‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 70 sur 96 · I.’Aiige a taillé ce roc divin · texte numérisé non relu

I.’Aiige a taillé ce roc divin

Le démon cauteleux et fin Ln a fuit l'jl.crd effroyable;

Sachant bien que le pèlerin Se düimcroit cent fois au diable.

Kl .«e damneroiten chemin.

Chapellecxccllaitsurtout dans les rimes redoublées, dont

Voltaire, dans son Siècle de Louis XIY, attribue l’invention à d’Assouci. Pour en trouver l’inventeur, il faut remonter jusqu’à François Habert, contemporain de Marot 'p. 27).

2. Jean Hesxailt, fils d’un boulanger de Paris, fut l’ami de Chapelle, et c’est dire assez qu’il puisa, dans cette liaison, avec les principes de Gassendi, la morale matérialiste d’Epicure. Après avoir tenté la fortune dans les Pays-Bas, en Angleterre, en .'^icile, il revint en France, obtint un emploi de Fouquet, et le perdit à la disgrâce du surintendant. De là ce fameux sonnet contre Colbert, plein d'énergie beaucoup plus que de vérité :

Ministre avare et lâche, esclave malheureux,

(.jiii gémis sous le poids des alTaires publiques.

Victime dévouée aux chagrins politiques,

Fantôme révéré sous im titre onéreux!

Vois combien des grandeurs le comble est dangereux ! Contemple de Fouquet les funestes reliques;

juste la part qu’il eut dans la composition du Vojage à Montpellier. Nombre de bagatelles ingénieuses, échappées à son esprit facile et délicat, ont été insérées, sans nom d’auteur, dans les recueils du temps où il est impossible de les distinguer.

IIIST. UE r,A I.ITT. FR. — XyiP^ SlftCLE.

HISTOIRE CRITIOUE

El laiRÜs qu’à perte en secret tu t’appliques,

Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux .

Il part plus d’un revers des mains de la lortune ;

La chute comme à lui te peut être commune :

Nul ne tombe innocent d’ou l’on te voit monte.

Cesse donc d’animer ton prince à son supplice ;

El près d’avoir besoin de toute sa bonté.

Ne le fais pas user de toute sa justice.

3. En 1670, llesnault publia ses OEuvres diverses. On y trouve la Consolation à Olympe, dis.sertation en prose, digne d’un épicurien ; — l imitation en vers de quelques chœurs de Sénèque le Tragique ( 2® et 4® acte de la Troade, 2® acte de Thyeste) ; — des Lettres à Iris, à Lucrèce et à Sapho, d'une morale moins que sévère ; — le Bail du cœur à Cloris, pièce d’une grande licence ; — des Sonnets, entre autres celui de 1 Avorton ; une églogue sur la Vie ; — une élégie sur le combat de la Raison contre les Passions, etc. Dans cette dernière pièce, le poëte se lait exhorter par la Raison à ne pas la confondre avec l’Opinion :

Fuis te phantôme vain qui porte mes couleurs,

La folle Opinion, reine des fantastiques.

Source de tant de biens et de maux chimériques.

C’est elle qui, de l’homme augmentant les besoins,

Multiplie avec eux ses travaux et ses soins.

Qui, lui faisant haïr le repos et la joie.

Aux avares soucis livre son àme en proie ;

Qui lui fait de la gloire ensanglanter l’autel,

Et courir à la mort pour se rendre immortel.

C’est elle qui corrompt les tnœurs et les maximes.

Ravale des vertus et couronne des crimes.

Selon son intérêt règle ses sentiments.

Juge des actions par les événements.

Méprise un vertueux que le Ciel abandonne.

Révère un scélérat que le bonheur couronne,

Aux peuples imiuiels vante les nouveautés,

El leur fait un héros d’un chef de révoltés.

Certes ces vers sont bien tournés, et leur auteur ne méritait pas d’ètre confondu par Roileau (9® satire) avec Rardin, Colletet, Pelletier. U est malheureux qu’Hesuault

DE LA LITTÉIIATÜIÎIÎ l’RAXÇAiSE. 4()3

ait on général employé son talent dans des sujets contraires à la morale ou aux convenances.

