Cette nouvelle et ridicule école prétendait à la pu
reté, à la chasteté, môme au platonisme. Heroet, évêque de Digne, érigea en doctrine amoureuse le spiritualisme de Dulcinée. A cette Parfaite Amye (tel était le titre du poëme), La Borderie opposa un autre modèle de beauté féminine, doué de perfections plus mondaines ; il la nommait VAmye de cour. Charles Fontaine, à son tour, prit en main la défense du platonisme, et, dans sa Contr’amye, essaya de rabaisser le mérite de cette dame de cour, tant louée par La Borderie. Enfin, pour compléter le cérémonial de ce poétique tournoi, Paul Angiez entra le dernier dans la lice, et se joignit à La Borderie. Tous cespoëtes, remplis d’affectation, joignent, aux défauts de versification alors en usage , un style alambiqué, des pensées puérilement quintessenciées, de pénibles jeux de mots. Ils sentaient qu’il y avait quelque chose de mieux à faire que de rimer négligemment
Chansons, ballades, triolets,
Mottets, rondeaux, servants et virelais.
Sonnets, strainbotz, barzelottes, chapitres,
Lyriques vers, chants royaux et épîtres (Heroet) ;
ils essayaient de perfectionner la poésie, et s’efforçaient d’atteindre une certaine noblesse sentimentale, qui s’accordait d’ailleurs avec l’étiquette chevaleresque dont le roi faisait régner le vain simulacre dans sa cour. Quelquefois on trouve dans leurs vers des passages heureux et le sentiment de l’harmonie ; mais ce n’étaient là que des fleurs artificielles. Un quatrain de Marot valait mieux que leurs longs et froids poëmes sur la métaphysique du cœur.
4. Pendant que cette affectation se répandait à la cour, la gaieté populaire et française se conservait intacte dans les rangs inférieurs de la société. Les vieilles habitudes de nos mœurs bourgeoises luttaient contre cette civilisation, empruntée à l’Italie et à l’Espagne. Le besoin de railler et la franche joie du peuple éclataient de temps à autre en saillies fort peu délicates ; la cour ellemême n’avait pas entièrement renoncé à la bouffonnerie ; la grossièreté s’y trahissait encore sous la recherche de
l’élégance. Alors, dans le même palais, de graves personnages dissertaient sur l’amour; un roi guerrier s’occupait de grec, et Triboulet amusait tes dames de ses farces indécentes : tout ce que nous appelons convenances, fruit d’une longue expérience sociale, n’était pas même connu. Les fous, que le moyen âge avait établis auprès des princes, restaient en pleine possession de leur charge. On voyait Henri VItl, cruel monarque, époux barbare et jaloux, maître capricieux, ami faible et sanguinaire, se laisser railler par le nain Patch, son favori; Brusquet jouissait au Louvre du même privilège, et toutes les cours de l’Europe subissaient la critique de ces hommes , qui avaient, dit Shakespeare , la parole libre comme l’air K Quelques esprits bizarres venaient d’imiter dans leurs écrits la burlesque audace des bouffons autorisés. Chez les Italiens, Théophile Folengo, surnommé Merlin Coccaye, avait créé récemment la langue macaronique, patois composé de débris de toutes les langues, et qui lui servait à exprimer des vérités audacieuses et d’étranges imaginations. Dans le même temps apparaissait en France un fils impudent de Villon. C’était une protestation de la province contre les goûts plus raffinés de la cour. La légende de maître Pierre Faifeu, écrite par Cuarlës Boürdigné, chapelain d’Angers, forme le digne pendant des Repues franches, qu’elle surpasse même en licence. C’est le récit complet de tous les tours d’escroquerie, d'adresse et de débauche, attribué à Pierre Faifeu, écolier angevin. Cette chronique scandaleuse renferme d’ailleurs quelques trâits de bon comique ; ainsi notre écolier, converti à la morale, se marie, et, dès qu’il est en ménage , il meurt de mélancolie.
5. Ln autre prêtre, Bourguignon de naissance, Roger DK CoLLERYE, a mérité une espèce d’immortalité populaire ; c’est le prototype de notre Roger Bontemps, nom expressif qu’il avait adopté, et qui a fait fortune.
