La Réforme n’avait pas été en France le seul péril de
la foi ; l’attaque de Montaigne et de son école, peut-être moins hardie en apparence, moins opiniâtre que celle de Calvin, n’en était pas moins dangereuse. Le protestantisme , dans ses révoltes même, en appelle du pape à Jésus-Christ, des bulles à la Bible. En combattant la religion, il la reconnaît; seulement il l'interprète, il la modifie ; ainsi ne va pas la philosophie. A l’autorité divine elle substitue la raison humaine, la morale à la religion ; elle s’appuie sur l’antiquité, et non sur les Ecritures ; elle ne relève, elle ne veut relever que d’elle même.
Port-Boyal vit la portée de cette tendance philosophique ; il comprit qu’il fallait répondre cà Montaigne, à Charron, comme à Calvin. ÎS'icole fit les Essais de morale (25 vol. in-12). Ces erreurs, ces faiblesses de la raison, ces misères de l’esprit et de l'âme, que Montaigne et Cliarron ont peintes et analysées avec un doute et un sang-froid si désespérants, Nicole aussi les met sous les yeux ; mais en les montrant, il les plaint, et à côté du mal, il indique le remède. La religion lui donne le baume en même temps que le secret de ces maladies de l’âme que la philosophie apercevait sans pouvoir les guérir. La sagesse de la religion, plus pénétrante que l’indifférence ou l’orgueil du savoir humain, va jusqu’au fond de la plaie. Non contente d’humilier l’âme, elle l’éclaire en lui dévoilant ses infirmités, elle lui montre sa grandeur et sa force; elle l’élève de la foi à l’espérance, de l’espérance à Dieu. Dieu, en effet,. manque dans les livres qui ont conduit le XVI® siècle. « Comme IMontaigne, dit Pascal, a » voulu chercher une morale fondée sur la raison sans les » lumières de la foi, il prend ses principes dans cette » supposition, et considère l’homme destitué de toute » révélation. « Nicole, il est vrai, prosterne, humilie la raison humaine devant ses erreurs, il l’abat au pied delà croix ; mais il la relève par la prière, il la console par la loi. Les Essais de Nicole sont la réponse aux iTssais de Montaigne.
3. Nicole, du reste, n’a pas les hautes qualités du style de Montaigne ; il ressemblerait plutôt à Charron. Même
régularité dans le plan , même soin et même justesse dans les divisions. Le style de Nicole, correct, soutenu, élégant , a peu de mouvement et d’élan ; quelquefois même, languissant et décoloré, il n’attache que par la pureté des expressions, par l’heureuse propriété et la finesse du tour. 11 a de Port-Royal la justesse et le bon goût ; il n’a pas la verve et les vives saillies de Pascal ; on y reconnaît l’homme qui, à un argument, ne trouvait de réponse qu’au bas de l’escalier h Mais ce style, s’il ne captive pas tout d’abord, s’il n’entraîne pas, il charme et séduit par le calme et Ponction de l’âme qui semblent passer dans les expressions et dans les pensées ; et l’on conçoit que, dans ces longues retraites qui interrompaient les fêtes de la cour de Louis XIV, dans ces recueillements de la piété qui succédaient aux plaisirs, dans ces intervalles où la voix de Bourdaloue et de Bossuet remplaçait les accents de Racine et de Molière, on conçoit que madame de Sévigné ait été ravie des douces et tranquilles lectures de Nicole ^ Les Essais sont en elîet un livre de solitude et de graves méditations. L’élégance du style et la piété du siècle n’avaient pas, du reste, tout l’honneur de ce succès. Les Essais contenaient des allusions contemporaines adroitement cachées qui peuvent expliquer l’ardeur avec laquelle madame de Sévigné dévorait cet ouvrage.
Nicole mourut en 1G95, à l’âge de soixante-dix ans.
