ÉLOQUENCE
§ 1". Eloquence judiciaire.
1. Peliipsoij \ acs trois Mémoires pour Fouquet. — s. Autres ouvrages de Pelliason. — 3. L'èloqneiice pai lemeuiaire ii’eul point lieu de s’exercer sous Lnuis XIV.
1 . Après Patru (p- 333), le barreau du xvii® siècle peut citer un beau talent ; mais ce ne fut ni un jurisconsulte ni un magistrat qui donna des exemples de la véritable éloffuencc judiciaire. Cette gloire appartient à un financier, homme de lettres, Pellisson.
Paul Pellisson, natif de Béziers (1624), commença par être l’ami de mademoiselle de Scudéri, qui le fit, sous le nom A'Acante Qiù'Her minius, figurer dans ses romans. Devenu premier commis de Fouquet, il partagea courageusement la disgrâce du surintendant, et ce fut à la Bastille qu il composa, pour son ancien patron les trois Mémoires qui ont surtout contribué à sa réputation.
On peut dire que dans ces Mémoires l’élocjuence judiciaire fut devinée telle qu’elle doit être, c’est-à-dire simple, claire, touchante, naturelle. En descendant de ces sommités sans base, de cette grandeur fausse et empruntée où elle s’était tenue jusque-là, l’éloquence se trouva naturellement au rang et dans le ton qui lui convient. Rien ne montre mieux, que les Mémoires de Pellisson, que toute l’erreur des avocats était pour ainsi dire une erreur des yeux plus qu’une erreur de l’esprit. Quand l’éloquence du barreau ne se crut plus en spectacle au monde comme l’éloquence antique, c|uand elle ne se vit plus revêtue de la toge romaine et sur le Forum, elle atteignit le quocl decet, le convenable, qui donne à chaque genre son prix et son caractère. Dans cet ouvrage de l’amitié courageuse et fidèle, dans cet appel du talent à la puissance en faveur de l’infortune, affranchi des formes exagérées, de la dignité factice que conservait et imposait l’usage du barreau, Pellisson se montra tour à tour habile, touchant, élevé ; il eut la clarté, l’abandon , la chaleur et la mesure de la vraie éloquence.
2. Ces trois Mémoires, qui n’empêchèrent point la condamnation de Fouquet, sont les seuls ouvrages de ce genre qui soient sortis de la plume de Pellisson ; mais on a de lui :
1» Histoire de l’Académie française, que déparent trop de vétilles, peu de critique et de discernement dans la louange, de nombreuses inexactitudes, et une diction parfois triviale et incorrecte ;
2“ Le Panégyriqueet V Histoire de Louis XIV. Le Panégyrique, qui fut prononcé en 1671, eut un grand succès. Dans ITIistoire, les faits sont groupés avec ordre et narrés avec agrément. Pellisson y traite avec soin la partie politique; mais il n’a pas toujours su donner du mouvement aux formes de son style ; il n’a pas non plus sulfisam-
HISÏ. 1)K LA LITT. IR, — XVU« SitCLK 30
ment observé la différence qui doit exister entre le genre de l’histoire
et celui des simples mémoires. r i. •
On lui doit encore quelques Traités religieux et des Lettres mstoriques, écrits avec élégance et correction. Pellisson mourut en
3. Sous le règne de Louis XIV, il n’y eut aucune place pour l’éloquence parlementaire ; les Etats-Généraux ne se réunirent pas, et les magistrats furent contraints de se renfermer dans leurs véritables attributions ; ils se bornèrent à rendre la justice, et les choses n’en allèrent que mieux.
§ 2. Eloquence sacrée.
ART. ï". — COMBEFIS, GIROUST ET MASCAROS.
1. Combéfis-, an Blbliotbèque des Pères à l’usage des prédicaieurs. — »• Giroiistî trt
Sermons. 3- Mascaron; ses Sermons et ses Oraisons funèbres. — 4< Caractère de son
éloquence.
1 . François Combefis (1605-1679), Dominicain, habile helléniste, entreprit de rétablir dans sa pureté primitive le texte des anciens Pères, travail auquel il consacra près de cinquante années. Moins versé dans la langue latine, les traductions qu’il en a données sont obscures et quelquefois inintelligibles. Quant à sa Bibliothèque des Pères Cl l'usage des prédicateurs [BïbWoihccu Patrum concionatoria, 6 vol. in-fol.), le style n'en est ni poli ni correct, mais les ecclésiastiques peuvent y trouver des secours qu’il ne s’agit que de bien employer.
