HISI. DE LA LUT. FR. —• XVIU SIÈCLE
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))et sans jugement, qui entend mal ce qu’il a lu et qui )) croit connaître le théâtre, parce qu’il sait le grec. « D’Aubignac voulut prouver qu'il savait appliquer sa théorie, et il fit représenter, au bruit des sifflets, Zénobie, tragédie en prose, qui seule, disait-il , avait été fidèle aux règles d’Aristote. Je sais bon gré, dit à cette occasion le grand Condé, à l’abbé d’ Aubignac d'avoir si bien suivi les règles d’Aristote ; mais je ne pardonne pas aux règles d’Aristote d’avoir fait faire une si mauvaise tragédie à l’abbé d’ Aubignac.
3. François Métel de Bois-Robert, né l’an 1592, à Caen, entra vers 1G30 dans les ordres, mais sans vocation. Homme d’esprit et de.bons mots, il sut se rendre agréable et môme nécessaire au cardinal de Richelieu, qui se servait de sa gaieté comme d’un délassement aux graves affaires de l’Etat, et qui, pour l’en récompenser, le dota de riches et nombreux bénéfices. C’est lui qui fit naître dans l’esprit de son protecteur l’idée de fonder l’Académie française. A la mort du cardinal, il fut exilé de la cour pour la grossièreté de ses paroles : mauvais ecclésiastique, il aimait avec fureur la table et le jeu.
Bois-Robert mourut en 1062. 11 était un des cinq auteurs qui travaillaient aux pièces de théâtre du cardinal, lien a fait, pour son compte, dix-huit, dont les titres mômes sont oubliés, quoique sa Belle plaideuse ait fourni, dit-on, à Molière deux belles scènes de l’Avare. Ses autres ouvrages sont Aes^Epîtres, l’IIistoire indienne d'Anaxandre et d’Orasie, roman ; le Sacripce des Muses, adressé à Richelieu ; des Nouvelles héroïques et galantes; une Paraphrase en vers des sept psaumes de la pénitence, et quelques autres pièces. Le morceau suivant donnera une idée de son style, de son esprit et de son caractère. C’est une ode au cardinal de Richelieu :
O» (lit que tna fortune est faite :
Mes envieux sont estonnez, l)ei)uis qu'ainsi l’on interincte Les vers que vous m’avez donnez.
Chacun me flatte et me salue,
On me monire au doigt par la rue;
Ce bruit court jusque dans les champs.
Mais, ô seul homme que j’implore,
Je ne sçaurois trouver encore Crédit sur eux chez les marchans.
Achevez des faveurs si grandes :
Considérez, esprit parfait,
Que sur le sujet des demandes Je suis espuisé tout à fait.
Je n’y ferai plus rien qui vaille.
Permettez donc que je travaille Bientost sur un remerciement ;
J’aurai mille belles pensées ;
Car e’est un champ où rarement Les Muses se sont exercées.
4. Güillaume Colletet (1598-1659), <ju’il ne faut pas confondre avec son fils, le Colletet dont parle Boileau, travailla d’abord pour le théâtre, par l’ordre de Richelieu. 11 composa seul Cyminde ou les deux victimes, tragi-comédie, et avec d’autres poètes, V Aveugle de Smyrne et les Tuileries. Le monologue de cette dernière pièce, dû à Colletet, charma tellement le cardinal qu’il lui fit présent de 600 livres pour six vers qui décrivaient la pièce d’eau du jardin : libéralité que l’auteur paya par ce distique aussi naturel qu’ingénieux :
Armand, qui pour six vers m’as donné six cents livres,
Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres?
Ce présent et beaucoup d’autres, joints à des places lucratives, pouvaient assurer de l'aisance à Colletet ; mais son inconduite le jeta dans la misère.
Colletet mourut, en 1059, si pauvre qu’il ne laissa pas de quoi se faire enterrer. C’était un auteur fécond et laborieux ; il ne manquait ni de facilité ni de naturel, et quelques-unes de ses épigrammes sont pleines d’agrément.