4. Jean DE La Bruyère naquit, l’an ICy*, à Dourdan, en Normandie. 11 nous reste peu de détails sur sa vie. On sait seulement qu’il fut trésorier de France à Caen, et chargé ensuite d’enseigner l’histoire au duc de Bourgogne ; qu’il passa le reste de ses Jours auprès de ce
» Nicole, simple, naïf et timide comme un enfant, se laissait facilement embarrasser dans la discussion ; une objection qu'il n’avait pas prévue le déconcertait. Il disait en parlant de Tré ville, son ami : « Il me bat dans la chambre ; mais il n’est pas plus tôt au bas de l’escalier, que je l’ai confondu. »
2 Devinez ce que je fais, écrit-elle à sa fille, je recommence ce Traité, et je voudrais bien en faire un bouillon et l’avaler ( Lettre du 2nov.’l671).
prince en qualité d’hoinnie de lettres, avec une pension de mille écus ; qu'il fut reçu à l’Académie française le
10 juin 1093, et qu’il mourut d’apoplexie, à Versailles, le 10 mai 1090.
5. C’était un philosophe chrétien qui ne cherchait qu’à vivre tranquillement avec des amis et des livres, toujours disposé à une joie modeste, ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, fuyant toute sorte d’ambition, môme celle de montrer de l’esprit. Après avoir étudié longtemps et traduit en français les caractères de Théophraste ‘, il résolut de peindre son siècle, comme le moraliste grec avait peint le sien. Lorsqu’il eut composé le livre des Caractères, il le montra à Malezieux, qui lui dit ; Voilà de quoi vous attirer beaucoup) de lecteurs et beaucoup d'ennemis. Le livre parut en 1587 ;
11 fut lu avec avidité, non-seulement parce qu’il était excellent, mais parce qu’on supposait à l’auteur des intentions qu’il n’avait pas ou plus qu’il n’en avait eu : on voulait absolument deviner quels personnages avaient servi de modèles à La Bruyère ; on plaça des noms au bas de ses Caractères et de ses portraits. Ainsi, la malignité contribua d’abord au succès du livre, autant peutêtre que le mérite réel qu’on y trouvera toujours et qui le fera rechercher dans tous les temps.
G. La vérité des Caractères a été chaque jour mieux connue et sa manière plus appréciée. Cet ouvrage est, de tous les livres de morale, celui qui donne le mieux à la jeunesse une connaissance anticipée de ce monde, où les mômes passions, les mômes vices, les mômes ridicules, malgré quelques changements passagers de costumes, de modes et de mœurs, donnent à la génération présente une grande ressemblance avec celles qui la précèdent ou celles qui la suivent. Jamais peintre ne sut mieux disposer ses couleurs que La Bruyère. Dans chacun de ses tableaux, le lecteur, ou plutôt le spectateur, est entraîné de surprise en surprise ; chacun des portraits qu’il retrace
‘ Voy Hisl. de la Littérature (/recquo,ÿ.'2^a.
est comme une petite scène qui a son exposition, son milieu et son dénoûment, où l’intérêt croît pour ainsi (lire à chaque phrase, où tout est disposé pour l’idée principale.
On lui a reproché d’avoir évité ce qu’il y a de plus dillicile dans l’art d’écrire, les transitions. Il est vrai que l’on trouve peu chez lui les transitions de mots; mais toujours les pensées se suivent et s’enchaînent, et si l’on songe à ces nuances innombrables sous lesquelles se cachent et sc produisent tour à tour les diverses affections du cœur humain , on sera moins frappé de quelques pensées (]ui ne semblent pas appartenir à un même ordre moral ou intellectuel , qu’on admirera cet art si neuf et si juste, avec lequel La Bruyère saisit, classe et peint les faces diverses de l’homme. C’est peut-être d’ailleurs à ce soin trop attentif des transitions dans les ouvrages de morale qu’il faut attribuer le peu d’attrait que présentent les dissertations morales en forme, il faut louer La Bruyère d’avoir su toujours tenir l’esprit éveillé par l'inattendu des réflexions, la vivacité du trait, le pittoresque de l’expression, l’originalité et la concision des tours. En un mot, les Caractères sont une œuvre d’art parfaite
7. On a encore de La Bruyère des Dialogues posthumes sur le quiétisme (1699), où l’auteur prend parti pour Bossuet contre Fénelon. On lui attribue un manuscrit in-4'’, intitulé: Caraclères salyriques de la cour de Louis XIV.
