‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 66 sur 96 · POÉSIE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIE DRAMATIQUE

§ 1®*'. Molière, Begnard et Baron.

1. Paroles de Boileau sur Molière. — 2. Poquelin Molière ; délail.s sur sa vie jusqu'à son letour à Paris. — 3. L’Etourdi elle Dépit aniouienx. — 4- Précieuses ridicules. Don Gajcia de Navarre et l’Ecole des maris. — 5. Les Fâcheux et l’Ecole (le.s femmes. — C. La critique de l'Ecole des femmes, l’Impromptu de Versailles cl le. Mariage forcé. — 7. La Princesse d’Elide et le Festin de Pierre. — S. L’Amour médecin. — 9. Le Misan» ibrope. — 10. Le Médecin malgré lui et le Sicilien. — 1 1. Le Tartufe. — 12. L’Amphitryon et l’Avare. — 1 3. Geoi’ges Dandin, Pourceangtiac, les A niants magnifiques, le Bourgeois gentilhomme et les Fourberies de Scapin. — i4‘ Psyché, — 1 5. La Gomtesse d'Escarbagnas, 16. Les Femmes savantes. — 17. Le Malade imaginaii e ; moi t de Molière. — 18, Jugement général sur Molière. — 19. Begnard; ses principaux ouvrages. — 20. Mérite de Regnard j ton Joueur et son Légataire universel. — 21. Autres ouM-ages de Begnard. — 22. Baron ; son ibéàire.

1. Louis XIV, dont le règne avait été illustré par tant de grands hommes, demanda un jour au législateur du Parnasse, quel était l’homme dont le siècle ava l le plus à se glorifier. Boileau répondit : c’est Molière.

La décision de fa postérité venait de se révéler à l’avance. Molière est efiectivement le plus grand homme du grand siècle, et ce jugement n’a point trouvé de conradictenrs : il débrouilla la comédie et la porta à un tel

âao HISTOIRE CRITKJUE

point de perfection, que nul auteur n’a osé se dire son rival ; à lui seul il fit pour le drame comique ce qu’avaient fait pour le drame tragique Corneille et Racine réunis.

2. Jean-Baptiste Poqüelin, dit Molière, naquit à Paris ; son père était valet de chambre tapissier de Louis XIll. Son grand-père, admirateur enthousiaste de Corneille, suivait avec assiduité le spectacle de l’hôtel de Bourgogne; le vieillard y conduisit son petit-fils; cette circonstance décida de la vocation de Molière. 11 avait alors quinze ans. 11 demanda et obtint avec beaucoup de peine la permission d'étudier. Ses parents ne la lui accordèrent que sur le dessein qu’il annonça de suivre la carrière du barreau. Poqüelin entra au collège de Clermont, aujourd’hui Louis-le-Grand, où il suivit les cours du prince de Conti, qui n’oublia point cette liaison de collège, et plus tard encouragea Molière. 11 eut pour camarades et pour amis Dernier, célèbre par ses voyages; Chapelle, dont le nom est resté uni à celui de Bachaumont; enfin Cyrano de Bergerac, qui eut des pressentiments tragiques et comiques. Chapelle avait pour précepteur Gassendi, qui déméla les grandes dispositions de Molière et se fit un plaisir de l’admettre à ses leçons. G’est dans ce temps que Poqüelin forma le projet de traduire en vers Lucrèce, dont il nous reste quelque chose dans ses comédies.

Cependant la famille même de Molière le ramena vers cette carrière du théâtre qu’elle avait voulu lui interdire après la lui avoir révélée. Son père, vieux et infirme, ne pouvant suivre Louis Xlll dans un voyage qu’il fit en lianguedoc (1041), le jeune Poqüelin, qui avait la survivance de sa charge, dut donc le remplacer. 11 avait alors dix-neufans et n’avait pas entièrement terminé son cours de philosophie. Peu de, temps après son retour à Paris, Richelieu et Louis Xlîl moururent (1642-3). La régence d’Anne d’Autriche s’ouvrit .sous les plus heureux auspices. Ce n'étaient que fêles et plaisirs. Richelieu, passionné pour Part dramatique, avait mis les comédies de

société h la mode. Poquelin se mit à la tête d’une de ses troupes, appelée l'illustre théâtre et changea, par égard pour ses parents, son nom en celui de Molière. Vainement ses parents essayèrent de vaincre son penchant pour le théâtre ; il fallut les troubles de la Fronde pour y mettre obstacle : Molière disparut pendant cette ridicule tempête, et ne reparut que lorsque l’autorité royale eut reconquis ses droits. Ce moment arrivé, Molière, à la tête d’une petite troupe qu’il avait formée, se mit à parcourir la province, préludant aux merveilles de son art par de petites pièces boulfonnes, composées à la hâte et jouées à Vtmprovisade, comme les farces italiennes, dont elles n’étaient souvent qu’une imitation. Bientôt Molière débuta à Lyon par la comédie de V Etourdi (1653). Après avoir parcouru le Languedoc et fait représenter le Dépit amoureux à Béziers, où le prince de Conli tenait ses Etats ; Bordeaux, où il donna une tragédie, la Thébaide, qui ne réussit pas, et dont il indiqua plus tard le sujet à Racine ; Grenoble, où il passa l’hiver de 1658, Molière vint s’établir momentanément à Rouen, qu’il ne tarda pas à quitter pour Paris où l’appelaient les ordres de Louis XIV.

3. Ce fut sous scs auspices que s’ouvrit en 1658 le théâtre qu’il devait, en moins de quinze ans, enrichir de trente ouvrages, dont la moitié sont des chefs-d’œuvre. Paris, pris à son tour pour juge de V Etourdi et du Dépit amoureux, confirma le jugement de la province. On admira, dans la première, malgré le vice du plan et les incorrections du style, le comique franc de plusieurs situations, cette fécondité d’imagination qui renouvelle tant de fois des stratagèmes si souvent déconcertés, et surtout ce dialogue gai, rapide, naturel, dans lequel chaque personnage se peint lui-même des couleurs qui lui sont propres. Le Dépit amoureux montra du progrès : bien que la pièce eût encore de grands défauts, bien que la fable fût tout à fait invraisemblable, on y trouva des scènes qui déjà révélaient le peintre de la nature, des scènes si parfaites, entre autres, celles de la brouillerie et du raccommodement, qu’elles ont été conservées et

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qu’on les joue encore avec succès ; la condulle de ces deux pièces rappelait les imbroglio espagnols; l’intrigue compliquée se dénouait à l’aide d’événements extraordinaires, miraculeux même.

4. L’Hôtel de Rambouillet, où ^lolière avait été accueilli et recherché, lui offrit le sujet des Précieuses ridicules. Celle pièce réussit au delà de ses espérances : on vint à Paris de vingt lieues à la ronde pour la voir. Dans ce petit acte sans amour, sans intrigue, Molière avait fait un véritable tableau de mœurs ; il s’attaquait au travers dominant du siècle, à cette manie de raffiner le langage et les sentiments, qui, passée des mauvais romans dans les usages de la noblesse de cour, commençait à gagner la province. La leçon était si spirituellement donnée que personne ne se fâcha ou du moins n’osa se plaindre. Ménage, l’un des coryphées de l’Ilôtel de Rambouillet, dit à Chapelain en sortant de la première représentation ; Nous admirions pourtant, vous et moi, toutes les sottises qui viennent di cire si justement et si finement critiquées. Aux Précieuses ridicules succéda Sganarelle, qui, bien qu'inférieur, obtint un égal succès (1660). C’est une pièce bouffonne et passablement licencieuse. Don Garde de Navarre, comédie liéroïque, fut moins heureux ; mais Molière se releva dans VEcole des maris (1661), comédie à la fois de mœurs, de caractère et d’intrigue. L’idée fondamentale de cette pièce est due aux Adelphes de Térence où contrastent deux vieillards en qui se trouve personnifiée l’opposition de deux systèmes d’éducation, l’un sagement indulgent, l’autre follement sévère ; mais Molière no dut qu’à lui-mômc son intrigue intéressante et comique ; son Sganarelle, si plaisant dans son humeur chagrine et bourrue ; son Isabelle, si ingénieuse, parce qu’elle est dans l’esclavage ; sa Leonor, si prudente et si sage, parce qu’il dépendait d’elle de ne pas l’ètre ; son dénoùment dont la spirituelle adresse ne permit pas d’apercevoir ou de blâmer l’invraisemblance, et son style aussi vif, aussi gai que celui de Piaule, aussi élégant, aussi pur que celui de Térence. C’est de YEcoh

DE LA LITTÉRATURE t-RAXÇAfSE. 3iMi

des mans que date véritablement la seconde manière de Molière, celle où, cessant d’imiter avec talent, il invente avec génie; où, renonçant cà copier les tableaux fantastiques d’une nature de convention, il prend pour uniques modèles l’homme de tous les temps et la société du sien.

