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ÉLOQUENCE

ÿ l'C Eloquence judiciaire et politique.

1. FniLlc* progrès de l’éloqueure du baiTCau. — 2. Orner et Denis Talon. — 3. Antoine Lemaître. — 4* Olivier Pntru, avocat et grammairien. — 5. Stérilité de l’éloquence politique ; les cardinaux de Uetz et de Richelieu.

1. Au milieu du mouvement général de la littérature, l’éloquence du barreau fit peu de progrès ; le langage, il est vrai, se polissait ; mais là se bornait l’amélioration. Le pédantisme, l’alîectation , continuaient à régner au palais, et l’étalage d’une science intempestive rendait illisibles les plaidoyers des causes les plus intéressantes.

2. Omer Talon (1595-1C52), l’un des plus célèbres avocats-généraux du parlement, donna le premier l’exemple d’une éloquence simple et grave. Dans les huit volumes de Mémoires qu’il a laissés sur dilTérentes affaires, on reconnaît le grand magistrat, le jurisconsulte éclairé, le bon citoyen. Le dernier volume se compose en partie des écrits de Denis Talon, son fils, qui se montra digne, par ses talents, d’avoir été le successeur d’un tel père.

3. Antoine Lemaître (1C08-1 (558 ', avocat du parlement, sortait de l’école de Port-Royal. 11 était cousin des Arnauld. La sagesse de ses maîtres ne su Ait pas pour lui apprendre à s’élever au-dessus de la routine du palais ; il lut donc emphatique comme on l’avait été avant lui au barreau; il fit, comme ses devanciers, étalage de science, et, comme eux, il n’a rien laissé qui puisse être

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classé parmi les modèles. D’Aguesseau, dans sa quatrième Instruction à son fils, l’engage à lire quelques-uns des Plaidoyers ou Discours de Lemaître, « où l’on trouve, » dit-il, des traits qui font regretter que l’éloquence de » fauteur n’ait pas eu la hardiesse de marcher seule et » sans ce nombreux cortège d’orateurs, d’historiens et de )) Pères de l’Eglise, qu’elle mène toujours à sa suite. «

4. Olivier Patru, né fan 1G04 à Paris, se rendit célèbre comme avocat et comme grammairien. Il passait pour l’homme le plus versé dans la connaissance du mécanisme de notre langue : Vaugelas et Bouhours le consultaient comme un oracle ; on l’appelait le QuintiJien français.

Patru ne donna pas seulement des règles sur le caractère et la marche de la langue française ; il en saisit quelquefois le tour avec bonheur. VEpitre dédicatoire, qu’il fit en 1640 pour les Elzéviers, qui voulaient présenter au cardinal de Richelieu une édition in-folio de la traduction française du Nouveau- Monde, ou de la Description de V Amérique , par Laët, se distingue surtout à cette allure élégante et facile. On y remarque ce bel éloge de l’imprimerie, qui, en cette année 1640, voj ait s’accomplir le deuxième siècle de sa découverte ;

Le vulgaire, dont les jugements presque toujours sont aveugles, regarde l’imprimerie sans l’admirer, parce qu’en effet il la regarde et la juge sans la connaître. C’est pourtant un don du Ciel, réservé, ce semble, pour glorifier et pour embellir les derniers siècles. L’esprit humain n’a rien inventé de plus heureux, rien de plus utile pour l’instruction des hommes; et depuis bientôt deux cents ans que cette merveille s’est fait voir enfin dans l’Europe, les princes, les rois, les plus illustres personnages en ont jugé tout autrement que le vulgaire ; et certainement, monseigneur, si les poètes, si les orateurs donnent l’immortalité aux actions héroïques, nous pouvons dire que le divin secret de nos presses donne l’immortalité aux savantes veilles de ces grands génies. Ainsi, dans la république des lettres, après la louange de bien parler et de bien écrire, la louange de bien imprimer, tout visiblement, est la première. De là vient que tant d’hommes doctes n’ont point dédaigné une occupation si noble, et que les Aides, les Vascosai’.s, les Etiennes, les Plantins ne sont guère moins célèbres dans le monde des sciences, que les auteurs memes qu’ils nous ont donnés.

