Campardon, t. 11^ de la page 9 à la page
besoin de dire que des charges accablantes furent accumulées contre lui? Il n'était point abattu et lutta pied à pied ; celui qui avait méprisé tout droit et toute justice, invoqua sans cesse la justice et le droit; jamais vieux procureur normand n'entassa tant d'arguties sous les pas embarrassés de ses juges ; il excelle à faire traîner les audiences en longueurs inutiles, il dément le président, rembarre l'accusateur public, récuse les témoins et semble n'avoir d'autre but que de gagner du temps. « Des ouï-dire, des on-dit, s'écrie-t-il, voilà les bases solides de toutes les inculpations dirigées contre moi ; et cependant ces déclarations volent de bouche en bouche, elles acquièrent journellement un degré de crédulité, et c'est ainsi que je suis proscrit et vilipendé partout. Je demande que l'on se concentre dans l'acte d'accusation, qu'on ne divague pas I » En somme, il nie presque toujours. Ce n'est pas sans raison, qu'emporté par la colère, il s'écrie : « Que faisaient alors les députés qui s'acharnent à présent contre moi? ils applaudissaient. Pourquoi me continuait-on ma mission ? J'étais alors le sauveur de la patrie, et maintenant je suis un homme sanguinaire I » Qu'il eût été approuvé par les comités, cela n'est point douteux.
On lut pendant les débats une lettre écrite par Hérault de Séchelles, en date du 29 septembre 1793. Cette lettre, dont j'ai déjà parlé plus haut, commence ainsi: <( Yoilà comme on marche, mon brave ami; courage, digne républicain I Je viens de recevoir ta lettre, et au même instant je l'ai lue au Comité de
salut public, qui l'a entendue avec une vive satisfaction. Nous serions très-heureux, la République serait vigoureuse et florissante, s'il y avait partout des commissaires aussi énergiques que toi I » Ce n'était pas assez des crimes très-réels qu'on était en droit de reprocher à Carrier, on lui prêta des opinions tellement absurdes qu'elles suffiraient à le faire absoudre devant l^histoire, s'il était vrai qu'il les eût énoncées. Yoici un fragment de la déposition du ttooin Villemaîn : « Passant ensuite à la population de la France, Carrier dit que le gouvernement avait reconnu l'impossibilité d'alimenter toute cette population, et qu'il était décidé qu'on en diminuerait la masse et qu'on la réduirait à sept cents habitants par lieue carrée, au lieu de mille qu'on y comptait. » Si Carrier a réellement tenu ce propos, il est inconscient ; sa place est à Bicêtre dans le cabanon des agités et des fous dangereux.
Quand on lui reproche les cruautés qu'il a commises en Vendée, il ne baisse point la tête, il les accepte et n'en répudie pas la responsabilité : « Les noyades qu'on me reproche à Nantes, dit-il, ne sont venues qu'après celles d'Angers, de Saumur, de Paimbœuf et de Château-Gonthier. Aujourd'hui que Ton est dans le calme, ces horreurs font frémir ; mais reportez-vous au temps et aux circonstances; rappelez-vous les tortures que les rebelles ont £ait éprouver à nos braves défenseurs. Dans une guerre civile on use malheureusement de représailles. Cependant lorsqu'on annonçait que quatre mille cinq cents brigands avaient été précipités à Fontenay, on applaudissait : c'était l'opinion
LA JUSTICE RÉVOIUTIONNÀIRE. 113
-d'alors. » Cette dernière assertion était vraiey et la réaction était d'autant plus forte qae l'action avait été plus vive. On lui parle d'argent, de concussions, et il répond : « J'ai eu des millions entre les mains, et il ne me reste que trente et une livres. » Il se défendit seul ou à peu près : tous les avocats nommés d'ofQce, tous, jusqu'au marquis d'Antonelle, refusèrent de plaider pour lui. Au moment où le jury allait se retirer poiu* délibérer, il montra une certaine grandeur, en disant : « Je demande tout ce qui peut être accordé pour mes co-accusés ; je demande que, si la justice doit peser sur quelqu'un, elle pèse sur moi seul I »
Ses deux complices, les deux exécuteurs de ses funèbres volontés, Pinard et Grandmaison, furent condamnés à mort en même temps que lui. En entendant l'arrêt qui l'envoyait à la mort, il s'écria : « Je meurs victime et innocent. Mondernier vœu est pour la république et pour le salut de mes concitoyens ! » Quand cette nouvelle se répandit dans Paris, ce fut une joie unanime, et chacun s'arrangea pour aller voir mourir le terrible proconsul de la Loire-Inférieure. Il mourut bien et ne pâlit pas devant l'échafaud. La même charrette portait Grandmaison, Pinard et Carrier. Grandmaison qui avait présidé aux noyades, qui, liant un homme et une femme par le poignet, avait inventé les mariages civiques, qui abattait volontiers à coups de sabre les mains des suppliciés essayant de se raccrocher au bateau, Grandmaison, pâle et défait, paraissait plus mort que vif. Pinard, à qui on avait reproché àes meurtres de femmes et d'enfants, écumait de rs^ge,
secouait ses liens, voulait se précipiter sur Carrier et cherchait à le mordre toutes les fois que le hasard d'un cahot le rapprochait de lui.