5. Les Fâcheux (1661), composés pour Fouquet, furent, dans l’ordre des temps et dans celui du mérite, le premier modèle des- comédies à scènes détachées, autrement dites comédies à tiroir, comme aussi la première pièce où la danse ait été liée à l’action, de manière à en remplir les intervalles sans en rompre le fil. h’Ecole des femmes (1662), applaudie à la cour, fut jugée plus sévèrement à la ville : on s’y récria justement contre les plaisanteries quelque peu libres de la pièce, et nous ne concevons pas que Boileau, qui dans ses ouvrages respecta toujours les moeurs, ait pu prendre la défense d’une pièce que réprouve la morale la plus commune :

En vain mille jaloux esprits,

Molière, osent avec mépris Censurer un si bel ouvrage ;

Ta charmante naïveté

S’en va pour jamais, d’âge en âge,

Enjouer la postérité ;

sans doute, mais aussi la corrompre.

6. Molière voulut se venger de ces censures parla Critique de l’Ecole des femmes (1663), et il sut mettre les rieurs de son côté. L'Impromptu de Versailles (1663) fut une représaille nouvelle où il immola à la risée publique Boursault, son Portrad du peintre et les comédiens qui l’avaient joué. Le Mariage forcé (166i) est tiré de Rabelais. La scène où Sganarelle demande à Geronimo son avis sur le mariage qu’il est décidé d’avance à contracter , celle où le même personnage fait sortir à coups de bâton Marphurius de son obstiné scepticisme et le force au moins à reconnaître la certitude de la douleur; celle enfin où Pancrace, furieux qu’on ait osé, à propos de chapeau, prendre la forme pour la figure, fait incontes-

niST. DE LA UTT. FB. — IVII« SIËCLB. 23

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tablement la satire des inintelligibles absurdités du moderne péripatétisme : ces trois scènes sont des chefs-d’œuvre de vérité comique ou d’ingcmieuse bouffonnerie.

7 Ce fut pour plaire à Louis XIV, et pour embellir une de ses plus belles fêtes, que Molière composa la Princesse d’ Elidé (lOOi), dont le sujet appartient au théâtre espagnol ; mais ce fut pour céder aux instances de sa troupe que Molière fit aussi son Festin de Pierre (16G5), sujet bizarre qui, transporté d’Espagne en Italie et d’Italie en France, avait déjà attiré la foule à deux théâtres de la capitale. On y voit trop, malheureusement, un disciple de Lucrèce et d’Epicure.

8 V Amour médecin, qui parut la même annee, lut, a dit Molière lui-même, proposé, fait, appris et représeiUé encinq jours. Ce n’est, a-t-il dit encore, qu’un petit impromptu, un simple crayon ; mais il commence par une scène de génie, celle où Sganarelle, demandant des conseils pour ne pas les suivre, en reçoit qui ne pourraient profiter qu’aux bons amis qui les lui donnent. Ici, Molière, dès longtemps malade, et sans foi aux promesses d’un'art dont il n’avait pu obtenir l’adoucissement de ses maux, déclara à ceux qui l’exerçaient une guerre qui ne devait finir qu’avec sa vie.

9. Depuis quatre ans Molière avait peu fait pour son art et pour sa gloire. Son génie, paraissant tout à coup s’élever au-dessus de lui-même, atteignit à une hauteur qu’il ne devait plus pouvoir surpasser ; il créa le Misanthrope (166!)). L’action, simple et peu animée, les beautés fines, délicates et quelquefois un peu sérieuses de ce chefd’œuvre, n’étaient pas de nature à frapper des spectateurs qu’il avait accoutumés lui-même à des intiigues plus vives, à un comique plus populaire, La pièce n’eut donc pas d’abord tout le succès qu’elle méritait et quelle a obtenu depuis. 11 fallut du temps pour reconnaître par quelle profonde et heureuse conception le poêle, transportant sur le théâtre, non plus une coterie, mais la société presque entière, avait placé, au milieu de cette foule de personnages, uti censeur de leurs défauts, atteint lui—

DE LA littérature I'RANÇAISE. 355

même d une manie sauvage, qui l’expose justement à la nsee de ceux dont il condamne légitimement la conduite et les discours. Tandis qu’Alceste, vertueux et inflexible, gourmande éloquemment les vices qui sont seuls dignes de sa colère, Célimène, vicieuse et médisante, fronde gaiement les ridicules qui sont seuls à la portée de sa malignité : ainsi, ces deux personnages se partagent la satire de tout ce qui existe, et nul ne peut échapper aux traits lancés par l’un ou par l’autre.

10. Le Médecin tnalgré lui (1666), dont un de nos vieux fabliaux a fourni le sujet*, n’eut pas, comme on le dit communément, l’honneur de soutenir et de faire passer avec lui \e Misanthi'ope; mais, en le remplaçant sur la scène, il l’y éclipsa. Jamais pièce, uniquement faite pour exciter le rire, n’a mieux atteint son but. C’est le modèle du genre burlesque, qu’on désigne par le nom de farce.

Le Sicilien ou \ Amour peintre (1667) se distingue par un mérite différent et tout à fait opposé, celui de la grâce et de la galanterie. La singularité des mœurs siciliennes, le contraste d’un noble Messinois ou Palermitain avec un gentilhomme français, des scènes de nuit, des sérénades galantes, tout cela formait un spectacle animé, varié, pittoresque, que la danse et la musique venaient naturellement embellir.

11. La môme année vit paraître le Tartufe. Aux fêtes de I66i, on en avait joué les trois premiers actes; mais la piété de Louis XIV, justement alarmée, en fit suspendre la représentation. La pièce fut reprise en 1667. Nous avons dit ailleurs notre opinion sur cet ouvrage C’est un chef-d’œuvre dirigé contre le vice que la religion déteste le plus, et que les tartufes du libéralisme ont tourné contre la religion elle-môme.

12. Jusqu’ici Molière n’avait emprunté qu’une idée aux anciens, celle de V Ecole des maris. Dans V Amphitrijon (1668), il imile le chef-d’œuvre de Plaute, et il le surpasse en'génie comme en immoralité. Dans Y Avare (1668), il

‘ Voy. tom. H'ist. de la Lilt. française, p. 379.

* Voy. Traité de Littérature, Poétique, p. 124.

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emprunte au môme comique latin, avec l’idée d’un caractère qu’il rend plus dramatique et plus vrai, celle d’une intrigue qu’il rend plus vive et plus attachante.

13. La comédie de George Dandin (16G8) n’est pas, dans un autre genre, moins immorale que \’ Amphitryon, puisqu’elle montre sur la scène le triomphe d’une coquette qui trompe impudemment son mari. Pourceaugnac{l669) n’est qu’une farce, avec des scènes du meilleur comique sur les ridicules d’un provincial. Louis XIV avait fourni lui-même à Molière le sujet des Amants ma-' gnifiques (16G9). Le poète, à défaut de comique, sut y mettre quelque philosophie, en se moquant des chimères de l’astrologie, dont plusieurs esprits étaient encore infatués. Le Bourgeois gentilhomme (1670) obtint, avec le suffrage du monarque, celui de toute la cour et même de la ville. Les Fourberies de Scapiti (1671) ont attiré à Molière, de la part de Boileau, le reproche d’avoir allié Tabarin à Térence (Art poétique, c. 3) : on dirait en effet qu’il a pris quelques scènes au farceur populaire ; mais tout le reste, il l’a emprunté au plus délicat des comiques latins, et en l’empruntant, il l’a perfectionné.

14. Louis XIV avait demandé à Molière une pièce dont le spectacle prêtât au jeu des plus savantes machines que l’on connût alors, et qui pût inaugurer dignement une salle magnifique qu’il venait de faire construire. Molière choisit le sujet de Psyché (lG7i), pour lequel il s’associa le vieux Corneille et le jeune Quinault. Corneille s’assujettit modestement au plan tracé par un autre, et Quinault eut l’occasion de pratiquer, sous deux grands maîtres, l’art qui devait lui faire produire Alceste, Roland et Armide.

15. Molière avait peint, dans Pourceaugnac, les ridicules que les gens de province apportent à Paris : il peignit dans la Comtesse d'Escarbagnas (1671) les ridicules (Uiipruntés qu’ils en rapportent. La libéralité grossière et la galanterie brutale des traitants sont effleurées, en passant, dans un rêle de cette pièce : c’est un sujet de comédie que Molière semble avoir légué au talent satiri-

DE LA LiiTÊKAiLUE LKAALAISE. 357

que de Lesage ; M. Ilarpin, plus riche et plus insolent à proportion, deviendra M. Turcaret.

16. La comédie des Femmes savantes (1672) fut condamnée avant d’étre entendue. Sur le titre seul, on jugea que le fond était trop stérile, pour qu’il pût en sortir autre chose qu’une pièce languissante et froide, où le défaut d’action entraînerait l’abus du dialogue et où quelques portraits satiriques tiendraient lieu de caractères. La prévention avait fasciné les yeux à ce point qu’on vit l’ouvrage, non pas tel qu’il était, mais tel qu’on se l’était figuré d’avance. Le succès fut différé, mais éclatant. Jamais, sur la scène, la raison n’avait encore eu plus d’interprètes ni mieux vu défendre ses droits. C’est la raison qui domine dans cette pièce et en fait le principal charme ; c’est elle qui, se montrant dans tous les états, prenant tous les tons et parlant tous les langages, inspire et passionne les discours fins et délicats du courtisan Clitandre, les boutades familières du bourgeois Chrysale et les saillies incorrectes do la villageoise Martine.