8. La marquise de Lamrert , née l'an 1647, à Paris, est Lune des femmes qui lit le plus d’honneur, par son esprit et ses ouvrages, au siècle de Louis XIV. Bachaumont, second mari de sa mère, se plut à cultiver les heureuses dispositions qu’elle annonçait dès son enfance, et dont elle fit preuve ensuite par la publication de divers ouvrages. Ce sont : les Avis à son /ils, les Avis d’une mère à sa fdle, un Traité de Vamitic, un Traité de la vieillesse, des Réflexions sur les femmes, sur le goût, sur la richesse, des Discours sur dilférents sujets, des Portraits, et la Femme ermite, nouvelle. Tous ces écrits sont
remarquables par la pureté du style et de la morale, par l’élévalioii des sentiments, par la linesse des observations et des idées, et, comme le dit Fontenelle, par le ton aimable de vertu qui y règne partout, Fénelon en faisait le plus grand cas, et il le témoigna dans quelques lettres qui nous sont restées. Voltaire dit de son Traité de l'amitié, qu’il fait voir qu’elle méritait d’avoir des amis. Elle mourut en 1733.
§ 5. — Philosophie.
1. Bernier? ses difTérenls ouTrages. — 2. Iluel; détails sur sa vie ; ses dWers écrit» philosophiques et aulrc.s. — 5. Fraïujois Larni ; ses principaux ouvr.ige». — 4- Malebraoche ; •es Reclierch. s de la vérité, et autJ'es écriis. — 5. Bayle détails sur sa vie. — 6. Son Dietiotvnaire historique et critique. ~ 7. Stjlc de Bajte. — 8. Ses autres ouvrages. — 9. Bufûcr; son Coui-s des sciences et autres écriis. — 10. l’oiitenelle appartient aux littérature» distinctes du xtii*^ et du xviii® siècle. — 11. Fontenelle considéré comme poète. — la. Fon» lenellft considéré comme prosateur et comme pliilo>oplje ; sa Plmalilé des mondes; son Histoire des oracles. — i3. Son Histoire de l’Académie des sciences. — i4. Jugemeol sur Funleueile, — i5. Ballus : sa Réfutation de l’ilisloire des oracles. — 16. Autres ouvrages du P. Ballus. — 17. Lutte ouverte du xviue siècle contre le xvii^.
1 . François Dernier, philosophe et voyageur, gracieux d’esprit et de personne, fut lié particulièrement avec La Fontaine, Ninon de Lenclos, madame de La Sablière, Chapelle et Saint-Evremont, qui l’appelle le joli philosophe. Jeune encore (1654'), il passa en Syrie, de là en Egypte, et puis aux Indes, où il résida douze ans comme médecin de l’empereur Aureng-Zeb ; de là vient qu’on le surnommait le Mogol. De retour en France, Dernier publia ses voyages et ses écrits philosophiques. Ceux-ci ne se lisent plus ; ceux-là n’ont encore rien perdu de leur réputation primitive. En voici la liste :
1“ Voyages de François Bernier, contenant la description des Etats du Grand-Moyol, de V Indoustan, du royaume de Kachemire, clc. Le style en est simple et intéressant.
2 ’ Abrégé de la philosophie de Gassendi ; c'était, comme on sait, celle d'Epicure.
3'' Mémoire sur le quiétisme des Indes.
4“ Irailé du libre et du volontaire .
Dernier contribua avec Doileau à la composition de cet
arrêt burlesque qui empêcha le grave président Lamoignon de faire rendre par le parlement de Paris un arrêt véritable qui eût été plus sérieusement burlesque ; Arrêt donné en la grand' chambre du Parnasse pour le maintien de la philosophie d’Aristote. Bernier mourut en 1688.
2. Pierre-Daniel Huet, né l’an 1630, à Caen, adjoint en 1670 comme sous-précepteur à Bossuet dans l’éducation du grand Dauphin, membre de l’Académie française (1674.), abbé d’Aunay, puis évêque d’Avranches (1 692), fut l’un des hommes les plus savants du xviu siècle. Depuis son entrée dans l’état ecclésiastique (1616), il partageait ses jours entre la prière, les devoirs de ses charges et l’étude, passion qui, le prenant pour ainsi dire au berceau, le conduisit jusqu’à la fin de sa longue carrière (1721).
