Parmi les seize pièces de théâtre, on trouve quel
ques lueurs de talent dans la Mort de César et dans l’Amour tyrannique; son Amour libéral nous offre, introduite pour la première fois, la règle des vingt -quatre heures. Du reste, tous ces ouvrages sont marqués au coin du plus mauvais goût, et les lois de la scène y sont presque continuellement violées. C’est surtout dans le poëme d’Âlaric que le fécond auteur s’est élevé au sommet du ridicule. Le plan en est essentiellement vicieux, puisque le sujet du poëme est le triomphe de la barbarie sur la civilisation ; c’est que l’auteur voulait faire la cour à Christine, reine de Suède. Tout le monde connaît le premier vers, qui promet de si grandes choses :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre ;
mais peu de lecteurs ont pu lire cet amas de platitudes, qui ne sont rachetées par aucun passage tant soit peu remarquable. Voici un exemple des ridicules conceptions de l’auteur : il conduit le roi des Coths dans un désert sur les côtes de la mer du Nord, où il trouve un Hibernais qui depuis trente ans s’est retiré solitaire dans une caverne pour lire et étudier à son aise. Ce studieux ermite lui prouve par un long discours qu’il n’y a rien de plus beau que la science ; ce qui est fort utile et fort intéressant pour le roi Goth qui va prendre Rome. 11 lui montre sa bibliothèque, et lui en fait un détail circonstancié comme un catalogue de librairie. Voici, dit-il, les philosophes :
Par eux, nous apprenons l’admirable physique,
L’éthique, la morale ‘ avec l’économique,
La politique sage, et, d’un vol glorieux.
Par la métaphysique on va jusques aux cieux .
De cet autre côté, voici, prince héroïque,
Ceux de qui l’art dépend de la mathématique.
Architectes, sculpteurs, peintres, musiciens,
Géomètres certains, arithméticiens.
Les maîtres de l’optique avec les cosmographes,
Ceux de la perspective avec les géographes, etc.
* Scudéri, qui se piquait d’érudition, paraît ignorer iei la synonymie des mots éthique et morale.
Cette belle nomenclature et cette conversation si bien placée remplissent tout un chant.
8. On ne connaît guère Saint-Amant que par les vers suivants de Boileau :
Saint-Amant n’eut du Ciel que sa veine en partage :
L’habit qu’il eut sur lui fut son seul héritage ;
Un lit et deux placets composoient tout son bien,
Ou, pour en mieux parler, Saint-Amant n’avait rien.
Mais quoi ! las de tramer une vie importune,
Il engagea ce rien pour chercher la fortune ;
Et tout chargé de vers qu’il devoit mettre au jour,
Conduit d’un vain espoir, il parut à la cour.
Qu’arriva -t-il enfin de sa muse abusée ?
Il en revint couvert de honte et de risée ;
Et la fièvre, au retour terminant son destin.
Fit par avance en lui ce qu’auroit fait la faim.
(Boileaü.)
Ici Boileau sacrifie la vérité au plaisir peu charitable d'imiter un passage d’Horace sur un poëte pauvre de Rome. En effet, Saint-Amant (Marc-Antoine-Gérard, sieur de), né l’an 1594, à Rouen, non d’un gentilhomme verrier, comme on l’a dit, mais d’un ofiieier de marine distingué, vécut toujours dans une certaine aisance. Son éducation avait été fort négligée; peu de latin, encore moins de grec; mais il apprit dans ses voyages l’anglais, l’espagnol, l’italien; il connaissait fort bien le caractère des passions, l’usage du monde et la fable. S’étant attaché au comte d'Harcourt, il le suivit dans ses glorieuses expéditions devant La Rochelle, en Savoie, en Sardaigne, sur la Méditerranée, etc. C’est dans la maison de ce seigneur qu’il connutee Faret, rendu célèbre par les vers satiriquesdeBoileau. Devenu membre do l’Académie française, il obtint, grâce à l’abbé de Marollcs, avec une pension de 3,000 liv., une place de gentilhomme ordinaire de la chambre, chez la reine de Pologne (1640) *. 11 ne resta qu’un an dans ce pays. A son retour, il refit, sur un nouveau plan, son Mo 'ise sauvé, qu’il publia avec grand succès sous le titre
* Marie-Louise de Gonzague, qui venait d’épouser Ladislas Sigismond.
d’idylle héroïque. Sa Lune parlante poëme en l’honneur de Louis XIV, ennuya le monarque et le public ; ce fut un coup mortel pour Saint-Amant, qui mourut de mélancolie l’an 1660.
