LETTRES
Nous avons déjà trouvé sur notre route, et nous trouverons encore, après ce chapitre, beaucoup de lettres parmi le bagage littéraire des auteurs. Ici nous ne nous occuperons que des écrivains épistolaires proprement dits, tels que mesdames de Sévigné, de Grignau, de Simiane et de Maintenon.
1. Madame de SêTigüé; détails sur sa vie. — a. Ses Lettres sur Fouquet. — 5. Ses Lettres à sa fille. — 4* Réfutation de quelques accusations dont elles ont été l’objet. — 5. Mérite de ces Lettres. — 6. Lettres de madame de Grignan. 7. Lettres de madame d* Simiane. — - 8. Lettres de madame de Maiuteuon.
1. Marie de Rabutin- Chantal, marquise de Sévigné, naquit le 5 février 1627, au château de Bourbilly, près de Semur. Sainte-Frémiot de Chantal, fondatrice de l’ordre de la Visitation, était sa grand’mère. Orpheline de bonne heure, elle fut élevée par son oncle et tuteur, l’abbé de Coulanges, qu’elle a fait passer à la postérité sous le nom de bien bon. Les premières années de la jeune Chantal s’écoulèrent dans le joli village de Sucy (lettre du 22 juillet 1676), à quatre lieues de Paris, où son aïeul, le financier Coulanges, avait fait bâtir une superbe maison. Lorsqu’il en fut temps. Ménage et Chapelain lui ouvrirent les sources de la belle littérature ; et ses visites à la cour (lettre du 19 juin 1680) lui permirent d’allier à la culture de l’esprit les grâces de la société la plus polie. L’an 1644, elle épousa Henri de Sévigné, ma-
réchal de camp, issu de l’une des plus anciennes maisons de Bretagne. Cotte union ne fut ni longue ni heureuse ; le marquis était brusque, inconsidéré ; il aimait les dépenses et les aventures folles. En 1651 ,1e chevalier d’Albret le tua en duel, à Paris, pendant qu’il délaissait sa femme, au fond de sa province, dans la terre des Rochers. Veuve dans la fleur de sa jeunesse, madame de Sévigné, mère d’un fils et d’une fille, ne reparut dans le monde qu’en 1654. Les triomphes de l’esprit, de la beauté, de la sagesse l’y attendaient également : elle devint le véritable ornement de l’Hôtel de Rambouillet.
Après la triste épreuve d’un mariage mal assorti, madame de Sévigné voulut rester veuve ; mais elle ressentit vivement les peines de l’amitié. Les malheurs si mérités du cardinal de Retz, parent de son mari, l’affligèrent beaucoup : elle jugeait ce prélat factieux et turbulent avec les illusions de famille et le sentiment de la reconnaissance. Russy-Rabutin, son parent, dont elle tolérait l’égoïsme et les ridicules prétentions, se permit à son égard un odieux procédé. Irrité de ce qu’elle subordonnait a des formalités le prêt d’une somme de dix mille livres, dont il avait besoin pour faire la campagne de 1658 sous le maréchal de Turenne, il peignit, dansV Histoire amoureuse des Gaules (t. P’’, p. 220), avec la malignité la plus lâche, cette même femme dont il avait tracé les portraits les plus flatteurs. Cependant l’offensée fut assez généreuse pour pardonner, dès qu’elle vit l’offenseur tombé dans la disgrâce de Louis XIV.
2. Tandis que Fouquet était abandonné de tous ceux, hommes et femmes, qui, suivant l’expression de madame de Sévigné, avaient adoré le veau d'or, celle-ci, qui, dit-elle dans une lettre (28 août 1668), n'avait jamais rien voulu chercher ni trouver dans la bourse du surintendant, apprit sa chute avec un profond chagrin. Le procès de Fouquet suffit pour la faire apprécier. Elle en transmettait les débats au marquis de Pomponne, exilé dans sa terre. Quoiqu’elle craignît que son journal ne fût intercepté, elle ne déguisa ni son attachement pour leur
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ami commun, ni son indignation contre ses persécuteurs. Elle tremblait si fort pour les jours de l'accusé, que, dans sa joie, elle appelle admirable l’arrêt qui le bannit du royaume et qui confisque ses biens (1. du jeudi au soir, janvier 1665). Par douze lettres touchantes, monument de fidélité envers l’amitié malheureuse, elle s’est placée entre La Fontaine et Pellisson.
3. Madame de Sévigné fut forcée, par les circonstances de vivre souvent éloignée de sa fille, madame de Grignan l’objet de sa plus vive tendresse ; pour tromper sa douleur, elle lui écrivait sans cesse. A partir du 6 février 1671, sa plume reproduit, à chaque page, dans dix volumes, toujours les mêmes épanchements sans fatiguer jamais, parce qu’elle sait les revêtir de tournures nouvelles, qui se réduisent pourtant au sens de ces trois lignes :
Lire vos lettres et vous écrire, c’est la première affaire de ma vie : tout fait place à ce commerce; aimer comme je vous aime fait trouver frivoles toutes les autres amitiés (1. du 26 juin 1675).