4. Guillaume Amfrve de Ciiaulieu, né l’an 1639, à Fontenai , dans le Vexin normand , dut à l’amitié des Vendôme l’abbaye d’Aumale et plusieurs prieurés, qui lui valaient trente mille livres do rente. Cette fortune lui fit oublier son caractère d’ecclésiastique : il ne s’occupa plus que que de ses plaisirs, et n’employa son talent qu’à les chanter. Il avait fixé son séjour au Temple, et là, dans une société d’épicuriens, où se trouvait souvent le grand-prieur de Vendôme, si l’on faisait, au milieu de la bonne chère, des vers faciles, on y respectait peu les lois de la décence et de la morale. Elève de Chapelle et de Bachaumont, Chaulieu s’y distinguait, parmi tous les autres, par le charme de son esprit et des faiblesses qui lui valun nt le surnom à' Anacréon du Temple. Après avoir condamné Chaulieu sous le rapport moral, parlons-en sous le rapport littéraire. Voltaire, dans son Temple du Goût, le caractérise ainsi ;

.le vis arriver en ce lieu Le brillanl abbé de Chaulieu.

Qui chantait en sortant de table :

Il osait caresser le dieu D’un air familier, mais aimable ;

Sa vive imagination Prodiguait dans sa douce ivresse Des beautés sans correction.

Dans le môme ouvrage, le dieu du goût avertit Chaulieu de ne pas se croire le premier des bons poêles, mais le premier des poètes négligés. On voit en etfet, dans ses vers, les négligences d’un esprit paresseux, mais en môme temps le bon goût d’un esprit délicat, qui ne tombe jamais dans cette airectation, premier défaut d’un siècle de décadence; il a môme des morceaux d’une poésie riche et brillante; malheureusement, ce qui domine surlon.t dans ses écrits, c’est la morale épicurienne et le goût de la volupté. Son Ode sur l Inconstance est la chanson du plaisir et de la gaieté. Saul ses stances sur la solitude de

i04 IIISTOIHE CKITIQUE

Fontenai, que nous avons citées ailleurs et quelques autres pièces, les poésies rie (lliaulieu ne peuvent se lire sans danger pour la jeunesse et sans indignation pour les gens sages. Son épicuréisme est d’autant plus dangereux, qu’il a su le réduire en sentiment. Il n’est pas de moyen plus sûr pour s’attirer des lecteurs et se faire des prosélytes ; et cependant rien de plus révoltant aux yeux d une raison, je ne dis pas austère, mais seulement éelairée, que ce penchant à faire consister tout le bonheur dans les plaisirs matériels.

5. Le marquis de La Tare, né l’an 1G44, dans le Vivarais, joignait au mérite militaire l'imagination la plus enjouée, l’esprit le plus délicat et le caractère le plus aimable. Comme poète, il a associé son nom à celui d’un ami (Chaulieu) dont il partage en quekiue sorte la célébrité! On a répété, d’après Voltaire, que le talent de La Lare ne s’était développé qu’à l’Age de soixante ans, et que ses vers étaient incorrects, qu’ils manquaient surtout de précision ;

La Lare, avec plus de mollesse,

En baissant sa lyre d'nn (nn,

Chantait .

Quelques vers sans précision Que le plaisir et la paresse Dictaient sans l’aide d’Apollon.

Ce jugement, quoique rendu dans le Temple du Goîd, pourrait bien ne pas avoir été approuvé par le dieu qui y préside. Les poésies légères de La Lare, si quelquefois elles manquent d’élégance, ont toujours la doticeur, la facilité, l’abandon, qui sont l’essence de ce genre porté au degré de perfection dont il est susceptible. Voyez comme il parle de ses propres vers :

Présents de la seule nature,

Amusements de mon loisir,

Vers aisés par qui je m’assure Moins de gloire (jiie de plaisir,

Coidez, enl’ants de ma paresse ;

Mais si d’abord on v ;us earesse,

» Yoy. mon Tco/'c de J.lUèraUiro, PiX'tique, p 2.')^.

I>K LA Lli rKHATimK LUANÇAISE.

Refusez-vous à ce bonheur;

Dites qu’échappés à nia veine,

Par hasard, sans force et sans peine,

Vous méritez peu cet honneur.

Presque toutes les poésies de La Fare portent ce caractère de douce insouciance et d’aimable gaieté. 11 est négligé comme Chaulieu ; en un mot, il a quelques-uns des défauts, comme quelques-unes des qualités poétiques de son modèle. La Fare a fait aussi l’opéra de Penthée.