17. Le Malade imaginaire (1673) termina la carrière dramatique de Molière. C’est une excellente comédie qui dégénère en une farce : les deux premiers actes sont un tableau de la vie humaine ; le dernier est une mascarade invraisemblable. On sait que cette pièce fut son dernier triomphe et son tombeau : une convulsion suivie d'un crachement de sang le surprit au moment qu’il prononçait le mot jura dans la réception d’Argan comme médecin, et peu d’instants après il n’était plus (17 février 1673). Il n’avait que cinquante et un ans.

18. Nul auteur du siècle de Louis XIV n’est marqué d’un cachet plus original que Molière; et pourtant, comme tous les auteurs de ce siècle, plus qu’aucun d’eux peut-être, Molière a été imitateur : il a beaucoup emprunté aux Espagnols, beaucoup aux Italiens, aux Latins quelquefois, et même à ses contemporains, entre autres, à Rotrou et à Cyrano de Bergerac. Et cependant, au mi-

eu de ces imitations si diverses et si nombreuses, il a

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conservé une physionomie et une gloire aussi distincte que. brillante. Ce (|ui l'ait le trait particulier du génie de Molière, c’est le bon sens tout à la fois et la profondeur de son coup d’o'il ; c’est la raison et le naturel, la vérité de ses peintures où les généralités n’ôtent rien à l’exactitude des détails, et où dans tes travers de son siècle on voit les défauts ordinaires et éternels de l’humanité. C’est là ce qui fera vivre à jamais son nom. Pourquoi faut-il que nous soyons forcés d’ajouter une grave et triste restriction à sa gloire ! Mais la comédie de Molière ne fut souvent que l’apologie des vices et la satire des vertus. 11 est si aisé de tourner en ridicule ce qu’il y a de plus saint parmi les hommes, et le monde est si disposé à se moquer des devoirs! Les infidélités d’une épouse peuvent la la s er sans remords, lorsqu’une société tout entière court joyeusement apprendre à la comédie le secret de tromper un mari. 11 n’y a plus de honte ni d’infamie dans la corruption dès que les corrupteurs sont applaudis, et que le théâtre retentit de leçons de dégradation et de débauche. Einfin la fidélité et la vertu doivent bientôt passer pour des faiblesses dignes de la moquerie des hommes, lorsque la comédie multiplie les satires, les quolibet et les flétrissures pour déshonorer tout ce qui ressemble à de la pudeur.

La comédie du siècle de Louis XIV mérite donc de censures sévères pour de si grands écarts, et pour un oubli si profond des convenances morales. Les leçons du théâtre sont d'un elfet rapide ; et personne n’a le droit de penser que celles de la comédie n’ont pas perverti le siècle, lorsque, surtout après cette première liberté du théâtre, on découvre une si affreuse licence dans les mœurs publiques du xviiff siècle. On peut bien dire que la comédie avait peint d’abord des vices réels ; mais c’étaient les vices de quelques hommes, et non point ceux de la société . ils sont devenus populaires, dès qu’ils ont pu être mis en spectacle.

19. Jean-François Ueunaru, l’héritier et le disciple le plus illustre de Molière, naquit l’an 1655 à Paris. 11 ne

l)E LA LITTÉUATUKE FRANÇAISE. 359

commença à écrire que fort tard. Après une jeunesse agitée, après avoir parcouru toutes les contrées de l’Europe, même la Laponie, après avoir été prisonnier à Alger, il vint se fixer à Paris, et écrivit pour le théâtre français et le théâtre italien. Voici le titre de ses pièces :

1° Au Théâtre-Italien :

Le Divorce ; — la Descente de Mezzetin aux enfers ; — Y Homme à bonnes fortunes ; — la Critique de l’homme à bonnes fortunes ; — les Filles errantes ou les Intrigues des hôtelleries ; — la Coquette ou Y Académie des dames ; — la Naissance d’Amadis ; — la Foire de Saint- Germain; — la Suite de la foire de Saint- Germain ou les Momies d’Egypte; — et avec Dufresny : les Chinois, la Baguette de Vulcain, Y Augmentation de la Baguette de Vulcain, etc.

2” Au Théâtre-Français •

La Sérénade ; — Attendez-moi sous l’orme; — le Bal ou le Bourgeois de Falaise; — le Joueur ; — le Distrait; — Démocrite amoureux; — le Retour imprévu; — les Folies amoureuses; — les Ménechmes ou les Jumeaux ; — le Légataire universel; — la Critique du légataire.

20. On est généralement d’accord sur le mérite de Regnard. Ce n’est ni la raison supérieure, ni l’esprit d'observation, ni l’élégance du style qu’on admire dans l’auteur du Misanthrope ; ses situations sont moins fortes, mais elles sont comiques. Ce qui le caractérise surtout, c’est une gaieté soutenue qui lui est particulière, un fonds inépuisable de saillies, de traits plaisants; il ne fait pas souvent penser, mais il fait toujours rire.

Le Joueur est le chef-d’œuvre de Regnard, qui s’est peint lui-mème dans ce rôle. Quant au Légataire universel, quoique les détails en soient pleins de comique et de gaieté même assez burlesque, le sujet en appartient aux Jésuites, qui l’ont traité dans une pièce latine.

2t. On doit encore à Regnard :

i° Quatre pièces ; les Souhaits, les Vendanges ou le Bailli d’Anières, le Carnaval de Venise et Sapor, tragédie;

2° Y'oyage en Flandre, Hollande, Danemarh, Suède, Laponie, Pologne, Allemagne ;

3« La Provençale, historiette ou récit des aventures de Regnard «n Italie ;

4“ Voyages de Normandie et de Chaumont, etc.

3G0 mSTOlUE CRITIQUE

22. Baron (Michel Boyron, dit) fils d’un comédien, fut l’élève et l’ami de Molière, qu’il suivit dans sa double carrière d’acteur et d’auteur. Autant il lui fut supérieur dans la première, autant il resta au-dessous de lui dans la seconde. Né avec tous les dons de la nature, il les avait perfectionnés par l’art. Figure noble, taille imposante, voix sonore, geste naturel et intelligence supérieure, il réunissait tout; on l’appelait le Roscius français^. 11 mourut en 1729, âgé de soixante-dix-sept ans. Son théâtre contient sept comédies ; le Coquet trompé, les Enlèvements, la Coquette, l'Homme à bonnes fortunes, VAndrienne, le Jaloux et l'Ecole des Pères. La meilleure de ses pièces, l'Homme à bonnes fortunes, est restée au théâtre. De son temps, on attribuait au P. Larue, Jésuite, son Andrienne et son Ecole des Pères , imitées de Térence.

$2. Hauteroche , Roursault, Champmeslé, Rrueys et Palaprat.

1. Haulefochc; ses quatre meilleures pièces. — 2, BoursauU; son théâtre et ses autres ouvrages. — 5. Champmeslé; ses principales pièces. 4. Brueys et Palaprat; détails sur leur vie et leurs ouvrages.

1. Haüterocue (Noël le Breton, sieur de), fils d’un riche huissier, fut conduit par la misère , résultat d’une mauvaise conduite, à se faire acteur en Espagne, en Allemagne, puis en France. 11 y a donné huit comédies tant en prose qu’en vers, qui eurent plus ou moins de succès, et dont quelques-unes sont empruntées au thâtre espagnol. Les seules qui soient restées au répertoire sont le Deuil, l'Esprit follet, ou la Dame invisible, et Crispin médecin. On y trouve de la gaieté, et cette entente de la scène que la profession de comédien doit donner à tout homme qui n’est pas dépourvu d’esprit ; mais il n’y a aucune peinture de mœurs ni de caractères, et trop souvent le comique y dégénère en farce, et mémo en gra-

' Voy. Bist. de la Littévalure latine, p. 6ti.

DE LA LITÏlîKATUKE FRANÇAISE. 361

velure. D’Hauteroche mourut en 1707, à l’âge de quatrevingt-dix ans.

2. Edme Boursaült, né l’an 1638, en Bourgogne, vint à Paris en 1651, ne parlant encore que le patois de sa province. 11 se mit à l’étude avec tant d’ardeur, et tels furent ses progrès, qu’on le chargea de composer un livre pour l’éducation du Dauphin ; il a pour titre : La véritable étude des souverains (1671 ). Après avoir entrepris deux gazettes, qui ne purent se continuer, il se livra au théâtre. Plusieurs de ses pièces eurent un succès qui ne s’est point démenti, telles que le Mercure galant, Esope à la ville et Esope ci la cour. Il fit aussi deux tragédies, qui sont oubliées, Marie Stuart et Germanicus. On lui doit encore :

1» Le Portrait du peintre, mauvaise critique de YEcole des femmes de Molière, qui l’en punit assez durement dans l’Impromptu de Versailles ;

2“ Quatre nouvelles : le Prince de Condé, le Marquis de Chavigny, Artémise et Poliante, Ne pas croire ce qu’on voit, pièces qui sont bien écrites et qui se lisent encore avec intérêt;

3“ Lettres à Babet, et des Lettres nouvelles accompagnées de fables, de contes, d’épigrammes, de remarques et de bons mots.