Huet a composé beaucoup d’ouvrages en gree, en latin, en français, tous écrits avec élégance et dont la plupart ont conservé une réputation distinguée. Ce sont ;
1° De inter prêtât ione libri duo. C’est le premier ouvrage de Huet qui lui donna la forme du dialogue. On y remarque un goîit sûr ; il est fort instructif et très-bien écrit. Le premier livre traite de la meilleure manière de traduire ; le second est un jugement sur les plus célèbres traducteurs anciens et modernes, français et étrangers, surtout de la Bible et des classiques grecs.
2° Lettre sur l’origine des romans, placée à la tête de Zaïde (p. 414), et remplie de recherches curieuses, de remarques instructives, de décisions judicieuses en matière de goût.
3“ Demonstratio evangelica, ouvrage où l’on trouve plus d’érudition que de jugement, plus d’élégance que de vigueur. C’est à propos de ce livre que Bacine témoignait ne pas approuver l’usage que le savant prélat avait fait de ses connaissances profanes en faveur de la religion. L’abbé Sabatier, le seul d’entre tous les critiques, en parle avec un enthousiasme qui n admet aucune restriction : il dit même que cet ouvrage est devenu clasfiique pour tous les théologiens de l’Europe.
io Censura philosophiœ Carlesianœ, critique assez judicieuse, mais faible à l’excès, quand on la compare aux vastes conceptions, même les plus erronées, de Descartes.
5» Qucestiones Alnetanœ de concordià rationis et fidei, ouvrage très-médiocre pour le fond, et dans lequel l’auteur brille plus par l’érudition que par le raisonnement.
6° Ve la situation du paradis terrestre.
T.0 Hueti carmina, odes, églogues, etc. Ces petits poèmes, quoique composés pour la plupart à un âge avancé, sont d’une latinité élégante et pure; les images en ont de la grâce ; le style, de la verve et de la chaleur.
8“ Histoire du commerce et de la navigation des anciens, où l’on trouve beaucoup de digressions curieuses et savantes.
9» Des Mémoires sur sa vie, fort agréables à lire, et (jui font bien connaître leur auteur comme un érudit ainia..le dans un siècle où l’on avait un goût décidé pour l’érudition. Il est reconnu maintenant que la sienne était plus vaste que profonde
10» I 'raité philosophique de la faiblesse de l’esprit humain; c’est à peu près la traduclioti de la première partie des Qucestiones Alnetanœ. On crut remarquer que Huet revenait, dans ce traité, sur ce qu’il avait avancé en plusieurs endroits de sa Démonstration évangélique. Aussi Voltaire n’a pas manqué d’insinuer que ce dernier ouvrage démentait le premier. 11 est vrai qu’il y soutient des paradoxes, mais ces paradoxes n’ont rien qui puisse faire croire qu’il ait douté des vérités de la religion. Telle est la ruse ordinaire des incrédules : ils s’efforcent d’associer à leur suite tous les grands hommes, en jetant malignement des nuages sur la sincérité de leur foi. L’évèque d’Avranchcs n'a jamais rien avam é qui pui.sse favoriser cet odieux artifice. Il fut toujours aussi fidèle à ses devoirs que zélé pour la gloire de la religion, et mourut dans des sentiments dignes des ouvrages qu’il avait publiés pour la défendre.
