‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 49 sur 96 · BIST. DE LA LITT. FR. — XVIU SIECLE · texte numérisé non relu

BIST. DE LA LITT. FR. — XVIU SIECLE

Voici quelque chose de mieux, mais aussi c’est une imitation de Catulle ;

Bien- tost ma vie achèvera son cours ;

Le temps pour moi va finir toutes choses.

Le soleil tombe et remonte toujours,

On voit mourir et renaître les roses ;

Il n’en est pas ainsi de nos beaux jours.

La prose de Charleval est généralement de meilleur goût que ses vers. C’est à lui qu’on doit la fameuse Conversation du maréchal cV Hocquincourt et du P- Canaye insérée dans les œuvres de Saint-Evremont, qui n a fait que la gâter en y ajoutant une petite dissertation sur le jansénisme et le molinisme

10. La comtesse de La Süze (Henriette de Coligni) se rendit célèbre par sa beauté, son esprit et ses aventures. Elle épousa le comte de La Suze, calviniste comme elle, et jaloux autant sans doute qu’elle était légère. 11 voulut l’emmener dans ses terres ; mais elle changea de religion pour ne voir son mari, disait la reine Christine de Suède, ni en ce monde ni en l’autre. Elle mourut en

Madame de La Suze s’attacha surtout à l’élégie, où elle fut regardée comme un modèle de délicatesse, de naturel et de facilité ; mais c’est toujours l’élégie sensuelle, sans aucune de ces pensées, de ces sentiments de religion ou de morale qui, de nos jours, ont relevé ce genre si fade par lui-même et si dangereux par son objet.

g 5, De quelques poëtes épiques qui se rattachent èi l'Hôtel de Rambouillet.

I, Cli.ipelaiti • ses premiers ouvrngcs ; sa royauté Jilléraire. — a. La Pucellc; critique* de ce poëiiu*. — 3. l.a Pucelle a quelques beautés de déiails. — 4* Litalir)n de quelque» Strophes d'une Ode à Pichelieu. — 5. Pesmarels de ?ainl-Sorlin. — G. Scudéii ; ses nombreux ouvrapes. — 7. Ses pièci‘s de tliéâlre; son poeme épique d’Alaric. — 8. Saint Amant ; délidls sur sa vie. • — 9. Son Muise sauvé ; fragment de son Ode sur la Solliude,

10. Rapport d(! la poésie de SaiiU-Amanl avec le romantisme moderne. — 11. Autre»

ouvrages do Saint-Amant. — 12. Le P. Lemoyne ; son poème de saint Louis. — i3. Jujument de Boileau., de loi Harpe et de OhàieauhriaMd sur ce poème. — 14. Citation d’uii

morceau sur les Pyramides. •— i5. Autres ouTrages du P. Leraoyne. — i6. Scarron; le genre burlesque. — 17. OuTrages de Scarron. — 18. Brébeuf? sa iraducüon de la Pharsale, — ig. Autres ouvrages de Brébeufj citation de quelques stances sur i’iucouslance humaine.

La poésie épique s’ouvre par un nom singulièrement célèbre, Chapelain.

Maudit soit l’auteur dur, dont i’âprc et rude verve,

Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve ;

Et de son lourd marteau martelant le bon sens,

A fait de méchants vers douze fois douze cents.

(BuiL.,Epi^r. 8.}

1. Jean Chapelain, né l’an 1595 d’un notaire au Châtelet de Paris, commença par être précepteur chez le grand-prévôt de France. Cette éducation dura dix-sept ans. Dans cet intervalle, il traduisit le roman espagnol de Guzman d’ Alfarache. Il était de cette réunion d’iiommes de lettres qui devint l’Académie française. Il fut un des commissaires chargés d’en rédiger les statuts; ce fut lui qui fit déterminer le genre de travaux dont elle aurait à s’occuper, qui dressa en conséquence le plan d’un Dictionnaire et d’une Grammaire de la langue française, et qui, dans la suite, tint la plume pour la rédaction des Sentiments de l'Académie sur le Cid. Une ode qu’il fit à la louange du cardinal, et que Boileau lui-même trouvait assez belle, lui valut une pension de mille écus. Dès ce moment. Chapelain devint l’oracle de tous les écrivains, et surtout des poètes. Racine, dans sa jeunesse, ne le consulta pas sans fruit sur son ode de la Nymphe de la Seine., puisqu’il lui dut quelques corrections essentielles, et, ce qui ne valait guère moins , cent louis avec une pension de six cents livres de la part du roi.

