TITUS
Non, vous n’en avez plus.
On a de Catherine Bernard plusieurs poésies fugitives, parmi lesquelles on remarque son placet à Louis XIV, pour lui demander les 200 écus qu’il lui faisait tous les
ans. Elle publia aussi trois romans, les Malheurs de l'amour, le Comte d’Amhoise et Inès de Cordoue, qui sont oubliés et qui méritent de l’être. Mademoiselle Bernard mourut en 1712.
5. Jean-Gilrert de Campistron naquit à Toulouse (1656-1723). Venu jeune à Paris, et soutenu par les conseils de Racine, il débuta par la tragédie de Virginie, dont le succès fut assez brillant; Arminius réussit plus encore, et plus encore Andronic, qui, sous d’autres noms, otîrait l’aventure romanesque de don Carlos et de Philippe Il ‘. Alcibiade ne le céda pas à ses devanciers. Acis etGalathée, opéra composé pour la cour d’Anet (celle du duc de Vendôme), y fut applaudi comme à la ville. Deux autres opéras de Campistron, Achille et Alcide, eurent un sort bien différent ; le dernier donna lieu à cette épigramme :
A force de forger on devient forgeron ;
Il n’en est pas ainsi du pauvre Campistron;
Au lieu d’avancer il recule :
Voyez Uercule.
Retourné au Théâtre-Français, Campistron n’y fut pas d’abord aussi heureux qu auparavant : Phocion ne reçut qu’un froid accueil; on en lit un beaucoup trop vif à Phraate, à cause des allusions qu’il offrait. Cette tragédie s’est perdue comme celle A'Aëlius : Adrien fut peu suivi. Il n’en fut pas de môme de Tiridate, histoire d’Ammon, fils de David, traitée sous des noms supposés. 11 ne manquait à Campistron qu’un triomphe sur la scène comique; il l’obtint dans le Jaloux désabusé, pièce un peu froide, mais dont la conduite, les caractères et le style ne sont point sans mérite. On doit encore à Campistron la comédie de l’Amante amant, et la tragédie de Pompeia. Il s’occupait, sur la fin de sa vie, d’une tragédie de Jubas dont on a retenu ces deux vers ;
Tu verras (jue Caton, loin de nous secourir,
Toujours lier, toujours dur, ne saura que mourir.
‘ Voy. mon Histoire moderne, t. 2, p. 10.
On a loué, dit La Harpe, la sagesse de ses plans ; ils sont raisonnables, il est vrai; mais on n’a pas songé qu’ils sont aussi faiblement conçus qu’exécutés. Campistron n'avait de force d’aucune espèce, pas un caractère marqué, pas une situation frappante, pas une scène approfondie, pas un vers nerveux. 11 cherche sans cesse à imiter Racine; mais ce n’est qu’un apprenti qui a devant lui le tableau d’un maître , et qui, d’une main timide et indécise , crayonne des figures inanimées. La versification de cet auteur n’est que d’un degré au-dessus de Pradon; elle n’est pas ridicule, mais en général ce n’est qu’une prose commune assez facilement rimée.
6. Antoine Lafosse ( 1653-1708) a donné quatre tragédies au théâtre : Crésus, Thésée, Polyxène et Manlius. Les trois premières retombent dans le défaut dont Corneille et Racine avaient purgé la scène : l’intrigue en est romanesque, compliquée, et semble même inextricable. Des vers d’un style assez noble n’ont pas sufQ pour racheter cette imperfection. La quatrième pièce, Manlius, est restée au théâtre où elle obtient encore du succès; on la regarde comme la meilleure des tragédies du second ordre. Le sujet, c’est la Conjuration contre Venise sous des noms romains : la fable en est simple et bien conçue, les caractères sont fortement dessinés, les situations pleines d’intérêt, et la hauteur des pensées, la chaleur, l’énergie soutiennent la versification. La Venise sauvée du poëte anglais Otway lui a beaucoup servi. Voici l’extrait d’une des plus belles scènes.