On doit encore à Ituet les Origines de Caen, livre bien lait, savant et utile ; Diane de Castro, ou le Faux Yticas, roman qu’il composa à vingt-cinq ans; des notes sur Alatidius, dans la collection ad Usum Delphini. Terminons en disant que ce fut lui qui traça le plan et dirigea l’exécution des commentaires dauphins.
d. l' R.VNçois Louis (H>d()-J71 1), Bénédictin, passa dtins
son temps pour celui de tous ses confrères qui savait le mieux écrire en français. Son style, néanmoins, est parfois vague et difius, et l’on y remarque de l'affectation. Un penchant bien décidé pour le paradoxe et la polémique le mit aux prises avec tout ce qu’il y avait alors de plus distingué dans l’Eglise et dans les sciences, comme l’abbé de Rancé, Jurieu, Bossuet, Malebranche, Nicole, Arnauld, Duguet, Sillery, Gilbert, etc.; disputes qui, pour avoir fait beaucoup de bruit à cette époque, n’en sont pas moins oubliées de nos jours. On lui doit un grand nombre d’ouvrages, entre autres les Premiers Eléments des sciences, où l’auteur développe avec beaucoup d’ordre et de clarté les idées de Descartes; la Connaissance de soi-même, qui le dispute à VArt de se connailre soimême, par Abbadie (p. 516); la Béfutalion du système de Spinosa, que Bayle lui-même trouvait excellente, et Vlncrédide ramené ci la religion par la raison, écrit encore estimé.
k. Nicolas Malerranche, né l’an 1638 à Paris, entra dans la congrégation de l’Oratoire. Il s’y livra d’abord à l’étude de Thistoire ecclésiastique, des mathématiques et des langues orientales ; mais le traité de Descartes, sur l’homme, étant tombé fortuitement entre ses mains, il l’étudia avec une incroyable persévérance, et après dix années de travail et de méditations, il fit paraître un ouvrage sur la métaphysique, intitulé Recherche de la vérité. Cet ouvrage, par l’originalité des opinions de l’auteur, par la force et l’élégance de son style, lui fit en peu de temps une très-grande réputation : la hardiesse de cjnelques-unes de ses propositions lui suscita aussi de nombreux antagonistes, parmi lesquels on distingue Arnauld et Bossuet; cette polémique fut vive et ne finit qu’avec sa vie (1715).
Dans toutes ses spéculations philosophiques, Malebranche se laissa entraîner à un spiritualisme exagéré et dominer par son imagination : ainsi il prétendait que nous voyons tout en Dieu et que la personne divine est
HIST. DE LA LUT. FR. — XYn® SIÈCLE. ^
comme le siège et le lieu des idées; ce qui inspira ce vers à Faydit ;
Lui qui voit tout en Dieu, n’y voit pas qu il est fou.
Malebranchc expliquait l’union de l’âme et du corps par les causes occasionnelles ou l'assistance de Dieu, qui, à l’occasion des volontés de l’âme, agissait sur le corps, de même qu’il communiquait à l’âme les impressions faites sur le corps ; rôle bien peu convenable à la divinité.
Outre le livre de la Recherche, Malebranchc a expose son système dans ses Conversations chrétiennes, ses Méditations métaphijsiques, ses Entretiens sur la métap ysique et la religion, etc. Tous ces ouvrages ont le même mérite de style, la môme force de dialectique; 1 auteur y fait preuve d’une imagination féconde et brillante, bien qu’il ait écrit de fort belles pages contre l’imagination, la Folle de la maison, comme il l’appelait.
5. Pierre Bayle naquit à Carlat, l’an 16 V7, d’unpere calviniste. Le cours de philosophie qu’il fil à Toulouse, sous les .lésuites, l’ayant mis fortement en doute sur 1 orthodoxie du protestantisme, il changea de religion. Sa secte et sa famille, à force de séductions, le ramenèrent à ses premières erreurs, après dix-sept mois de catholicité. L’an 1675, il obtint à Sedan la chaire de philosophie qu’il garda jusqu’en 1681 ; de là il passa à Rotterdam, où Jurieu, disgracié comme lui, professait la théologie. A l’occasion de la comète de l’an 1680, cpii répandit un effroi presque universel, il publia des Pensées diverses sur la comète, ouvrage rempli de savoir et de digressions, où étaient agitées mille questions de métaphysiciue, de morale, de théologie, d’histoire et de politique. A cette première production succéda la Critique générale de l'histoire du calvinisme de Maimhourg, écrit dont le succès alluma contre son auteur la jalousie de Jurieu qui venait do traiter le môme sujet sans aucune réussite. Cependant Bayle entreprit, sous le titre de Nouvelles de la République des lettres, un ouvrage périodique qui le mit en rapport de correspondance avec la reine Christine de
DE LA littérature FRANÇAISE. 531
Suède. La haine de Jurieu s’en accrut, et VAvü aux réfugies, ou Bayle ne ménage guère l’intolérance des protestants, fournit à son rival l’occasion d’éclater. Bayle fut privé de sa chaire publique (1693), et môme on lui défendit l’enseignement particulier. 11 en profita pour travailler à son fameux Dictionnaire philosophique et critique, le premier ouvrage auquel il ait mis son nom. Leclerc et Jacquelot, autres sectaires, se joignirent à Jurieu pour l’attaquer, et Bayle mourut, dans cette longue querelle, en 1706, à l’àge de cinquante-neuf ans.
