CHAPITRE V
ÉRUDITION, MÉMOIRES, HISTOIRE, CtC.
S l*’’. Erudits, bibliographes, critiques, compilateurs, etc,
î. Jacques Bongars; se.s diferses compllalions, en Ire aulms ses Gesta Bei ptr Franco$. — a, Dupleix; ses Iravaui sur l’Iiisloire de France. 3. Duch(-snc; ses ouvrages sur )« meme sujel, • — 4, Adrien de \ aluis 5 les Geslu Francorum , — 5, Sirniund ; ses Ira vaux sur 1 liisloire ecelésîasilque. — 6. Henri de Valois; ses ouvrages sur le même sujet. — 7. Lecoinle ; ses Annales ecclésiasliqnes. — 8. Labbe ; sa Collection des conciles, de. — 9. D’A* chéri; ses Ueclierches des inoiuiiuenls hî-slorico-ecclésiasliqucs du moyen 5ge. —10. Prtau ; la Science des tenipî- et ses auires ouvrages. — 1 1. Sauniaise ; si s divers travaux et commentaires. — 13. Du Cangc; scs principaux ouvrages. — i5. Naudé, savant bibliographe plutôt qu’habile critique.
1. Jacques Rongars (154()-1612), conseiller et négociateur de Henri IV, pendant trente ans, fut l’un des plus
m LA LITTI^RATÜRÎÎ FRANÇAISE. 3ài
habiles critiques de son temps. 11 a laissé de grands et savants ouvrages, entre autres les Gesta Dei per Francos, ou recueil des historiens des Croisades, une collection des historiens de Hongrie, etc. Ses Lettres, tant latines que françaises, se divisent en deux parties : l’une contient les lettres de politique adressées aux princes, aux ministres, etc.; l’autre, celles de littérature, à Camérarius, ami de l’auteur. Le style en est pur, correct, élégant, naturel, presque digne du siècle d’Auguste, quoiqu’il n’ait pas alTecté, comme les Manuce et les Bembo, d’en bannir toute expression qui ne se trouverait point dans Cicéron. La bibliothèque de Berne possède un recueil manusscrit de plus de douze volumes in-folio, de mélanges, concernant l’histoire et les intérêts publics d’Allemagne, de Hongrie, de Bohême, de Juliers, fait par Bongars, au temps qu’il résida dans les diverses cours de l’Empire.
2. ScipiON Dupleix (1569-1661 ), historiographe de France, est le premier auteur qui ait publié en français un cours de philosophie scolastique, et le premier historien qui ait cité en marge les sources où il a puisé les faits qu’il rapporte. Ce n’est point par ces deux nouveautés qu’il mérita l’estime du public, mais par ses Mémoires sur les Gaules depuis le déluge jusqu'à l’établissement de la monarchie française, ouvrage remarquable par les recherches et par l’exactitude. Son Histoire générale de France depuis Pharamond jusqu’à Louis XIII leur est fort inférieure pour la véracité, surtout dans les deux derniers règnes. Le style en est net et méthodique, mais il est toujours pesant, lâche, incorrect, rebulant par sa sécheresse et sa dureté. On lui doit encore, entre autres ouvrages, une Histoire romaine depuis la fondation d* Rome jusqu en HŸiù.
3. André Duceiesne (1584-1640), l’un de nos plus savants historiens, a mérité, par ses immenses travaux, le titre glorieux de Père de l'histoire de France. Outre les ouvrages manuscrits trouvés à sa mort, il a laissé plus
HliT. DE LA LUT. FR. — XVIP SifeCLE.
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de cent volumes in-folio, tous écrits de sa main. Ses principaux ouvrages sont :
l» Les Antiquités et recherches de la grandeur et de la majesté des rois de France, traité rare et curieux ;
2° Les Antiquités et recherches des villes, châteaux, etc., de toute la France ;
3» Historim Francorum scriptores; ce recueil s’étend jusqu’à Philippe lY le Bel ;
4“ Les Vies des Saints de France.
4. Adrien de Valois (1607-1692), historiographe de France, se fit un nom dans l’érudition et la critique. Dans ses Gesta Francorum (3 vol. in-fol.), il retrace d’un style pur et élégant l’histoire des Gaulois et des Francs depuis le règne de l’empereur Valérien jusqu’à la déposition du roi Childéric (254-752). C’est un savant commentaire des récits que nous ont transmis Grégoire de Tours, Frédégaire, etc. Les faits y sont discutés avec un grand savoir, et les origines de notre nation y sont singulièrement éclaircies. Sa Notice des Gaules (Aotitia Galliarum ordine litterarum digesta) n’est pas moins remarquable, et ne fut pas moins utile aux historiens qui l’ont suivi.