2. Chapelain, se voyant le chef de la littérature, publia sa Pucelle en 1656, après vingt ou trente ans de travail; elle était prônée d’avance comme le clief-d’œuvre de l’esprit humain K Elle parut, et toute la gloire du poète

* Lorsque ce poëme fut lu, par son auteur, chez le prince de Coudé, tous les gens de lettres, retenus par la crainte de déplaire à Chapelain, qui était pour eux le dispensateur des grâces, s’écriaient; Que cela est beau ! Madame de Longueville dit tout bas à l'oreille du prince ; Owi, cela est {»(?««, mais cela est bien ennuyeux.

s’évanouit. Toutefois, le roi des auteurs, comme l’appelle Boileau, reçut d’abord de pompeux éloges ; on fit de son poème six édiüons en dix-huit mois, mais il ne s’attira pas moins d’épigrammes sanglantes, et les épigrammes prévalurent, parce qu’elles étaient justes ;

Nous attendons de Chapelain,

Ce rare et fameux écrivain,

Cette digne et docte Pucelle.

La cabale en dit force bien,

Depuis vingt ans l’on parle d’elle.

Et dans trois jours on n’en dira plus rien.

M. de Montmort, maître des requêtes, fit contre la Pucelle cette épigramme latine :

Ilia Capellani dudum exspectata Puella Post tanta in lucem tempora prodit amis.

Chapelain nous avait promis une jeune et jolie vierge; après une si longue attente, il ne nous a montré qu’une vieille décrépite.

On est peu tenté de lire la Pucelle de Chapelain, dès que l’on connaît ces vers immortels par leur ridicule :

O grand prince que, grand dès celte heure, j’appelle,

11 est vrai, le respect sert de bride ‘ à mon zèle ;

Mais votre illustre aspect me redouble le cœur ;

Et me le redoublant, me redouble la peur.

A votre illustre aspect mon cœur se sollicite.

Et montant contre-mont la dure terre quitte.

‘ Un respect qui sert de bride! quelle idée ignoble! Il est vrai que Virgile parle de vaisseaux auxquels on lâche la bride, immittit habenas, et (|ue Blillon, peignant le courroux do Dieu contre les anges rebelles, dit qu'il lâcha la bride à sa colère. Mais en latin habenæ, et en anglais bridle n’ont rien de moins noble que le mot frein dans ce vers de Racine :

Celui qui met un frein à la fureur des flots.

Le grand défaut de Chapelain était d’ignorer le génie de sa langue, et de ne point connaître la propriété des termes. Sa muse, comme l’a dit lîoilcau, était allemande en français. Les bons modèles n’étaient pas encore tous formés ; il n’a pres(iue tenu à rien que le mot bride n’entrât dans la haute poésie, comme celui de chien et tant d’autres que Racine, Voltaire et Delillc ont su ennoblir; mais il aurait fallu l’employer aufremeul, ('t le faire tolérer à l’aide d’une alliance adroitement assortie.

DE LA LITTÉllATüRE FRANÇAISE.

0 que n’ai- je le ton désormais assez fort Pour assister à toi sans te faire de tort ;

Pour toi puissé-je avoir une mortelle pointe Vers où l’épaule droite à la gauche est conjointe,

Que ce coup brisât l’os et fit sortir du sang De la tempe, du dos, de la hanche et du flanc !

Tel est le style d’un auteur qui a fait de mccliants vers, non pas douze fois douze cents, comme l’a dit Boileau, mais vingt-quatre fois douze cents ; car Chapelain, découragé par la chute subite de la première partie de son poëme, n’a jamais osé en publier la suite.

L’état d’imperfection où est restée la Pucelle ne nous permet guère de juger du mérite de son ordonnance ; cependant il y a lieu de croire que le plan n’était pas aussi ridicule que l’exécution. Boileau a peut-être dit la vérité en riant lorsqu’il a exprimé en ces termes la manière dont la femme savante de son temps jugeait les beaux-esprits :

(Elle) pèse sans passion Chapelain et Virgile,

Remarque en ce dernier beaucoup de pauvreté.

Mais pourtant confessant qu’il a quelque beauté,

Ne trouve en Chapelain, quoi qu’ait dit la satire.

Autre défaut, sinon, qu’on ne le sauroit lire,

Et pour faire goûter son livre à l’Univers,

Croit qu’il faudroit en prose y mettre tous les vers.

Perrault, dans ses dialogues , justifiait les conceptions de Chapelain, et n’abandonnait aux censeurs de la Pucelle que la rudesse du style et l’impropriété des termes. Boileau, dans sa dixième satire, résuma cette opinion en quatre vers ironiques :

Il croit qu’on pourra même enfin les lire un jour.

Quand la langue vieillie ayant changé de tour.

On ne sentira plus la barbare structure De ses expressions mises à la torture.

lleniarquons en effet que Boileau n attaque presque jamais dans Chapelain le fond des choses et des idées, mais le langage dans lequel elles sont exprimées. Il aimait à citer ce vers :

De ce sourcilleux roc l’inébranlable cime ;

262 HISTOIRE CKITIOUE

el le disposait de cette manière sur le papier :

Zi

’yi

Zi

Pi

roc

cr

Le monosyllabe roc, guindé en quelque sorte sur deux échasses, justifiait ce passage de la quatrième satire :

Lui faisant voir ses vers, sans forces et sans grâces,

Montes sur deux grands mots comme sur des échasses.

