‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 87 sur 96 · RELIGION, MORALE, PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

RELIGION, MORALE, PHILOSOPHIE

§ PL Religion, Théologie, Controverse, etc.

1. A-ûloine Arnauld ; son livre de la Fréquenle communion. — 2. AiTaire du Jansénisme. — 3. Combat d’Arnauld contre les Calvini.sles. ■ — 4- Querelles d’Arnauld avec Malebrancbe et le P. Simon. — 5. Jugement sur Arnauld et sur Po'l Royal. — 6. Ouvrage* d’Arnauld. — 7. Biaise Pascal; ses Lettres provinciales; jugement sur cet ouvrage. — 8. Changement opéré soudainement dans Pascal. — 9. Ses Pensées ; idée de cet ouvrage. *— 10. Style de Pascal. — 11. Jurieu ; ses divers ouvrages. — 12. ALbadie ; son Traité de la religion clirélienne, et son Art de se connaître sni-même ; ses antres ouvrages.

1. Antoine Arnauld, le vingtième fils de l’avocat qui plaida contre les Jésuites (p. 170), hérita de l’inimitié paternelle pour cet ordre célèbre. Après avoir pris sa licence en Sorbonne, avec un éclat qui frappa d’étonnement les

examinateurs, il commença la guerre héréditaire par la publication du livre de la Iréfjuente communion (164-3). «Le but de cet ouvrage était d’établir, par la tradition » et par l’autorité des Pères et des conciles, les dispo- » sillons que l’on doit apporter en approchant du sacreï) ment de l’Eucharistie, et de combattre les absolutions wque l’on ne donne que trop souvent à des pécheurs ))envieiilis dans le crime, sans les éprouver par une » sérieuse pénitence. » C’était une batterie dirigée contre les Jésuites qui croyaient, avec raison, que rien n’est plus propre à retenir ou ramener les âmes que la fréquente communion. La dispute s’engagea vivement de part et d’autre, et dura longtemps.

2. Les esprits ainsi animés, une question nouvelle et inattendue vint ajouter à l’ardeur des inimitiés. Un évêque d’Ypres, Jansénius, avait, sous le titre d'Atigusthms, composé un lourd in-folio sur la Grâce. Ses opinions, longtemps obscures, avaient été répandues en France avec beaucoup d’ardeur, mais en même temps avec beaucoup de secret, par Jean Duverger de Hauranne, abbé de Sainl-Cyran. L’ouvrage de Jansénius, imprimé après sa mort et quelque temps inconnu, avait enfin attiré l’attention et les censures des Jésuites, ces gardiens fidèles de la foi, qui traitèrent Jansénius de calviniste et d’hérétique. Arnauld , moins persuadé que le livre de Jansénius ne contenait que la doctrine de saint Augustin, que charmé de rompre une lance contre les Jésuites, prit le parti de Jansénius, qui eut d’ailleurs contre lui quelques professeurs de théologie et quelques vieux docteurs de Sorbonne, l’n de ces docteurs s’avisa de résumer en cinq propositions la doctrine de Jansénius, et ce fut sur ce terrain que s’engagea le combat.

Ces propositions étaient-elles dans Jansénius? littéralement, elles n’y étaient pas. Pouvaient-elles sortir de sa doctrine? Ici l’interprétation prenait la place delà lettre, et chacun pouvait, suivant ses préventions ou son intérêt, les voir ou ne les point voir, dans VAugustinus; mais bien réellement elles y étaient pour le sens, sinon

pour les mots\ quoi qu’en dise Roileau®, qui, entre les Jésuites et les Jansénistes, garda toujours une prudente neutralité. Non-seulement les cinq propositions y étaient, mais elles cachaient une haute et profonde question ; les Jésuites ne se trompaient pas ; il y avait dans Jansénius plus qu’une hérésie , dans les Jansénistes plus que des théologiens dans l’erreur ; il y avait un schisme et une Église : ainsi du moins l’ont jugé de graves autorités^.