5. Jacques Sirmond (1559-1651), confesseur de Louis Xlll, est peut-être de tous les Jésuites celui qui a rendu le plus de services à l’histoire de l’Eglise, par les profonds ouvrages dont il l’a enrichie. Ils forment cinq volumes in-folio. Les trois premiers contiennent des Opuscules des Pères ou des auteurs ecclésiastiques, avec des Préfaces et des Notes; le quatrième des Dissertations, et le cinquièipe les Couvres de Théodore Studite. Le P. Sirmond, à une prqfopde érudition, joignait beaucoup d’esprit et de discernement ; son style est pur et concis ; il dit tout ce qu’il faut, mais rien d’inutile ni de superflu.
6. llENjU DE Valois (1663-1676), historiographe de France, tient qqe place distinguée parmi les critiques. On lui doit upe traduction latine de VUistoire ecclésiasti- (jue d’Eusèbe, de Socrate, deSozomène, de Théodorct, d’Evagorc, avec d’excellentes remarques. Son édition
ù-'Ammien Marcellin, dont il rétablit le texte, est enrichie de notes pleines d’érudition, de discernement et ue goût, sur les antiquités, les lois, les usages et les mœurs privées des Romains.
7. Charles Lecointe (1611-1681), de l’Oratoire, s’est fait surtout connaître par ses Annales ecclésiastiques des Français, en huit volumes in-folio, qui renferment un espace de quatre cent vingt-huit (417-845). C’est un livre d’une rare érudition. On y trouve les actes des rois, les fondations des églises et des monastères, les vies' des évêques et des abbés, l’histoire des conciles et des synodes ; des lettres, des chartes et une inhnité de monuments qui concernent les antiquités ecclésiastiques. L’ouvrage est enrichi de savantes dissertations sur différents points de critique, et de recherches extrêmement curieuses. Le plus souvent l’auteur y rapporte le texte môme des anciens historiens. Il en résulte de l’inégalité dans le style et l’inconvénient d’une lecture un peu sèche pour ceux qui n’y chercheraient que l’agrément ; mais les esprits sérieux y trouvent une instruction solide en même temps qu’une judicieuse critique.
8. Philippe Labre (1607-1667) fut l’un des Jésuites français les plus laborieux, et, après Petau, celui dont les travaux ont été les plus utiles à l’histoire. Doué d’une vaste mémoire et d’une activité non moins vaste, il composa soixante-quinze ouvrages, presque tous en latin, qui forment une immense quantité d’in-folios. Ce ne sont guère, il est vrai, que des compilations; les plus connues sont la Grande collection des conciles, la Concordance chronologique, la Bibliothèque des bibliothèques, le Chronologue français. On y chercherait vainement dé la pureté, de la précision et du goût, ces qualités qui relèvent l’érudition ; il n’a voulu qu’être savant sans être agréable, et il a réussi.
9. Dom Luc d’Achéri (1609-1685), savant Bénédictin, SC livra surtout à la recherche des monuments historiques du moyen âge. l\ publia successivement VÉpitre
attribuée à l’apôtrc saint Barnabe la Vie et lesOEuvres de Lanfranc la Vie et les OEuvres de (iuibert ^ etc. ; mais le plus célèbre de ses ouvrages est son Spicilége (Glanures), en treize volumes in-quarto. Malgré la modestie de son titre, on peut le regarder comme une moisson abondante et précieuse : il contient un grand nombre de pièces du moyen âge, rares et curieuses; telles que des actes, des canons, des conciles, des chroniques, des histoires particulières, des vies de saints, des lettres, des poésies, des diplômes, des chartes, etc. Chaque volume est accompagné d’une préface qui en fait connaître le contenu, et chaque pièce, de notes qui en éclaircissent les difficultés.