§ 2. Mairet, Pierre Corneille et Rotrou.
1. Mairet, premier véritable poêle tragique; ses divers ouvragfs. — 2. Principal défaiu de Mairet, — 3, Pierre Cüineiile ; sa Mélile oi aulre.s pièces jusqu’à Médée. — 4. Médée de Corneille, — 6. I^e Cid^ cabales couire celle pièce. — 6. Ces Uovaces, — 7. Ciinia et
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Polyfucie. — 8. Pompée tl le Meilleur. — 9. Kodopuue et Théodore. — lo. Bmu Saneb^, Andromède et Nicoméde. — n. Perlharile el l’Imitation de Jésus-Christ. — la. CBdipe. — i3. La Toison d'or, Sertorlus, Sophonishe, Otlion, Agésilas, Attila, Bérénice. Pcilchéfîe et Suréua. — i4* Benoiicenieiil de CorneilL? au théâtre ; sa mort. — i5. Héponse à dfi eriiic|ues injustes dont Corneille a été l’objet; beautés de ses ouvrages. — 16. Défauts dont Corneille n’a pas su su garantir. — 17. Autres ouvrages de Corneille. — 18. Kolrou ; détails sur sa vie. — 19. L’IIercule niouranl, les Ménechmes, etc. ; Vencesias, Cosroès cl Sainl Genest. — 20. Facilité prodigieuse de Kotrou ; litres de ses pièces.
1. Jean Mairet (1G04-1G86) est le premier poëte tragique de France, digne de ce nom. A seize ans, il fit jouer Chryséide et Arimand, tragi-comédie, dont le sujet est tiré de VAstrée et qui, pour le style et la conduite, est préférable à toutes les pièces de Hardy. La Sylvie, qu’il donna l’année suivante, eut encore plus de succès ; le style en est déparé par les pointes et le phébus que les Italiens avaient mis à la mode ; elle fit néanmoins courir tout Paris pendant quatre ans; mais c’est que l’on n’avait pas encore la moindre idée du style qui convient à la tragédie. En 1G29, parut la Sophonisbe, qui forme une époque remarquable dans les annales de notre théâtre. Le plan en est régulier, soumis aux trois unités sur lesquelles on discuta si longuement dans ce siècle et qui devinrent règle obligatoire pour toute tragédie Sophonisbe se soutint à la scène même après que Corneille eut traité le même sujet : c’est qu’elle contient des beautés vraies, surtout dans les deux derniers actes, et que, si le style en est faible et défectueux, on y trouve du sentiment, du pathétique et de l’élévation. Mairet avait emprunté au Trissin le sujet de la Sophonisbe ; mais il ajouta des beautés qui assurèrent le succès de l’ouvrage et qu’il ne devait qu’a lui-même. On doit encore à Mairet :
1“ La Sylvanire ou la Morte vive, tragi-comédie pastorale, tirée (le r.lsO'ée. C’est une pièce régulière et ennuyeuse.
2“ Les (ialcinteries du duc d’Osson, comédie toute d’invention; le style, (]uoi(iuc faible, en est passable pour le temps; mais elle offre des tableaux Irnp libres.
3“ La Yiryinie, tragi-comédie. Ce n’esl i)oiut le sujet de Virginie, traité dc[iuis par La Harpe et Allieri. Celte pièce est toute de l'invention de Mairet (iiii, jiar cette raison, la préférait à ses autres ouvrages. C’est pourtant une de ses plus faibles productions.
' Yuy. mou Traité de THIérature, Poétique, p. 94.
Marc-Antoine ou la Cléopâtre, pièce assez bien conduite et dont le style a quelque noblesse.
5» La Mort de Mustapha, imitation d’une tragédie italienne de Bonarelli; elle offre de l’intérêt, du mouvement et des caractères bien tracés.
6» Athénaïs, tragi-comédie, sujet traité depuis par Lagrange Chanccl.
7“ Le Roland furieux, VTllustre corsaire et Sidonie, tragi-comédies.