3. Malgré la justesse de ces critiques, la lecture de Chapelain peut n’ètre pas sans profit. On est révolté par la barbarie du style ; mais souvent on est forcé de rendre hommage à la beauté de quelques détails L Tels sont les vers suivants (c. i) :

Loin des murs flamboyants qui renferment le monde,

Dans le centre caché d’une clarté profonde.

Dieu repose en lui-même, et, vêtu de splendeur.

Sans bornes, est rempli de sa propre grandeur.

V. Chapelain mourut en 1674, après avoir survécu près de vingt ans à sa gloire. Cependant son ode à Richelieu mérite d'ètre connue, et nous en citerons quelques strophes :

Grand Richelieu, de qui ta gloire Par tant de rayons éclatans De la nuit de ces derniers temps Eclaircit l’ombre la plus noire ;

Puissant esprit, dont les travaux Ont borné le cours de vos maux,

Accomply nos souhaits, passé nostre espérance.

Tes célestes vertus, tes faits prodigieux.

Font revoir en nos jours pour le bien de la France,

‘ Boileau a dit :

Un vers noble, quoique dur.

Peut s’offrir dans la Pucelle.

( Epigr. 26.)

La force du Héros et la bonté des Dieux.

Le long des rives du Permesse, La troupe de ses nourrissons Médite pour toi des chansons Dignes de l’ardeur qui les presse :

Ils sentent ranimer leurs voix A l’objet de tes grands exploits.

Ils chantent quel fut ton mérite Quand au gré de nos matelots Tu vainquis les vents et les flots Et domptas l’orgueil d’Anfitrite ;

Quand nostre commerce aCfoibly Par toy puissamment restably Dans nos havres déserts ramena l’abondance ;

Et que sur cent vaisseaux maistrisant les danger Ton nom seul aux François redonna l’assurance Et fit naistre la crainte au cœur des étrangers.

Ils chantent nos courses guerrières Qui plus rapides que le vent Nous ont acquis en la suivant La Meuse et le Rhein pour frontières.

Ils disent qu’au hruit des faits Le Danuhe creut désormais N’estre pas en son autre assuré de nos armes ; Qu’il redouta le joug, frémit dans ses roseaux, Pleura de nos succès, et grossi de ses larmes Plus viste vers l’Euxin précipita ses eaux.

De quelque insupportable injure Que ton renom soit attaqué.

Il ne sçauroit être offusqué ;

La lumière en est toujours pure.

Dans un paisible mouvement Tu t’élèves au firmament Et laisses contre toy murmurer sur la terre. Ainsi le haut Olympe à son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre Et garde son sommet tranquille et lumineux.

L’équitable siècle à venir Adorera ton souvenir,

Et du siècle présent te nommera l’Alcide.

Tu serviras un jour d’objet à l’TJnivers,

Aux ministres d’exemple, aux monarques de guide,

De matière à l’histoire, et de sujet aux vers.

5. Desmarest de Saint-Sorlin (1595-1676) se rendit célèbre par la fécondité, les délires et les platitudes de sa muse. Le cardinal de Richelieu, fasciné par ses vers, se constitua son protecteur ; mais cette protection n’influa pas heureusement sur le génie du protégé. Ses pièces de théâtre {Apasie, Mirame, etc.), ses poèmes héroïques [Clovis, etc.), tous ses ouvrages en vers fourmillent d’inepties ; sa prose ne vaut pas mieux ejue ses vers. Romans, dissertations, critiques, traductions, livres mysticjucs, tout est dénué de sens, et l’on disait très-bien d’un de ses ouvrages, intitulé les Délices de l'esprit, qu il fallait mettre à l’errata : Délices, lisez Délii'es. Aussi nous ne pouvons citer de cet auteur cju’un quatrain sur la violette, qui s’ofFrait pour servir à la Guirlande de Julie (de Rambouillet) ;

Franche d’ambition, je me cache sous l’herbe.

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour;

Mais si sur vostre front je me puis voir un jour La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

6. George de Scüdéri, natif du Havre (1601), abusa sans mesure de sa facilité pour écrire, soit en vers, soit en prose. Quand on a composé seize pièces de théâtre, un poème épique immense [Alaric ou Rome vaincue), de nombreux Discours politiques, des Histoires, des Romans, des Traductions, sans compter une infinité d’autres ouvrages, il est bien difficile d’être irréprochable sous le rapport du jugement et du style. Boileau l’a dit :

Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume Peut tous les mois sans peine enfanter un volume.

Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,

Semblent être formés en dépit du bon sens ;

Mais ils trouvent pourtant, quoi qu’on en puisse dire.

Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.

(Boileaü, 2o sat.)

Page 1