BoursauIt mourut en 1701.

3. Charles CuEviLLET, sieuroE Champmeslé, le mari de l’actrice fameuse qui créa de nombreux et beaux rôles dans les tragédies de Racine [Bérénice, Roxane, Monime, Iphigénie, Phèdre, etc.), a laissé quelques pièces, les Grisettes, ou Crispin chevalier, X Heure du berger, la Rue Saint-Denis, le Parisien, les Fragments de Molière, la Veuve. Ces pièces ne manquent pas d’intérêt; le dialogue en est naturel ; l’auteur sait trouver des incidents heureux et plaisants, des situations neuves et intéressantes ; mais son style est peu correct, et la conduite du plan ne répond pas au mérite des détails. On prétend qu’il a eu une grande part dans quatre pièces de La Fontaine : le Florentin, la Coupe enchantée, le Veau perdu et Je vous prends sans verd.

4. Brueys (1640-1723) et Palaprat (1650-1721), natifs l'un d’Aix, et l’autre de Toulouse, le premier ecclé-

siastique, le second secrétaire du grand-prieur de Vendôme, contractèrent, par suite de leur goût commun pour le théâtre, une association dramatique, dont le Grondeur et le Muet furent les principaux fruits. « La petite comédie du Grondeur, dit Voltaire, est supérieure à toutes les farces de Molière, w Le Muet, imité de VEunufjue de Térence, ne peut lui être mis en parallèle ; mais il est soutenu par la vivacité de l’intrigue, l’intérêt de l’action, la verve et le comique d’un rôle dont l’effet dépend néanmoins en grande partie du jeu de i’acteur. Dans ces deux pièces et d’autres (le Concert ridicule, le Secret révélé, le Sot toujours sot, ou la Force du sang), c’est Brueys qui mit la plus large part d’esprit et de talent.

On doit à Brueys seul \’ Avocat Patelin, ancien monument de la gaieté française, qu’il rajeunit: V Important, les Empiriques, VOpiniâtre, les Quiproquo, les Embarras du derrière du théâtre, et trois tragédies, Gahinie, Asha et Lysimacus, dontla première futjouéeavec quelque succès.

Au commencement de sa carrière, Brueys avait composé des ouvrages théologiques de controverse ; il finit comme il avait commencé, pour réparer les erreurs de son âge mûr. Avant de travailler pour le théâtre, il avait publié :

L Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants ; — la Défense du culte extérieur de l’Eglise catholique ; — les Traités de l’Eucharistie et de la sainte Messe, etc.’

Lorsqu’il eut renoncé aux frivolités dangereuses de la scène, il donna :

Le Traité de l’Obéissance des chrétiens aux puissances temporelles; 1 Histoire du fanatisme ; — le Traité du légitime usage de la raison.

Palaprat a fait seul ytlusieurs pièces, entre autres Hercide et Omphale, les Sifflets, le Ballet extravagant et la Prude du temps.

L’association de Brueys et de Palaprat a fourni à M. Etienne le sujet d’une comédie qui se joue au Théâtre-Français.

§ 3. Montfleury, Visé, Dufresny, Dancourl et La font.

l. Monlflenry; son llu’àtre. — 2. Visé 5 sus pièces principales : son îfereme galant.— 3. Dufresny ; son ihéâire ; sa collaboration au Mercure gala ni, — 4- Dancourl ; son théâtre ; jugement de La lîarpe. — 5. Lcifont ; ses principales pièces.

1. Antoine -Jacob Montfleury (1640-1685), fils d’un acteur, donna au théâtre un assez grand nombre de pièces :

Le Mariage de rien, en vers de huit sylabes ; — le Mari sans femme ; — Trasybule, tragi-comédie ; — V Impromptu de l’hôtel de Coudé ; — V Ecole des filles ; — la Femme juge et partie ; — le Procès de la femme j uge et partie ; — V Ecole des jaloux ; — le Gentilhomme de Beauce ; — \a Fille capitaine ; — Y Amhi gu-comique, tragicomédie ; — le Comédien poëte ; — Trigaudin ; — la Dame médecin; — la Dupe de soi-même et Crispin gentilhomme ; — la tragédie d’Asdrubal, qu’on trouve dans ses œuvres, est de son père.

De toutes ces pièces, on n ’a conservé au répertoire que la Femme juge et partie, dont l’intrigue est fondée sur l’aventure d’un marquis de Fresne, accusé d’avoir vendu sa femme à un corsaire.

Montfleury connaît la scène : il a des intentions comiques et de la gaieté dans le style ; mais il est incorrect et tellement licencieux, que cette seule raison suffirait aujourd’hui pour le bannir du théâtre. La plupart de ses sujets sont des anecdotes scandaleuses du temps ou des emprunts faits aux auteurs dramatiques espagnols.

2. Jean Donneau de Visé ou Vizé (leiO-lTlO), le créateur de Mercure galant, se fit d’abord connaître par son goût satirique, en publiant (1663), à la suite d’un recueil àG Nouvelles, l’examen des ouvrages de Molière et de la Sophonisbe de Corneille. Il eut au sujet de cette pièce un démêlé fort vif avec l’abbé d’Aubignac. Contre Molière, qu’il ne cessa de poursuivre, il fit, la même année, Zelinde ou la véritable critique de l’Ecole des femmes et la Critique de la critique, comédie qui ne fut pas jouée. Deux ans après, il débuta sur le théâtre par la Mère coquette, ou les Amants brouillés, sujet traité par Quinault d’une manière supérieure. 11 donna successivement la Veuve à la mode, Délie, Vénus et Adonis, le Gentilhomme Guespin,

364 msiüiuE CKiiiut’K

ou le Campagnard, les Intrigues de la loterie, les Amours du soleil, le 31ariage d’Aria)ic et de liacchus, toutes pièces écrites en vers et qui furent souvent représentées. En 1672, il conçut l’idée de publier, sous le titre de Mercure galant, un journal dans lequel, aux nouvelles de la cour, il joignait les anecdotes qu’il pouvait recueillir, des pièces de vers, l’indication des modes, et l’annonce des ouvrages nouveaux. 11 y attaqua sans décence les chefs-d’œuvre de Racine et de Molière, réservant ses éloges pour lesCotin, les Perrault, etc. En 1689, il s’associa Thomas Corneille, avec lequel il avait déjà donné quelques comédies [Circé, Y Inconnu, Madame Jobin ou la Devineresse, la Pierre philosophale)^ composa seul les Dames vengées,ou la Dupe de soi-même, Y Aventurier et le Vieillard couru, comédies en cinq actes. On doit encore à Visé des Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV, Y Histoire du siége'de Toulon, etc.

Après la mort de Visé, son journal fut continué sous le nom de Mercure de France; nous en parlerons dans l’Histoire littéraire du xviii® siècle.

3. Charles Rivière-Düfresny, né l’an 16V8,àParis, était arrière-petit-flls de cette paysanne d’Anet, connue sous le nom do la Belle- Jardinière et qui fut distinguée par Henri IV. Comme Molière, il fut valet de chambre de Louis XIV ; ce prince, qui l’aimait beaucoup, le combla de bienfaits, mais il ne put l’enrichir. Dufresny dissipait en plaisirs tout ce qu’il obtenait d’un maître trop indulgent; il épousa, pour se libérer, sa blanchisseuse, dont il était le débiteur; trait que Lesage a placé dans son Diable boiteux. Dufresny travailla alors pour le théâtre. Après avoir aidé Regnard dans ses premières compositions, il fit jouer un grand nombre de pièces qu’il avait composées seul, et parmi lesquelles on remarqua le Mariage fait et rompu, le Double veuvage, la Réconciliation normande ci Y Esprit de contradiction, petit acte en prose. Ces pièces et celles qui réussirent moins (la Noce interrompue, le Faux honnête homme, où Voltaire a pris son rôle de Erceporl, le Faux instinct, le Jaloux honteux de

l’être, réduit en trois actes par Collé, le Loi supposé, le Dépit, etc.), sont remplies de choses ingénieuses. Dufresny, qui pétillait d’esprit, prêtait cet esprit à tous ses personnages, ce qui jette dans ses comédies une couleur un peu monotone. Néanmoins, sa prose est agréable à lire, et son dialogue a un tour aisé. On ne peut en dire autant de ses vers ; à force de vouloir exprimer beaucoup de choses en peu de mots, il hache son style, et prive sa versification d’harmonie et de facilité.

Dufresny a travaillé aussi au Mercure de France ou Mercure galant. Les volumes qui sont de lui fourmillent de ces traits d’esprit et d’enjouement qu’il savait répandre dans toutes ses productions. On a encore de lui le Puits de la vérité, histoire gauloise, des Nouvelles historiques, diverses Poésies et les Entretiens ou Amusements sérieujc et comiques. Dans ce dernier ouvrage, il introduit un Siamois, faisant une critique de nos usages et de nos mœurs. Il est vraisemblable que cette ingénieuse production a fourni l’idée des J^ettres persanes, des Lettres turques, des Lettres chinoises, etc. ; mais les imitateurs n’ont pas imité la sagesse et la réserve de leur modèle.

