là toute sa gloire. Boileau va plus loin dans sa 9® satire :
Tout chantre ne peut pas, sur le ton d’un Orphée,
Entonner en grands vers la Discorde étoulTée,
Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts,
HISX. DE LA LIIX. FU. — XYn« SIÈCLE.
la
Et le Belge effrayé fuyant sur ses remparts.
Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan pourrait chanter à défaut d’un llomere.
Ce jugement de Boileau s’explique difficilement. Racan a les qualités d’un poëte des champs , grâce , naturel , simplicité ; mais Homère, rien en lui ne 1 annonce. 11 a eu le sentiment de la vie champêtre, non qu’il ait imite 1 eglogue ancienne; il ne savait ni le grec ni le latin ; H ne l'a pas copiée d’après ïhéocrite et\irgile; mais il 1 a devinée, il l’a trouvée en lui-même, dans sa nature douce et tendre, simple et bienveillante. Ses vers sont bucoliques, autant que le peuvent être des vers modernes et des vers français. Racan, le premier, a mis dans 1 eglogue cette pensée religieuse et triste qui fait le charme de Gessner.
17. Nous avons cité dans un autre ouvrage ‘ l’une des meilleures pièces de Pvacan ;
Tirsis, il faut penser à faire la retraite, etc. ;
nous n’en rappellerons ciu’une stance ;
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais les vains désirs de gloire Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs ;
Et qui, loin retiré de la foule importune.
Vivant dans sa maison, content de sa foi tune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs !
C’est un objet de comparaison assez curieux que de voir précisément les mêmes idées renfermées dans le même nombre de vers par le grand versificateur Despréaux ;
Qu’heureux est le mortel qui, du monde iporé.
Vit content de lui-même en un coin retiré.
Que l’amour de ce rien, qu’on nomme renommée ,
N’a jamais enivré d’une vaine fumée.
Qui de la liberté forme tout son plaisir Et ne rend qu’à lui seul compte de son loisir.
Peut-être sorait-il difficile de choisir. L’expression est certainement plus poétique dans les derniers ; mais il règne
< Traité théorique et pratique de Littérature, Poétique, p. 813.
dans les autres je ne sais quel abandon qui peut balancer l’élégance.
Cet abandon, cette grâce, cette mélancolie se retrouvent dans presque toutes les Bergeries de Racan. Citons encore quelques vers ;
Plaisant séjour des âmes affligées,
Vieilles forêts de trois siècles âgées Qui recélez la nuit, le silence et l’effroi ;
Depuis qu’en ces déserts les cœurs viennent sans crainte Faire entendre leur plainte,
En a-t-on vu quelqu’un plus malheureux que moi?
Soit que le jour, dissipant les étoiles.
Force la nuit à retirer ses voiles.
Et peigne l’Orient de diverses couleurs ;
Ou que l’ombre du soir, du faîte des montagnes.
Tombe dans les campagnes.
L’on ne me voit jamais que plaindre mes douleurs.
Ainsi Daphnis, rempli d’inquiétude,
Contoit sa peine eu cette solitude.
Glorieux d’être esclave en de si beaux liens.
Les nymphes des forêts plaignirent son martyre.
Et l’amoureux zéphire Arrêta ses soupirs pour entendre les siens.
Ces vers justifient ce passage de l’Art Poétique :
Malherbe d'un héros peut vanter les exploits;
Racan, chanter Philis, les bergers et les bois,
18. Si Boileau s’est trompé sur le talent lyrique de Racan, La Fontaine a partagé cette erreur en l’associant avec Malherbe à la gloire d’Horace ;
Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,
Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire.
Sans doute on trouve dans Racan quelques inspirations lyriques ; mais il est rare d’y rencontrer des strophes telles que celles-ci ;
Que te sert de chercher les tempêtes de Mars Pour mourir tout en vie au milieu des hasards Où la gloire te mène ?
Celte mort, qui promet un si digne loyer.
N’est toujours que la mort qu’avecque moins de peine On trouve en son foyer.
Que sert à ces héros ce pompeux appareil Dont ils vont dans la lice éblouir le soleil Des trésors du Pactole?
La gloire qui les suit, après tant de travaux,
Se passe en moins de temps que la poudre qui vole Du pied de leurs chevaux.