2. Le principal défaut de Mairet, c’est la trivialité. Quand une passion violente ou une grande situation ne viennent pas le relever, il manque tout à fait de dignité, et prétt à des reines, à des princes, à des généraux, un langage et des sentiments vulgaires; en cela conforme à la nouvelle école dramatique de nos jours, il descend à des détails oiseux; enfin sa tragédie reproduit sur la scène le tableau de la vie réelle et prosaïque, ce qui est tout à fait contraire à l’esprit du drame.
3. Pierre Corneille naquit à Houen le 6 juin 1606. Son père était avocat du roi, à la table de marbre de Normandie. Il fit ses études aux Jésuites de Rouen, et conserva pour eux une tendre vénération. Il se mit d’abord au barreau sans goût et sans succès. Une anecdote romanesque éveilla, dit-on, en lui le talent poétique qu’il ne se connaissait pas et qui donna naissance à la comédie de Mèlite, jouée en 1629. Mélite est, avec la Sophonisbe de Mairet, qui parut la même année, la première pièce régulière que nous eussions en France ; et, toute médiocre qu’elle est, c’est un chef-d’œuvre, si on la compare aux pièces de Hardy qui l’ont immédiatement précédée. Mélite fut suivie de cinq autres pièces ; Clitandre (1632), la Veuve, la Galerie du palais, la Suivante (163'ip), la Place Royale ( 1 635), et rien encore n’annonçait le grand Corneille. Faibles essais d’un talent qui suivit le goût de son siècle avant de le réformer, ces pièces, disons-mieux, ces ébauches informes, offrent cependant quelquefois des traits d’esprit et de verve comique; on peut même y découvrir des combinaisons ingénieuses ; quelques exemples d’un dialogue adroit [ Veune, act. 2, sc. 3); quelques res-
sorts d’intrigue ménagés avec art [la Suivante)-, quelques scènes heureusesd’invention, et vraies de situation comme de sentiments; les personnages de soubrettes, substitués pour la première fois {la Galerie du palais) à des rôles de nourrices, que remplissaient, dans nos anciennes comédies, des hommes habillés en femme.
4. Après la Place royale, Corneille avait donné Médée (1635). Médée, imitation de Sénèque, qui lui-même s’était aidé d’Euripide contient déjà le germe des grandes beautés qui brillent dans les autres pièces de Corneille, et aussi des défauts qui viennent s’y mêler. Ainsi que la Mé~ dée de Sénèque, lait/érfée de Corneille offre, à la place d’une action vive et soutenue, les longues déclamations familières à la tragédie latine, et quelquefois aussi à la tragédie grecque. C’est, du reste, la première pièce dans laquelle on trouve quelque goût de l’antiquité. Quoique mal conçue et mal écrite, le talent sublime de Corneille s’y révélait déjà à quelques morceaux d’une force de pensées et d’une élévation de style inconnues avant lui, entre autres, dans le monologue de Médée.
5. Cependant Corneille n’avait point encore rencontré la source féconde où devait puiser si abondamment son génie dramatique. Un secrétaire de la reine Marie de Médicis, nommé Chalon, retiré à Rouen, dans sa vieillesse, conseilla à Corneille d’apprendre l’espagnol et lui proposa d’abord le sujet du Cid.
Corneille venait de faire l’Illusion comique, malheureux imbroglio qu’on ose à peine nommer. Mais dès qu’il eut touché au sujet traité par Guillen de Castro, ce sujet {le Cid) prit sous sa plume une forme nouvelle et devint une véritable création (1636). D’un tissu d’aventures incroyables qui faisaient le fond de la pièce espagnole, Corneille forma une pièce régulière sans être moins touchante. On sait la gloire et les tracasseries que le succès du Cid valut à Corneille. Richelieu, en qui la vanité de l’homme de lettres n’était pas moindre que la
' Voy. lUst. de la IJltératurc grecque, p. l 'tO-lSO, et de la Littérature latine, p. 227.
fierté du ministre, fut blessé, dit-on, d’un triomphe si éclatant, et se mit avec chaleur à la tête des ennemis de Corneille; il défera le Cid au jugement de l’Académie. Mais, malgré la critique, si noble d’ailleurs, si polie et si ménagée de l’Académie, malgré la puissance du cardinal,
Tout Paris pour le Cid eut les yeux de Clümène.