4. Florent Carton-Dancourt (1661-1726), d’abord assez bon avocat, se laissa détourner de cette carrière par l’ardente passion qu’il conçut pour la fille du comédien La Thorillière. Il l’épousa, et entra avec elle au théâtre (1685). C’est de cette année que date sa première pièce, le Notaire obligeant, ou les Fonds perdus, qui fut jouée treize fois de suite, grand succès pour le temps. Bientôt la fécondité de son esprit devint telle que, dans l’espace de trente-trois ans, il composa plus de soixante ouvrages dramatiques. Il faut dire aussi que l’auteur courait après l’historiette ou l’objet du moment, pour en faire un vaudeville qu’on oubliait aussi vite que le fait qui l’avait fait naître. De ce genre sont la Foire de Bezons, la Foire de Saint-Germain, la Déroute de Pharaon, la Désolation des joueuses, VOpérateur Barry, le Vert galant, le Retour des officiers, les Eaux de Bourbon, les l’êtes du cours, les Agioteurs, etc.

36(5 HISTOIUE CRITIQUE

La Harpe n’accorde que le troisième rang à Dancourt parmi les auteurs comiques. Voltaire est peut-être plus juste quand il dit : « Ce que Regnard était à Molière dans )) la haute comédie, le comédien Dancourt l’était dans la » farce. » En effet, si Dancourt ne s’est avec succès exercé que dans un genre peu relevé, du moins lui reste-t- il l’honneur incontestable de n’y avoir point été surpassé par personne. Ainsi, le Chevalier à la mode, les Bourgeoises à la mode, les Vendanges de Suresnes, les Vacances, les Curieux de Compïègne, le Mariretrouvé, \QsTroiscousines, et surtout le Galant jardinier, resteront au nombre des petites pièces qu’on relit avec plaisir. Dancourt avait l’esprit original et fécond en saillies : son dialogue est vif, enjoué, naturel et piquant. Aucun auteur, avant lui, n’avait osé composer toute une pièce en style villageois ; aucun, depuis, n’a su peindre plus fidèlement le mélange de malice et de naïveté qui caractérise la plupart des paysans. Enfin, Dancourt saisissait avec une adresse particulière les ridicules de la bourgeoisie, qu’il faisait plaisamment contraster avec le ton des femmes d’intrigue et des chevaliers d’industrie. On peut toutefois lui reprocher de n’avoir pas assez varié sa manière, et d’avoir été trop peu sévère dans le choix de ses sujets. Quant à ses vers, ils sont aussi dépourvus de grâce que sa prose est animée et facile.

5. Joseph de Lafont, fils d’un procureur au parlement (1686), puisa dans la société du comédien La ïhorillière le goût du théâtre, du jeu, du vin et des plaisirs, qui le conduisirent prématurément au tombeau (1725). Danaé, ou Jupiter Crispin, la première de ses comédies (1707), fournit à Sainte-Foix l’une des plus jolies scènes de l’Oracle ; l’original est une caricature et l’imitation, un tableau gracieux. Après \q Naufrage, o\\ la Pompe funèbre de Crispin, farce sans vraisemblance et qui n’a que le mérite du st) le, il donna V Amour vengé, dont Fagan a pris le sujet et le fonds dans son Rendez-vous. Les Trois frères rivaux sont une bagatelle ingénieuse, agréablement versifiée. Ces quatre pièces offrent du naturel et de la gaieté

dans les situations et dans le dialogue ; les rôles de valet surtout sont écrits avec une verve assez comique. Lafont est encore auteur de quelques opéras, la Critique, la Pi ovençalc, Hypermnestre, les Atnows de Prolée et les Fêtes de Thalie, qui furent mieux accueillis que ses comédies. Il travailla également pour rOpéra-Comique avec Lesage et d’Orneval ; la meilleure pièce qu’il y ait donnée est le Monde renversé.

§ h. Racine, Boyer, Leclerc et Pradon.

1. Racine chez Coineille. — 2. Jean Racine; détails sur sa jeunesse. — 3. Sa Njmphe de la Seine et sa Renommée aus Muscs. — 4. Vie solitaire de Racine en province. — 5. Les

Frères ennemis et Alexandre. — 6. (llianf'emcnt dans la manière de Racine. 7. Andr*.

maque - 8. Les Plaideurs. — g. Rrilanuicus. — 10. Bérénice. — 11. Bajazct et Mithri-

date. — 12. Iphigénie et Phèdre. — lâ. Oispuie entre Racine et Port-Rojal sur le théâtre; Racine renonce à la scène. - 14. Kslher. — 16. Athalie. — 16. Jugement sur Rachie!

17. Autres ouvrages de Racine. — 18. Royer ; ses ouvrages. —19. Jugement de Boileau et de Racine sur Boyer. — 20. Leclerc ; scs ouvrages; épigrammes de Racine. —2t. Pradon; sa lutte contre Racine.

1. Un jeune homme se présente un jour à Corneille; c’était vers 1GG5. 11 lui lit en tremblant une tragédie; Corneille l’écoute avec attention, et, la lecture finie, il lui dit : Vous avez du talen t pour la poésie, mais non pas pour le théâtre. Ce jeune homme, que Corneille repoussait ainsi du sanctuaire de Melpomène, était Racine: mais la pièce était Alexandre : ce qui explique suffisamment le jugement de Corneille, et doit éloigner de lui tout soupçon d’envie.

2. Jean Racine naquit le 21 décembre 1G39, à La Ferté- Milon. 11 apprit le latin au collège de Reauvais et le grec sous Claude Lancelot. Racine montra, dès ses premières années, un goût très-vif pour la poésie, et surtout pour les poètes tragiques. Souvent il se perdait dans les bois de l’abbaye de Port-Royal, un Euripide à la main. Son avidité de savoir allait partout cherchant des livres pour les dévorer en secret. Le roman grec des Amours de Théagène et de Chariclée lui tomba sous la main. Il le lisait avidement, lorsque Claude Lancelot, son maître, le surprit, lui arracha le livre et le jeta au feu. Un second exem-

308 HTSTOiuE crarrni'E

plaire eut le même sort ; Racine en acheta un troisième, et pour le mettre à l’abri des flammes, l’apprit par cœur, et le portant à Lancelot : Tous pouvez, lui dit-il, brûler encore celui-là.

3. A peine Racine eut-il achevé sa philosophie au collège d’Harcourt, aujourd’hui college Saint-Louis, qu’il débuta dans le monde littéraire par une Ode sur le mariage du roi. Celte pièce, intitulée la Nymphe de la Seine, lui valut, sur la recommandation de Chapelain, alors suprême arbitre de la littérature, une gratification de cent louis et une pension de six cents livres : double faveur dont la première était due au roi, la seconde à Colbert. Ce succès le détermina à la poésie. Vers la fin de 1663, une autre Ode, la Renommée aux Muses, composée a l’occasion de rétablissement des trois Académies, lui valut de nouveaux encouragements. Cette ode, inférieure à la première, fut cependant plus heureuse par ses résultats ; elle eut le bonheur d’être critiquée par Boileau. Le poète désira remercier le critique, et ce fut là l’origine de cette liaison, si honorable, si utile à Racine, et qui ne fut pas un des moindres avantages que la fortune lui donna sur Corneille.

k. D’un autre côté, la vie solitaire de la province n’avait pas été perdue pour Racine. 11 y mêlait la théologie à la poésie ; il faisait des extraits des poètes grecs, lisait Plutarque et Platon. « Je passe mon temps, écrivait-il à La Fontaine, avec saint Thomas, Virgile et l’Arioste. Les éludes de Racine ne ressemblent pas, comme on le voit, aux études de Corneille ; le grec et l’italien y effacent le latin et l’espagnol. C’est là qu’est toute la diflérence de leur génie et de leurs œuvres.

5. Un peu avant de connaître Boileau, Racine avait eu des rapports avec Molière ; il lui avait communiqué une tragédie de Théagène et Chariclée, tirée du roman pour lequel il s’était tant passionné à Port-Royal. Molière, mécontent de celte pièce, lui donna le plan de la Thébatde ou des Frères ennemis, sujet sur lequel il s’était exercé luimême. La Thébaide (166V) annonçait déjà en quelques

endroits la main du maître. Le monologue de Jocaste au troisième acte, l’entrevue des deux frères dans le quatrième, et le récit des combats dans le dernier, furent un heureux augure de son génie. Alexandre, joué l’année suivante (1665), eut plus de succès : on y vit de grands progrès dans la versification de l’auteur, alors âgé de vingtcinq ans; mais, horslesvers, rien, dans ces deux ouvrages, ne révélait encore Racine. La ThéhaJide çA Alexandre appartiennent à l’école de Corneille, dont il n’avait pris que les défauts, c’est-à-dire la galanterie froide mêlée à l’héroïsme, les maximes oiseuses, les raisonnements métaphysiques et la déclamation.