On a encore de lui des Mémoires sur les principaux événements du règne de Louis XIV. C’est plutôt l’œuvre d’un courtisan mécontent que d’un historien véridique : la satire et le fiel y abondent.

6. Jean-François Leriget de La Faye, l’un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de son temps, naquit l’an 1674, è Vienne en Dauphiné. C’est de lui que Voltaire a dit :

Il à réuni le mérite Et d’Horace et de Pollion ;

Tantôt protégeant Apollon Et tantôt marchant à sa suite.

Il reçut deux présents des dieux,

Les plus charmants qu’ils puissent faire ;

L’un était le talent de plaire.

L'autre le secret d’être heureux.

Intime ami de La Motte, il no partageait point cependant ses opitiions littéraires. Il combattit môme l’un de ses paradoxes favoris dans une sur les avantages

de la rime, à laquellle La .Motte lit le plus grand honneur qu’il crut pouvoir lui faire en la traduisant en prose. Kn voici une strophe :

De la contrainte rigoureuse Où l’esprit semble resserré,

11 reçoit cette force heureuse Qui l’élève au plus haut degré.

Telle, dans des canaux pressée,

Avec plus de force élancée.

L’onde s’élève dans les airs :

Et la règle, qui semble austère,

UISTOIKK CftSTlOUK

N'est qu’un art plus certain de plaire,

Insc^'parable des beaux vers.

Outre cette ode, on n’a de La Faye qu’un petit nombre de productions, mais toutes pleines de naturel et de délicatesse. 11 mourut en 1731.

§ 3. Poésie lyrique. — J. -B. Rousseau et La Motte-

Houdar.

1. Jean-Baplistf Rousseau ; détails sur sa ieuiiesse. — J. Ses ouvrages dramatiques. — 5. Eiil et 11101 1 de Rousseau. — 4. Les deux époques de la vie et du tal. ni de ce porte. — 5. Epigraiiimes, Epîires cl Allégories de Jeaii-Iiapliste Rousseau. —6. La Molle-Iloiidar ; ses opéras. —7. Ses pièces du Tbeiilre François. — 8. L» Motte, poète Ijrique. — 9. Rôle que loua La Molle dans ta querelle des anciens et des modernes. — 10. La Motte, poêle pastoral et labulisle. — 11. La Motte liiiit par décrier la poésie; qualités de sa prose, la. Aulrrs éorils de La MotU*.

1. .Iean-Baptiste Rousseau naquit à Paris en 1670. Fils d’un artisan*, il reçut néanmoins une bonne éducation. Lorsqu’il entra dans la carrière littéraire, le grand siècle finissait : Molière, La Fontaine, Racine n étaient plus, et Boileau, chargé d’ans et d’infirmités, ne pouvait guère plus qu’animer du geste ou de la voix les jeunes athlètes qui se présentaient dans la lice. Mais déjà ses hautes leçons commençaient à perdre de leur autorité ; de nouvelles mœurs s’introduisaient, et, à leur suite, des idées nouvelles en littérature, comme dans tout le reste. Cependant un homme se présentait pour défendre les vieilles traditions, combattre les nouvelles doctrines et |)0ser en quelque sorte la borne qui devait marquer le passade du xviC au xviu® siècle. Cet homme fut ,lean- BapListe Rousseau. Nourri d’excellentes études et formé à l’école du prince des satiriques modernes, scs premiers essais furent la satire du goût de son siècle et des écrivains de son temps. De là mille ennemis qui trouvèrent plus tard le jour do la vengeance.

•1. .lean-B.iptiste Rousseau donna, l’an Hw'i, sa première comédie,, le Café, (pii n’eut et ne méritait d'avoir aucun sacc''s. Eloigné de la scène française par cet échec,

' (rt'lfiii un coi'iluaaier jouissant d’une hoimèts aisance.

DE LA LITTÉRATÜUE FKANÇAtSE. 407

il donna, deux ans après à l’Opéra, Jason ou la Toison d'or, et, l’année suivante, Vémis et Adonis, qui ne réussirent pas davantage. Il reparut alors au Théafre-Ftançais par la comédie du Flatteur, qui n’eut que dix représentations, médiocrement suivies. Moins heureux encore, quatre ans après, le Capricieux acheva de convaincre le public, mais non l’auteur, qu’une carrière où presque tous ses pas n’avaient été marqués que par des chutes, n’était pas celle où l’appelait son génie. Rousseau ne les attribua qu’aux cabales de ses ennemis.