La France entière voulut entendre ou du moins lire ce chef-d’œuvre qui révélait l’avenir de la Melpomene française; l’admiration publique venait de toutes parts chercher le grand poëte, et le proverbe, cette voix des nations, formulaitl’appaudissement général; on disait,pour porter l’éloge aussi haut que possible, cela est beau commele Cid. Toutes les nations civilisées apportèrent le tribut de leur hommage ; le Cid fut traduit en italien, en anglais, en allemand, en espagnol, enfin dans chacune des langues européennes, à l’exception de la langue turque.
Cet empressement général était bien motivé ; le drame moderne venait de naître, et à son berceau, il offrait déjà des modèles de toutes les perfections qu’il devait atteindre plus tard sous la plume de Corneille ou celle de ses successeurs. Un sujet fécond, un intérêt croissant sans cesse, des situations attachantes, un dialogue plein de noblesse et de vérité, le langage des passions traduit en beaux vers, voilà ce qui avait manqué à tous les tragiques du temps passé, voilà ce qu’on trouvait dans le
Les envieux de Corneille répétaient partout dans les salons, dans les libelles, que l’auteur de Médée et du Cid ne saurait jamais qu’imiter et traduire ; qu’il avait dérobé (c’était le mot d’ordre) la première de ces tragédies à Sénèque et la seconde à Castro; qu’enfin ce jmuvre esprit, metteur en œuvre assez adroit, mais effronté plagiaiie, était convaincu, par ses propres ouvrages, d’impuissance
dramatique. .
Corneille, qui n’avait appris ta langue des poètes espagnols ejue pour profiter de leurs inventions, paiaissait
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avoir résolu de transporter sur notre théâtre quelquesunes de leurs pièces les plus célèbres, notamment VlléracUus et le Menteur qu’il imita quelques années après. Mais alors, voulant confondre l’envie qui lui supposait des /f/rems pour lui refuser du génie, il chercha longtemps un sujet neuf, et tes //oraces parurent pour venger l’auteur du C/(t(1639).
6. « Horace fut condamné par les décemvirs, mais il » fut absous par le peuple. » Ce mot de Corneille était une double réponse aux critiques du Cid et à celles dont on menaçait les Iloraces. Les Iloraces ne sont point encore une tragédie régulière ; l’ordonnance en est vicieuse, l’unité d’action y est violée; les subtilités, le faux esprit déparent souvent le dialogue, et cependant le dialogue, les préparations dramatiques, la marche enfin de la première action (on en compte jusqu’à trois), montrent un progrès immense; pensée principale i situations, personnages, tout, dans cette création irrégulière et sublime, présente un caractère de force, de grandeur, d originalité dont il n’y avait pas de modèles.
7. Cmna et Polyeucte parurent ensuite; Cinna au commencement de 1639, et Polyeucte en 16-10. La cour et la ville, comme on disait alors, voulaient, ce semble, par leurs éclatants suffrages, dédommager Corneille des dégoûts que lui avaient suscités l’ignorance ou l’envie; et dans leur admiration excessive, pour glorifier Corneille, ils le méconnurent. Cinna fut mis par toute la cour audessus du Cid. Cinna, il est vrai, est une des pièces les plus régulières de Corneille; si l’unité de caractère et celle d’in!érèt y sont violées, les trois unités de lieu, de temps et d’action y sont aussi parfaitement observées qu elles puissent l'ètre ; les scènes sont liées entre elles : hors un seul endroit où le théâtre reste vide, l’action ne finit qu’avec la pièce ; il y a toujours de l’art, et l’art s’y montre rarement a découvert. Cependant Cinna est heaucoup moins touchant que le Cid, et le défaut ordinaire de Corneille, la vaine déclamation, y tient trop de place.