3. Arnauld, en prenant le parti de Jansénius, s’attira ses premières disgrâces; il fut exclu de la Sorbonne. Itetiré à Port-Royal, il n’en sortit qu’en 1668 à la paix ecclésiastique de Clément IX. Alors Arnauld tourna contre les Calvinistes les armes dont il s’était servi contre ses premiers adversaires, et ce calme heureux produisit la Perpétuité de la foi, le Renversement de la morale de Jésus-Christ par les Calvinistes , et plusieurs autres ouvrages de controverse qui le firent redouter des Protestants. Mais la tranquillité ne fut pas longue : Arnauld en revint à ses ennemis héréditaires qu’il attaqua plus vivement que jamais ; de là nouvelle disgrâce. Cette fois il

* Le fond des cinq propositions condamnées est évidemment dans Jansénius {Siècle de Louis XI V, du Jansénisme).

- Je regarde la querelle que lei Jésuites ont eue avec Arnauld sur Jansénius, comme une vraie dispute de mots, où l’on ne se querelle que parce que l’on ne s’entend pas, et où l’on n’est hérétique de part ni d’autre (Lettre à Brossette).

^ Ces schismes qu’avaient commencés sous Louis XIV des hommes célèbres. L’Eglise fut travaillée par un schisme sourd, le Jansénisme, qui déchirait ses entrailles depuis cent cinquante ans [Consid. sur le syst. pldl. de M. de La Mennais, 1834).

line opposition systématique, et d’autant plus dangereuse, qu’elle se couvrait des apparences les plus respectables, se forma sous le ministère absolu du cardinal de Richelieu, qui n’eut pas le temps de l’étouffer dans sa naissance; elle se fortifia durant les désordres qui troublèrent l’administration de Mazarin, se maintint dans le temps où Louis XIV eut le plus de prospérité et de puissance, et ne parut céder, pendant le xviiR siècle, h l’ascendant de la philosophie moderne, que pour reparaître à l’époque de la révolution de 1789, se joindre aux factions anarchiques les plus violentes, et influer d’une manière funeste sur le sort de l’Eglise de France et de ses ministres ( Petitot, Notice sur Port- Royal] ,

quitta la France (1679) et se retira dans les Pays-Bas. C’est là qu’il composa Y Apologie pour les Catholiques contre les faussetés du ministre Jurieu, que Racine comparait pour la force et l’éloquence aux Pliilippiques de Démosthènes.

4. De cette querelle Arnauld passa à une autre; il attaqua sans ménagement le Traité de la nature et de la grâce, du P. Malebranclie, son ami, dans ses Réflexions philosophiques et théologiques, pleines d’accusations odieuses. Ce débat, qui dura jusqu’à la mort d’Arnauld, ne l’empêcha point d’en entamer un autre avec le P. Simon, au sujet de la traduction des Livres Saints en langue vulgaire. Enfin, après une carrière si orageuse, Arnauld mourut à Bruxelles, en 1694, entre les bras du P. Quesnel, à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Ses amis, les Jansénistes, ne l’appelèrent plus que le grand Arnauld.

5. Personne n’était né avec un esprit plus philosophique ; mais sa philosophie fut corrompue par la faction qui l’entraîna. Cette faction illustre, qui voyait à sa tête les Arnauld, les Pascal, les Nicole ; qui comptait dans ses rangs les personnages les plus distingués du royaume par l’éclat de la naissance et des talents ; qui peut s’enorgueillir d’avoir eu pour partisans Racine et Boileau, plongea, durant soixante ans, dans des controverses toujours longues et souvent inutiles, un esprit fait pour éclairer les hommes. Né avec une grande éloquence, il ne savait pas en régler les mouvements. Les négligences de la diction, le ton pesant et dogmatique nuisent quelquefois à la force de sa logique, et dans les premières disputes qui le signalèrent, il eut besoin que Pascal fit valoir ses raisons par le charme de l’expression et par le piquant de la plaisanterie. 11 n’eutpas, comme cet écrivain inimitable, l’art de se resserrer et d’être précis, sans cesser d’être éloquent.