3. Cependant il tourna son génie vers la poésie sacrée, et dès son début dans le genre lyrique, il se plaça à la tète de tous ses contemporains. Au moment où la voix publique le désignait pour recueillir dans la succession de Boileau mourant une place à r.\cadémie et une forte pension, on répandit dans le public des couplets remplis d’infàrnes obscénités et d’injures atroces contre des hommes de lettres, des savants, des gens puissants, des militaires. La coterie philosoptiique accusa Rousseau d’avoir composé et fait distribuer les couplets ; il voulut se défendre contre cette inculpation, mais la calomnie fut la plus forte. 11 quitta la Franco, fut Hétri l’an 1712 par un arrêt infâmant, et mourut sur la terre étrangère (à Bruxelles), après trente ans d’exil (1741), protestant toujours de son innocence. Lefranc de Pornpignan consacra à la mémoire de ce grand poëte l’une des plus belles odes dont s'honore la poésie française *, et Piran fit pour lui cette épitaphe si connue ;

Ci-gil rniuslre et malheureux Rousseau.

Le Brabant fut sa tombe, et Paris son berceau.

Voici l’abrégé de sa vie,

Qui fut trop longue de moitié ;

Il fut trente ans digne d’envie,

El trente ans digne de pitié.

4. 11 V a, en effet, dans la vie comme dans le talent de .lean-Baptiste Rousseau , deux époques distinctes, l 'homme et le poëte du siècle de Louis XIV, le poëte du xviiP siè-

> Yoy. Traité de Littérature, Poétique.

408 mSTOlKü CiUTIQUE

clc et l'cxiic : le premier s’inspirant des convictions religieuses (|Lii animèrent tout ce siècle, et retenant la pureté de langage qui rehaussait si rnerveilleuseiiK'iil la beauté des pensées; te second sentant se refroidir, sous un ciel étranger, le feu de ses premières inspirations, et perdant, avec la correction du langage, ces hautes pensées qui l’avaient fait poète. Les dernières poésies de Rousseau appartiennent déjà à l’esprit de licence, de faux goût et d’incorrection du xviii'’ siècle. Ses PsaMntes, ses belles Odes, ses Cantates, qui ont paru en 1712, sont dignes du grand siècle. Nul n’a mieux connu et plus habileir.ent employé les diverses mesures de notre langue poétique. Elégant et pur dans ses Psaumes, élevé dans scs Odes, simple et varié dans ses Cantates, il flatte toujours l'oreille par une cadence savante, par un rhythme nombreux, par une harmonie soutenue ; mais on peut dire qu’il n'est vraiment sublime que quand son inspiralion est exclusivement religieuse.

5. Ses autres poésies consistent on Epigrammes, E pitres ai Allégories. Aucun poète, si l’on en excepte Racine, n’a tourné l’épigramme avec plus de finesse et d’esprit, et n’en a fait sortir le trait satirique avec une plus piquante justesse; mais le libertinage les dépare trop souvent, et nous osons croire qu’elles lui méritèrent ses infortunes. Quant à ses Epitres et à ses Allégories, quoiqu’il ne soit pas impossible d’y retrouver de temps en temps les inspirations du poète et le talent même de l’écrivain, ce ne sont pour ainsi dire que les pâles étincelles d’un feu qui s’éteint, et rarement elles percent l’épaisse fumée qui les environne.

6. Antoine Hoüdau de La Motte, plus connu sous le nom de Jm Molte-Houdar, naquit en 1672, à Paris; son père était chapelier. Elevé chez les Jésuites, après avoir passé deux mois à la Trappe pour se dérober au penchant qui l’entraînait vers le théâtre, il finit par y céder, et composa successivement pour l’Opéra VEurope galante, hsé, Amadis des Gaules, Marthésie ou la Beine des Amazones, le Triomphe des arts, Canente, Omphale, Alcione,

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Sémêlé, Scanderbeg, le Ballel des à(jes,\e Bon des Fées, le Carnaval et la Folie, la Vénitienne et Narcisse. De l’avis de tous les critiques, La Motte, dans l’opéra, prend place après Quinault. Sa vcrsirication est d’une douceur et d’une harmonie remarquable ; mais elle est loin de la facilité gracieuse et de la mélodie enchanteresse qui assurent à Quinault le premier rang. Le défaut habituel de La Motte, c’est la gène des constructions ; le prosaïsme et la dureté s’y joignent encore trop souvent. Sa pensée ne paraît pas, comme dans tout auteur né poète, s’arranger d’elle-mème dans la phrase métrique; il a plutôt l’air d’avoir pensé en prose et traduit sa pensée en vers.