19. Parmi les autres productions de Racan, il en est une fort curieuse et qui, par son titre, Discours contre les Sciences, rappelle un ouvrage analogue de Jean-Jacques Rousseau. Le paradoxe, dans la bouche du seigneur opulent, n’a rien de passionné, d’hostile, de vindicatif, comme dans celle du plébéien pauvre, révolté contre l’ordre social. Bien qu’en général Racan tirât assez volontiers vanité de son ignorance, et affectât en homme de cour un dédain chevaleresque pour les savants, on voit néanmoins en cette occasion que ce n’est pas de bonne foi qu’il attaque les sciences. Sa seule intention est de faire du belesprit, et il n’y réussit que trop. Sa diction, ingénieuse jusqu’à la subtilité, manque de nerf et de chaleur. Quant au fond des idées, on y chercherait vainement une argumentation sérieuse et cette espèce de vérité sophistique qui fait le mérite de Rousseau. Toute la harangue de Racan, prononcée à l’Académie le 9 juillet 1635, est sur le ton des plaisanteries de Voiture. On y rencontre plusieurs traits fins, mais peu naturels, celui-ci, par exemple, où Racan s’appuie du mépris des Romains pour les sciences
Qu’ils csUmoiciit, dil-il, indignes de leur grandeur, hormis celles qui leur apprenoient à donner la paix à leur estât, et des lois à tout le reste du monde. A peine sçavoient-ils assez de nombres pour compter les royaumes qu’ils possédoient, et ne se sont point travaillés à mesurer la terre, pour ec ({u’ils ne vouloient la partager avec personne.
^ 3. Des longs romans du xviu siècle.
1. ü Urfé 5 son /Istrée ; ijtiali:és et défauts de ce roman ; autres ouvrages de d’Crfé. — i. La Lalprenèdc ; le» longs lüinans. — ô. Romans de La CulpreiièJe ; sa Cléopâtre. — 4. Driinu’S de La Calprencde. — 5. Gomberville ; ses principaux oin rages. — G. Madeinoi* selle do Seuiléri 5 caraolère de ses romans. — 7. L.vplicaiion du godi de nos pères pour les longs romans. — 8. Ouvrages de mademoiselle de Scudéri.
Maintenant (juc nous ayons fait connaître l’ilôtel de
DE LA Lli lÉUATURE IRANÇAISE.
Rambouillet, par ses coryphées, disons un mot des longs romans dont il propagea la vogue. Ces romans forment un des traits les plus caractéristiques de l’époque.
1. L’influence que le seigneur Des Essarts exerça sur le XVI® siècle, un autre écrivain l’eut plus grande, plus vive et surtout plus durable sur le xvii® : c’est Honoré d’Urfé, né dans le Forez, d’une illustre famille.
Sous François F’’, les grandes aventures de guerre et de galanterie étaient la perfection idéale cjue se proposaient les courtisans. Les guerres civiles qui troublèrent le règne de ses successeurs donnèrent un autre cours à l’ambition des grands ; mais sous le règne paisible de Henri IV, la galanterie et la politesse composèrent, si j’ose le dire, une sphère nouvelle d’idées élégantes, jusqu’alors inconnues, et dont tous les esprits étaient charmés. Ce fut là l’origine de cette fade et immense épopée pastorale que le seigneur d’Urfé publia sous le titre di'Astrée. Ce roman contient les aventures imaginaires des bergers du Lignon, dans le Forez. Si, dans les Amadis, on trouve l’excès du merveilchevaleresque, l’Astrée offre l’extravagance de la politesse la plus raffinée et le point extrême de la délicatesse dans la passion. Ce sont des scrupules de tendresse, de jalousie, de générosité, dont on ne peut se faire une idée sans avoir lu un ou deux des cinq volumes in-8« qui composent l’ouvrage. L’Hôtel de Rambouillet raffola de l’Astrée, et la France partagea cet engouement pendant un demi-siècle. Pellisson en nomme l’auteur l’un des plus rares et des plus merveilleux esprits que la France ait jamais portés. La Fontaine, qui a essayé, sans succès, d’en tirer un opéra, mettait d’Urfé après Marot et Rabelais ; enfin, Segrais, sur la fin de sa vie, disait qu’il trouvait ce roman si beau, qu’il le lirait encore avec plaisir. Pendant cinquante à soixante ans, il a fourni des sujets au théâtre, à la peinture, à la gravure, et le héros de l’ouvrage. Céladon, est devenu immortel, comme le type générique des amants ridiculement langoureux. Monotonie des tableaux, fadeur des sentiments, accumulation d’épisodes, voilà tout ce
-240 iiisromii: ciutiouk
qu’on découvre aujourd’hui dans cette illisible épopée b Quant au style, bien que mêlé de mauvais goût, de pointes, de subtilités, d’emphase, il s’éloigne, comme le remarque très-bien Pasquier, de l’école de Duperron et m me de Duvair. 11 est périodique, souvent harmonieux, et Balzac lui-même semble l’avoir pris quelquefois pour modèle.