Voltaire remarque, en parlant du grand succès de Cnina, que les idées qui dominent dans cet ouvrage, les discussions politiques sur la meilleure forme de gouvernement, sur l’espèce de gloire attachée à l’habileté et au courage des conspirateurs, devaient plaire à des esprits occupés des factions et des troubles qui avaient éclaté pendant le ministère de Richelieu et produit des révoltes et des guerres civiles.
« Quand on passe de Cinna h Pohjeucte, continue Vol- » taire, on se trouve dans un monde tout différent; mais » les grands poètes, ainsi que les grands peintres, savent » traiter tous les sujets. » Bien qu’en effet, au premier coup d œil , il n’y ait, ce semble, aucun rapport intellectuel entre Pohjeucte et Cinna, il y en avait cependant un et profond, dans 1 âme qui les conçut. Corneille a vécu sous deux inspirations, le patriotisme et la religion : enfant de la Fronde, guerre civile, il s’est d’abord souvenu des Romains ; élève des Jésuites, chrétien fervent, comme on l’était alors, il a sans aucune peine, et avec une foi naïve et spontanée, épanché dans Pohjeucte ses sentiments et ses croyances. Il semble que les comédies de la Passion et les Actes des Apôtres * qui, jusque-là, et avant Corneille, avaient défrayé le théâtre, aux applaudissements du peuple, eussent dû préparer à la tragédie religieuse une route sûre et facile. Il n’en fut pas ainsi cependant. «Avant que l’on jouât Po/ycMc^e, dit Fontcnelle,
» Corneille le lut à l’Hôtel de Rambouillet, souverain » tribunal des affaires d’esprit en ce lemps-là. La pièce y » fut applaudie autant que le demandaient la bienséance » et la grande réputation que l’auteur avait déjà. Mais » quelques jours après. Voiture vint trouver Corneille, et » prit des tours fort délicats pour lui dire que Pohjeucte » n’avait pas réussi comme il pensait, que surtout le « christianisme avait déplut » 11 est difficile, dit Voltaire, de démêler ce qui put porter les personnes du royaume qui avaient le plus de goût et de lumières à ju-
* Voïj. t. Ier de cette Histoire, p. 456 et s.
* Vie de Pierre Corneille.
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ger si singulièremont : peut-Mre furent-ils persuadés qu un martyre ne pourrait jamais réussir au théâtre? C’était ne pas connaître le peuple. Croyaient-ils que les défauts que
leursagacitéleur faisait remarquer révolteraientle public?
C’était tomber dans la même erreur qui avait trompé les censeurs du Cid. Ne serait-ce pas que l’Hôtel de Rambouillet aurait pensé, avant Boileau, que :
Du culte des chrétiens les mystères terribles D’ornements égayés ne sont point susceptibles.
Quoi qu’il en soit , l’événement démentit les prévisions de l’Hôtel de Rambouillet et les propres craintes de Corneille, qui, alarmé par les confidences de Voiture, avait un momentsongé à retirer la pièce d’entre les mains des comédiens, et ne leur avait laissé que sur la parole d un d’entre eux qui n’y jouait point parce qu’il était trop mauvais acteur. « Je n’ai point fait de pièces où l’ordre » du théâtre soit plus beau, et l'enchaînement des scènes n mieux ménagé. » Cette justice que se rend Corneille lui-même dans l’examen de Pohjeucte, est méritée. C’est en effet de toutes ses pièces la mieux conduite, celle où il y a le plus d’invention, la plus heureuse. Le dialogue y a une précision et une force auxquelles Corneille n’avait point encore atteint, et que depuis on n’a pas égalées. Cette pièce avait en outre pour les contemporains un autre et puissant intérêt. La foi, qui alors remplissait les âmes et qui donnait aux discussions théologiques de l’époque tant de vivacité et d’éclat, prêtait un charme d’actualité à des vers que l’indifférence de notre siècle trouve fades et languissants. Ainsi ces vers de la première scène, où sont énoncées avec un grand bonheur d’expression des maximes sur ta grâce divine :
Il est toujours (Dieu) tout juste et tout bon ; mais sa grâce Ne (lesceiul pas toujours avec même ctlicace ;
Al u'cs certains moments que perdent nos langueurs,
Elle (|uitle les traits ([ui pénétrent les cœurs;
Le nôtre s’endurcit, la repousse, l’égare ;
Le bras (lui la versait en devient plus avare.