Tout ce qui sort de sa plume a une teinte originale, et ses billets sur les moindres circonstances étaient lus de son temps avec une grande avidité. « Vos Lettres, lui » mande madame de Coulanges, font tout le bruit qu’elles
» méritent . 11 est certain qu’elles sont délicieuses, et
» vous êtes comme vos lettres (1. du 10 avril 1673). » Mais c’est dans la correspondance avec madame de Grignan que son talent brille de tout son charme ; c’est là qu’il se découvre dans sa véritable étendue, en prenant tout son essor ; son cœur se plaît à répandre dans le cœur de sa fille tous les sentiments qui le remplissent. Aussi, lui dit-elle dans son style toujours plein d’images :
Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c’est-àdire la Heur de mon esprit, de ma tète, de mes yeux, de ma plume, démon écritoire, et le reste va comme il peut. Je me divertis autant à causer avec vous que je laboure avec les autres (1. du Ier décembre 1675) .
La franchise qu’elle met en parlant des bonnes qualités et des défauts de son fils, en joignant à son égard la censure aux éloges, nous paraît propre à confondre les
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détracteurs qui s’obstinent à découvrir de l’artifice dans le tableau des afl'ections de la plus tendre des mères. La dissimulation était si peu dans son caractère, que son intime amie, madame de La Fayette, lui reprochait de « laisser voir quelquefois dans son cœur ce que la pru- » dence obligerait do cacher. » Depuis la mort de l’abbé do Coulanges, arrivée en 1G87, la réunion vers laquelle les vœux de sa nièce se tournaient sans cesse, ne fut interrompue que par de courts intervalles. Son dernier voyage en Provence eut lieu en 1694. L’année suivante, elle vit toutes les magnificences champêtres de la noce (1. du 3 février 1695) du marquis de Grignan, son petit-fils, et la célébration, sans bruit, du mariage de cette charmante Pauline, sa petite-fille, dont Vesprit dérobait tout (1. du 16 octobre 1689) et dont nous parlerons sous le nom de Simiane. La satisfaction qu’elle dut ressentir de ces deux mariages, ne fut pas sans mélange. A cette même époque, l’état de langueur de madame de Grignan lui causait de vives inquiétudes. Lorsqu’elle commençait à trouver, dans une guérison à peu près assurée, le prix de ses veilles, elle tomba malade elle-même en avril 1696 : dix jours après, elle n’était plus. Dans la force de l’âge, à quarante-sept ans, elle peignait en ces termes le temps et ses ravages :
Pour moi, je le vois courir avec horreur, et m’apporter, en passant, l’airreuse vieillesse, les incommodités et enfin la mort. Voilà de quelle couleur sont les réflexions d'une personne de mon âge : priez Dieu, ma fille, qu’il m’en fasse tirer la conclusion que le christianisme nous enseigne (l.du 8 janvier 1674).
Scs vœux furent exaucés ; dès les premiers symptômes de sa dernière maladie, elle envisagea sa fin prochaine avec une fermeté puisée dans une conscience sans reproches, et dans les principes consolants qu’elle avait toujours professés.
Y. Le premier titre de gloire de madame de Sévigné, c’est de faire les délices de toutes les générations, sans avoir voulu écrire une seule ligne pour l’immortalité ; elle était bien éloignée, sans doute, de prévoir que des
feuilles remplies à course formeraient un des mo¬
numents les plus précieux de notre littérature. Donnons une idée des principaux jugements portés sur elle : ce sera le moyen de l’envisager sous ses divers aspects.
En remontant à la source du plaisir que donnent ses lettres, La Harpe la découvre avec raison bien moins dans les événements du grand siècle, que dans la manière de les narrer, que dans une imagination active et mobile qui s’attache aux objets, qui les peint avec charme, d’où naissent, en un mot, la vivacité des tours et le bonheur des expressions. Mais on s’étonne de lire, dans l’article qu’il lui consacre, le fait suivant : madame de Sévigné a dit que Racine imssera comme le café. Ce rapprochement bizarre et ridicule n’existe dans aucune de ses lettres, et néanmoins, tous les jours, on s’en prévaut eontre elle sur la foi des dictionnaires et des éditeurs. Voltaire trouva plaisant de la hasarder ; il accrédita cette injustice, ilia rendit presque universelle :
Madame de Sévigné, dit-il, la première personne de son siècle pour le style épistolairc, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que Racine n’ira pas loin. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit qu’on se désabusera bientôt ( Siècle de Louis XIV, c. 32).
Sur la fin de sa carrière, non content de s’être permis ce rapprochement, il l’attribuait à madame de Sévigné elle-même dans les termes les plus formels :
Nous avons été, dit-il, indignés contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal; nous sommes révoltés de ce misérable esprit de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait dire que la mode d’aimer Racine passera comme la mode d’aimer le café.