' N . le rùlc du Cloivn, d’Ai you Ukc il (comme vous le voulez).
Tout le inonde est familier avec ce gai personnage, qui jouit encore d une existence historique, bien qu’on ait cesse de lire son volume de Joyeusetés, et ce recueil d’Æ'pHaphes plaisantes qui forme la partie la plus comique des œuvres de Roger Bontemps.
S 6. Travaux sur la langue; philologie ; progrès du
langage.
1. r onnance de V.llers-Cotlefels; ses résultats. a. Palsgrare, Dubois, Geoffroy Tory ; le Champ fleury. -5. Florimond et B„dé. 4. Mouvement imprimé par l’érudition a la langue française; Ramus, Dolet, Meigret et Pelletier. - 6. Influence des nouvelles mœurs de la cour sur le langage. G. Goût naissant des innovations et des traductions
1 . Louis XII avait échoué dans son projet de détruire le latin barbare usité dans les tribunaux et dans les transactions sociales. En dépit de son ordonnance de 1512, on disait toujours debotavimus et debotamus. Tabellions et jurisconsultes ne voulaient point déroget jusqu’au langage vulgaire. Fatigué de cette barbarie, François (et cet acte seul justifierait son titre de/îestaurateur des lettres ) publia l’Ordonnance de Villers- Cotterets qui fit enfin déchoir de son rang la prétendue langue latine, consacrée par un si grotesque et si solennel emploi. La mauvaise latinité expira. Adopté par le gouvernement, le français s’éleva au rang qui lui est dû. Alors on commença à traiter la grammaire française comme une science, et l’érudition, encore in forme, se développa peu à peu.
2. Palsgrave publie le premier, à Londres, une grammaire française, et le médecin Dubois, sous le nom de Sylvius, en publie une autre à Paris; mais par un reste de superstition, il l’écrit en mauvais latin. On lui doit l’introduction de l’accent aigu sur l’c. On lui a aussi attribué l’honneur d’avoir distingué nos trois sortes d’c; mais le libraire Geoffroy Tory avait déjcà fait cette distinction ou plutôt cette découverte dans son Champ fleury. Pour connaître l’état de la science do ce temps, où les professeurs
du Collège royal commençaient à expliquer au public Ovide et Pindare, il faut lire l’ouvrage du libraire Tory. 11 compare la forme des lettres à celle des membres du corps ; prouve que tous les caractères romains dérivent de la déesse Io^ parce que ces derniers se composent tous d’un i et d’un o, et trouve des rapports allégoriques, très-subtils, entre les dix lignes qui, selon lui, subdivisent chaque lettre, et les noms d’Apollon et des neuf Muses. Curieux monument de puérilité et de folie, qui contient cependant ( outre la distinction de l’e muet, de l’e grave et de \'e aigu, alors aussi nouvelle qu’utile ) quelques bonnes pages sur la prononciation, et une apologie de la langue française, digne d’être encore consultée.
3. Florimond compose après Tory son Traité de l'orthographe, où il propose l’emploi de l’apostrophe que tous les imprimeurs s’empressent d’admettre. Ces travaux et ces efforts réveillent partout le zèle pour la langue française. Les savants eux-mêmes la traitent avec égards; et Büdé, qui coopéra si puissamment à répandre en France le goût des lettres antiques, s’abaisse jusqu’à écrire son Institution d’un prince, en français un peu grec et un peu hébraïque dont un triple lexique peut faciliter l’intelligence, et qui prouve la haute faveur dont notre langue commençait à jouir.