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien,
Tombe plus rarement ou n’opère plus rien;
ces vers devaient avoir alors un intérêt particulier, un sens facilement compris de tous : Polyeucte est la contrepartie des Provinciales.
8. Pompée et le Menteur suivirent Polyeucte ; ils furent représentés le même hiver (1641-2).
« Je me contenterai d’avertir, dit Corneille en parlant » de Pompée, que celui dont je me suis le plus servi a été » le poète Lucain, dont la lecture m’a rendu si amoii- » reux de la force de ses pensés et de la majesté de son rain sonnement,qu’afln d’en enrichir notre langue, j’ai fait cet y) effet pour réduire en poème dramatique ce qu’il a traité )) en épique. « Corneille n’a guère mieux réussi à faire de la Pharsale une tragédie que Lucain à en faire une épopée. Pompée est en effet un ouvrage fort irrégulier, composé de parties incohérentes ; les caractères y sont mal dessinés et mal soutenus. Le rôle de Cornélie seul rappelle le pinceau des Horaces. 11 offre un mélange de noblesse et de douleur, de sublime et de pathétique, qui concentre sur elle tout l’intérêt attaché au nom de Pompée. On y doit aussi remarquer la scène d’exposition où Ptolémée délibère avec ses ministres sur l’accueil qu’il doit faire à Pompée vaincu à Pharsale et cherchant un asile en Egypte ; exposition d’une enflure inexcusable, il est vrai, mais d’une originalité merveilleuse, puisque le début même renferme le nœud de l’intrigue.
Le Menteur, imité, comme le Cid, de l’espagnol ‘, fut la première comédie d’intrigue et de caractère dont la France put s’honorer. Jusque-là point de naturel, point de véritables peintures de mœurs ; un amas d’extravagances qui n’avaient rien de réel, faisait tout notre comique : quelque intérêt de curiosité ou plutôt d’étonnement était la seule impression qu’on pût demander à ces spectacles. Corneille, ramenant les deux scènes à la nature, à la vérité, nous apprit, dans le Menteur, ce qu’était la comédie, comme il nous avait montré dans le Cid ce que la tragédie devait être. Ainsi, dans l’espace de huit années, il avait frayé la route à Racine comme à Moliere.
1 La Sospechosa vertacl (la vérité suspecte) de Pedro de Roxas,
Passons la Suite du Btenteur (lOW), pièce dont l’exécution est faible et dont Voltaire a trop vanté le sujet.
9. Nous arrivons à ItodoguneiltSAï)), la dernière pièce où le génie de Corneille se montre encore tout entier, sinon dans l’ensemble, du moins dans le cinquième acte, si terrible et si pathétique. « On m’a souvent, dit-il ‘, fait une » question à la cour. Quel était celui de mes poërnes que » j’estimais le plus? et j’ai trouvé tous ceux qui me l'ont ■)) faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, que je » n’ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j’ai tou- » jours eue pour celui-ci (Rodogune), à qui j’aurais vo- » lontiers donné mon sulTrage, si je n’avais craint de )) manquer au respect que je devais à ceux que je voyais » pencher d’un autre côté. Cette préférence est peut- » être en moi un effet de ces inclinations aveugles » qu’ont beaucoup de pères pour quelques uns de leurs « enfants plus que pour les autres. » Cette faiblesse de Corneille pour Rodogune trahit plutôt la fatigue de son génie, qui l’abandonna bien plus dans Théodore, cette pièce dont Voltaire a dit justement : « Si quelque chose peut étonner et confondre l’esprit humain, c’est que l’auteur de Polyeucte ait pu être celui de Théodore.