6. Bientôt Racine ne prit conseil que de lui-même. La tendresse naturelle de son âme, les lectures dont s’était nourrie dans la solitude de Port-Royal son imagination vive et tendre, le goût des romans qui alors étaient si fort à la mode, et les inspirations secrètes de son génie, lui indiquaient une route nouvelle. Corneille avait été le poëte de la Fronde ; Racine devait être le poëte de la cour de Louis XIV : l’amour, dans les tragédies, devait remplacer la politique ; non pas l'amour héroïque à la manière de Corneille, mais l'amour tragique, celui qui peut produire de grandes vertus, de grands crimes et de grandes catastrophes.

7. Andromaque, jouée en 1667, fut le premier essai de cette tragédie nouvelle. Elle excita le même enthousiasme qu’avait excité le Cid. Une marche claire et distincte dans une intrigue qui semblait double, un langage continuellement assorti aux caractères et à la situation des personnages, le développement vaste et profond du cœur humain, le combat habile et animé des passions, telles étaient les beautés nouvelles que Racine venait de révéler à la scène.

8. Après cette œuvre, Racine se reposa en composant les Plaideurs (1668), comédie imitée des Guêpes d’Aristophane. Son esprit satirique s’était montré de bonne heure, et pour vaincre son penchant à la critique, il avait eu besoin de tout son respect pour Port-Royal. Les Plai-

HtsT. ne r.A iirr. fiî. — xvii'' stïîct.e. 21

(leurs, dans lesquels il livrait à la risée publique les ridicules des magistrats et des avocats du temps, sont une habile et ingénieuse importation de l’esprit grec sur la scène française. Avec le tact qu’il a déployé dans 1 étude des tragiques grecs, Racine n’a pris d’Aristophane que ce qui allait à nos mœurs; et pourtant cette pièce des Plaideurs, si élégante, si bien conduite, si spirituelle, combien elle est faible auprès de Molière ! combien elle montre que l’esprit seul, et l’esprit le plus fin, ne suffît pas à la comédie, et que le rire qui vient de l’âme est bien au-dessus de celui qui ne vient que de l’esprit!

9. Brilannicus (1669) suivit les Plaideurs. L’envie était éveillée ; ce chef-d’œuvre fut d’abord reçu froidement ; il n’eut pour lui que le suflrage de Boileau : Voilà ce que vous avez fait de mieux, lui cria-t-il devant tout le monde, en courant l’embrasser. Toutefois Racine fut vivement piqué de l’injustice ou de la méprise du public, et dans deux préfaces il protesta contre les préventions ou l’ignorance de ses juges. Enfin le bon goût triompha, et la pièce des connaisseurs, comme l’appelle Voltaire, fut appréciée à sa valeur. Dans cette tragédie. Racine a su traduire en beaux vers les traits les plus profonds et les plus frappants de Tacite; Le portrait de Néron, jeune encore et qui déjà s’essaie au crime, y est tracé avec une fermeté de crayon et une vigueur de pinceau admirable ; on y voit ce que peut devenir plus tard cet homme dont le nom est demeuré l’expression la plus emphatique de la perversité et de la scélératesse.

10. Bérénice (1670) fut imposée comme sujet à Racine et à Corneille par la célèbre Henriette d’Angleterre. Ces deux poètes luttèrent ensemble sans le savoir, et celle qui les avait mis aux prises ne vit pas l’issue de cette lutte inégale. Le père de la tragédie française, courbé sous le poids de l’Age, survivait à son génie; Racine, au contraire, était dans toute la vigueur du sien. Aussi ce dernier fit-il une délicieuse idylle héroïque, alors que le premier ne put trouver qu’une de ces tragédies que l’on voudrait retrancher des œuvres du grand maître.

11. Bajazet parut deux ans après (1672). On a reproché à celte pièce de ne pas reproduire avec fidélité les moeurs de l’Orient : le reproche n’est pas sans fondement; cependant le rôle d’Acomat et celui de Roxane sont deux chefs-d’œuvre et ne laissent rien à désirer.

Mithridale, qui fut jouée l’année suivante (1673), est une tragédie de la plus grande beauté. Racine, à l’exemple de Corneille, y mit sur la scène les grands personnages de l’antiquité, et sembla vouloir lutter de plus près contre Cinna^ les Horaces et les autres chefs-d’œuvre du vieux poète.

1 2. Pour louer dignement Iphigénie ( 1674 ), nous laisserons parler Voltaire :

J’avoue, dil-il, que je regarde Iphigénie comme le dief-d’œuvre de la scène. Veut-oii de la grandeur? on la trouve dans Achille, mais telle qu’il la faut au théâtre, nécessaire, passionnée, sans enflure, sans déclamation. Veut-on de la vraie politique ? tout le rôle d’Ulysse en est plein, et c’est une politique parfaite, uniquement fondée sur l’amour du bien public : elle est adroite, elle est noble, elle ne discute point ; elle augmente la terreur. Clytemnestre est le modèle du grand pathétique ; Iphigénie, celui de la simplicité noble, intéressante ; Âgamemnon est ce qu’il doit être. Et quel style! c’est là le

vrai sublime . O tragédie des tragédies! s’écrie-t-il; beauté de tous

les temps et de tous les pays! malheur au barbare qui ne sent pas ton prodigieux mérite !

Quel que fût le mérite A' Iphigénie, on ne l’apprécia pas tout d’abord ; loin de là, la tourbe des mauvais auteurs s’acharna contre ce chef-d’œuvre, fatigua l’auteur de ses sottes critiques, et osa même lui opposer Vlphigénie de Leclerc (p. 376); Racine en conçut beaucoup de chagrin. Aussi ce fut avec hésitation que trois ans plus tard il fit représenter Phèdre (1677). Ses craintes n’étaient pas sans fondement : une cabale redoutable, dans laquelle entraient de grands seigneurs et plus d’un auteur qui n’était pas sans mérite, se déclara contre lui ; on attaqua sa pièce de toute manière, et dans le même temps on portait aux nues la misérable rapsodie de Rradon sur le même sujet (p. 377 ). Rlessé de cette injustice, averti peut-être aussi par cette voix religieuse qui avait

372 riiSTOlRE CRITIOI'E

dirigé ses premières années, Racine renonça au théâtre et

vécut dans la retraite.

13. Vers le temps A' Andromaque, il s’était élevé entre lui et les solitaires de Port-Royal une vive dispute sur l’utilité et ta moralité des œuvres dramatiques en général. Nicole, dans une réponse à Desmarcst de Saint-Sorlin (p. 26?r ), auteur des Visionnaires, avait dit que les 'poètes tragiques et comiques étaient des empoisonneurs publics. Racine prit fait et cause dans la querelle, et publia contre Port-Royal, contre ses anciens maîtres, cette fameuse lettre à l’auteur des Hérésies imaginaires, qu’il eut le malheur d écrire avec un talent digne de Pascal, et dans une aussi mauvaise cause. Il se repentit bientôt de sa victoire, et c’est peut-être en partie par le souvenir de cette faute qu’il passa douze années dans le silence et qu il ne le rompit que pour le réparer.

14. On a beaucoup regretté ce repos de douze années dans la vie du grand poëte, et les chefs-d’œuvre dont il a privé notre littérature. Mais, à tout prendre, nous ne savons point si ce repos n’a pas été, sinon aussi fécond, du moins plus utile et plus glorieux que l’aurait pu être le travail. Furent-elles donc perdues pour Racine, perdues pour la poésie, ces douze années de silence passées dans le recueillement intérieur, dans les saintes pensées et les habitudes de la religion? Et quand nous voyons Racine rompre un silence si long par Ësther (1689), ne devons-nous pas croire que ce qui fut perdu pour le public ne le fut pas pour les méditations intimes et la perfection du poëte? Esther n’est point, à proprement parler, une tragédie (on sait qu’elle fut faite, à la sollicitation de madame de Maintenon , pour les demoiselles de Saint-Cyr), mais une mélodie ravissante, mais un hymne enchanteur de piété et poésie, mais l’ouvrage le plus parfait qu’ait produit la langue française.

15. Deux ans après (1691) Racine, sur le désir encore de madame de Maintenon, donna Athalic. C'est là le chefd’œuvre du genre et la plus belle de toutes les tragédies, soit anciennes, soit modernes, et c’est à la religion qu’on

DE LA LHlÉKAiUKL EKAAgAlSL.

la doit. Nous ne parlons pas du mérite singulier qu’il y avait à intéresser pendant cinq actes avec un prêtre et un enfant, sans amour, sans épisode; nous ne considérons que l’œuvre en elle -même, abstraction faite des diffîcultés, et nous ne croyons pas que jamais une action ait été représentée avec plus de simplicité et de vraisemblance, que des caractères aient été mieux conçus, que la poésie ail atteint une telle hauteur, enfin que le spectacle ait présenté plus de pompe et de magnificence ; et pourtant cette fois encore, le génie de Racine fut méconnu. L’auteur était sans doute trop au-dessus de son siècle pour que ce siècle le comprît. Il fallait du temps pour que les yeux pussent s’accoutumer à cette œuvre brillante. Le jour de l’admiration devait venir; mais il vint bien tard ; car Racine mourut en 1699, et on ne lui avait pas encore rendu justice; la prévention du public avait si longtemps duré, que lui-même avait fini par douter du mérile de son drame. Vainement Boileau luttait contre l’ignorance publique et disait à son ami : Athalie ! c'est votre plus bel ouvrage ; le public y reviendra. Ce fut quinze ans après seulement que, pour la première fois, on représenta sur la scène française ce drame sublime, l’honneur de notre théâtre. Il est curieux de savoir à quelle occasion.