Quant à Carrier, il étail impassible, et les hurlements populaires ne parvinrent même pas à faire baisser les yeux provocateurs qu'il levait sur la foule. Il mourut le dernier. Au moment où il franchissait la derrière marche, et que déjà il se trouvait face à face avec la bascule, une clarinette entonna à dix pas de lui l'air du Ça ira t Cette fois il recula sous l'insulte, puis se livra au bourreau en levant les épaules et fut décapité. Certes, Carrier méritait tous les supplices ; mais que penser du farceur inepte et cruel qui vint lui infliger, à la dernière minute, celui d'une telle et si révoltante sérénade ?
Carrier avait été rejoindre ses victimes, c'était bien; mais il restait un autre grand coupable à frapper, Fouquier-Tinville, et son procès commença. Décrété d'accusation aussitôt après la chute de Robespierre, il s'était constitué prisonnier à la Conciergerie dès le 14 thermidor. Dans toutes les prisons qu'on lui fit successivement parcourir, on fut obligé de le cacher, afin de le soustraire aux injures et aux mauvais traitements des détenus. Ce fut le 8 germinal, an III, sept mois après son incarcération, que les débats s'ouvrirent. A la cause de Fouquier-Tinville, on avait joint celle de vingt-trois autres accusés qui tous avaient fait partie, comme juges ou jurés, du tribunal révolutionnaire. L'acte d'accusation dressé contre Fouquier-Tinville, tend à le* faire reconnaître coupable « d'avoir, mé-
chamment, et à dessein de crime, prévariqué dans les fonctions de sa place ; d'avoir entretenu des correspondances, secondé et favorisé les complots liberticides et contre-révolutionnaires des ennemis du peuple et de la République, d'avoir conspiré, soit comme auteur ou complice, contre la sûreté intérieure de l'Ktat et du peuple français ; d'avoir provoqué la dissolution de l'Assemblée nationale, le renversement du régime républicain, le rétablissement delà royauté, et cherché à provoquer par le meurtre et la terreur l'armement des citoyens les uns contre les autres et à exciter la guerre civile. » La formule était toute faite, commode, et pouvait s'appliquer à tout le monde : c'est le pendant du « relaps et athée » qui terminait invariablement toutes les condamnations du moyen âge ; on reprochait à Fouquier-Tinville ce qu'on aurait sans aucun doute reproché, dans les mêmes termes, à Georges Gadoudal ou au marquis de Puisaye, si on les eût traduits devant les tribunaux.