6. On a de lui près de cent quarante volumes en différents tormats, dont plusieurs ont été faits en société avec Pascal, Nicole, Lami, Lancelot, etc., et d’autres mis sous son nom par scs disciples. Ces écrits peuvent se diviser en cinq

classes : la première, composée des livres de belleslettres et de philosophie, comprend :

1“ Grammaire générale et raisonnée, contenant les fondements de l’art de parler, par MM. del’ort-Royal (Aniauld et Lancelot) ;

2“ Eléments de géométrie;

3'' VArt de penser, avec Nicole, livre excellent qui lit révolution dans renseignement de la logique ;

4“ Réflexions stir l’éloquence des prédicateurs ;

5" Objections sur les Méditations de Descartes;

6° Traité des vraies et des fausses idées, contre Malebranche.

La 2» classe comprend les ouvrages sur les matières de la grûce; la 3«, les livres de controverse contre les Calvinistes, parmi lesquels on remarque un écrit contre le prince d’Orange, sous le titre de : Le vrai portrait de G uillaume - Henri de Nassau, nouvel Absalon nouvel Hérode, nouveau Néron, nouveau Cromwell; la 4®, sa polémique contre les Jésuites; la 5“ enGn, tous ses traités sur l’Ecriture sainte. On peut y joindre neuf volumes de Lettres publiées après sa mort.

7. La Sorbonne et les Jésuites avaient attaqué vivement Arnauld et Port-Royal sur leurs opinions jansénistes : ses amis prirent la résolution de leur répondre, et le choix de celui qui devait défendre leur cause prouve leur discernement profond.

C’était Biaise Pascal, né l’an 1623 à Cicrmont en .Auvergne. Génie précoce, qui fût peut-être devenu l’homme le plus étonnant de son siècle, si une mort prématurée ne l’eût enlevé à la religion ; il avait appris seul à onze ans les premières parties des mathémathiques ; à dix-sept, il était géomètre fameux ; àtrente, il abandonna les sciences pour se livrer à l’éloquence religieuse. Ses Lettres provinciales ^ dont tout le monde parle, et que peu de personnes connaissent, ce livre que Boileau mettait au-dessus des chefs-d’œuvre de l’antiquité, fut accueilli dans sa nouveauté (1656-7) avec cet intérêt et cette avidité que fait naître la perfection d’un style piquant et original, lorsqu’elle est jointe aux passions de l’esprit de parti.

‘ Titre impropre ; elles parurent sous celui de : Lettres de Louis de Montalte à un provincial de ses amis, et aux RB. PP. Jésuites, sur la morale et la politique de ces Pères.

Les premières Lettres provinciales avaient pour objet de rappeler l’état de la question et de défendre Arnauld contre ses adversaires; elles eurent un grand succès; mais elles ne produisirent aucun effet favorable au client de Pascal. L’auteur, irrité de cette espèce de défaite, crut porter un coup mortel aux Jésuites, en dévoilant la morale de leurs casuistes, et en livrant injustement cà la risée publique des discussions sur des points délicats de morale et de conduite, discussions qui n’étaient destinées qu’aux directeurs des consciences.

Il est difficile de donner une idée juste du style des Lettres provinciales. Une matière qui, au premier coup d’œil, paraît si aride, prend sous la plume de Pascal une couleur agréable; jamais le langage pédantesque de l’école ne se fait apercevoir parmi des plaisanteries intarissables. L’auteur présente à son lecteur, auquel il no suppose aucune connaissance du sujet de la dispute, les objets dans un ordre, et sous un point de vue qui les lui fait concevoir aussitôt. Au milieu de cos discussions, on rencontre quelquefois des traits de laplus haute éloquence. Tel est ce passage sur la vérité, dans lequel Pascal, en se donnant le beau rôle, s’adresse à son adversaire. :

Vous croyez avoir la force et l’impunité, dit-il, mais je crois avoir la vérité et l’innocence. C’est une étrange et longue guerre Que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières ne peuvent rien i)our arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus; quand la force combat la lorce, la plus puissante détruit la moindre ; quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge. Mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de la, néanmoins, que les choses soient égales; car il y a cette extrême différence que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité quelle attaque, an lieu que la vérité subsiste éternellement et triompbe enfin de ses ennemis, jjarce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même.