Dans plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie, que celui qui mériterait une ^Jémïence, lirait quelques vers A' Athalie : on traitait Racine et son chefd’œuvre comme jadis Racine, Boileau et leurs amis avaient traité Chapelain et son poème de Jeanne d’Arc. Un jeune officier fut condamné à lire la première scène : il se trouva que cet officier était un homme d’un goût sûr, un homme capable de sentir le mérite A' Athalie; au lieu d’une scène, il lut toute la pièce, puis la relut sur-le-champ ; il vint ensuite remercier la compagnie de lui avoir fait connaître le miracle de la poésie française, et au milieu de l’étourdissement général, il déclama quelques passages qui firent partager son admiration à tous les assistants; chacun en parla de son coté, et ainsi coin-

TlA HISTOIRE CRITIQUE

monça la révolution qui devait consoler la cendre de Racine. Kn 1716, le récent ordonna de jouer Athalie; elle eut un immense succès, et depuis lors l’admiration causée par cette belle tragédie n’a fait que s’accroître.

16. Nous n’avons rien cité de Racine, ses vers sont dans la mémoire de tout le monde; nous ne cliercherons pas non plus à faire remarijuer l’habileté qu’il déploie dans la disposition de ses sujets et la combinaison de ses plans ; ce serait faire œuvre de commentateur, et pour commenter Racine, il faut suivre le conseil de Voltaire, écrire au bas de chaque page : Beau! pathétique ! harmonieux ! admirable ! sublime !

Ce grand homme a rendu à notre langue d’inappréciables services : après lui, la langue poétique fut irrévocablement fixée ; on sut quels mots devaient être admis, quels mots il fallait rejeter ; il a introduit des inversions, des métaphores, des alliances de mots qui s’accordent avec le génie français; il a banni les façons de dire obscures ou triviales, et sous sa plume, le langage, en devenant noble et majestueux, n’a pas cessé d’être naturel, riche et flexible.

Pour compléter l’éloge de Racine, nous ferons remarquer qu’aujourd’hui encore il est le premier des poètes tragiques; car tous les prétendus perfectionnements qu’on a voulu depuis introduire dans la tragédie, n’ont servi qu’à l’altérer et à la faire bannir de la scène.

Les uns, pour lui donner une plus haute utilité, ont voulu s’en servir comme d’un instrument politique ; ils ont créé la tragédie philosophique, genre essentiellement faux ; car en prêtant à leurs personnages des discours, des idées qui s’adressaient aux passions du moment, ils ont mis leur but en dehors du drame et ont fait un cadre bon pour y placer des sentences.

D’autres se sont attachés à des minuties, à des détails de mœurs antiques, et leurs pièces, devenues omvres d’anli(juairc, semblent seulement des occasions de mise en scène.

Les deux excès ont tué la tragédie dans les mains des

successeurs de Racine ; il avait senti, lui, que rien ne doit détourner de l’intérêt qu’excite l’événement représenté, que tout doit être sacrifié à l’action. Aussi ses tragédies, sur lesquelles ont passé près de deux siècles, sont encore aujourd’hui fraîches, nouvelles, et seules elles peuvent donner complètement et dignement le plaisir des émotions tragiques, tel que l’éprouvaient les compatriotes de Sophocle et d’Euripide.

17. Outre ses tragédies et sa comédie, ce grand homme a laissé V Histoire abrégée de Port-Royal, le Précis historique des campagnes de 1672 à 1678, des Cantiques spirituels, des Idylles, des Epigrammes pleines de sel et de malice.

18. L’abbé Boyer (1688-1698) débuta par la prédication, mais sans succès. Alors il tourna d’un autre côté l’espèce de talent qu’il avait reçu de la nature, et ses pièces de théâtre le firent admettre à l’Académie française. On a de lui :

1® Les Caractères des prédicateurs, des prétendants aux dignités ecclésiastiques, de l’àme délicate, de l’amour profane, de l’amour saint, avec quelques autres poésies chrétiennes;

2® La Sœur généreuse, Ulysse dans Vile de Circé ou Euriloche foudroyé^ Fédéric, Policrate, tragi-comédies;

3® La Porcie romaine. Parus ou la Générosité d’ Alexandre, Aristodème, Clotilde, la Mort de Démétrius ou le Rétablissement d' Alexandre, roi d’Epire, Tigrane, Oropaste ou le Faux Tonaxare, Jupiter et Sémélé, le Jeune Marius, le Fils supposé, Démarate, le Comte d’ Essex (avec Leclerc), Oreste, Artaxerce, Jephté (composé pour les demoiselles de Saint-Cyr qui le représentèrent) et Judith, tragédies ;

4® La Fête de Vénus, comédie pastorale héroïque ; — Lisimène ou la Jeune bergère, pastorale ; — Méduse, opéra.

19. Toutes les pièces de Boyer ne sont remarquables que par la dureté de la poésie, la bassesse ou la froideur des expressions. Cependant il a été loué par Boursault dans la Satire des satires, et par Chapelain, qui voyait en lui un poète de théâtre qui ne cédait qu’au seul Corneille en cette"profession. Despréaux, plus juste, a dit ;

Boyer est à Pinchéne égal pour le lecteur.

376 HISroiUE ClUïIOt'E

Toujours content de lui-même, rarement du public, Boyer était ingénieux pour excuser le peu de succès de ses ouvrages. L’un d’eux qui n’avait été joué que deux fois, un vendredi et un dimanche, fournit à Furetière l’épigramme suivante :

Quand les pièces représentées De Boyer sont peu fréquentées,

Chagrin qu’il est d’y voir peu d’assistants,

Voici comme il tourne la chose :

Vendredi la pluie en est cause.

Et dimanche c’est le beau temps.

De toutes ses pièces, Judith est celle qui eut le plus de représentations (dix-sept), dont huit pendant le carême et neuf après Pâques. On ne la lit plus aujourd’hui; mais elle a été immortalisée par l’épigranime de Racine :

A sa Judith, Boyer, par aventure.

Etait assis près d’un riche caissier;

Bien aise était ; car le bon financier S’attendrissoit et pleuroit sans mesure.

« Bon gré vous sait, lui dit le vieux rimeur :

» Le beau vous touche, et fort seriez d’humeur » A vous saisir pour une baliverne. »

Lors le richard, en larmoyant, lui dit :

« Je pleure, hélas ! pour ce pauvre Ilolopherne,

» Si méchamment mis à mort par Judith. »

On lui attribue une tragédie d’Agamemnon, qui eut un grand succès ; elle est de Pader d’Asszan, poëte toulousain.

20. Michel Lecle;rc d .Vlbi (1622) n’était âgé que de vingt-deux ans lorsqu’il vint faire jouer à Paris sa Fû- (jinie romaine, tragédie que l’âge connu de l’auteur fit recevoir assez favorablement du public. Le barreau l’occupa ensuite pendant trente ans. En 1674, il donna sa pièce d'Iphigénie, dont la chute fut d’autant plus complète, qu’elle paraissait six mois après celle de Racine, et qui n’est plus connue que par l’épigramme de ce grand poëte :

Entre Leclerc et son ami Coras,

Deux grands aidi'urs rimant de conqiagnie.

N’a pas longtemps s’ourdirent grands débats Sur le propos de leur Iphigénie.

Coras lui dit : « La pièce est de mon cru. »

Leclerc répond ; « Elle est mienne et non vôtre. »

Mais aussitôt que l’ouvrage a paru,

Plus n’ont voulu l’avoir fait l’un ni l’autre.

Dans l’intervalle de ces deux pièces, Leclerc essaya de traduire vers pour vers la Jérusalem délivrée, dont il donna les cinq premiers livres ; c’étaient cinq de trop, comme on a dit. 11 mourut en 1691, laissant imparfait un ouvrage intitulé : Conformité des poêles grecs, latins, italiens et français, dans lequel il se proposait de montrer que tous les poètes ne sont que des traducteurs les uns des autres.