2. Jacques Giroust (1624-1689), Jésuite, se distingua dans la prédication. Sa manière était simple, son éloquence forte et naturelle, sa vie exemplaire et conforme à la manière dont il prêchait. Il possédait merveilleusement l’art de fixer ou do réveiller l’attention de son auditoire par des mouvements pathétiques qu’il savait n)énager à propos. On remarque, dans les Sermons du P. Giroust, de nombreuses incorrections qui pouvaient être moins sensibles dans le débit, où la chaleur de l’action cache ou fait pardonner les négligences de la com-
position. Il n écrivait pas toujours ses Sermons, au moins en entier ; mais quand il en avait bien médité les principales parties, il s’abandonnait à son sujet. Le P. Bretonneau, son confrère, les a publiés d’abord en trois volumes, auxquels il a joint deux volumes de Sermons sur l Aoent, sous ce titre : Le Pécheur sans excuse, suivant 1 usage de ce temps où les prédicateurs cherchaient un sujet auquel ils s’attachaient et qu’ils traitaient à fond en plusieurs discours.
3. Jules Mascaron (1634-1703), évêque d’Agen et membre de 1 Oratoire, naquit à Marseille. 11 commença sa carrière de prédicateur dans les villes d’Angers et de Saumur, où ses succès furent tels, qu’il fallut dresser des échafauds dans les églises pour donner des places à tous ses auditeurs. 11 parcourut ensuite les principales grandes villes, et vint enfin à Paris. Louis XIV voulut l’entendre ; il prêcha plusieurs fois devant la cour VAvent ou le Carême; il prononça aussi des Oraisons funèbres, notamment celle de la reine Henriette d’Angleterre, du duc de Beaufort et de Turenne.
4. Mascaron est la dernière image de cette éloquence fausse et guindée qui se perdait dans les citations et les images : « Alors, dit Massillon, qu’elle semblait disputer ou de bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l’école, et que l’orateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte en y mêlant ou des termes barbares qu’on n’entendait pas, ou des plaisanteries qu’on n’aurait pas dû entendre. » Toutefois on entrevoit dans ses ouvrages l’aurore et les progrès du siècle de Louis XIV. Ainsi que Rotrou s’était inspiré de Corneille, Mascaron s’anima des éclairs échappés au génie de Bossuet, aux artifices quelquefois éloquents de Fléchier ; de là vient qu’il y a un abîme entre son Sermon sur Anne d’Autriche et son Oraison funèbre de Turenne. Dans ses premiers Sermons, en effet, Mascaron est singulièrement entaciié de mauvais goût. Il écrit à mademoiselle Scudéri qu’il compte faire usage de ses romans et les citer en compa-'
gnie des Pères de l’Eglise. 11 cite Lucain et Lucrèce ; il applique à l’état d’une âme qui ouvre ses yeux a la lumière, sans être encore bien délivrée de ses anciennes erreurs, ce vers de Virgile ;
QuŒSivit CŒIO IuCCÏÏI VQpQVtàl
citation ingénieuse, mais déplacée.
Ainsi Mascaron marque dans l’éloquence le passage du siècle de Louis Xlll à celui de Louis XIV. Si l’on trouve chez lui des idées alambiquées, des hyperboles outrées, des rapprochements bizarres, un fatigant mélange de mysticité, de métaphysique et d’enflure, il s’est surpassé dans l’Oraison funèbre de Turenne, soit que le sujet eut exalté son génie , soit qu il eut profite des progrès que faisait le bon goût, sous les auspices de Bossuet et de Fléchier. Il eut la gloire de lutter contre ce dernier, et même sans désavantage. Fléchier est plus pur, plus égal, plus touchant : Mascaron garde encore quelques traces de recherche et d’emphase, mais d abord elles sont bien plus légères et moins frequentes ; surtout elles sont couvertes par de grandes beautés, et il 1 emporte sur Fléchier par la force, la rapidité des mouvements. 11 faut ajouter, à la louange de Mascaron, que s il a trop cité les anciens, il les connaît assez bien pour les imitei , et même les traduire quelquefois avec bonheur. Il a surtout profité de quelques passages de Cicéron et de Tacite. On peut en dire autant de Bossuet et de Fléchier, chez qui l’on remarque souvent avec plaisir des traces de l’étude de l’antiquité.