k. On voit ici commencer ce grand mouvement, imprimé par l’érudition naissante, mouvement qui n’est pas inutile à la langue française. De toutes parts, on s’efforce de la fixer, de la réduire en système. Ramus ou La Ramée, qui se rendit célèbre à d’autres titres, sépara, le premier, dans sa Rhétorique française, le v consonne de Vu voyelle, et indiqua la forme différente qui jusqu’à nos jours a distingué ces deux lettres. Peu de temps auparavant, Etienne Dolet avait, dans son Traité des accents, posé les bases que dans cette matière les grammairiens reconnaissent encore ; et Louis Meigret, grand réformateur de l’orthographe, avait inventé la lettre,/ consonne, qui se confondait jadis avec Vi voyelle. Ce Meigret, ami de
Ramus, a laissé peu de réputation, quoiqu’il ait beaucoup influé sur les progrès de notre langue. Non-seulement il précéda Ramus dans la distinction des lettres consonnes lettres voyelles; mais il emprunta aux Espagnols la cédille, dont nous nous servons encore. Il conçut le projet, renouvelé depuis sous mille formes \ qui tendait à renverser toute l’ancienne orthographe, et à rétablir entre la parole écrite et le langage parlé une complète harmonie ; ainsi il voulait écrire moe, toe, soe au lieu de moi, toi, soi; aoquel pour auquel; il dizet, il lizet, pour il disoit’ il lisoit. Sa vie entière fut consacrée à cette œuvre qu’il n acheva pas, qu’on a tentée chez tous les peuples civilisés % et qui n’a jamais réussi. Lorsqu’on s’accorde à peine sur la prononciation des mots, comment s’accorderait-on sur une théorie nouvelle, pour exprimer cette prononciation incertaine? Ramus et Pelletier, qui partageaient le sentiment de Meigret, mais dont l’un était Picard et l’autre Manceau, convenaient avec lui qu’il faut écrire comme on parle; mais comme chacun d’eux parlait différemment, leur orthographe était différente. Cependant Meigret produisit un schisme ; il y eut des nieigrétistes et des anti-meigrétistes. Entre lui et ses adversaires se fit une guerre de furieuses réponses et de désespérées répliqués. Plus on l’attaquait, plus il s’obstinait dans ses réformes, et accumulait les innovations. 11 voulait que les l mouillées fussent distinguées par une barre transversale, comme en espagnol et en polonais : il réclamait partout des cédilles, des apostrophes, des brèves, des longues, des notes de prosodie. C’était dépasser le but, comme font la plupart des réformateurs. Quelques-uns des changements qu’il a provoqués sont restés après s’être opérés sous ses yeux ; d’autres ne se sont accomplis que longtemps après sa mort : telle est la suppression des lettres inutiles, comme le d du mot ajouter ( adjouter),
‘ Par Beauzée, Vaugelas, l’abbé de Saint-Pierre, d’Alembert, Buffier, Duclos, l’abbé Girard, Marie, etc.
* Elphinstone en Angleterre, Goltsclied en Allemagne, etc.
UIST, DE LA LITT. Fit. — XVI® SIÈCI.E.
le b du verbe omettre ( obmettre ), suppression que l’Académie française consacra en 1740. Doué d’un esprit analytique, Meigret éclaircit l’épineuse doctrine des participes que Clément Marot avait déjà expliquée dans des vers assez mauvais, mais singuliers et peu connus*. Il a essayé de noter la prononciation, et l’accent français par des signes musicaux. Premier auteur d’une grammaire écrite en français, il avance que notre langue, manquant de désinences variées pour exprimer les modifications des mots, est réellement distincte sous ce rapport de toutes les langues anciennes. Ajoutons que les philologues de Port-Pioyal n’ont pas dédaigné le travail de Meigret, et qu’ils lui ont emprunté non-seulement l’ordre dans lequel Lancelot a placé les lettres de notre alphabet, d’après la prononciation de chacune, mais encore des définitions remarquables par la justesse et la lucidité.
5. Les nouvelles mœurs de la cour n’avaient pas moins servi que les elTorls des érudits à donner au langage une forme nouvelle. Les courtisans et les femmes, les jeunes gens à la mode et les hommes de guerre introduisirent une foule d’innovations importantes. Comme les capitaines tenaient à honneur de paraître avoir fait la campagne d’Italie, leur jactance empruntait des mots et des phrases à la langue italienne. Les seigneurs et les poètes se mirent à pélrarquiser, comme ils le disaient, ils employèrent le mot drapeau pour exprimer que leurs bannières avaient été déchirées; réussir, accort passèrent de
' Enfants, oyez une leçon ;
rVotre langue a cette façon :
Que le terme qui va devant Volontiers régit le suivant.
Les vieux exenqjles je suivrai.
11 faut (lire en ternies parfaits :
IHen en- ce ))ioiuie nous a F.xrrs.