6. Telle est 1 histoire abrégée de cet homme célèbre qui, portant dans 1 histoire profane et religieuse le flambeau de la critique, répandit sur le passé une lumière quelquefois éclatante, mais le plus souvent funeste. Si sa froide impartialité, son scepticisme pénétrant, son amère ironie, détruisirent quelques préjugés, quelques erreurs de détail, il atteignit aussi des vérités salutaires qui tombèrent pour ne plus se relever. Le Dictionnaire historique et critique est le programme du Dictionnaire philosophique et de V Encyclopédie ; Bayle, c’est le Voltaire du XVII® siècle. Même sûreté de goût, môme finesse d’observation, môme sagacité ingénieuse : comme Voltaire, Bayle n’attaque rien, ne détruit rien de front. Seulement un mot, un trait lui suffisent pour renverser une croyance, pour nier une tradition; sa logique est dans la contradiction, ses preuves, dans la diversité des témoignages. 11 n’impose pas ses opinions, il les présente avec adresse ; il n’aflirme pas, il doute : plus dangereux peutêtre que Voltaire ; car avec plus de science, il a plus ou paraît avoir plus de probité littéraire.
7. Le style de Bayle, naturel et clair, est souvent diffus, lâche, incorrect et familier jusqu’à la trivialité. On lui reproche avec raison des termes grossiers et obscènes ; ce n’était pas, dit La Harpe, que ses mœurs ne fussent pures ; mais, accoutumé à vivre dans la retraite et avec ses livres, il oubliait ou ignorait les bienséances de la société. L’extrême vivacité de son esprit s’accommodait
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peu, et il en convient, de la méthode et de l’ordre. Il aimait à promener son imagination sur tous les objets, sans trop se soucier de leur liaison ; un titre quelconque lui suflisait pour le conduire à parler de tout. C’est do cette manière qu’il a compose son Dictionnüive, qu il appelle lui-méme une compilation informe de passages cousus à la queue les uns des autres.
Bayle se comparait lui-même au Jupiter Assemhlenuages d’Homère : « Mon talent, disait-il, est de former des doutes ; mais ce ne sont que des doutes. » Quelque inclination qu’il eût pour le scepticisme, on voit cependant, par ses écrits, qu’il n’était pas capable de tomber dans le doute absolu de Pyrrhon, et il en est si loin, à l’égard de l’existence de Dieu et de l'immatérialité du principe pensant, qu’il énonce une opinion affirmative : Je ne crois pas qu’il soit possible qu’aucun corps, aucun assemblage de divers corps, aucun atome soit susceptible de la pensée. Il parle contre l’athéisme dans les termes les plus forts :
Si l’on regarde les athées, dit-il, dans le jugement qu’ils forment de la divinité dont ils nient l’existence, on y voit un excès horrible d’aveuglement, une ignorance prodigieuse de la nature des choses, un esprit qui renverse toutes les lois du bon sens, et qui se fait une manière de raisonner, fausse et déréglée plus qu'on ne saurait le dire... Si l'on regarde les athées dans la disposition de leur cœur, on trouve que n’étant retenus ni par la crainte d’aucun châtiment divin, ni animés par l’espérance d’aucune bénédiction céleste, ils doivent s’abandonner à tout ce qui flatte leurs passions.