Les autres ouvrages de d’Urfé sont :
1“ La Syreine, poenie ; 2° des Èpitres morales ; 3° la Sylvanire, ou la Morte vive, fable bocagere, en vers blanes; 4» la Savoysiade, poëme inédit.
2. Calprenéde (Gauthier de Costes, seigneur de La) est aujourd’hui plus connu par les vers du satirique que par ses propres ouvrages. Sa vie se passa dans la première moitié du xviP siècle. Ce fut lui qui mit surtout les longs romans à la mode. Le mérite de ces romans consistait dans des aventures dont l’intrigue n’était pas sans art, et qui n’étaient pas impossibles, quoiqu’elles fussent presque incroyables. Le Boiardo, l’Arioste, le Tasse, au contraire, avaient chargé leurs romans de fictions poétiques qui sont entièrement hors de la nature ; mais 1rs charmes de leur poésie, les beautés innombrables de détail, leurs allégories admirables, surtout celles de l’Ariosle, tout cela rend ces poëmes immortels, et les ouvrages de La Calprenéde, ainsi que les autres grands romans, sont tombés.
3. Les romans de La Calprenéde sont au nombre de cinq : Cassandre, Cléopâtre, où figure înba-, Faramond ou Vllisloire de France, Silvandre et les Nouvelles ou Divertissements de la princesse Alcidiane.
Le meilleur de ces romans est sans contredit C/copôfre, malgré son énorme longueur (23 vol. in-8''), ses conversations éternelles et ses descriptions qu’il faut sauter à pieds joints. La complication de vingt dilTérentes intrigues
‘ La Harpe {Cours de Liltêrat.) déclare qu’il n’en a jamais pu Icrmincr la Icclurc.
2 Tout a riiumeur gasconne en un auteur gascon,
Calprenéde et Juba parlent du même ton.
(Boileau.)
de la littérature française. ^47
qui n’ont entre elles aucun rapport sensible, et qui échappent à la plus forte mémoire ; ces grands coups d’épéc qui ne font jamais peur, et que madame de Sévigné ne haïssait pas; ces résurrections qui lont rire, et ces pi incesses qui ne font pas pleurer : avec tous ces défauts que l’on retrouve dans Cassandre et dans Faramond-, La Cialprenède a de l’imagination ; ses héros ont le front élevé ; il offre des caractères fortement dessinés, et celui d’Artahan a fait une espèce de fortune ; car il a passé en proverbe. 11 est vrai que ce proverbe même prouve le ridicule de l’exagération ; mais enfin les ouvrages de cet auteur respirent l’héroïsme, quoique le plus souvent ce soit un héroïsme outré. On peut ajouter que scs romans ont fourni des situations, des sujets môme à plusieurs poètes
dramatiques.
4 La Calprenède s’est aussi exercé dans le drame, bes tragédies sont : la Mort de Mithridate; Bradamante, tragi-comédie ; Jeanne d’Angleterre ; le cotnte d Essex, sa meilleure pièce, dont Thomas Corneille et Boyer ont profité- \diMort desenfants d’ H érode, on Suite delà Manamne; Edouard, roi d’Angleterre; Phalante, Ilermenegilde, tragédie en prose, et BÜisavre, tragi-comédie. A l’exception du Comte d' Essex, toutes ces pièces sont détestables. 11 est étonnant que l’auteur qui a, dans ses romans, fourni matière à tant d’ouvrages dramatiques, ait fait de si mau vaises tragédies. Le cardinal de Richelieu, quoique admirateur indulgent de la médiocrité, ne put s empecher de dire, d’une des tragédies de La Calprenede, que e moindre de ses défauts était d’être écrite en vers lâches. Comment lâches ! s’écria l’auteur ; cadédis, il n y a rwn de lâche dans la maison de La Calprenède.