Manlius, qui a fait entrer Servilius, son ami, dans la conjuration, vient d’apprendre par une lettre que cet ami l’a trahi, il lui communique la lettre :
MANLIUS
Connais-tu bien la main de Rutile ?
SERTILUS.
Oui.
MANLIUS
Tiens, lis.
SERVILIUS
« Vous avez méprisé ma juste déflance.
» Tout est su par l’endroit que j’avais soupçonné.
HISTOIRE CRITIQÜS
» C’est par uu sénateur de notre intelligence B Qu’en ce même moment l’avis m’en est donné :
B Fuyez chez les Véiens, où notre sort nous guide.
P Mais pour flatter les maux où ce coup nous réduit, B Trop heureux, en partant, si la mort du perfide,
» De son crime, par vous, lui dérobait le prix î »
MANHÜS.
Qu’en dis-tu?
SERVILIUS
Frappe !
MANLIUS
Quoi ! .
SERVILIUS
Tu dois assez m’entendre; Frappe, dis-je, ton bras ne saurait se méprendre.
MANLIUS
Que dis-tu, malheureux ? où vas-tu t’égarer?
Sais- tu bien ce qu’ici tu m’oses déclarer !
SERVILIUS
Oui, je sais que tu peux, par un coup légitime.
Percer ce traître cœur que je t’ofTre en victime ;
Que ma foi démentie a trahi ton dessein .
MANLIUS
Et je n’enfonce pas un poignard dans ton sein!
Pourquoi faut-il encor que ma main trop timide Reconnaisse un ami dans les traits d’un perfide?
Quoi, toi! tu me trahis ? l’ai-je bien entendu?
SERVILIUS
Il est vrai, Manlius ; peut-être je l’ai dù.
Nous ne donnons pas la suite, qui contient la justification Incomplète de Servilius et les invectives de Manlius, qui termine en lui parlant des autres conjurés :
Quel sera contre moi l’éclat de leur colère ?
Je leur ai garanti ta foi ferme et sincère ;
J’ai ri de leurs soupçons, j’ai retenu leurs bras Qui t’allaient prévenir par ton juste trépas.
A leur sage conseil que n’ai-je pu me rendre ?
Ton sang valait alors qu’on le daignât répandre :
Il aurait assuré l’eflèt de mon dessein ;
Mais sans fruit maintenant il souillerait ma main;
El trop vil à mes yeux pour laver ton oITense,
Je laisse à tes remords le soin de ma vengeance.
DE r.A LrrrKDATUKK ElîAXÇAISE. XSi't
7. LoN'GEPIERRE ( Hiiairo-Bernard de iloqueleyne, Lai ou de), né l’an 1G59, à Dijon, publia très-JeuMe encore des Traductions en vers français d'Anacréon, de Sa])iio, de Théocrite, de Bion cl de Moscbus, Iraduclions qui prouvaient plus d'amour [icur les anciens que de talent pour en imiter les beaafés. Traduclcur de bucoliques, il voulut composer lui-mcmc dans ce j;enre, et lit paraître un Recueil d'idylles, (jui valent moins encore (juc ses imitations. Do là il passa au genre dramatique, ce qui fit dire à J. -B. Bousseau ;
Si le style bucolique L'a dénigré,
Il \eii!, pci le dramatique,
Lire tiré
Du rang des auteurs abjects.
> ivent les Grecs !
Longepierre donna au théâtre }Icdéc, Sésostris et Electre. Médée seule y est restée, malgré ses nombreux défauts, parce que le rôle principal est brillant; elle est supérieure à celle de Corneille; mais la Médée de Corneille n’était pas de son bon temps. Sésostris tomba dès la première représentation, comme le témoigne une épigramme de Racine :
Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris,
Oui jadis en Egypte, au gré des destinées,
Yéquit de si longues années,
N’a vécu qu’un jour à l’aris.