10. Denis Petau, Jésuite, natif d’Orléans (1583-1652), fut un homme dont les ouvrages tiennent autant du génie que de l’érudition. 11 cultiva les lettres et les sciences avec un succès incomparable. Poète grec , latin et même hébreu , géographe , astronome , chronologiste , historien, commentateur, philosophe, théologien, il était tout, et même supérieur dans presque toutes les parties. J^e plus estimé de ses écrits est sa Chronologie universelle, ou Science des temps (de Üoetrinâ temporum), publiée en 1627. Ce grand ouvrage (deux volumes in-folio) est divisé en treize livres ; les huit premiers contiennent les principes de la science des temps, et les quatre suivants, l’usage de la chronologie à l’égard de l’histoire ; dans le treizième, le P. Petau fit l’application de ses principes à une chronique qui va jusqu’à l’an 533 de notre ère. VUranologie (un volume in-folio), continuation de la Science des temps, se divise en huit livres, où il parle des étoiles, des solstices, des équinoxes, de l’année des Crées, des Hébreux, des Egyptiens et des Uomains, des ères et des computs usités chez les chrétiens orientaux. Le Rationarium temporum, abrégé du de üoetrinâ temporum, est un des guides les plus sûrs pour l’ordre des temps et des faits, comme pour la comparaison des dates :
* nistoire de la Litlérature sacrée, p. 129.
a el ^ nistoire de Jo Littérature française, t, l'’’, p, 139 et 117.
BE LA LUTÉRATLRE IRANÇAISE. 325
Bossuet s'en est servi dans son Discours sur l’ histoire universelle.
On doit encore au P. Pctau, outre la Paraphrase des Psaumes et des Cantiques en vers grecs, les Theologica dogmata (cinq volumes in-folio), recueil plein d'une érudition ciioisie qui l’a fait regarder comme le restaurateur de ta théologie dogmatique. La mort ne lui permit pas d’aller au delà du Traité de V Incarnation.
11. Claude de Saumaise, natif de Semur (1588-1053), fut l’un des érudits les plus étonnants et tes plus féconds du xvip siècle. Dès l’àge de dix ans, il lisait Pindare, il composait des vers grecs et latins. Casaubon, avec lequel il se lia, l’entraîna malheureusement dans le protestantisme. Le premier et triste fruit de son apostasie fut le livre de Primatu papæ, qui souleva contre lui l’indignation générale. Bientôt après il publia six Ecrivains de l'histoire Auguste pour faire suite aux Douze Césars de Suétone, et dès lors il prit rang au-dessus de tous les commentateurs qui prétendaient à l’héritage philologique de Casaubon et des Scaliger. L’édition qu’il donna du de Pallia de Tertullien le mit aux prises avec le père Petau ; dispute qui s’effaça par la publication de son grand ouvrage sur Solin ou plutôt sur l'histoire naturelle de Pline [Plinianæ excrcitationes in C. J. Solini Polyhistora), prodigieuse entreprise qui peut être considérée comme l’encyclopédie de ces temps encore tout hérissés des travaux et des erreurs de l’école. Retiré en Hollande, il fit pour Charles 11 le Cri de sang royal contre les parricides de Charles P'" ; Milton le réfuta par de grossières injures. La reine Christine de Suède honora Saumaise de son amitié, mais elle lui fut fatale ; il mourut au retour d’un voyage pénible qu’il fit en Danemark.
Outre les ouvrages dont nous avons parlé, on a de Saumaise :
1» Trois traités de Usiiris;
2° Un traité de Mutuo (sur le prêt de consommation);
3» Un Commentaire sur Hippocrate, travail qui atteste la variété de ses connaissances : médecine, jurisprudence, théologie, philosophie.
326 msïOiuK (.RirioiK
hisloin' eoi'U'siaÿtiiiuo. iuiliquilôs virorquos t'i romaiaos, languos an- ('ioniu's, languos oriontalos. il a\ait loiit rouillé, jusqu’aux élémenls du chinois ot lio l’iiulou.
12. l)r (' vNT.K .l'.luirlos du I'resiu\ siour\ natif d'Auiions ,1610\ rouiplit uno oarriôrt' do soi\anlt'-di\-liuit ans par uno nuiltiludo do travaux littorairos, dont lo nonibro paraîtrait inororablo. si los originaux tous oorits do sa luaiu n’btaiont onooro ou otat d t'tro mont rds. On trouvo rounis dans sos ouvra^'os los oaraotôros d’un bistorion consoiumo, d’un sioograplio oxaot. d’un jurisoonsulto profond, d’un gonoalogisto oolairo, d’un antiquairo savant ot ploinoinont voi'sd dans la oounaissanoo dos modaillos ot dos insoriptions. 11 savait prosquo toutos los langues, possédait à fond los bollos-b'ttros ot s’ôtait rendu familiers los usages ot los mœurs dos sièolos los plus obseui-s. Knlin, dit Voltaire, o’otait un do oos bommos ipû moritont notre otornollo rooonnaissjmoo. après ceux qui ont fait servir leur génie à nos plaisii’s.