5. Gombervillb (Marin Le Roi de), lun des membres de l’Académie française, naquit, en IbOü, ù Paris. A quatorze ans, il fit paraître un volume de poésies composé de cent-dix quatrains fort médiocres, mais dont le sujet annonce une maturité de jugement ex^aoidinaire dans un enfant de cet âge. C’est le tableau du bo heur de la vieillesse opposé aux agitations de la jeunesse.
Plus tard, il composa des romans pleins de sentiments élevés et d’aventures imaginaires attribués à des personnages réels. C’était le goût du siècle. Port-Ro^al le détourna momentanément de cette carrière ; il écrivit quelques pages d’histoire, mais il revint bientôt à ces fictions, c|ui avaient pour lui tant de charmes. 11 mourut en 1674.
Les principaux ouvrages de Gomberville sont :
1° Discours des vertus et des vices de l’histoire, et de la manière de la bien écrire, avec un traité de l’origine des François ; ce livre est plein de réflexions judicieuses et de traits curieux.
2o La Caritie, roman contenant sous des temps, des provinces et des noms supposés, plusieurs rares et véritables histoires de notre pays.
3o Polexandre ; c’est le roman le plus intrigué que nous ayons dans notre langue; mais les intrigues en sont si nombreuses, si liées, les unes aux autres, qu’il est frès-diflicile de suivre ce fil tortueux. C’est un ouvrage estimable par l’invention et par la texture.
il) La Jeune Alcidiane, continuation non finie de Polexandre.
5o La Cythérée.
6® La Doctrine des maux, tirée de la philosophie des Stoïques, représentée en cent tableaux et expliquée en cent discours.
7» Des Poésies très-médiocres éparses dans les recueils du temps.
8® Les Mémoires du duc de Nevers, où se trouve inséré le plan de son Histoire de la maison de Valois.
9® La Relation de la rivière des Amazones, traduite de l’espagnol.
G. Magdeleine de Scüdéri (1607-1701), admise de bonne heure à l’Hôtel de Rambouillet, résolut de marcher sur les traces de d’Urfé, de La Calprenède et de Gomberville, dont les volumineux romans tenaient alors la vogue ; mais au lieu dos bergers du Lignon, que d’Urfé faisait discuter longuement sur les nuances délicates de la passion, mademoiselle de Scudéri fit parler aux héros de l’antiquité le jargon précieux des ruelles, et, comme Roileau l’a dit, au lieu de faire de Cyrus un modèle de toute perfection, il en fit un Artamène
Plus fou que tous les Céladons et tous les Sylvandres, qui n’est occupé que de sa Mandane, qui ne sait, du matin au soir , que se lamenter et gémir. Elle a encore fait pis dans un autre roman intitulé Clélie, où elle représente tous les héros de la république romaine naissante, les Iloratius Codés , les Mucius Scévola, les Clélie, les Lucrèce, les Brutus, encore plus doucereux qu’ Artamène, ne s’occupant qu’à tracer des cartes géographiques, comme la ridicule carte
de Tendre , qu’à se proposer les uns aux autres des questions et des
énigmes galantes . (Discours sur le dialogue intitulé : Des héros de
romans.)