7. La Motte commença de bonne heure à travailler pour le Théâtre-Français : en commun avec Boindin, il composa d’abord la comédie des Trois Gascons et celle du Port de mer ; mais leur liaison ne dura pas longtemps, et depuis, Boindin calomnia lâchement son collaborateur. La Motte donna encore la Matrone d’Ephèse, le Talisman, Richard Minutolo, le Calendrier des vieillards, petites pièces d’un succès éphémère. Mais le Magnifique, comédie en deux actes, est resté au théâtre. \é Amant diffeile, comédie en cinq actes, n’a pu s’y soutenir malgré l’intérêt de l’intrigue et la gaieté spirituelle du dialogue. La Motte eut plus do succès dans la tragédie; il en composa quatre : les jfachabées, Romulus, OEdipe et Inès de Castro. Cette dernière eut un succès comparable à celui du Cid, et elle le dut uniquement à la situation la plus pathétique qu’on ait encore imaginée au théâtre; car la versitication en est faible et dure, les sentiments n’y sont qu’etfleurés, et la passion s’y exprime sans chaleur et sans force.

8. Ebloui par ses succès et sa facilité, La Motte voulut se faire aussi poète lyrique. Suivant dans ses fureurs un ordre didactique, il traçait d’abord le plan de ses odes ; tous ses écarts étaient prévus, et son désordre réglé à l’avance. Prodiguant partout les formules d’un enthousiasme factice, les invocations, les apostrophes, les surprises, il n’en reste pas moins froid et méthodique.

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Quelques épithètes heureuses, quelcpics ingénieuses pensées, ne sauraient racheter le défaut absolu d’inspiration et de chaleur. Ces critiques ne frappent point sur ses Odes anucréoniiques qui sont écrites avec autant de grâce que d’aisance. Du reste, nous devons dire que cette dernière espèce de composition n’était pour lui qu un pur jeu d’esprit; ses mœurs furent toujours très-pures, et c’éta t pour faire de tout qu’il fit de l’Anacreon.

9. Cette manie de se croire propre à tout jeta La Motte dans la querelle des anciens et des modernes. Il en fut le dernier champion.

Perrault avait le premier levé contre l’antiquité l’étendard de la révolte, et, dans son zèle malencontreux, il s’était attaqué à Boileau. Voici à quelle occasion. Desmarest, l’auteur du Clovis, irrité de voir son poëme qu’avait loué Chapelain, flétri par les justes critiques de Boileau, se proclama supérieur aux anciens, foula aux pieds Homère et Virgile, et, dans sa ridicule jactance, se compara à Tamerlan, vainqueur de Bajazet. Il crut avoir créé l’épopée moderne et chrétienne dans son poëme de Clovis, et formula la supériorité des modernes sur les anciens dans une dissertation intitulée : la Comparaison de la langue et de la poésie française avec la greccpie et la latine. Pierre Perrault lança bientèt un autre manifeste dans lequel, à propos de V Alceste de Qninault,il mettait l’opéra moderne bien au-dessus de la tragédie d'Euripide. Charles Perrault reprit et soutint rigoureusement la thèse de son frère. 11 publia le Parallèle des anciens et des modernes. Boileau, dans la préface qu’il mit à la tète de son Ode sur la prise deNamur, releva les paradoxes des Etranges dialogues de Perrault. Entre Boileau et Perrault, la lutte ne fut pas longue. Eontenelle intervint dans la querelle. Dans sa Digression sur les anciens et les modernes, \\ pose une distinction essentielle, négligée par Perrault, celle des sciences et de la littérature. Cette guerre languissait quand elle fut reprise et ranimée par La Motte et madame Dacier ; et cette fois, sinon les résultats, les rôles changèrent : l’esprit, la politesse, la mesure, furent pour l’adversaire