Longepierre, dit Voltaire, imita les poètes grecs dans d’autres tragédies, en ne mêlant point l’amour à ses sujets sévères et terribles ; mais aussi il les imita dans la prolixité des lieux communs, dans le vide d’action et d’intrigue, et ne les égala point dans la beauté de l’élocution, qui fait le grand mérite des poètes.
8. Dur, HÉ DE Vancy (1GC8-170Y), valet de chambre de Louis XIV, fut l’élève de Pavillon et l’ami de Jean-Baptiste Rousseau, qui lui a adressé une de ses odes. Pour plaire au monarque, il consacra ses talents aux Dames de Saint- Cyr. Les Histoires édifiantes, les Hymnes et les
HisT. nn r.A mtt. ru. — xvu^siLcle. 2.>
88() HISTOiRE CRITIQÜE
Cantiques, qu’il fit pour elles, sont tonobés dans un oubli mérité. De ses trois tragédies saintes, Absalon, Jonathas et üébora, tes deux dernières ne valent rien ; mais la première est un ouvrage de mérite. La marche des quatre premiers actes est bien entendue ; le trouble et le péril y croissent de scène en scène, et les principaux caractères, surtout celui de Tliarès, sont bien tracés.
Duché ne se borna pas aux sujets sacrés : il en traita de profanes pour l’Opéra, où il donna les Fêtes galantes, les Amours de Momus, Théagènes et Chariclée, Céphale et Procris, Scylla, Iphigénie en Tauride. Ce dernier opéra est dans le grand goût, et quoique ce ne soit qu’un opéra, il retrace une grande idée de ce que les tragédies grecques avaient de meilleur.
§ 6. Perrin et Quinault.
1 . Perrin, inventeur de l’opéra français. — a. Quinault ; ses opéras. — 3. Jugement d» Boileau sur cet auteur ; justification de ce jugement.
1. Pierre Perrin, plus connu sous le nom d’abbé Perrin, quoiqu’il ne tînt en rien à l’Eglise, mérite une place dans riiistoire littéraire comme inventeur d’un nouveau genre de littérature. Ce fut lui qui le premier imagina de donner des opéras français ; il en obtint le privilège en 1CC9, et le céda trois ans après à Lulli. On lui doit, en ce genre, Ariane, ou le Mariage de Bacchus, la Mort d' Adonis et Pomone, productions plates et rampantes, qui ne se recommandent que par leur nouveauté. Ses Odes, ses Stances, ses Eglogues, ses Elégies, et surtout sa Traduction de V Enéide en vers héroïques, sont plus qu’au-dessous du médiocre. Boileau, dans une Lettre à Brossette, cite deux vers de cette traduction, qui commencent le second chant :
fonticuêre omnes, intentique ora tenebant:
Chacun sc tut alors, et l’esprit rappelé
Tenait la bouche close et le regard collé.
L’abbé Perrin mourut en 1C80.
DE LA LITïIÎRATURK I RANÇAISK. 387
2. l’HiLippE Quinaült naquit, l’an 1635, à Paris, d'un maître boulanger. Ce fut sous les auspices de Tristan l’Hermite qu’il fit ses premiers pas dans la carrière draina tique, par la représentation des Rivales, en 1653. Depuis cette époque jusqu’en 1666, il donna quinze autres pièces, comédies, tragédies ou tragi-comédies, dont deux seulement, la Mère coquette et l’ Astrale, ont laissé quelque souvenir, l’une par son mérite, l’autre par la satire de Boileau.
Les opéras ou tragédies lyriques de Quinault sont également au nombre de seize, ce sont :
Les Fêtes de l’Amour et de Bacchus; — Cadmus ; — Alceste ; — Thésée; le Carnaval; — Atys; — Isis; — Proserpine; — te Triomphe de l’Amour ; — Persée; — Phaéton ; — Amadis de Gaule; — Roland ; — la Grotte ou l’Eglogue de Versailles ; — le Triomphe de la paix ; — Armide.