7. On comprend avec peine aujourd’hui que nos pères aient pu lire et goûter ces longs romans remplis d’aventures étrangères au sujet principal, de dissertations alambiquées sur la nature des sentiments, d’interminables conversations où tout respire cette jiréciositè si bien ridiculisée par Molière. Madame de Genlis {Influence des femmes sur la littérature française) a soulevé un coin du voile :
Il y avait alors, dit-elle , peu de spectacles . Peu d’auteurs écri¬
vaient, et par conséquent les nouveautés étaient rares. Les femmes menaient un genre de vie réglé , sédentaire : au lieu de chanter, de jouer des instruments , de préparer et de donner des concerts, elles passaient une grande partie de leurs journées à leurs métiers, occupées à broder ou à faire de la tapisserie : pendant ce temps, une demoiselle
de compagnie lisait tout haut . Quand les femmes entreprenaient,
comme une chose fort simple , de remeubler à neuf, de leurs mains, une grande maison ou un vaste château , les longues lectures ne les effrayaient pas. Ces éternelles conversations qui, dans les ouvrages de mademoiselle de Scudéri, suspendant la marche du roman, nous paraissent insoutenables , étaient loin de déplaire. On avait alors le goût des entretiens ingénieux et solides, non-seulement à l’IIôtcl de Rambouillet , mais à la cour , chez Madame , chez mademoiselle de Montpensier, chez la duchesse de Longueville, chez mesdames de La Fayette , de Sévigné , de Coulanges , de La Sablière , chez le duc de La Rochefoucauld et dans toutes les maisons où se rassemblaient les gens d’esprit.
Ce n’est pas tout : à côté des passions éternelles, qui sont l’âme des romans, des souvenirs chevaleresques, qui en faisaient le charme, se trouvaient des allusions contemporaines qui leur donnaient un attrait plus vif et plus piquant. Toute l’histoire du xviC siècle, en effet, s’y trouve ‘ ; la Fronde, l’Hôtel de Rambouillet, Port-Royal
* C’est, dit Boileau dans une lettre à Brossetle, une très-grande absurdité à l’auteur de Clélie d’avoir choisi le plus grave siècle de la république romaine pour y peindre le caractère de nos François ; car on prétend qu’il n’y a pas dans ce livre un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son quartier. On en donnait autrefois une de f qui a couru.
mômo *, sous des noms grecs et romains, ce sont les favoris ou les disgraciés de la cour de Louis XIV. Toutefois ce costume antique, jeté sur des aventures modernes, a trompé les regards, et cet anachronisme, si choquant pour nous, n’avait rien qui blessât alors. C’était une ancienne tradition et un usage reçu ; Balzac, sous le titre du Romain, adressa une dissertation à la marquise de Rambouillet. Les noms des héros de l’antiquité, qui nous froissent dans les romans de La Calprenède et de Scudéri, c’étaient des noms consacrés. Les héros anciens se confondaient avec les preux du moyen ûge : les Alexandre avec les Amadis, les Charlemagne avec les César. Ainsi encore ces expressions quelque peu étranges, cette géographie de l’amour qui nous étonne, ces princes imaginaires, ces périls fantastiques, ce voyage savant et prétentieux sur le fleuve du Tendre - est, comme le nom même des héros, un souvenir des anciens romans ; c’est un langage emprunté au Roman de la Rose, langage convenu et devenu naturel par son usage.
Elle est encore cause de cette sorte de mode de faire des portraits qui commencent à ennuyer furieusement les gens (1668).
Vous ne sauriez croire combien les dames sont aises d’être dans les romans, ou, pour mieux dire, qu’on y voie leurs portraits. (Tallemant des Réaux, t. v, p. 275.)
‘ Cette flatteuse peinture triompha de l’austérité habituelle de Port-Royal et de sa haine pour les romans. On reprocha aux graves solitaires d’avoir fait venir dans la moderne Thébatde le livre qui en contenait l’éloge , et d’avoir lu avec plaisir les pages où ils se trouvaient représentés sous de si agréables et flatteuses couleurs.
- C’est dans la première partie de la Clêlic que se trouve cette carte de Tendre. Le Tendre a trois degrés ou causes: l’estime, la reconnaissance et l’inclination. Ces trois sentiments donnent leurs noms à trois rivières; sur chacune de ces rivières est une ville nommée Tendre. Pour y parvenir, il faut faire une longue navigation sur Tun des fleuves, assiéger le village de Billets-Galants , forcer le hameau de liillets-Doxix et s’emparer ensuite du château de Petits- Soins. Cette carte de Tendre, que M. Chapelain fut d’avis de mettre dans la délie, fut faite par mademoiselle Scudéri sur ce qu’elle disait à Pcllisson qu’il n’était pas encore près d’être mis au nombre de ses tendres amis. (Tallemant des Réaux, t. v, p. 278.)