Les prinoipaux ouvrages do l>u Lange sont ;
i« L'Histoire de l'empire de Constantinople sous les empereurs français. Cclto lÛNioiro eut pou de succès.
g' Le Glossaire de la basse latinité et celui de la langue grecque. tlii > troin e des vessouives iutiuios pouvrécUdrcisseuieut do. riiisioire. pour l’explioatiou des liiots hors d usage, innir rintelligeuce des auteurs grecs et latins, tant des iH'aux siècles de leur littérature que des siècles de sa décadence.
IHi Lange a laissé de nombreux manuscrits, divisés en trois classes ; la première concerne l’iüstoire do France en général ; la deuxième est relative à Lhistoiro générale de la ncardie ; la troisième enfin traite do ditl’érents sujets, et surtout des Normands.
13. L.-Vbrif.l N.vrnK •1600-1653 passa pour l’un des plus habiles critiques de .son temps, quoiqu’il ne fût guère qu’un savant bibliographe. Ses ouvrages les plus connus sont do^'Considcral ions l'otilHines sur les coups d'ctat et \i\\c Apologie des grands hommes fausscmcni .soupçonnés de magie. 11 s’en faut do boaucoup quo lo mérite de ces deux ouvrages réponde àLimportanco du titre. Le tyle en est aussi medioere que le fond des pensees est
commun ; le dernier surtout rebute par un appareil de citations grecques et latines qui font perdre de vue l’objet principal.
S 2. Mémorialistes, historiens, etc.
J. MAmoirr-f de Pontcharlraiti. — a. du duc de Piohan. — 3. Mémoîrei du
maréchal de Ba$sompierre. — 4- Slémoirc» de Pontu. — 5. Mémoires de Fontrailks. — C, 5iémoire« de madame de Molleville. — 7. Mém-dret de Lenet. — 8. Mémoires du cardiinl de PiHz' |ugem»-r)t sur ces Slérnoiies. — 9. 3Iézerai ; mérite et défauts de son LUloire de France, — 10. Maimhourg; «s Sefnlou» et sci Histoires, — 11. Péîétixe; sou Instilulion d un prince et sa Vie de Ileuri IV.
1. Paul Phélyphaux de Poxtchartrain' 1.569-1621), secrétaire de la reine Marie de Médicis, a laissé sur la régence de cette princesse des Mémoires aussi exacts qu’intéressants.
2. Le duc ilEXRi de Pioiian (1579-1639), chef du parti protestant en France sous Louis Xlll, a laissé des Mémoires qui vont de 1610 à 1629. Estimés des gens de guerre, ils ne sont pas moins remarquables par les vues politiques : le style en est plein de concision et d’énergie. On lui doit encore des Discours sur les affaires d'état, ainsi que des Mémoires sur la guerre de la Valtehne.
3. François de Hassowpierre, natif de Lorraine, était issu d’une branche de la maison de Clèves. Il joua un rôle illustre sous les règnes de Henri IV et de Louis Xlll (1579-1646 . II avait étudié dans sa jeunesse, avec beaucoup de succès, la philosophie, le droit, la médecine, l’art militaire; une captivité de douze ans, qu’il dut à ses intrigues, lui permit de réfléchir sur les affaires publiques, et d’écrire deux ouvrages, dont la publication a jeté un grand jour sur les événements contemporains. Ce sont :
1° Les Mémoires du maréchal de Bassomplerre, contenant l’histoire de sa vie (de 1598 à lf531) ;
U Ambassade du maréchal de Bassomplerre en Espagne, en Suisse et en Angleterre.
4. Louis DE Pontis (1.583-1670),( gentilhomme provençal, après avoir *j)assé presque toute sa vie à la cour
OU dans les camps, se retira à Port-Royal-des-Champs. Il s’y attacha à quelques solitaires qui prenaient plaisir à entendre ses récits, (^e fut d après ces récits que I homas Du Fossé rédigea les Mémoires de Pontis. Ces Mémoires, écrits d’un style facile et naturel, olTrent tout 1 intérêt et le merveilleux du roman ; mais l’auteur a eu tort de les avoir donnés pour une histoire.