Ce style serré, noble, soutenu, devait étonner les lec-

leurs, lorsqu’ils ne connaissaient encore en prose éloquente que les lettres et les traités de Balzac.

Les Provinciales furent plusieurs fois réfutées, entre autres par le P. Daniel. On reprocha justement à Pascal d’avoir exhumé des écrits, la plupart obscurs et totalement inconnus; d’avoir attribué à une compagnie entière les opinions de quelques-uns de ses membres, de leur avoir prêté même des sentiments puisés dans des écrits qui ne leur appartenaient pas; mais, malheureusement, le talent inimitable de Pascal ne se retrouvait pas dans les réponses de ses antagonistes, et l’erreur sembla prévaloir un instant sur la vérité.

Les Menteuses, comme M. de Maistre appelle les Provinciales, sont, dans l’ordre des temps, le premier chefd’œuvre de notre langue dont elles fixent, avec le Menteur de Corneille, la pleine maturité.

8. A partir de cet ouvrage, Pascal n’entra plus dans aucune dispute. Quoique à la fleur de l’âge, des travaux immenses, les efforts surnaturels d’une imagination ardente et surtout les suites d’un accident terrible ( sa voiture faillit tomber du pont de Neuilly dans la Seine ), avaient détruit sa santé et altéré son humeur. Dévoré d’une mélancolie profonde, il abandonna toute société, dépouilla tout esprit de secte, et, retiré dans unesolitude, employa ses talents sublimes à la défense de la religion.

9. Pendant les ciuatre dernières années de sa vie, il s’occupa d’un ouvrage où il voulait démontrer jusqu’à l’évidence la vérité de la religion chrétienne. Son habitude était d’écrire toutes les pensées qui lui venaient sur l’objet de son travail ; il les fondait ensuite dans un ensemble régulier. La mort l’ayant surpris avant qu’il les eût mises en ordre, il ne nous estresté qu’un petit nombre de Pensées que l’auteur regardait comme des matériaux informes et que publièrent les solitaires de Port-Royal. Le P. Bossut et d’autres éditeurs de ses œuvres ont cherché à développer le plan général du grand ouvrage que Pascal avait entrepris; mais il nous semble que ce plan

HIST. DK I.\ riTT. lUi.— XVIJC siisci.R, P

est indiqué d’une manière assez lumineuse dans une des

Pensées :

A ceux, ilil-il, qui ont de la répugnance pour la religion, il faut eoniniencer par leur montrer qu’elle n’est point contraire à la raison ; ensuite quelle est vénérable, et en donner du respect; après, la rendre aimable çt faire souhaiter qu’elle soit vraie; faire voir son antiquité et sa sainteté, par sa grandeur et son élévation; et enfin, qu’elle est aimable, parte qu’elle promet le vrai bien.

Tel qu’il est, cet édifice que Pascal voulait élever à la religion, nous montre encore, dans ses ruines inachevées, toute la grandeur du dessein primilif et du génie qui le conçut. On voit qu’il en veut faire l’arche d alliance entre la philosophie et la religion, entre la raison de l'homme et sa foi. Aussi c’est à Montaigne, c’est à son école raisonneuse et sceptique qu’il s’adresse surtout. Aux efforts qu’il fait pour les combattre, à la joie qu’il laisse éclater en montrant la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, on voit qu’il a compris que là était tout le danger ; aussi y porte-t-il toutes ses forces et toute son ardeur, il triomphe à opposer les lumières et les faiblesses de ce grand esprit : « Cette raison » si incertaine et si flottante ; forte, quand elle confond » les hérétiques, troublée et confuse quand elle ne veut » prendre conseil que d’elle -même, et forcée d’avouer » que sans la révélation la vie est un songe dont nous ne » nous éveillons qu’à la mort, w

10. Quant au style de Pascal dans ses Pensées, c’est celui do Montaigne, mais épuré. II en a les expressions, les tours, le trait net et précis, les images vives et originales :

Les sens abusent la raison par de fausses apparences; et eette même piperic qu’ils lui apportent, ils la reçoivent d’elle à leur tour : elle s’en revanche.