Faut dire en [laroles parfaites :
Dieu en ce monde les a i'aiies.
Il nous a faits pareillement, cto.
DE LA LlttÉÜÀTÜfeÈ FRANÇAISE. jlS
Fitalien dans le français, ainsi que embuscade, cdtdlerié, infanterie, aü lieu de, embûche, chevalerie, piétons. Daii's le temps de la fourberie et de l’érudition exagérée, on vit naître, par une singulière harmonie des paroles et des mœurs, les mots subterfuge, supercherie, péddntismë. Quelques-unes de ces transplantations ne réussirent pas : nessun, de nessUno; ades, de adesso; lOzengèr, de luzingar, n’eurent qu’une existence passagère et furent bientôt regardées comme des affectations de courtisan. Les dérivés des substantifs, transformés en verbes, qui Bïa.uquaient à la langue, furent une amélioration beaucoup plus utile. Effect donna effectuer ; occasion, occasionner; diligence, diligenter (mot qui s’est perdu )î inêdicamènt; médicamenter et une foute d’autres. Le heaume Se clïàiigea en armet, et ces deux expressions sè conservèrent dans la langue. ftQschifdr, on lit eschever, puis esquiver, mot pittoresque que nous possédons encore. Dès mots s’allongèrent ou se raccourcirent ; maistrement se Changea en magistralement; encependant devint cependant, hireté fit hérédité; main, matin; forment, fortement. Quelques-uns se perdirent, comme endementiers (intêrèaf); quelques-uns S’altérèrent, comme ma/eir qui devint maMdire. Certains autres étaient doubles, et l’on disait également bien bénisson et bénédiction, hersoir et hier soir, repens et repentant, frilleux èt froidilleux. Le teihps à consacré les uns et rejeté les autres.
A la même époque, quelques Changements survreinent dans la prononciation : on écrit reine an liètf ëè rogne; on prononce cdlait, au lieu de il alloit qui rimait auparavant avec endroit.
6. Dans ce mouvement et cette confusion', leS' sÿvà'èts qui s’apercevaient du peu de fixité du langage et devinaient les besoins de leur époque, s’enhartïissaient à’ innover. Cette indécision de la grammaire et du vocabulaire encourageait toutes les témérités. Ils cherchèrent
‘ Ces divers changements ne furent pas simultanés : celui de main enmatin remonte au règne de Charles YlU. j
cependant une règle, un type général d’après lequel ils pussent opérer leur réforme. L’antiquité grecque et latine leur offrait ses modèles, ils s’y attachèrent. Homère, Virgile, Tacite s’étaient élancés de leurs tombeaux. Tous les esprits doués d’élévation ou de chaleur étaient émus et comme enivrés de ces beautés antiques ; c’était un enthousiasme, une ardeur, une rage de savoir. Garnier * rapporte que Paris, alors beaucoup moins peuplé qu'aujourd’hui, «renfermait plus de cent mille écoliers. » On voyait des amis se retirer à la campagne ou demeurer ensemble dans un collège de Paris, se condamner pendant des années entières à cette prison savante, et s’occuper à translater Pindare, à commenter Horace, à pénétrer le sens des vénérables Druides de l'antiquité. « Il » falloit voir, dit un contemporain, de quelle ardeur on » se communiquoit l’un à l’autre ces belles inventions ou » imitations ; quelle délectation c’étoit de faire des vers » latins et grecs, et comment alors le cœur éguisoit la main » et la main éguisoit la plume. » La science était à la fois une manie, une mode, un travers, un orgueil, une fureur: on l’appliquait bien ou mal ; et les plus faibles intelligences, pourvu qu’elles eussent composé un mauvais système, avec des fragments épars, compilé du grec et de l’hébreu, et transcrit des volumes, étaient satisfaites d’elles-mêmes et pressentaient leur immortalité. Les plus laborieuses inutilités occupaient quelquefois une vie entière; l’un de ces prétendus savants, l’avocat Féron, recueillit ou inventa le blason de l’histoire universelle, en trois volumes in-folio; le premier chapitre contenait l’écusson d’Adam, notre premier père, avec une devise tirée d’Ovide.
’ Commentaire sur Ronsard.
DE LA LITTÉRAïtlKE l'KANÇAlSE.