21. Pradon, natif de Rouen (1632), le type du ridicule dans la poésie dramatique, débuta par le brillant succès de Pyrame et Thisbé, qu’il dut aux envieux de Racine (1674). La pièce de Tamerlan ou la Mort de Bajazet n’obtint pas les mêmes applaudissements, quoiqu’elle valût un peu mieux que la première. En 1679, soutenu par une violente cabale, il opposa Phèdre et Hippolyte, dont la composition lui avait à peine coûté trois mois, à la Phèdre de Racine, qui y avait employé plusieurs années. Le triomphe passager de Pradon est, sans contredit, l’un des scandales les plus affligeants de notre histoire littéraire, car ce fut le triomphe du détestable sur l’excellent. La Troade et Statira furent toutefois médiocrement accueillies ; il n’en futpasde même de Béguins qui, l’an 1688, eut vingt-sept représentations consécutives. Cette pièce n’est dépourvue ni d’intérêt ni d’art dans la conduite : la diction en est faible, sans doute, mais elle est assez pure, et quelquefois même elle a de la noblesse. Telles sont, avec Scipion l’Africain, les sept tragédies imprimées de Pradon. De son temps et depuis, il eut des panégyristes, et cependant il n’est point d’auteur tragique dont la lecture soit plus insipide. Pour le supporter, il faut s’être imposé, comme nous, l’obligation de le juger en conscience : si quelquefois il réveille l’attention fatiguée, ce n’est guère que par l’excès du mauvais goût et de la pla-

titude. Ses moments d’inspiration sont si rares et si peu soutenus par l’expression, qu’il serait difficile de découvrir chez lui un morceau irréprochable. iS'ous en exceptons Régulus, dans lequel il s’est vraiment surpassé.

L’abbé Sabatier avance qu'il avait surtout du talent pour la poésie légère, et néanmoins il est versificateur encore plus trivial dans ses poésies fugitives que dans ses pièces de théâtre.

Pradon, tombé maintenant si bas, se croyait placé si haut dans l’échelle littéraire, qu’il publia contre Boileau, le juste appréciateur de Racine, un écrit intitulé : le Triomphe de Pradon (1684), monument curieux de bas langage, de ridicule et de mauvaise foi. 11 mourut en 1698.

§ 5. Thomas Corneille, Catherine Bernard, Campistron, Lafosse, I.ongepierre et Duché.

1. Thomas Corneille et Bon frère ; ses débuls plus heureux que ceux de Pierre Corneî^îe. 9. Suite de sa carrière théâtrale. —5. Sa coliaborahon au Mercure gaiunl et ses autres ouvrages. — 4* Caiherine Bernard ? ses deux tragédies et autres ouvrages. — 6. Cainpis* Iron ; son théâtre; jugement sur cet auteur. — 6. Lafosse; son ihéàlre; mérite de son Manlius. — 7. Longepierre: ses divers ouvrages. — 8. Duché ; scs difltrents écrils.

1. Thomas Corneille, dont le nom et les œuvres se trouvent ordinairement réunis aux œuvres et au nom de Pierre Corneille, son frère, a-t-il dû à son aîné sa réputation, ou a-t-il perdu à ce voisinage d’une gloire qui efface tout? Nous pencherions pour la dernière opinion. Thomas Corneille, en elfet, n’était point un poëte ordinaire. S’il n’a pas la force et la profondeur du génie de Pierre, il écrit avec plus de pureté et d'élégance, et souvent il est plus heureux dans le choix de ses sujets. En 1626, il débuta, à vingt et un ans, par les Engagements du hasard, dont le sujet et les situations sont pris dans deux pièces de Caldéron. Le Feint astrologue, imité du même auteur, fut joué en 1648, et en 1650 Bertrand de Cigaral, dont le fond appartient à Francesco Boxas. Le sujet de Y Amour à la mode est pris dans une pièce d’Antonio de Solis (1653) ; celui du Berger exlravagant

(165i), pastorale burlesque, dans un roman satirique de Sorel, qui porte le mfime titre. Les Illustres ennemis ( I C5i) précédèrent le Charme de la voiæ (1055), imitation d’Augustin Moreto, qui n’obtint aucun succès. Le Geôlier de soi-même, ou Jodelet prince (1655), est le même sujet que Scarron avait traité, ou plutôt défiguré, sous le titre du Gardien de soi-même, toutes comédies, en cinq actes et en vers, qui offrent des intrigues espagnoles.

2. Jusque-là Thomas Corneille avait imité son frère ; mais s’il obtint plus de succès qu ' Lierre dans ses débuts, il resta dans la suite bien loin derrière lui. Il fit jouer cinq tragédies dans l’espace de cinq ans : Timocrate (1656), Bérénice (1657), la Mort de l’ empereur Commode (1658), Darius et Stilicon (1660). Timocrate eut un succès prodigieux ; on le joua sans interruption pendant six mois. Le sujet de Bérénice, très-dilïérent de celui qu’ont traité Pierre Corneille et Racine, est tiré du roman de Cyrus (p. 248-51). Commode obtint également la vogue; Stilicon, dont le caractère est bien soutenu, a joui longtemps des honneurs de la scèue.

Après la comédie du Galant doublé, tirée d’une pièce espagnole (I6(i0), Thomas Corneille fit représenter de suite six tragédies : Camma et Pyrrhus (1661), Maximian, Persée et Démétrius (1662), Antiochus (1666), Laodice (1668). Le Baron d’Albikrac, comédie bien intriguée, parut la môme année que Laodice. La tragédie de la MortPAnnibal (1669) fut suivie de la Comtesse d' Orgueil, comédie en cinq actes et en vers (1670); de Théodat, tragédie (1672); du Festin de Pierre (1673). Cette dernière pièce est la môme que celle de Molière; Thomas ne fit que la mettre en vers avec quelques additions et quelques retranchements, tels que la scène du pauvre. La tragédie d'Ariane (1672) fut composée, dit-on, en dix-sept jours. Elle soutint la concurrence avec le Bajazet de Racine, qu’on jouait à la môme époque. On trouve dans cette pièce des beautés entraînantes de situation et de sentiment; mais il n’y a qu’un rôle; la versification est en général d’une faiblesse extrême, quoiqu’elle offre beau-

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coup de vers heureux et naturels auxquels tout l’art de Racine ne pourrait rien ajouter (Voltaire). La Mort d’Achille (167.3) fut jouée neuf fois. D. César d’Avalos (1674) est une comédie dont l’intrigue est espagnole et le sujet à peu près semblable à celui des Ménechmes. La tragicomédie de Circé (1675) eut quarante-deux représentations. Vlnconnu-, comédie dite /iéroï^we (1675), obtint un prodigieux succès. Le Comte d’Essex, tragédie composée en quarante jours (1678), passe avec l’Ariane pour le chef-d’œuvre de Thomas Corneille. C’est un tableau touchant, mais qui manque de coloris, comme toutes les pièces de l’auteur. Ce vers fameux :

Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud,

est imité de ce passage de Tertullien : Martyrem facit causa, non pœna.

L’opéra de Psyché ( 1678 ), mis en musique par Lulli, et celui de Bellérophon, ont été revendiqués parFontenelle, neveu des deux Corneille. Le Triomphe des Dames (1676) n’est guère qu’un programme en prose, avec des divertissements en vers. Les Dames vengées, ou la Dupe de soi-même (1682), pièce à laquelle travailla Visé, présente la défense des femmes contre la satire de Boileau. Joignons à cette liste la Pierre philosophale (1681) et le Baron des Frondrières (1686). Enfin, Thomas Corneille travailla au Comédien poëte, de Montfleury, et fit, avec Visé, la Devineresse, ou les Faux Enchantements (1672), avec llauteroche, le Deuil (1682) et la Dame invisible, ou l'Esprit follet (1684), comédie imitée de Caldéron.

Thomas Corneille connaissait l’art de conduire une pièce, d'amener les situations et de les varier; mais le style, (pii seul fait vivre les ouvrages, est trop souvent chez lui privé de force et d’harmonie. 1! avait une facilité malheureuse. Voisenon rapporte que lorsque Pierre cherchait une rime, il levait une trappe et la demandait à Thomas qui la donnait aussitôt. ()n peut rc[)rocher à Thomas d’avoir, un des premiers, altéré, par des inti igues

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romanesques, la noble simplicité de la tragédie. 11 n’a eu que trop d’imitateurs dans le xviii® et le xix' siècle, mais aucun d’eux n’a fait le Comte d’Essex ni le beau rôle d’^rmne.

3. Thomas Corneille succéda à son frère à l’Académie française (1685), et prit une part active, comme excellent grammairien, au dictionnaire de cette société. Il travailla longtemps, avec Visé, au Mercure galant. 11 mourut aux Andelys en 1709.

Outre ses œuvres dramatiques, Thomas Corneille a laissé :

l» Les Métamorphoses d’Ovide, traduites en vers ;

2® Sept Héroïdes et sept Elégies d’Ovide, traduites en vers;

3® Dictionnaire des Arts et des Sciences, 2 vol. in-fol. ;

^0 Dictionnaire universel, géographique et historique, 3 vot, In-fol.

4. Catherine Bernard, native de Rouen, parente des deux Corneille et de Fontenelle, donna deux tragédies, Laodamie et Brutus, dont on ne manqua pas d’attribuer les bons endroits à ce dernier. On lui fit surtout honneur de l’interrogatoire que Brutus fait subir à son fils, et que Voltaire n’a pas dédaigné d’imiter ;

BRÜTÜS.

...N’achève pas : dans l’horreur qui m’accable,

Laisse encore douter à mon esprit confus S’il me demeure un fils ou si je n’eu ai plus.

TITÜS.

■ Non, vous n’en avez point, etc.

Voici l’imitation :

.... Arrête, téméraire.

De deux fils que j’aimai le Ciel m’avait fait père.

•l’ai perdu l’un ; que dis-je? Ah! malheureux Titus!

Parle, ai-je encore un fils ?

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