L’une des raisons principales qui éloignent le plus ceux qui entrent pans les connaissances du véritable chemin qu’ils doivent suivre, c’est l’imagination qu’on prend d'abord que les bonnes choses sont

inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières ; ces noms-là leur conviennent mieux, je hais les mots d’enflure. Ces grands efl'orts de l’esprit où l’âme louclie quelquefois, sont choses où elle ne se tient pas ; elle y saute seulement, mais pour retomber aussitôt.

La langue de Pascal n’est point, à proprement parler, la langue du siècle de Louis XIV; elle a une origine, une physionomie différente. La langue de Louis XIV, perfectionnée, il est vrai, par le génie des grands écrivains que ce siècle vit naître, a été préparée par Malherbe et Balzac; c’est d’eux qu’elle a pris sa marche régulière et élégante, son développement majestueux, son harmonie savante, ses délicates constructions. La langue de Pascal n’a point ces caractères : vive, concise, pittoresque, quelque peu saccadée , elle trahit, avec la vigueur et l’originalité du xvi‘= siècle, ses formes indécises et heurtées. Élève de Montaigne, Pascal a fait La Bruyère. Ces tournures neuves et piquantes, ces expressions trouvées qui sont des images, la soudaineté du trait, la vivacité du tour, toutes les grâces et les artifices de la diction, Pascal, avant La Bruyère, en avait enrichi notre prose.

Ce grand homme mourut en 1662; il n’avait que trenteneuf ans et deux mois.

11. Pierre Jurieu (1637-1713), fils d’un ministre protestant et ministre lui-même, ne doit la célébrité dont il a joui, qu’au souvenir de ses querelles. Sa vie ne fut qu’un combat continuel, tantôt contre ses coreligionnaires , tantôt contre les catholiques. Souvent même il soutenait ces deux luttes à la fois. Ainsi, tandis qu’il attaquait Beauval, Basnage, Saurin, Bayle, Jacquelot, il prenait à partie Maimbourg, Arnauld, etc., et, s’enfonçant dans les disputes du quiétisme qui devaient rester étrangères à un homme si emporté, il s’établissait arbitre entre Bossuet et Fénelon, et sans égard ni pour leur noble caractère, ni pour leur génie, il insultait ces deux grands hommes avec une inconcevable audace. Ses nombreux ouvrages, qui furent presque tous d indignes

libelles, sont depuis longtemps tombés dans l’oubli ; cependant on ne sera peut-être i)as fâcbé d’en connaître <|uelques-uns, enlre autres :

1" Prèüervnt'if contre le chanrjemenl de religion, réponse vulgaire à la sublime Exposition de In foi catholique par Bossuet;

-!'< Histoire du calvinisme et du papisme mise en parallèle, qu’il fit pour l’opposer à V Histoire du calvinisme par 3laimbnurg:

Esprit de M. Arnauld, tiré de sa conduite et de ses écrits, etc.; c’est une des plus violentes satires qui soient sorties de la plume de Jurieu : Arnauld laissa cet ouvrage sans réponse, ne jugeant pas à propos de se compromettre davantage avec un tel adversaire :

4“ E’ Accomplissement des prophéties ou la Délivrance prochuiiie de l’Eglise, l’une des productions les plus singulières qu’aient jamais enfantées le fanatisme et l’esprit de parti. Le painpldétaire y soutient sérieusement que le papisme est l’empire de l’Antéchrist annoncé dans l’Apocalypse ; et il applique les autres prédictions, contenues dans ce livre, au rétablissement du protestantisme, qu’il fixe au commencement du xv'iii® siècle. Au lieu du protestantisme, nous avons eu le philosophisme qui vaut encore moins.

12. Jacques Abbadie, théologien protestant, naquit, en 1657, à Nay dans le Béarn, et mourut, en 1727, près de Londres. Son Traité de la religion chrétienne lui donne un rang distingué parmi les défenseurs de la religion, et son livre de VArt de se connaifre soi-même le place parmi les vrais philosophes et les bons littérateurs.