Comme grammairien, Patru est plein de délicatesse et de grâce ; il voit de plus loin et mieux que Ménage, Bouhours et Chapelain; il ne répudie pas comme eux le xvC siècle ; Villehardouin, Amyot, les vieux poètes, lui sont familiers ; il les cite à propos et avec goût. La langue, entre les mains de Patru, eût pu conserver cette naïveté que regrettait Fénelon, et que ne sut pas toujours retenir Vaugelas.

Comme avocat, Patru a deviné, sinon le mouvement, du moins le style de l’éloquence judiciaire. 11 avait fait une étude profonde et intelligente de Cicéron ; il a, diton, traduit jusqu’à dix fois la première phrase du pro Archîâ; encore n’a-t-il pas rendu l’incise, quod sentio quàm sit exigmm. Cette étude du style de Cicéron rendit plus nombreux, plus pur, plus sonore, le style de Patru ; mais la forme le trompa aussi sur le fond, et, comme ses devanciers, il ne sut pas toujours se réduire aux proportions étroites de la tribune judiciaire. Il est tellement préoccupé des souvenirs de la tribune anticjue, qu’il en emprunte les habitudes les plus minutieuses, les formules les plus simples. 11 dit : Lisez les pièces, comme Démosthènes s’écriait ; Lisez le décret. 11 prenait la grand’chambre pour le Forum ou l’Agora.

Patru, admis l’an 1G40 à l’Académie française, prononça un discours qui plut tellement à ses confrères, qu’on fit dans la suite aux récipiendaires un devoir de l’imiter. 11 mourut en 1681.

5. La Fronde ouvrit dans le parlement de Paris un vaste champ à l’éloquence politique ; mais il demeura stérile ; les discours des magistrats, recueillis dans les mémoires du temps, sont lourds, diffus et fort ennuyeux. Aous ferons exception seulement en faveur du cardinal de Retz; il avait un style vif, entraînant, et il s’éleva parfois aux plus beaux mouvements de l’éloquence. Nous ne devons pas oublier de dire ({ue le cardinal de Richelieu, alors qu'il n’était qu’évèque do Luçon, prononça des discours remarquables aux Etats-Cénéraux, où il siégeait, en 1615, comme orateur du clergé.

§ 2, Eloquence de la chaire.

1. Valladler, Sinelin et Besmares. — s. Saint Vincent de Paul, — 5. Camus ■ ses Setipons et ses autres ouvrages. — 4. Les dcui Liogendes. - 6. Le P. Lejeune ; mérite d.’ ses Sermons. ■ — 6, Claude Joly. — 7. Senault; ses divers ouvrages.

1. Sous Henri IV, la réforme introduite dans la poésie par Malherbe se fit quelque peu sentir dans l’éloquence.

Valladier, auteur des Parallèles eucharistiques, prédicateur dur et sec, mais ingénieux et subtil, forme la transition entre le xvU siècle et la première partie du xviU : il annonce Singlin, Desmares et les Lingendcs.

SiNGLiN (1664) et Desmares (1669) obtenaient des succès extraordinaires dans les chaires de Paris *. Desmares, en prêchant à Saint-Paul le jour des Morts, déclama vivement contre les pompes funèbres des grands, prétendit que les messes qu’on disait pour eux ne leur étaient d’aucune utilité. Anne d’Autriche l’exila momentanément à Quimper. Un jour que Desmares prêchait à Saint-Roch, le prince de Condé fut curieux de l’entendre. Etant arrivé lorsque le sermon était commencé, sa présence causa un peu de désordre dans l’auditoire, et Desmares s’interrompant ;

Ah! monseigneur, dit-il, j’explique cet endroit de l’Evangile où il est dit que Jésus-Christ guérit une main sèche ; il m’est très-glorieux que Votre Altesse vienne augmenter le nombre de mes auditeurs. Je prie le Seigneur de conserver le bras qui est la terreur de toute l’Europe et le bonheur de la France ; mais en même temps que Votre Altesse se souvienne que si elle ne rapporte pas tous ses exploits à Dieu comme à sa fin dernière, Dieu permettra que ce bras se sèche comme celui de notre Evangile.

C’est à cette vive, heureuse et hardie apostrophe que, plus de vingt-trois ans après, Boileau fit allusion dans ce vers :

Desmares dans Saint-Roch n’auroit pas mieux prêché.