Ces romans des d’Urfé, des Calprenède, des Scudéri, ont eu leur raison et leurs sympathies ; ils ont été tout à la fois une histoire et un idéal, un souvenir et une espérance ; les passions, les sentiments d'une société tout entière y sont retracés ; deux puissances y revivent, l’amour et la chevalerie du moyen âge ; mais elles n’y sont pas peintes avec naïveté. Sous cette forme recherchée, prétentieuse, artificielle, le fond a péri ; le style a tué les pensées ; les fausses couleurs ont couvert la vivacité des caractères. Ainsi s’est ajouté, à la partie relative et périssable de tout ouvrage, un vice particulier. Du reste, le fond lui-même devait périr, et cette peinture du passé chevaleresque et féodal s’efface avec les mœurs, les souvenirs, les passions, qui en faisaient l’intérêt. Ces grands romans ne convenaient qu’aux châteaux, ces portraits aux voûtes des palais féodaux : leur charme s est évanoui avec leur vérité.
Sous l’empire de ces mœurs, il n’est pas étonnant que l’auteur de Clélie ait été mise au rang des Muses, et décorée du nom de Sapho. Les hommes les plus graves, Huet, Mascaron, Fléchier, partagèrent l’engouement général ; mais il faut dire que Boileau n’avait pas encore ramené son siècle au vrai, source unique du beau, retrouvée dans les écrits des anciens. 11 n’avait pas encore dit :
Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie,
L’air ni l’esprit français à l’antique Italie Et sous des noms romains faisant notre portrait,
Peindre Caton galant et Brutus daraeret.
8. Voici la liste des ouvrages publiés par mademoiselle de Scudéri :
10 Ibrahim, ou Vlllustre Bassa, qui parut sous le nom de son frère. A cette époque, les femmes ne voulaient pas être connues comme auteurs. C’est ainsi que madame de La Fafayette donna Zaïde et la Princesse de Clèves sous le nom de Segrais.
20 Artamène, ou le Grand Cyrus, qui parut aussi sous le nom de
George Scudéri.
30 Clélie, histoire romaine.
lo Almuhide, ou V Esclave Reine.
5“ Cétinte, nouvelle.
G'^ Femmes illustres, ou les Harangues héroïques.
7® Mathilde d’Aguilar, histoire espagnole avec les jeux servant de préface.
8® La Promenade de Versailles, ou Vnistoire de Célanire,
9® Discours de la Gloire. Ce discours remporta le premier prix d’éloquence fondé par l’Académie française.
10® Conversations sur divers sujets. Conversations morales et Entretiens de morale , dix volumes qui sont les meilleurs de mademoiselle de Scudéri.
11® Nouvelles Fables en vers.
12® Enfin un Recueil de poésies fugitives, dont plusieurs ne manquent point de naturel. Le quatrain suivant sur les œillets du grand Condé vaut mieux à lui seul que bien des poèmes contemporains :
En voyant ces œillets qu’un illustre guerrier Arrosa d’une main qui gagnait des batailles,
Souviens-toi qu’Apollon bâtissait des murailles.
Et ne t’étonne pas si Mars est jardinier.
§ k. Do quelques auteurs de poésies légères qui se rattachent à l’Hôtel de Rambouillet.
1. Gontbaud ; dulaiLs sur sa vie et ses ouvrages. — 2. Epigranimes de Goiiibaud. *— 3. M.iyuard cl Racan coiuparé?. — 4. Rcqiièle de Mayuard au cardinal de Richelieu ; bonnci du niêinc ronlre le nunie. — f). Epiiaphe de Maynard. — 6. Malleville; le sonnei de la Belle inaiincuse. — 7. Atilrc.s ouvrages de Malleville. •— S. Godeau ; scs ouvrages ; cilai ons. — fj. (diarleval : ses ouvrages. — 30. La coniiessc de La Suze ; ses élégies.
