Avec Théodore commence la troisième époque du
génie dramatique de Corneille. Iléraclius, pièce en quelques points imitée de Calderon, est un véritable imbroglio (16 W), malgré quelques situations pleines d’intérêt et de pathétique. Don Sanche d'Aragon, comédie héroïque où quelques traits de grandeur ne peuvent racheter l’absence d’intérêt et l’invraisemblance de la fable, fut joué, en 1650, peu de mois avant drame enrichi
de musique et de divertissements, dans lequel le précurseur de Racine et de Molière devint celui de Quinault. Nicoméde (165"2) ne ressemble à rien de ce que nous avons vu jusqu’ici. Un héros, environné de périls qu’il ne repousse qu’avec l’ironie, telle est la première donnée de
' Examen de Rodogune.
l’ouvrage. C’est le caractère comique du railleur, élevé, par la grandeur d’ame et le rang du personnage, à l’énergie, au sublime et presque à la dignité de la haute tragédie.
11. La chute complète de Pertharite (1653) dégoûta Corneille du théâtre. Dans une préface assez chagrine quil mit à cette pièce, il accusa le public d’inconstance, et lui signifia, avec sa résolution, le motif qui la lui faisait prendre : il « avait trop longtemps écrit, dit-il, pour être » encore de mode. « Rendu à lui-même et à cette solitude de province, à ce foyer domestique qu’il n’avait quitté que par intervalles. Corneille chercha dans la poésie religieuse de douces et nobles consolations : il traduisit en vers i'Iimtation de Jésus-Christ. Dans quelques stances de cette traduction, il a exprimé avec une grande noblesse de caractère les sentiments que lui inspiraient les attaques de ses ennemis.
12. Pendant six ans. Corneille consacra à ce travail ses pensées et les restes d’une ardeur qui devait encore éclater en quelques traits sublimes. Enfin, cédant aux sollicitations du surintendant Fouquet, et sans douie aussi au secret désir de son génie, il reparut sur la scène : il donna OEdipe en 1659. Cette pièce, si froide et si obscure, qui défigure le plus beau, le plus pathétique sujet du drame antique, réussit cependant, moins par des beautés qu’elle n’avait pas, que par l’attention délicate du public, de ranimer, de consoler la vieillesse de Corneille par un dernier triomphe.
13. Corneille tenta un nouvel essai pour réunir le chant à la poésie, et les décorations de la Toison d'Or (1661) furent encore plus applaudies que les déclamations d’Œdipe. Sertorms, qui fut joué en 1662, fut plus digne de Corneille : l’entrevue de Sertoriuset de Pompée rappelle le peintre de Cinna. Sophonishe, moins heureuse (1663), ne fit point oublier ou plutôt fit remettre au théâtre celle de Mairet. On crut retrouver dans Olhon (166i) quelques traits dignes de Tacite. Agésilas {1666} ci At~
tila (16G7) ne firent que se montrer comme pour annoncer qu’un grand homme, qui avait eu le malheur de vieillir sans rivaux, allait trouver un vainqueur. Trois ans après, Bérénice, sujet traité conjointement par Corneille et par Racine, avait vérifié le présage. Pulchérie et Suréna (1672 et 1674) furent les derniers efforts de l’auteur des Horaces et de Cinna, qui poursuivit longtemps la gloire après avoir perdu son génie.
14. Après Suréna, Corneille renonça tout de bon au théâtre. Les sentiments de piété qui avaient contenu sa jeunesse, consolèrent ses disgrâces dramatiques, et remplirent tout entiers ses derniers jours. 11 ne pensa plus qu’à mourir chrétiennement, et termina doucement sa vie à Paris, en 1684. La France lui donna le nom de grand, nonseulement pour le distinguer de son frère , mais du reste des hommes, il avait été reçu l’an 1647 à l’Académie française.
15. Pendant sa vie, il fut donné à l’auteur du Cid de jouir de toute sa gloire : un accord unanime le plaçait au premier rang des poètes; tous les livres du temps sont pleins des éloges dont on semblait vouloir l’accabler. 11 n’en fut pas ainsi dans le siècle suivant : il trouva des détracteurs acharnés qui blâmèrent l’ordonnance de ses plans, et prétendirent que son style, plein de déclamation, ne devenait supportable que quand il avait à peindre des sentiments exagérés.
Il faut répondre à ces attaques. Sans nous attacher à justifier les plans do Corneille, nous dirons que, si, au lieu de le comparer à ses successeurs, on veut bien le mettre en parallèle avec scs devanciers, on verra que c’est lui qui le premier apprit à lier les scènes entre elles,
* On connaît l't'pigramme de Boileau :
J’ai vu l’Agdsilas, lldlas !
Après l'Agésilas,
Hélas !
Mais après l’AUila,
Ilola !
à les faire dépendre l’une de l’autre, à en former pour ainsi dire un tissu régulier. Que l’on ait fait mieux après lui, nous ne le nions pas ; mais on avait Corneille pour exemple, et lui, Corneille, n’avait eu pour modèles que Hardy et Mairet.
Quant au style de Corneille, le reproche est plus injuste encore, et il faut fermer les yeux pour ne pas voir qu’il présente des beautés de toute espèce.
Personne ne réroque en doute, dit un critique, que la passion, telle qu’elle doit être, lorsque des obstacles invincibles lui sont opposés, ne soit peinte dans le Cid avec le style le plus touchant ; le ton chevaleresque augmente encore sa pureté et sa délicatesse. Le rôle de Chimène, le plus dramatique qui ait été tracé, est écrit avec autant de naturel que d’énergie, et presque jamais l’emphase, la déclamation ne le refroidissent. Les modèles de la grande éloquence, de la discussion théâtrale, de la plus profonde logique, ne se trouvent-ils pas dans les Iloraces, dans Cinna et dans Pompée ? Quel amateur des lettres n’a pas retenu les beaux vers dans lesquels le jeune Horace se montre aussi modeste que grand, les imprécations de Camille, le récit du combat imité de Tite-Livc, et embelli par la plus noble diction? Qui ne connaît les belles scènes de Cinna? qui n’admire encore le rôle de Cornélie? L’amour du tronc, les tourments de l’ambition, ne sont-ils pas tracés dans le rôle de Cléopâtre avec une force et une chaleur qu’aucun poëte n’a jamais surpassées? La dignité et la noblesse de la diction ne répondent-elles pas à la hauteur du sujet? Toutes les beautés poétiques de la religion chrétienne ne sont-elles pas employées dans Polyeucte? Quelle vérité de style ne fallait-il pas pour peindre un jeune homme qui ne balance point à se séparer d’une tendre épouse, à rejeter tous les dons de la fortune pour partager la palme du martyre ; une femme vertueuse qui se trouve placée entre son inclination et son devoir? Quelle modestie, quelle douceur dans le rôle de Pauline ! quelle majesté dans celui de Sévère! quelle abnégation de soi-même dans le personnage de Polyeucte ! quel enthousiasme dans celui de Néarque ! La langue française ne prend-elle pas, dans cet admirable ouvrage, toutes les formes qui conviennent à tant de sentiments différents?
Corneille semblait avoir épuisé tous les genres de style qu’on peut employer dans la tragédie. On devait penser qu’après avoir su exprimer les passions tendres, les passions violentes et les scniiments les plus sublimes, il ne lui restait plus qu’à parcourir de nouveau la route qu’il avait frayée. Il sut s’en ouvrir une nouvelle, il ollrit a l’admiration du public une pièce dont le principal personnage, en butte à toutes les intrigues d'une cour perfide, n’oppose à ses adversaires eju’une ironie sanglante qui a toute la dignité du style tragique. Le rôle de Nicomède montre tout ce que la langue française offre de
ressources pour exprimer noblement le mépris qu’inspirent de lâches ennemis, et pour faire rire de leurs attaques imprudentes, sans démentir la fierté d'un grand caractère.
Ce qui doit mettre le comble à l’étonnement de ceux qui étudient le génie de Corneille, c’est qu’après avoir créé l’art de la tragédie, il ait encore fait la première comédie où l’on trouve un comique décent et naturel, où l'on remarque cette aisance et cette légèreté qui doivent caractériser ce genre, où l’on admire enfin cette gaieté soutenue dans le style et les situations, si éloignée des boulfonncries qui étaient alors en possession du théâtre. Le Menteur précéda les comédies de Molière. Dans cette pièce, qui est restée, le principal rôle est rempli de détails charmants; l’auteur y prend alternalivement tous les tons; les narrations variées qu’il met dans la bouche du Menteur, réunissent toutes les sortes de beautés comiques, et le récit du pistolet, surtout, est d’un naturel, d’une gaieté piquante que Molière lui-même n’a pas surpassés. Le rôle du valet crédule, toujours dupe de son maître, quoiqu’il connaisse bien son caractère, contribue à faire ressortir le personnage du Menteur, et par des naïvetés exprimées dans un style toujours gai, jamais bouffon, augmente le comique de la situation.
16. Après avoir cherclié à prouver que tous les genres de beautés poétiques se trouvent dans les ouvrages du grand Corneille, nous allons indiquer les défauts dont il n’a pu se garantir :
A l’époque où Corneille entra dans la carrière des lettres, la liitérature espagnole était très-répandue en France. Anne d’Aulriche avait introduit à la cour la langue sonore et majestueuse de l'ibérie Tous les poètes dramatiques savaient cette langue, et cherchaient à faire passer sur notre théâtre les pièces espagnoles que notre indigence nous faisait regarder comme des chefs-d’œuvre. Les auteurs espagnols, doués d’une imagination vaste et brillante, avaient fait quelques bonnes scènes théâtrales; mais plus jaloux d'inspirer la curiosité que d’exciter cette sorte d’intérêt qui ne peut naître que il’une peinture des mœurs et des caractères, ils s’étaient étudiés à compliquer leurs canevas dramatiques ; la représentation de leurs pièces exigeait une attention scrupuleuse, qui, comme le dit lloileau.
D’un dlvei lissenu'iil faisait une rallgue.
ils ne suivaient aucune règle dans leurs compositions informes, et les trois unités leur étaient absolument inconnues. Leur manière d’écrire était aussi vicieuse que leurs eoiiceptions. Obligés de travailler pour un iieuple dont la politesse était cérémonieuse et composée, dont le goût avait (]uelque chose d’exalté, et à qui la simplicité des anciens ne pouvait plaire, ils avaient adopté un style emphatique et raisonneur, et lorsqu’ils voulaient peindre les passions, ils substituaient aux
mouvements énergiques qu'elles doivent inspirer des déclamations ou des arguties. ■anuii»
L inconvénient d’imjter des modèles vicieux se fit senlir surtout dans les commencements de notre théâtre. Corneille lui-méme no put se préserver entièrement de ce mauvais goût ; il le put d’autant moins, qu il retrouvait partout le même défaut, dans les p^oésies dans la prose, dans les conversations et surtout à l’Hôtel de Rambouillet îe souverain tribunal ou l’on jugeait toutes les productions de l’esprir ainsi les beautés de Corneille lui appartiennent en propre il les a
Sîn s'ède"' ’■ ddauts de