2. Il faut citer aussi, parmi les prédicateurs les plus influents, saint Vincent de Paul (1576-1660), dont la

* Elle est tout pour Desmares et pour de Lingendes, pour dire qu’elle court les sermons d'un des célèbres prédicateurs ( Patkü Remarques sur Vaugelas] .

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vie lut un long sacrifice à la charité. On a recueilli quelques-uns de ses sermons; sa parole était noble, douce, touchante, remplie de ce feu divin qui brûlait dans son cœur; le fragment que nous allons citer, semble sorti des entrailles mêmes de la charité. C’est un extrait du sermon pour les enfants-trouvés ;

« Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner pour toujours. Cessez à présent d’être leurs mères, pour devenir leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m’en vais donc, sans délibérer, prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt, et de décider irrévocablement si vous ne voulez plus avoir pour eux des entrailles de miséricorde. Les voilà devant vous ! ils vivront, si vous continuez d’en prendre un soin charitable; et, je vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain, si vous les délaissez

3. Jean-Pierre Camüs (1582-1652), intime ami de saint François de Sales, fut beaucoup plus estimable comme évêque que comme écrivain. Doué d’une mémoire étonnante, il manquait de jugement, comme il en convenait lui-même. Ce défaut le jeta dans des critiques exagérées contre les moines qu’il ne ménageait pas plus dans ses écrits qu’en chaire et dans la société. On peut en juger par le titre seul de ses diatribes : le liabat-joie du triomphe monacal; la Désappropriation claustrale; le Traité de l’ouvrage des Moines; le Directeur désintéressé, etc. Camus écrivait avec une facilité prodigieuse; aussi, malgré les devoirs mullipliés de son ministère qu’il remplissait exactement, trouva-t-il encore le temps de composer, sur dilTérents sujets, des ouvrages dont le nombre s’élève au delà de deux cents. Son style se ressent de la précipitation avec laquelle il travaillait; mais il est abondant, vif, animé, plein de métaphores, et c’est ce qui lui valait de nombreux lecteurs. Connaissant le goût de la multitude pour le merveilleux et les aventures où le cœur est intéressé. Camus, dans l’intention de re-

' V. mon Traité de I.iUérature, Rhétorique et Eloquence, p. 116.

LA HTTiÎRATCRE FP.AXÇAISB. 3:^7

médier au mai causé par ces sortes de livres, écrivit des Homans spirituels, qui de son temps eurent beaucoup de vogue : Dorothée, Alcime, Daphnide, IDjacinthe, Carpie, Spmdion, Alexis, etc. Ce dernier n’a pas moins de G gros volumes in-S”.

Les Semons de Camus, composés, comme tout ce qu’il faisait, au pas de course, se ressentent aussi du mauvais goût qui, do son temps, déshonorait la chaire, et dont Bourdaloue eut tant de peine à la purger, il prêchait un jour pour une prise d’habit; il débuta ainsi :

71essicurs, on recommande à votre charité une jeune demoiselle qui n a pas assez de bien pour faire vœu de pauvreté.

La plupart de ses autres écrits ne méritent pas d’étre liiés de lOur obscurité. ÎNous nous contenterons d’indiquer comme les plus remarquables :

1° Les Evénements singuliers.

2“ Les Moyens de réunir les Protestants avec l’Eglise romaine, sujet traité par Bossuet dans son Exposition de la foi catholique. C’est le meilleur ouvrage de Camus.

3o L Esprit de saint François de Sales, ouvrage où la philosophie est aimable autant que la religion s’y fait respecter.

4. î.a chaire compte deux Lingendes, au xviC siècle. Jean de Lingendes (1595-1665), évêque de Mâcon,

aumônier de Louis XIII, dut ces doubles fonctions à son talent de prédicateur. Il prononça, l’an 1643, l’oraison funèbre de ce monarque; seize ans auparavant, il avait prononcé celle de Victor-Amédée, duc de Savoie, d’où Fléciûer a tiré Lexorde et le plus beau morceau de son Oraison funèbre de ïurenne : Ennemis de la France, vous vivez, etc.