5. Louis d’Asturus, marquis de Fontr ailles, attaché au parti de Gaston contre le duc de Richelieu, conclut avec Olivarès le traité de 1642 qui coûta la vie à Cinq- Mars et à lui-même l’exil. 11 mourut en 1677, laissant, sous le titre de Relation des choses particulières de la cour pendant la faneur de M. de Cinq-Mars, des mémoires qui ne manquent pas de chaleur et parfois d’éloquence; mais le style en est presque toujours fort dur.
6. Motteville (Françoise Rertaut, dame de), nièce du poëte Rertaut (p. 74), naquit en 1621. Attachée comme dame d’honneur à l’épouse de Louis XIll, elle publia, par devoir comme par reconnaissance, des Mémoires pour servir à l’histoire d’ Anne d'Autriche. Aucun de ses contemporains ne donne des détails plus positifs et plus vrais sur l’intérieur, et pour ainsi dire sur la vie privée de cette reine, de même que sur les ressorts secrets qui firent agir la cour pendant les troubles de la Fronde. Madame de Motteville a surtout le talent de rendre, d’une manière bien intéressante, jusqu'aux plus minces détails, et l’air de sincérité qui règne dans toute sa narration, les sages réflexions dont elle entremêle ses récits, font trouver grâce à son style, quelquefois prolixe et languissant, mais toujours simple et naturel.
7. Pierre Lenet, l’ami de Bussy-Rabutin, et dont madame de Sévigné dit qu'il avait de l'esprit comme douze, figura dans les troubles de la Fronde et dans le parti des Coudé. Aous avons de lui des Mémoires sur l'histoire des guerres civiles qui signalèrent les années 1649 et suivantes. Lenet n’est pas un écrivain élégant ; mais son récit porte le caractère de la franchise, et il rapporte beaucoup de circonstances qui sans lui seraient restées nconnues. Lenet mourut en 1671.
8. Jean-François-Paul de Gondi, cardinal de Retz, naquit l'an 1614 à Paris. A dix-huit ans, il écrivit \' Histoire de la conjuration de Fiesque, dont la lecture faisait dire à Richelieu ; Voilà un esprit dangereux. Nommé, quelques années après, coadjuteur de l’archevêque de Paris, sa vie ne fut rien moins qu'édifiante ; un esprit turbulent et peut-être quelques imprudences de la régente le jetèrent dans la Fronde, dont il devint bientôt le principal chef. On sait comment finit cette révolution ou plutôt cette agitation tumultueuse, sans cause réelle et sans but sérieux. De Retz, mis en prison, s’échappa, passa à l’étranger et ne revint en France, après quelques années, que pour faire oublier sa vie première par une conduite paisible, modeste et pieuse. 11 mourut en 1679. De Retz a laissé ses Mémoires, qui contiennent l'histoire de la Fronde, et offrent une lecture fort intéressante. Le style, avec un certain air de grandeur, est impétueux et original, comme le fut sa conduite ; quelquefois négligé, incorrect môme, il est toujours hardi et spirituel. Voltaire a appliqué au cardinal ce qu’on a dit de César ; Eodem animo scripsit quo bellavit.
On a dit que ces Mémoires avaient d’abord été composés en latin : si cela est vrai, il faut convenir que nul ne sut mieux, suivant une de ses expressions, faire son thème de deux manières. Car, dans ce style si naturel et si brillant, si piquant et si inattendu, si vif et si pittoresque, dans cette franche et originale allure, il est difficile de reconnaître les vestiges et l’empreinte d’une autre forme et d’une forme étrangère. Mais si l’imitation et la physionomie latine ne se trahissent nulle part, les souvenirs classiques y abondent. Ils éclatent non-seulement dans les citations improvisées que le coadjuteur trouve pour autoriser la révolte, mais dans toute sa conduite. De Retz fut en effet un conspirateur par souvenirs, par imitation ; il copia Catilina et Rienzi. 11 n’y a que le style qui soit tout à lui.