Dans le premier ouvrage, l’auteur a réuni toutes les controverses avec les incrédules. Il combat les athées dans la première partie, les déistes dans la seconde, et les Sociniens dans la troisième. On y trouve beaucoup de force dans le raisonnement, d’enchaînement dans les preuves, de méthode dans la composition : le style en est plein de chaleur et d’énergie. C'est en somme un excellent livre qui doit servir de modèle.

\'Arl de se connaître soi-tnême n’est pas une œuvre moins remarquable. Ces compilateurs du Dictionnaire encyclopédique l’ont copié pre.sque tout entier, sans en citer une seule fois l’auleur.

Outre ces ouvrages, on a d’.Vbbadie:

lo La Vérité de la religion chrétienne réformée, faible cqiilrovei'se contre les cnllioliqnes;

2» Les Caractères du chrétien et du christianisme, avec des réflexions sur les afflictions de l’Eglise ;

3° Le Triomphe de la Providence et de la religion, ou rOwi'crture des sept sceaux par le Fils de Dieu; on y trouve la première partie de l’Apocalypse clairement expliquée par ce qu’il y a de plus connu dans l’iiistoire, avec une nouvelle et très-sensible démonstiation de la vérité de la religion chrétienne ;

4” Réflexions sur la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l’Eucharistie;

5® Sermons, Discours et Panégyriques, prononcés en différentes occasions ;

6® Défense de la nation britannique, où les droits de Dieu, de la nature et de la société sont établis au sujet de la rcWolution d Angleterre, contre l’auteur de l’Auts important aux réfugiés (Bayle) ;

7® Enfin V Histoire de la grande conspiration d’Angleterre, avec le détail des diverses entreprises contre le roi et la nation, qui ont précédé le dernier attentat (Londres, 1696). Cet ouvrage fut composé par l’ordre du roi Guillaume, sur les pièces originales.

§ 2. Religion : Ouvrages de 'piété, de dogme.

1. ÜB Saci. — 2, Thoiuassiii. — 5. De Rancé, —4. De La Salle.

1. Louis-IsAAC LE Maistre de Saci*, frère cadet du fatïicux avocat Le Maistre, fut, comme lui, attache a Poit- Royal. On lui doit une traduction de la Bible avec l’explication du sens littéral et du sens spirituel, le Poëme de saint Prosper sur la grâce, traduit en vers français, et plusieurs autres ouvrages de religion. On lui a longtemps attribué V Histoire de l’Ancien et du Nouveau restament, connue sous le nom de Bible de Royaumont ; mais on sait que ce livre est de Fontaine. 11 est cependant présumable qu il y eut quelque part, ainsi qu’aux Instructions chrétiennes de Singlin, et au Jardin des racines grecques de Lancelot (p. 457). 11 mourut en 1694, à l’âge de soixantedix ans.

2. Louis Thomassin (1619-1695), prêtre de 1 Oratoire, suscita, par ses premiers ouvrages. Dissertations sur les conciles et Mémoires sur la grâce, quelque rumeur dans

' C’est l’anagramme d’Isaac ou Isac, fun de ses noms de baptême : ainsi l’on doit écrire, Saci et non Sacy.

le monde théologique. V Ancienne et nouvelle discipline de l'Eglise, qu’il publia ensuite en 3 vol. in-fol., fut reçue au contraire avec un applaudissement général. Ce grand ouvrage fut suivi àe scs Dogmes théologiques [S vol. in-fol.), pour servir de suite à ceux du P. Petau. Le savant Jésuite avait traité les matières plus en historien qu’en théologien, au lieu que l’oratorien s’attache principalement au fond des mystères. Le premier volume traite du Verbe incarné; le second, de Dieu et de ses attributs ; le troisième contient des Prolégomènes théologiques et le T raité de la Trinité. Le P. Thomassin se distrayait de l’immense travail qu’exigeaient tant de savants ouvrages par des Traites historiques et dogmatiques sur divers points de morale et de discipline, sur la manière d’étudier et d’enseigner les lettres humaines, la poésie, l'histoire, la philosophie, la grammaire, les langues, etc.