3. On sait que Boileau, qui dans son Art poétique n’a oublié ni le sonnet ni la ballade, n’a point parlé de l’opéra. Est-ce par dédain pour ce genre ? Mais il n’a rien dit non plus de la fable, en sorte que le silence du législateur n’est point une preuve sans réplique de son mépris pour la tragédie lyrique.
On sait, d’un autre côté, que dans ses satires Boileau n'a point ménagé Quinault :
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile et la rime Quinault.
(Sat. 2.)
Les héros chez Quinault parlent bien autrement;
Et jusqu’à je vous hais, tout s’y dit tendrement.
(Sat. 3.)
Quinault n’avait point encore à cette époque composé d’opéra ; le trait n’est donc décoché que contre ses premières pièces dramatiques *.
' Contre la tragi-comédie de Stratonice où Quinault, âgé de vingt et un ans, avait fait dire à sa princesse, secrètement éprise d’Auliochus :
Adieu : croyez ioujours que ma haine esl eitiénu-, Priiïce, ei si je vous hais, haissgi mûi tic uièrae.
388 HISTOIRE CllTflQUE
Mais quoi que Boileau, par la suite, ait pu dire, dans ses Lettres ou dans ses Préfaces, en faveur du mérite de Quinault, il ne l’a pas moins toujours flétri dans ses ouvrages. Tels sont ces vers si connus de la Satire 10®, où, cette fois, il est bien question de l’opéra :
Mais qui peut t’assurer qu’invincible aux plaisirs,
Chez toi, dans une vie ouverte à la licence.
Elle (ton épouse) conservera sa première innocence ?
Par toi-méme bientôt conduite à TOpcra,
De quel air penses-tu que ta sainte verra
D’un spectatcle enchanteur la pompe harmonieuse,
Ces danses, ces héros à voix luxurieuse ?
Entendra ces discours sur l’amour seul roulants,
Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands ;
Saura d’eux qu’à l’amour, comme dti seul Dieu suprême,
On doit immoler tout, jusqu’à la vertu même :
Qu’on ne saurait trop trop tôt se laisser enllammer ;
Qu’on n’a reçu du Ciel un cœur que pour aimer;
Et tous ces lieux communs de morale Uibriqiio.
Que Lulli réchaulïa du son de sa musique ■?
Ces vers nous serviront de guide.
On a vu (p. 386) que Lulli, surintendant de la musique du roi, avait oben u, l’an 1672, te privilège de Perrin pour la représentation des opéras français. 11 s’associa à Quinault, qui se chargeait d’en faire les paroles, comme lui d’en faire la musique. Cette association fut heureuse ; Lulli et Quinault obtinrent le plus grand succès. Etait-il dû au musicien ou au poète? Boileau, en flétrissant de son improbation ce genre bAtard, se déclare en faveur du premier : la postérité n’a pas été de son avis, la musique de Lulli est tout à fait oubliée, et l'on a conservé les paroles de Quinault.
Mais nous ne ferons point un crime au grand satirique de s’ètre trompé en ce point ; il a pu éiendre au talent de l’auteur le dégoût cjuc lui inspiraiemt les idées et les sentiments reproduits sans cesse dans les opéras de Quinault. En effet, ils peignent tous des scènes d’amour, et cette passion y est représentée sous des couleurs fausses, exagérées, pernicieuses. Aussi, comme nous ne saurions séparer, dans nos appréciations, le bon du beau, nous ne
DE LA littp:katere fkan(;aise. 380
craignons pas de redire avec Boileau que ce ne sont que des lieux communs de morale lubrique. Après un tel jugement, nous ne ferons pas gloire à Quinault d’avoir trouvé le style le plus convenable pour ses sujets, et d’avoir écrit des vers pleins de facilité, de mollesse, de mélodie : plus il a su donner d’attraits à ses œuvres, moins il doit être absous aux yeux de la morale.
Quinault mourut en 1688, à l’âge de cinquante-trois ans.