9. Eudes de Mézerai, né l’an 1610, à Rye près d’Argentan, a été de son temps, comme historien, l’objet d’une
â30 HISTOIRE CRITIOÜÉ
vive admiration. Historiographe de Louis XIII, il publia d’abord sa grande Histoire de France, en 3 vol. in-fol., dans laquelle il reprend tous les faits depuis l’origine de la monarchie; plus tard il en donna V Abrégé, en 3 vol. in-V; Dans l’une et dans l’autre, le tableau des premiers siècles est tracé sans aucune critique : Mézerai ne fait guère qu’y reproduire, avec des phrases nouvelles, ce qu’il a trouvé dans les compilateurs qui le précédèrent, entre autres Papire Masson, du Haillan, Nicole Gilles, etc. 11 avait peu lu les auteurs originaux, sans lesquels il est impossible de ne pas s’égarer. Aussi pèche-t-il par défaut d’exactitude, surtout en ce qu’il adopte trop légèrement les inculpations hasardées et les soupçons vagues. Son style dur, inégal, a vieilli plus c{u’il n’aurait dû arriver, s’il l’avait moins négligé. Ses transitions, rarement heureuses, refroidissent quelquefois le récit ; mais on sent de la force, du nerf et de la supériorité dans sa manière ; si sa diction n’est pas pure, il sait du moins penser noblement; ses réflexions sont courtes et sensées, ses expressions quelquefois grossières , mais énergiques , et son Histoire est semée de traits qui pourraient faire honneur aux meilleurs historiens de l’antiquité. Il s’est même quelquefois élevé jusqu’à leur manière, témoin le discours qu’il met dans la bouche du maréchal de Biron père, pour dissuader Henri IV de chercher un asile en Angleterre, et celui qu’il fait adresser par Biron fils à ses juges.
Pensionné de 4000 livres par l’Etat, Mézerai se déchaîna dans ses ouvrages contre les tailles et les impôts, qu’il qualifiait de mal tûtes, appelant maltôtiers tous les gens de finance. Son penchant à dénigrer l’entraîna plus loin, et le rendit non moins blâmable que si, par l’excès contraire, il se fût rabaissé à une servile adulation du pouvoir. 11 est, selon Bayle, celui de tous les historiens qui flatte le plus le peuple contre la cour. 11 se fait un plaisir, comme certains historiens libéraux de la Restauration , do relever tout ce qu’il trouvait d’injuste ou de honteux dans la conduite de son pays; et l’on peut croire
qu’il était, comme ses imitateurs, de ces esprits que les troubles du temps avaient amenés à concevoir l’espérance de grands changements dans la constitution de l’Etat. Colbert lui retrancha sa pension. Mézerai ne soutint pas ce malheur avec la philosophique indépendance qu’il affichait dans ses écrits; car à sa mort (1683), on trouva sur un sac une note ainsi conçue : Voici le dernier argent que j'ai reçu du roi; aussi depuis ce temps je n'ai plus jamais dit du bien de lui : ce trait est précieux.
On doit à Mézerai un Traité de l'Origine des Français^ ciui suppose des connaissances étendues sur beaucoup de points de notre histoire.
10. Louis Maimbourg (1610-1686), célèbre Jésuite, eut d’abord trop de vogue, dit Voltaire, et on l’a trop négligé dans la suite, ce qui est vrai. Ses Sermons, quoique le fruit de sa jeunesse , sont d’une froideur insupportable ; mais ses Ouvrages historiques, bien que composés dans un âge mûr, respirent une vivacité surprenante. Ils sont en général écrits avec feu ; la marche en est rapide , elle entraîne, malgré le ton remarquable qui s’y fait sentir. Maimbourg devait plaire surtout par des portraits dans lesquels, à l'exemple de mademoiselle de Scudéry, il peignait ses contemporains sans les noms des anciens personnages C}ui avaient joué à peu près le môme rôle. On lui doit V Histoire des Croisades , qui n’a été surpassée que par celle de Michaud ; avec des inexactitudes, elle renferme des détails approfondis; les Histoires de V Arianisme, des Iconoclastes, du Schisme des Grecs, du grand Schisme d’ Occident, avec les mômes qualités, ont le môme défaut, aussi bien que Y Histoire de la Ligue, où l’on trouve quelques pièces originales et fort curieuses qui n’avaient point encore paru , entre autres l’acte d’Association des grands du royaume contre la maison de Bourbon.
11. PÉRÉFixE (llARDOUiN DE Beaumont), archevôque de Paris, devint, en 1644, précepteur de Louis XIV. Ce fut pour servir à l’éducation de ce monarque cju’il composa les deux seuls ouvrages qui soient sortis de sa plume,
l'Instilulion d'un prince, recueil de maximes qui renferment les devoirs d’un roi enfant, et la Vie de HenrilV, écrite avec autant d’élégance que de dignité. Quoique abrégée, cette biographie fait bien connaître le grand prince dont la mémoire est chère à tous les Français, et l’on peut dire que Henri IV doit plus à cette histoire qu’à la Henriade.