Claude de Lingendes (1591-1660), .lèsuite, de la môme famille que le précèdent, rendit, comme lui, de grands services à la chaire, d’où il contribua beaucoup à bannir le mauvais goût et les trivialités. II composait, dit-on, ses sermons en latin, quoiqu’il les prononçât en françai .

5. Jean Lejeune (1592-1672), oratorien, l’un des prédicateurs les plus célèbres de son temps, en fut à la fois

mST. PE LA ItXT. FF. ™ XVIU SlbCLE. 22

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l’un des plus utiles. Après avoir consacré les premières années de son ministère aux gens de la campagne, il le continua dans les principales villes du royaume, prêcha devant la cour, et termina sa longue carrière par trois missions (Orange, Grignan et Limoges), qui convertirent un grand nombre de réformés. Les Sermons du P. Lejeune ont été réunis et imprimés plusieurs fois en dix ou en douze vol. in-8“. 11 ne faut y chercher ni la riche.sse des expressions, ni la pureté du style, ni le sublime des pensées. L’état de la chaire, à cette époque, ne comportait pas encore ces ornements, et d ailleurs le genre d’instruction auquel il s’était spécialement dévoué ne lui permettait pas de s’élever aux grandes formes de l’éloquence chrétienne. On y trouve même quelques histoires que réprouve une critique judicieuse ; mais elles sont racontées si simplement, elles s’adaptent si bien au sujet, elles paraissent si propres à faire goûter ses instructions, qu’on doit les lui pardonner. Le mérite de ces Sermons consiste dans l’attention de l’auteur à en bannir ce mélange bizarre de citations pro'anes et sacrées qui défigurent la plupart des prédications contemporaines ; dans l’exposition claire et nette du sujet; dans ses divisions tracées avec beaucoup d’ordre et développées avec une juste étendue ; enfin dans la solidité des raisonnements et des preuves. Massillon en faisait le plus grand cas ; il en con.seillait la lecture, disant qu’il regardait le P. Lejeune comme un excellent modèle d’éloquence chrétienne, pourvu qu’on eût assez de goût pour savoir discerner ce qu’il fallait y prendre de ce qu’il fallait y laisser. Quant à lui-même, nul doute qu’il y puisa les germes de cette chaleur et de cette facilité qui le rendent si persuasif.

G. Claude Joly rlGlO-lG’TS), contemporain duP. Lejeune, se fit, comme lui, une grande réputation dans la chaire, à Paris et dans les provinces, où son éloquence, simple, touchante, instructive, était soutenue par l’exemple encore plus puissant de la vie la plus édifiante. On a de lui huit volumes de Prônes, Sermons et autres Die-'

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eours rédigés d'après ses noies et celles qu’on prenait pendant qu il les prêchait. Tels qu'ils sont, on y remarque de la solidité, de l’imagination et un grand fonds de connaissances.

7. Jean-François Senault (1599-1C72), général de 1 Oratoire, fils d un commis au greffe du parlement, qui fut 1 un des Seize sous la Ligue, montra, dans toute sa carrière, autant de modération et de douceur que son pere avait déployé de fougue et d’emportement. Après quinze années de préparât ons profondes et consciencieuses, il prêcha quarante stations dans les principales églises de la capitale et des provinces. « Ce prédicateur, dit Voltaire, fut, à 1 égard du P. Bourdaloue, ce que Rotrou est à l’égard de Corneille, son prédécesseur, et rarement son égal. » 11 faut avouer, néanmoins, qu’il contribua puissamment à purger la chaire de ce défaut de méthode, de ce vain étalage d’érudition profane, de ce langage confus, qui la déshonoraient; et, le premier, il introduisit, dans les sermons, les divisions .iusqu alors inconnues.

Senault n a point fait imprimer s(^s Sermons de morale ni ses Discours sur les Mystères ; mais on a de lui :

l» Les Panégyriques des saints, supt^rieiirs à (ont ce qu'on arait jusqu’alors composé dans ce genre, quoiqu’ils manquent d’élévation et de mouvement ;

2" De Y Usage des passions, en deux parties, dont l’une traite des passions en général, et l’autre de chacune en particulier;

3" Des Paraphrases sur Job, premier écrit de Senault, digne d’un philosophe chrétien ;

Homme criminel et Y Homme chrétien, deux traités dontl® iecond est la contre-partie du premier.

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