1 . Jean Ogîer de Gombaud naquit à Saint-Just-de-Lussac en Saintongo (157G), et mourut nonagénaire enlGCC. Homme de condition, favori de l'Hôtel de Rambouillet, admis aux cercles brillants do V incomparable Arténice ou de Sapho (mademoiselle de Scudéri), de Marie de Médicis et d’Anne d’Autriche, membre de l’Académie française, Gombaud vit trois cours et trois monarques; Henri IV, l.ouis XIII et Louis XIV l’honorèrent de leur bienveillance. Disciple de Malherbe, il pleura dans un beau sonnet la mort de Henri 1\ ; ce fut la source de sa faveur et le commencement de sa fortune. En 1035, il fut chargé de prononcer, à l’Académie française, un discours sur le je ne sçats quoi. Marie de Médicis le gratifia d’une pension
de douze cents écus ; il devint gentilhomme ordinaire du roi ; ses écrits, délices des ruelles, faisaient le charme de tous les honnêtes gens. Rien ne manquait à sa gloire ; mais elle n’alla pas plus loin que sa vie, et comme le dit Boileau :
Ce Gombaud tant vanté garde encor la boutique.
On a de Gombaud ; 1° Endymion, roman, espèce de poëine en prose ; 2" Amaranthe, pastorale pleine d’aflétcrie ; 3“ des Lettres; 4“ des Sonnets; 5“ les Dunaïdes, tragédie ; 6“ des Epigrammes.
2. Les épigrammes de Gombaud, qui sont, du reste, ce qu’il a fait de mieux, ne manquent pas de trait ; mais elles sont plus piquantes par l’idée que par l’expression, et l’on sait que pour être bonne, l’épigrammc doit réunir ce double mérite. En voici quelques-unes qui feront juger des autres :
Gilles veut faire voir qu’il a bien des affaires ;
On le trouve partout, dans la presse, à l’écart ;
Mais ses voyages sont des erreurs volontaires.
Quoiqu’il aille toujours, il ne va nulle part.
Si Charles par son crédit M’a fait un plaisir extrême.
J’en suis quitte ; il l’a tant dit Qu’il s’en est payé lui-même.
3. François Maynard naquit en 1582 à Toulouse; son père était conseiller au parlement, et lui-même devint conseiller d’Etat. 11 fut, dans sa jeunesse, secrétaire de la reine Marguerite. Ami de Desportes et de Régnier, il eut pour maître de poésie Malherbe, qui, comparant Maynard à Racan, disait que le premier travaillait mieux ses vers que le second, mais qu’il avait moins de force, et que de tous les deux on ferait un grand poète. La diction est, en effet, plus soignée dans Maynard ; la langue s’y épure de plus en plus ; mais ses vers, plus soignés, n’ont pas le caractère aimable de ceux de Racan. On a de lui des sonnets et des épigrammes d’une bonne facture et d’une expression choisie ; mais il est toujours un peu froid et monotone.
4, Maynard eut le double travers de louer beaucoup son talent et de se plaindre sans cesse de sa fortune. 11 adressa la requête suivante au cardinal de Richelieu :
Armand, l’âge aiïaiblit mes yeux,
Et toute ma chaleur me quitte ;
Je verrai bientost mes aïeux Sur le rivage du Cocyte.
C’est où je seray des suivans
De ce bon monarque de France (François D^)
Qui fut le père des savans En un siècle plein d’ignorance.
Dès que j’approcheray de luy Il voudra que je lui raconte.
Tout ce que tu fais aujourd’huy Pour couvrir l’Espagne de honte.
Je contenteray son désir Par le beau récit de ta vie ;
Et charmeray le desplaisir Qui luy fit maudire Pavie.
Mais s’il demande à quel employ Tu m’as occupé dans le monde.
Et quels biens j’y reçus de toy.
Que veux-tu que je luy responde ?
Rien, répondit le cardinal. Maynard, pour se venger, fit un sonnet d’un tour très-philosophique, mais d’une expression peu sincère ;
Par votre humeur le monde est gouverné :
Vos volontez font le calme et l’orage.
Et vous liés de me voir confiné.
Loin de la cour, dans mon petit village.
Cléomédon, mes désirs sont contens ;
Je trouve beau le désert que j’habite.
Et connais bien qu’il faut céder au temps,
Fuir l’éclat et devenir hermite.
Je suis heureux de vieillir sans employ,
De me cacher, de vivre tout à moy.
D’avoir dompté la crainte et l’espérance ;
Et si le Ciel qui me traite si bien,
Avoit pitié de vous et de la France,
Yostre bonlieur seroit égal au mien.