9. Boileau a fort bien apprécié le mérite poétique de Saint-Amant, et c’est avec raison qu’il recommande, dans son Art poétique (c. 3), de ne pas imiter les détails plats et rampants du Moïse sauvé :
N’imitez pas ce fou qui, décrivant les mers Et peignant, au milieu de leurs flots entr’ouverts,
L’Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres,
Met, pour le voir passer, les poissons aux fenêtres,
Peint le petit enfant qui va, saute, revient,
Et joyeux à sa mère offre un caillou qu’il tient.
En vain Desmarets de Saint-Sorlin et Perrault voulurentils infirmer ce jugement : ce fut pour Boileau une occasion nouvelle de motiver ses censures en leur ôtant toute leur amertume :
Ce poète, dit-ü dans la 6® Réflexion sur Longin, avait assez de génie pour les ouvrages de débauche et de satire outrée ; il a même quelquefois des boutades assez heureuses dans le sérieux; mais il gâte tout par les basses circonstances qu’il y mêle. C’est ce qu’on peut voir dans son ode intitulée la Solitude, qui est son meilleur ouvrage, où, parmi un fort grand nombre d’images agréables, il vient présenter mal à propos aux yeux les choses du monde les plus affreuses : des crapauds, des limaçons qui bavent, le squelette d’un pendu, etc. :
Là se trouvent sur quelques marbres Des devises du temps passé;
Icy l’âge a presque effacé Des chiffres taillez sur les arbres.
Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusque dans la cave Que la limace et le crapaut Souillent de venin et de bave.
L’orfraye, avec ses cris funèbres, Mortels augures des destins,
Fait rire et danser les Lutins Dans ces lieux remplis de ténèbres.
Il y vantait l’habileté de Louis XIV à nager.
268 UISTOIRE CRITIQUE
Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D’un pauvre homme qui se pendit Pour une bergère insensible,
10. Personne plus que Saint-Amant n’a abusé de l’exagération des sentiments, des effets de la nature ou des rêves de la fantasmagorie. Dans un temps où notre langue classique ne suffit plus à certains esprits, il est assez curieux de voir se reproduire, avec une sorte de succès, les défauts dont elle eut à se corriger avant de devenir l’idiome de la raison et du génie. Comme les vers du romantisme moderne, ceux de Saint-Amant offrent partout l’incohérence des figures et des comparaisons les plus outrées. On en jugera par la strophe suivante, tirée du Contemplateur :
Tantôt délivré du tourment De ces illusions nocturnes,
,Ie considère au firmament L’aspect des flambeaux taciturnes ;
Et voyant qu’en ces doux déserts Les orgueilleux tyrans des airs Ont apaisé leur insolence.
J’écoute, à demi transporté.
Le bruit des ailes du Silence Qui vole dans l’obscurité.
1 1 . Parmi la foule de pièces graves, bouffonnes, galantes et môme licencieuses qui composent le recueil de ses poésies, on ne peut guère en citer que cinq ou six qui offrent quelques tirades vraiment belles, entre autres la Solitude, VElé de Rome, \g Contemplateur , \q Soleil levant, le Melon. Le Poêle crotté *, la Desbauche et plusieurs autres morceaux de ce genre sont écrits de verve.
12. Le père Lemoyne (Pierre), né en 1602, à Chaumont, en Hassigny, et mort à Paris, en 1671, est le premier jésuite qui se soit fait de la réputation comme poëte français. Plein d’imagination et de verve, il mit dans son
' Furclière, dans la parodie intitulée Chapelain décoiffé, a imité les deux vers suivants ([ui se trouvent dans le Poète crotté :
El depuis peu même Laserre Livres sur livres nous deserre.
poëme de Saint-Louis, ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles, trop de déclamation et de pompe, et ne soigna pas assez la régularité de son plan. On l’appelait le Balzac en habits de théâtre, à cause de l’afléctation de son style. 11 disait de lui-méme qu’il faisait des vers malgré lui, et inspiré par les beautés pittoresques du lieu où il les composait ; « L’eau de cette rivière, disait-il, est si » propre à faire des vers, que quand même on en ferait de » l’eau bénite, elle ne saurait chasser le démon de la » poésie. »
13. Le Saint-Louis parut vers 1G51-3; Boileau n’en a point parlé dans sa neuvième satire, où il traite si durement le Jonas et le Moïse. 11 n’en est pas non plus question dans les autres ni dans l’Art poétique. 11 paraît qu’il éluda de porter un jugement décidé sur cet ouvrage. Pressé un jour de s’expliquer franchement sur le mérite du P. Lemoyne , il répondit en parodiant deux vers de Corneille ;
Il s’est trop élevé pour en dire du mal ;
Il s’est trop égaré pour en dire du bien.
Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, se contente de dire qu’il n’avait ni goût, ni connaissance du génie de sa langue, ni des amis sévères. La Harpe le juge ainsi :
Son ouvrage n’est pas fait pour attacber par la construction générale, ni par le choix des épisodes. Il invente beaucoup, mais le plus souvent mal: son merveilleux n’est le plus souvent que bizarre; sa fable n’est point liée, n’est point suivie; il ne sait ni fonder, ni graduer l’intérêt des événements et des situations : c’est un cliaos d’où sortent quelques traits de lumière qui meurent dans la nuit. Mais, dans ses vers, il a de la verve, des morceaux dont l’intention est forte, quoique l'exécution soit très-imparfaite. Voilà ce qu’on aperçoit quand on a le courage, à la vérité dilTicile, de lire dix-huit chants de fatras, d’enllure et d’extravagance.
La Harpe montre ensuite que c’est l’abus du style figuré, la recherche des alliances de mots qui ont égaré le P. Lemoyne, d’ailleurs né avec beaucoup de talent. Veutil peindre une flotte nombreuse, il dit :
Jamais un plus beau camp ne vola sur la mer
Ni plus belles forêts ne volèrent en l’air.
Le soleil, pour les voir, avança la journée.
Les ailes de leurs mâts à l’air ôtent le jour.
Il appelle une lance, un long frêne ferré, les étoiles, un roulant émail. Veut-il peindre des pavillons flottants dans les airs :
L’or de son pavillon jouait avec le vent.
Un guerrier reçoit-il un coup dans les yeux ;
Et la nuit lui survint par les portes du jour.
Parle-t-il des guerriers dont la valeur étincelle dans leurs regards :
Leur cœur monte à leurs yeux et par les yeux menace.
Un autre tombe-t-il en défaillance ;
Il a la nuit aux yeux et la mort au visage.
Fait-il parler le sultan contre les chrétiens :
Déjà dans leur esprit l'Egypte est renversée :
Déjà dans notre sang ils trempent leur pensée.
S’il veut peindre de grands arbres, voici comme il s’exprime :
Et les pins sourcilleux, dont les têtes altières Au lever du soleil se trouvaient les premières.
Il peint ainsi ta venue des ténèbres :
Cependant le soleil à son gite se rend;
Le jour meurt, et le bruit, avec le jour mourant.
Pour en porter le deuil, les ténèbres descendent,
Et d’une armée à l’autre en silence s’étendent.
M. tle Chateaubriand s’exprime ainsi sur le Saint- Louis :
Nous observerons que. si le Père Lemoyne eût vécu dans le siècle de Louis XIV *, il eût pu nous laisser l’épopée , qui , malgré la Henriade, manque encore à notre littérature. Le Saint-Louis a des beautés (|u’üu ne trouve point dans la Jérusalem. Il y régne une sombre imagination cbréticnnc qui convient il la peinture de celle Egypte pleine de souvenirs et de tombeaux, et qui vit passer tour à tour les Pharaons, les Ptolémées, les Solitaires de la Thébaïde, et les Soudans des Barbares.
‘ L’auteur veut dire, s’il eût composé son poème, lorsque les beaux modèles du siècle de Louis XIV eurent paru au jour.
14. Cette opinion nous paraît juste. Sans doute, on peut relever dans le P. Lemoyne beaucoup de fautes; mais on ne saurait lui refuser le génie de l’épopée, ou du moins le génie poétique, et il ne manque pas de morceaux semblables à celui-ci, où il peint Vintérieur des Pyramides :
Sous les pieds de ces monts taillés et suspendus,
Il s’étend des pays ténébreux et perdus,
De spacieux déserts, des solitudes sombres Faites pour le séjour des morts et de leurs ombres.
Là sont les corps des Rois et les corps des Sultans, Diversement rangés selon l’ordre des temps.
Les uns sont enchâssés dans les creuses images A qui l’art a donné leur taille et leurs visages ;
Et dans ces vains portraits, fastueux monuments.
Leur orgueil se conserve avec leurs ossements.
Les autres embaumés sont posés en des niches,
Où leurs ombres, encore éclatantes et riches.
Semblent perpétuer, malgré les lois du sort,
La pompe de leur vie en celle de leur mort.
De ce muet Sénat, de cette Cour terrible.
Le silence épouvante, et l’aspect est horrible.
Là sont les devanciers avec leurs descendants ;
Tous les règnes y sont; on y voit tous les temps ;
Et ce peuple de Rois dont la flatteuse histoire N’a pu sauver qu’à peine une obscure mémoire.
Vingt siècles, descendus dans cette sombre nuit,
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit.