‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 60 sur 96 · On a encore de Tristan trois recueils de vers • V le<t · texte numérisé non relu

On a encore de Tristan trois recueils de vers • V le<t

irrj’ et des Mélanges poétiques;

3 les Vers héroïques, et plusieurs écrits en prose, tels que des Leltres melees, le Page disgracié, véritable et romanesque histoire de l’auteur, les Heures de la sainte Vierge etc Citons maintenant quelques stances d’une ode sur la mer, pour donner une idée de son talent poétique. L’auteur décrit une tempête :

Le vaisseau, poussé dans les airs, N’aperçoit point de feux propices’ Et ne void, au jour des éclairs.

Que gouffres et que précipices’; Tantôt il est haut élancé ;

Tantôt il se trouve enfoncé Jusque sur les sablons humides; Et se void toujours investir D’un gros do montagnes liquides Qui s’avancent pour l’engloutir.

L’orage ajoute une autre nuit A celle qui vient dessus l’onde; Et la mer fait un si grand bruit.

* Elle est restée cent ans au théâtre. Suivant Foiitenoii/i fni.n/.’ii enlouall le aele, où Vactcur ’i '

leusement les fureurs d’Ilérode, ^ “ mcneil-

mSTOIRR CniTIQUE

Qu’elle en assourdit tout le monde.

La foudre éclate incessamment;

Et dans ce confus ('■lémcnt 11 descend un si grand déluge,

Qu’à voir l’eau dans l’eau s’abisrner,

Il n’est personne qui ne juge Qu’une mer tombe dans la mer.

Le pilote, désespéré Du temps qui l’est venu surprendre,

N’a pas le front plus assuré Qu’un criminel qu’on moine pendre.

La noire image du malheur Confond son art et sa valeur;

Il ne peut faire aller aux voiles :

Il n’entend plus à son travail,

Il ne connoist plus les estoiles Et ne tient plus le gouvernail.

.Son sens ne se peut rappeler ;

Son courage vient à se rendre ;

11 n’a pas l’esprit de parler,

N'i ses gens celuy de l’entendre.

Il se perd dans l’obscurité,

Et si quelque foible clarté.

Luy paroist, parmi les ténèbres.

Dans le ciel tout tendu de deuil,

Il croit voir les flambeaux funèbres Allumés dessus son cercueil.

3. Pierre Duryer (1605-1658), nommé membre de l’Académie française en concurrence avec Pierre Corneille, n’a guère, quoiqu’il ait beaucoup écrit, laissé d’ouvrage qui vaille aujourd'hui la peine d être lu. On a de lui dix-huit pièces de théâtre, dont neuf tragi-comédies et sept tragédies; Lucrèce, Clarigène, Alcionée, Saül, Esther, Scévole, la meilleure de toutes, et Thémistocle, daps laquelle aucun personnage ne meurt. Outre ces drames, Duryer écrivit seize traductions d’auteurs latins, morls avant lui. Ce n’est pas qu’il manquât d’esprit et de talent ; mais, obligé de travailler à la hâte pour faire subsister sa lâmille, dont sa plume faisait tout le revenu, Duryer ne pouvait trouver le temps de soigner ses ouvraes. On rapporte que son libraire ne lui donnait qu’un écu par feuilh' de ses traductions, quatre livres pour cent

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vers alexandrins, et deux livres pour cent petits vers. O honte !

4. GABrxiEL Gilbert fut l’un des poëtes les plus féconds du xviG siècle. Outre un poëme sur l'Art de plaire, iiuité de l’Art d’aimer d’Ovide, un recueil de Poésies divet ses et cinquante Psaumes en vers français, on a de lui quinze pièces de théâtre, entre autres Marguerite de Ftance, léléphonte, où Richelieu fit entrer des vers de sa composition, Rodogune, Hippolyte ou le Garçon insensible, Sémiramis , Arte et Pœtus, Théagène, les Intrigues, etc.

5. Gilbert reste bien loin deGorneille et même de Rotrou ; il manque presque toujours de chaleur et d’énergie; mais il fut l’un des premiers tragiques qui contribuèrent à réformer les tours gothiques de la langue. Presque tous ses sujets de tragédie sont bien choisis, et s’il ne les a pas traités avec art, s’il a surtout mal conçu ses plans, on trouve, jusque dans ses plus faibles ouvrages, des situations intéressantes et des mouvements tellement heureux, que plusieurs de nos tragiques modernes ne se sont pas fait scrupule de les lui emprunter. Ges plaintes si touchantes que Racine met dans la bouche d’Hippolyte ( Phèdre, act. 4, sc. 2) :

Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,

Quels amis me plaindront quand vous m’abandonnez?

et cette réponse terrible de Thésée :

Va chercher des amis dont l’estime funeste Honore l’aldultère, applaudisse à l’inceste ;

Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,

Dignes de protéger un méchant tel que toi ;

nous paraissent une imitation du passage suivant d'Hippolyte :

Si je suis exilé pour un crime si noir.

Hélas ! qui des mortels voudra me recevoir?

Je serai redoutable à toutes les familles.

Aux frères pour leurs sœurs, aux pères pour leurs filles.

Va chez les scélérats, les ennemis des cieux.

Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,

Ceux qui se sont souillés d’incestes, d’adultères,

Ceux-là te recevront.

Les idées premières de ces vers sont à la vérité dans Euripide et dans Sénèque; mais l’emprunt des expressions et des tournures est sensible. Ajoutons que Gilbert eut le premier l’idée de faire périr dans les flots la coupable confidente de Phèdre, et de satisfaire ainsi le spectateur justement indigné des conseils que cette malheureuse n’avait pas craint de donner à la reine : ce moyen nouveau n’était pas moins heureusement imaginé sous le point de vue moral que sous celui de l’effet dramatique.

6. La Itodogune de Gilbert présente dans les quatre premiers actes le même plan, les mêmes situations que celle de Corneille. C’est que tous deux suivirent exactement la marche d’un roman historique de Rodogune, qui venait alors de paraître, et qui est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Les deux pièces ne diffèrent que par le cinquième acte : celui de Corneille, l’un des plus beaux que l’on connaisse, eut un succès prodigieux ; celui de Gilbert est froid et insipide.

Gilbert mourut en 1680.

7. Cyrano de Bergerac naquit, vers 1620, au château de ce nom, dans le Périgord. Après de mauvaises études, il vint à Paris se plonger dans la débauche. Entré comme cadet au régiment des Gardes, il s’y fit une grande réputation de duelliste ; mais il ne tarda pas à quitter le service pour cultiver les lettres. La philosophie de Gassendi, qu’il adopta, le jeta dans l’impiété. Témoin ce passage de sa tragédie d'Agrippine, où il met dans la bouche de Séjan des paroles excessivement hardies :

TERENTIUS.

Les dieux renverseront tout ce que (u proposes.

SÉJANES.

Un peu (l'encens brûlé rajuste bien des choses. iTkentius.

Qui les craint .

SÉ.IANLS.

Ne craint rien. Ces enfants de l’ellroi,

(2es beaux riens qu’on adore et sans savoir pourquoi,

Ces altérés du sang des bêtes qu’on assomme,

Ces dieux que l’homme a faits et qui n’ont point fait l’homme, Des plus fermes Etats ce burlesque soutien,

Va, va, ïérentius, qui les craint ne craint rien.

TÉUENTIDS.

Mais s’il n’en était point, cette machine ronde .

SÉJANÜS.

Oui, mais s’il en était, serais-je encore au monde ?

Il y a là un pressentiment de Byron. Du reste, les Don Juan étaient alors fort communs ; ils nous étaient venus d’Espagne avec les Capitans etles Matamores, Leurs tentatives les plus hardies, c’était une partie de plaisir les jours de jeûne ; si dans les festins sacrilèges la foudre ne les frappait pas, ils se croyaient en sûreté pour l’avenir ! Cet esprit libertin fut sévèrement réprimé sous Louis XIV. Théophile fut condamné à être brûlé vif, et alla de la prison à l’exil d’un désert; Desbarreaux n’échappa à une semblable destinée que par une conversion sérieuse et un sonnet immortel ; Bussy-Rabutin ne put jamais rentrer dans les bonnes grâces de Louis XIV. Cette impiété, du reste, était plutôt affectée que réelle; c’était plutôt une débauche de l’esprit qu’une conviction : la jeunesse, la santé, la faisaient naître ; une maladie, un malheur imprévu la faisaient évanouir. Mais Cyrano paraît avoir persisté dans ce fatal système jusqu’à sa mort prématurée (1655).

8. Le Pédant joué, comédie de Cyrano, eut beaucoup de succès. C’est la première comédie qui soit écrite en prose, et où un paysan parle son jargon :

— Où vas-tu, bonhomme ?

— Tout devant moi.

— Mais je te demande où va le chemin que tu suis ?

— Il ne va pas, il ne bouge.

— Pauvre rustre ! ce n’est pas celaque je veux savoir ; je te demande si tu as encore bien du chemin à faire aujourd’hui.

— Nanain dà, je le trouverai tout fait.

Co paysan, nommé Gareau, passe pour être le modèle des Perrot et des Lubin que Molière a mis sur la scène. Ce grand homme a pris mieux à Bergerac : les deux meil-

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leures scènes des Fourberies de Scapin, le conte de la galère turque, et le récit fait àGéronte lui-mènie du bon tour qu’on lui a joué. La plaisante répétition du qu'allail-il faire dans cetle maudite galère ? est toute dans [a pièce de Bergerac.

9. Outreces deux productions dramatiques, on a de Cyrano deux romans imaginaires intitulés : Foj/av/e dans la Lune ei Histoire comique des état et empire du Soleil. Ces ormans, où, parmi d’incroyables extravagances, on reconnaît des études avancées en philosophie et en astronomie, sont évidemment tes modèles du Voyage de Gulliver pev Swift, des Mondes par Fontenelle, et de Micromégas par Voltaire. On y trouve presque toutes les inventions les plus originales de ces ingénieux ouvrages. Nous en citerons quelques passages pour donner une idée des imaginations de Bergerac ;

La lune était en son plein, le ciel était découvert, et neuf heures du soir étaient sonnées, lorsque, revenant de Clamart, près Paris (où M. de Guigy le fils, qui en est le seigneur, nous avait régalés plusieurs de mes amis et moi), les diverses pensées que nous donna celte boule de safran nous défrayèrent sur le chemin : de sorte que les yeux noyés dans ce grand astre, tantôt l’un le prenait pour une lucarne du ciel, tantôt un autre assurait que c’était la platine où Diane dresse les rabats d’Apollon ; un autre que ce pouvait bien être le soleil luimème qui, s’étant un soir dépouillé de ses rayons, regardait par un trou ce qu’on faisait au monde, quand il n’y était pas. « Et moi, leur » dis-je, je crois que la lune est un monde comme celui-ci, à qui le » nôtre sert de lune. » Quelques-uns de la compagnie me régalèrent d’un grand éclat de lire. « Ainsi, peut-être, leur dis-je, se moque- » t-on maintenant dans la lune de quelque autre qui soutient que ce B monde-ci est un globe, b Mais j’eus beau leur alléguer que plusieurs grands hommes avaient été de cette opinion, je ne les obligeai qu’à rire de plus belle.

Bergerac veut aller voir lui-mème si la lune est habitée, et il s’enferme dans une maison de campagne, où il fait sa première tentative de voyage :

•l’avais attaché tout autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m’éleva si haut, qu’enfln je me trouvai au-dessus de la moyenne ré-

gion. Mais comme cette attraction me faisait monter avec tant de rapidité, qu’au lieu de m’approcher de la lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu’à mon départ ; je cassai plusieurs de mes fioles jusqu’à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l’attraction, et que je redescendais vers la terre. Mon opinion ne fut pas fausse, car j’y retombai quelque temps après.

C’est au Canada qu’il tombe. Là, après diverses aventures, il tente une nouvelle ascension, et parvient à la lune. La nature y est mille fois plus belle, plus riche et plus variée que sur notre terre ; les fleurs y ont des formes, des parfums, des couleurs, des instincts qui nous sont inconnus ; elles ne végètent pas, elles semblent plutôt vivre. . . Bergerac, sous l’influence de l’air embaumé qu’il respire,

redevient jeune . Il marche, et bientôt il est entouré

d’une foule de grands animaux; l’un d’eux le saisit par le col, le Jette sur son dos et le mène dans une ville. Ce nouveau monde est habité par des géants longs de douze coudées (dix-huit pieds), qui marchent tous à quatre pattes, et qui vivent trois ou quatre mille ans. Les plus pesants attrapent les cerfs à la course. Deux idiomes Seulement sont usités ; l’un qui sert aux grands, et l’autre qui est particulier au peuple. Celui des grands est une suite de sons non articulés, à peu près semblables à notre musique ; quand iis sont las de parler, ils prennent un luth ou un autre instrument dont ils se servent pour communiquer leurs pensées. L’idiome du peuple s’exécute par le trémoussement des membres; l’agitation d’un doigt, d’une main, d’une oreille, d’une lèvre, d’un œil, signifie un discours entier ou du moins une longue période avec toutes ses phrases. Un pli sur le front, le frissonnement des muscles désignent des mots. Un babillard semble un homme qui tremble. Plus on avance dans le livre, plus il devient bizarre. Enfin, Bergerac revient sur la terre et y écrit son voyage.

Boileau n’était pas sans quelque estime, ou, du moins, sans quelque goût pour Bergerac ; il dit dans son Art poétique :

J’aime mieux Bergerac et sa burlesque audace

Que ces vers où Motiii se morfond et nous glace.

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