3. Armand-Jeax le Boüthilier de Rangé, célèbre réformateur de la Trappe, naquit, en 1620, à Paris, d’une illustre famille originaire de Bretagne. A Tège de quatorze ans, il publia sur Anacréon un Commentaire qui n’est pas sans mérite. Il vivait déjà dans le tourbillon du monde et des passions. Après avoir pris ses degrés en Sorbonne, il obtint la permission de prêcher, et, dès son début, il se plaça, par son éloquence vive et nerveuse, au premier rang des prédicateurs. Aussi avide d’étude que de plaisirs, il reçut les ordres sans changer de conduite, et sa vie se passait entre le travail et des dissipations coupables, lorsque la mort subite de la duchesse de Montbazon, son amie (1657), que suivit celle du duc d’Orléans, son protecteur, transforma tout à coup ses penchants, et dirigea ses talents vers des objets plus solides. Malgré l’austérité de sa vie, les écrits, qu’il composa dans sa retraite, ont la teinture d’un esprit poli par l’usage du monde, et cultivé par l’étude de la bonne littérature. Ses Réflexions morales sur les Evangiles, son Abrégé des obligations chrétiennes, ses Lettres spirituelles, respirent une éloquence vive, noble et touchante, qui prend sa source dans un cœur fortement pénétré des vérités qu il

expose. Son Traité de la sainteté et des devoirs de l’état monastique est écrit avec beaucoup de chaleur. C'est une réponse à un Traité de Mabillon sur la tnêine matière. On doit encore à l'abbé de Rancé une Helation de la vie et de la mort de quelques moines de la Trapj^e, où, d'un style .simple et plein d'onction , il trace des tableaux propres à mettre les sentiments de la religion dans tout leur jour.

Les débats théologiques qui s’élevèrent entre Bossuet et Fénelon portèrent l’abbé de Rancé à rompre le silence, et lui attirèrent des vers pic{uaBts de la part du duc de Nevers, que Voltaire cite avec complaisance comme tout ce qui attaque la religion ou ses ministres. ISous devons dire à ceux qui l’ignorent, que toute la part que l’abbé de Rancé prit à ces démêlés se réduit à deux lettres trèscourtes, adressées à l’évêque de Meaux et publiées contre le gré de leur auteur.

L’abbé de Rancé mourut en 1700, à l’âge de soixantequinze ans, dont il en avait passé trente-sept dans toutes les austérités de sa Thébaïde.

4. Jean-Baptiste de La Salle, né l’an 1651 à Reims, fonda, l’an iG79, les Frères des écoles chrétiennes, précieuse institution que n’égaleront jamais ces ecoles mutuelles et primaires, où le libéralisme dépose le triste germe de ses doctrines. L’Institut de La Salle, approuvé par le pape Benoît XIII, durera comme la religion ellemême, sur laquelle il s’appuie. Le pieux fondateur composa. pour l’instruction des enfants qui fréquentent les écoles chrétiennes, deux livres qui se réimpriment sans cesse : les Devoirs du chrétien envers Dieu et la Civilité chrétienne.

§ 3. Politique.

,. A.nelo, <)« La Ilou«aie ..e. divers ouvrages. - .. Dugue, , se, dilVé.e.U. écrit., e»,.. aufres son Instilutioi» d%in prince,