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 4ll

des anciens, et les einpodements, la violence, le pédantisme, du côté de leur délenseur. La Motte publia un Discours sur la poésie, où setiouvaient de judicieuses réflexions ; malheureusement, il alla plus loin, et il entreprit de refaire V Iliade. Il la réduisit en douze chants dans sa traduction pour la rendre plus intéressante, et faire disparaître les grands défauts qui, selon lui, la déparaient. La Motte ruina lui-même, par cette tentative malheureuse, le paradoxe qu’il avait soutenu d’une manière décevante dans le Discours sur Homère, qui précède sa traduction. Madame ifacier répondit à La Motte par son traité ; Des Causes de la corruption du goût. La Motte répliqua par ses Réflexions sur la critique, qui tirent beaucoup de bruit parmi les gens de lettres ; il en résulta plusieurs écrits pour et conire'. La dispute s'échaufl'a tellement qu'on ne joua les auteurs sur plusieurs tln âtres de Paris. Valincourt rapprocha entin les partis ennemis ; il leur lit signer la paix. Au reste, il était plus facile à La Motte de défendre son discours que son poërne, dont on ne se ressouviendrait plus aujourd'hui sans l’épigrarnme de Jean- Baptiste Rousseau, qui en a fait justice et a vengé Homère ;

Le traducteur qui rima l’Iliade,

De douze chants prétendit l'abréger;

Mais par son style aussi triste que fade,

De douze en sus il a su l’allonger.

Or, le lecteur qui se voit affliger Le donne au diable, et dit, perdant haleine :

« Eh ! finissez, rimeur à la douzaine ;

» Vos abrégés sont longs au dernier point. »

Ami lecteur, vous voilà bien en peine ;

Rendons-les courts en ne les lisant point.

10. La Motte a été plus heureux dans l’églogue et dans la fable que dans le poërne soutenu : le style noble, élevé, ne convenait guère à son génie soufile, varié, brillani, ingénieux, mais peu vigoureux et peu profond. On trouve

» Huet écrivit une lettre; La Fontaine composa une épitre contre l’ouvrage de Perrault, et Racine le tança vertement dans sa [iréface (ï Iphigénie.

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dans scs vingt Efiloyues jilus de naturel que dans celles de Fontenelle ; elles ont assez le tou du genre ; il y a de la délicatesse et des sentiments, mais pas assez d’imagination et de poésie. Quant à ses Fables, on les lit encore avec plaisir : presque toutes sont de son invention et d’une invention généralement très-heureuse ; mais le style en est souvent recherché, précieux, sans poésie et sans naturel.

11. Par une bizarrerie singulière, La Motte, si l’on en excepte quelques discours académiques et l eloge funèbre de Louis XIV, n écrivit en prose que pour faire valoir ou défendre ses vers ; et cependant, il finit par décrier la poésie. Sur la fin de sa carrière, il prétendit que tous les genres d’écrire, traités jusqu’alors en vers, et même la tragédie, pouvaient l’être heureusement en prose. 11 soutint même que la poésie avait un vice essentiel qui devait la faire réprouver ou du moins priser fort peu par les gens sensés : c’était de gêner, par la mesure et par la rime, la pensée et la raison ; en sorte que celui qui écrivait en vers ne disait jamais tout ce qu’il pouvait ou devait dire. Pour prouver cette assertion, il mit en prose une scène de Racine ; il écrivit une ode en prose, une tragédie d’Qlvdipe en vers et une autre en prose, sujet déjà traité par Voltaire. La Faye fit une ode en vers pour défendre la poésie ; i.a Motte la mit en prose pour le combattre. Voltaire prit la plume pour défendre, non-seulement la poésie, mais encore la règle des trois unités que La Motte voulait proscrire ; et celui-ci lui répondit , comme de coutume, avec beaucoup de politesse, d’esprit et de raison.

Fn général, le style de La Motte en prose peut être présenté comme un modèle. Sa diction est constamment élégante et pure, pleine de douceur et d’harmonie ; il a un grand nombre de pensées neuves, de réllcxions judicieuses, fines et instructives, exprimées d’une manière brillante ; son coloris est vif, son ton varié ; il discute avec clarté, méthode et bonne foi, mais avec trop de subtilité : il est facile de sentir quand il a tort, mais difficile do le

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i éfuler ; car il donne prise par ce cpi’il omet de dire plnlôt que par ce qu’il dit.

Aux ouvrages que nous avons cités, il faut joindre son intéressante Correspondance avec la duchesse du Maine, ainsi que des Hymnes cl des Cantates, tirées de l’i criture sainte, dont son génie anti-poétique a souvent défiguré la sublimité.

La Motte mourut en 1731, dans la cinquante-neuvième année de son âge. 11 était aveugle et perclus depuis vingt ans.

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