Piien n’annonce que madame de Sévigné soit entrée dans les cabales formées contre l’auteur Aq Phèdre; mais il est évident que, subjuguée par les décisions des partisans exclusifs de Corneille, et fidèle à ses vieilles admirations pour le père du théâtre, elle parut une seule fois méconnaître les créations dramatiques de son jeune rival. Fermant les yeux sur les rôles admirables de Roxane et d’Acomat, elle ne craignit pas, au sujet de
Bajazet, d’écrire à sa fille : Racine fait des comédies^ pour la Champmeslé ; ce n’est pas pour les siècles à venir (1. du 16 mars 1672). Telle est la phrase qui a jeté une si grande défaveur sur ses prédictions littéraires. Elle voit bien mieux, lorsqu’elle s’en rapporte à la sûreté de son coup d’œil ; elle disait d’abord : « Bajazet est beau ; j’y ■» trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de » la passion(l.du l5janvier 1672). «Quant au c«/e, voici ce qu’elle en écrit quatre ans après à sa fille, sans songer à le mettre pour la durée en parallèle avec Racine : «Vous » voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Meri «l’a aussi chassé; après de telles disgrâces, peut-on « compter sur la fortune ? « (1. du 10 mai 1676).
Si l’on en excepte Racine, envers qui le torrent de l’opinion l’entraîna un moment dans une erreur presque générale, mais à qui dans la suite elle rendit plus de justice, il n’est pas d’homme de génie dont elle ait méconnu la supériorité, pas d’écrivain d’un ordre inférieur qu’elle ait trop élevé. Malgré son amour pour les grands coups d’épée qui se donnent dans les romans de La Calprenède, elle n’en trouve pas moins son style détestable. Elle aimait les sujets traités par le P. Maimbourg, et pourtant elle dit : « 11 sent l’auteur qui a ramassé le délicat dans les ruelles (1. du 14, septembre 1675). « La célébrité dont Benserade jouissait à la cour, ne l’empèché pas de reconnaître que ses rondeaux sont fort mêlés, et qu’avec un crible il en demeurerait peu (1. du 4 novembre 1676).
5. Maintenant que nous avons vengé la mémoire de madame de Sévigné, que dirions-nous de son mérite épistolaire qu’on n’ait dit cent fois et que nous n’ayons dit nous-môme dans un précédent ouvrage-? Le Recueil de ses lettres a tout à la fois l’intérét du conte, du roman, des mémoires et de l’histoire : c’est une peinture fidèle et piquante du grand siècle, de la cour de Louis XIV, do Versailles et de Saint-Cyr, do la ferveur religieuse et de la frivolité mondaine, des fêtes et des deuils de la
’ On donnait alors ce nom à toutes les pièces de théâtre.
* yoy. Traité de Littérature, Style et Composition, p. 303-311.
royauté ; tableau d’autant plus précieux que l’auteur n’est pas entièrement sous le charme des pompes et des magnificences qu’il décrit; qu’il assiste aux fêtes de Louis XIV plutôt qu’il ne s’y confond et ne s’en enivre. Madame de Sévigné a le regret du passé plus que l’admiration du présent ; ses sympathies sont pour le cardinal de Retz et pour Port-Royal. Son livre, qui n’a pas la prétention d’être un livre, offre un charme qui ne lasse jamais, et s’il n’a de nujdèle dans aucune langue, il restera probablement sans rival.
6. On a perdu presque toutes les lettres de madame DE Grignan (164S-17()ô), hors celles qui se trouvent insérées parmi celles de sa mère. On n’y trouve ni son inspiration, ni sa grâce abandonnée ; c’est au contraire une composition soignée et réfléchie, dont le tour généralement spirituel, noble et précis, est souvent trop étudié.
7. Les lettres de la marquise de Sluiane, sa fdle (1674- 1739), sont écrites avec beaucoup de précipitation : presque toujours elle s’y fait entendre à demi-mot. Moins heureusement inspirées que celles de son aïeule, moins sérieusement pensées que celles de sa mère, elles rappellent cjuelquefois les mouvements abandonnés des unes, et souvent la concision des autres, sans en avoir le tour étudié. Enfin on y trouve un air de famille.
8. On connaît l’histoire étonnante de madame de Maintenon, la veuve de Scarron et la femme de Louis XIV. Comme madame de Sévigné, elle est auteur parce qu’on a imprimé ses Lettres après sa mort. Les unes et les autres sont écrites avec beaucoup d’esprit, mais avec un esprit différent. Le cœur et l’imagination ont dicté celles de madame de Sévigné; elles ont plus de gaieté, plus de liberté ; celles de madame de Maintenon sont plus contraintes ; il semble qu’elle ait toujours prévu qu’elles seraient un jour publiques. Madame de Sévigné, en écrivant à sa fille, n’écrivait que pour sa fille : elle aime à raconter, elle multiplie les récits. Madame de Maintenon fait peu de narrations ; elle se contente d’indiquer une anecdote que connaît son correspondant; mais brève,
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claire et précise, elle se fait remarquer par des réflexions justes et profondes. A la suite de ces Lettres, on trouve VEsprit de l’instilut des files de Saint-Louis, petit ouvrage vraiment admirable. Les dames de Saint-Cyr nous ont conservé quelques-uns de ses Entretiens. Ils donnent d’elle une idée juste ; on y voit à quel point elle était désabusée des grandeurs que d’abord elle avait ambitionnées : ils sont écrits avec ce ton de vérité qu’on ne saurait contrefaire.