I. ÂMELOT UE LA IIOüSSAiE (l63'r-170C) cut, pour la politique, une passion dominante; aussi tout ce qu’il a

5Ü0 niSTOIRE CRITIQUE

compoïié se ressent du penchant naturel de son esprit. Sa Traduction de {'Histoire du concile de Trente, de Fra Paolo Sarpi, faite sur la version latine, peu fidèle, de Newton, a été éclipsée par celle du P. Courrayer, plus exacte et mieux écrite. Son Histoire du gouvernement de Venise, avec le supplément et rexarnen de la liberté originaire (traité traduit de l’italien .Marc Yell'erus), est remplie de traits satiriques, mais cependant très-propre à foire connaître cette république. Amelot traduisit encore et commenta les Annedes de Tacite, Y Homme de cour de l’espagnol Balthazar tlracian et le Prince de Machiavel. Ce dernier livre, où Fauteur enseigne une politique destructive de toute bonne foi, méritait plutôt d’ôtre réfuté que d’ôtre traduit; ta morale des princes comme celle des particuliers ne saurait être vraiment respectable et solidement utile qu’autant qu’elle est fondée sur l’équité. Amelot a prétendu justifier Machiavel, en soutenant qu’il dit ce que les princes font, et non ce qu’ils doivent faire, et qu’ainsi son ouvrage est une critique de leur politique : opinion que Nicéron traite de paradoxe, et La Harpe, de rêverie.

On a encore d’Amelot des Mémoires historiques, politiques, critiques et littéraires, par ordre alphabétique : ces Mémoires sont remplis d’anecdotes dont la plupart sont fausses et les autres si communes, que ce n’était pas la peine d’en faire un livre particulier. On peut toutefois y remarquer ce qu’il dit sur la révolte des Gantois et sur différents traits de riiistoire bourguignonne.

.\melotse croyait le plus grand politique de l’Europe; cependant il ne sut jamais se tirer de la médiocrité, et il mourut dans la misère ; c’est qu’il était politique par son esprit, et non par son caractère.

2. Jacques-Joseph Duguet, né l’an 1649 à Montbrison, entra l’an 1667 dans la congrégation de l’Oratoire qu’il quitia dix-neuf ans après, parce qu’elle avait proscrit simultanément le cartésianisme et le jansénisme. 11 se tourna du côté de Port-Royal dont il embrassa la cause avec ardeur. Sa plume s’est également exercée sur la

controverse, sur la morale et sur les ouvrages de piété. Si l’on excepte les erreurs de secte, Duguet est constamment habile interprète des Ecritures, défenseur zélé de l’Eglise, moraliste éclairé, prédicateur sensible de la piété chrétienne et de ses devoirs. Ses Traités de la Prière publique, des Devoirs d'un évêque, des Principes de la foi, des Caractères de la charité, de VOuvrage des six jours, dont la préface est due à l’abbé d’Asleld, le Recueil de ses Lettres, tous ces ouvrages annoncent un zèle sincère pour la religion ainsi qu’une grande facilité pour écrire, et plus d’onction qu’on n’en trouve ordinairement dans l’école de Port-Royal.

Un autre ouvrage qui fait encore honneur aux talents de Duguet, c’est son livre de VInstitution d’un prince. Si l’écrivain n’y est pas politique profond, les vues y sont du moins saines, les principes sagement discutés, les réflexions justes et lumineuses, la morale utile et irréprochable. En outre, le style en est pur, coulant, noble, élégant et précis. Marmontel et Thomas en ont pris et fondu quelques idées à leur manière, l’un dans son Bélisaire, l’autre dans VEloge de M. le Dauphin. L’abbé Duguet mourut en 1733.

§ 4. Morale.

1. Nicole; ses ouvrages eu collaboration avec Arnauld. — a. Double danger contra lequel les Essais de morale furent composés. — 5. Style de Nicole. — 4. I-a Bruyère; de tails sur sa vie. - 6. Ses Caractères. — 6. Mérite de cet ouvrage. — 7. Autres ouvrages de La Bruyère. — 8. Madame de Lambert ; ses divers ouvrages, entre autres .«es Ans a sa fille et ses Avis à son fils.

1. Pierre Nicole, né l’an 1625 à Charlre.s, s'attacha de bonne heure au grand Arnauld, c’est-à-dire au parti du jansénisme et de Port- Royal, mais avec une modération que ne partageaient pas la plupart de scs confrères. Après avoir publié, soit seul, soit avec la collaboration d’Arnauld, plusieurs ouvrages, tels que le Traité de la foi humaine, la Perpétuité de la Foi et V Unité de l’Eglise, il tourna sa vue et ses armes d’un autre côté.

Page 1