Fouquier-Tinville se défendit avec une énergie sans pareille ; rien ne put abattre sa résistance ; il lutta jusqu'à la dernière minute, sans se laisser décontenancer une seule fois ; seulement, pendant le réquisitoire de l'accusateur public, il dormit ou feignit de dormir. Il mêla fort habilement Tadresse, l'assurance, le défi ; rejeta sur le compte de la loi et des comités toutes les cruautés, les dépis de justice dont on l'accusait, et tint jusqu'au bout la tête haute. « On fait ici^ disait-il, le procès au tribunal, comme si un tribunal révolutionnaire était un tribunal ordinaire. On devrait
se reporter aux époques des lois révolutionnaires. » Plus loin il dit une phrase qui pourrait bien renfermer la Térité, mais elle n'en retombe pas moins sur lui de tout son poids : a J'avais des ordres ; je n'étais que le rouage mobile que^ le gouvernement faisait agir, b Mais ce que le gouvernement n'ordonnait pas, c'était l'insulte, l'ironie, la lâcheté. Un témoin dépose, qu'à une femme qui le sollicitait pour son mari, Pouquier- Tinville répondit : « Console-toi, ton mari sera guillotiné, ton père déporté, tu pourras faire des petits républicains avec qui tu voudras J » celui-là, le sang l'avait grisé jusqu'à l'épilepsie ; on ne sait par quel bout le prendre pour lui découvrir un sentiment humain. 11 eut cependant, une fois, conscience de sa hideur, et il répondit à Lecointre, qui lui reprochait de ne pas s'opposer à tant de cruautés : « Quand on a ua pied dans le crime, il faut bien s'y enfoncer tout à fait!»
La bande qu'on jugeait en même temps que lui, était celle des jurés solides, des b... à poil, comme Fouquier les nommait lui-même; ils ne se démentent pas, ne regrettent rien, ne se repentent de rien et se considèrent comme irréprochables : a TmcAord.— Si l'on regarde comme solides ceux qui ont servi la patrie, je suis solide, et je dois être regardé comme coupable. — Chrétien. — J'ai jugé dans l'affaire de Marie- Antoinette et dans celle de Marat. Yoilà mes titres, qu'on me condamne I — Prieur. — J'ai jugé selon moa opinion, et je n'en dois compte à personne I — Le marquis de Montflabertj surnommé Dix-Août. — J'ai
jugé en mon âme et conscience ; ma tête est prête. — Renaudin. — A cette époque, tout le monde aurait voté comme nous! » Dans son exclamation, Prieur avait touché le seul point de défense possible, et Renaudin avait énoncé une vérité aussi triste que palpable.
Tous, ils parurent persuadés qu'ils étaient condamnés parce que Topiniçn générale s'était modifiée, et nul ne convint qu'il avait été criminel. L'état de leur esprit est très-nettement déterminé par ce passage d'une lettre que Lanne écrivit à sa femme avant de marcher à la mort : a Mes juges m'ont condamné ; pourquoi? Parce qu'ils sont plus égarés que coupables ; parce que ce qui était vertu il y a un an est un crime aujourd'hui. » Les accusés n'écoutèrent pas la lecture de leur sentence avec grand sang-froid. Nous ne pouvons répéter ici les paroles que Fouquier-Tinville adressa à ses juges ; Scellier, dans un accès de colère, lança son chapeau par la fenêtre, et Hermann jeta un livre à la tête du président. Ce fut le 17 floréal, à six heures du soir, après sept semaines de débats, que le jugement fut rendu ; il fut exécuté le lendemain. Quand Fouquier-Tinville apparut sur la charrette, une acclamation de joie mêlée d'injures éclata de tous côtés. Il marcha vers la mort, inébranlable et défiant les insultes de la foule. On lui épargna l'air de clarinette.
La condamnation de Fouquîer-Tinville par le tribunal révolutionnaire, c'était la condamnation du tribu* nal révolutionnaire par lui-même. Les nouveaux magistrats cassaient d'un seul coup tous les arrêts de leurs prédécesseurs. La loi d'exception venait de se décapiter; elle n'avait plus de raison d'être. Et puis, comme on le disait dans les salons élégants de Paris, Athènes remplaçait Sparte, On se trompait : l'égout succédait à l'abattoir. La mort sur l'échafaud faisait horreur; l'opinion publique s'était prononcée contre elle ; on résolut de supprimer le tribunal sanglant qui, pendant sa trop longue durée, avait fait une si terrible besogne. Un décret du 12 prairial an III, rendu sur la proposition du comité de législation, représenté par Porcher, le mit à néant, et rétablit enfin le cours de la justice normale. Le tribunal révolutionnaire proprement dit, décrété le 10 mars 1793, constitué régulièrement le 29 du même mois, ayant commencé à fonctionner judiciairement à Paris le 6 avril, avait donc duré vingt-cinq mois. Dans cet espace de temps, il eut à prononcer sur le sort de 5,215 accusés ; 2,791 furent condamnés à mort; 228 à diverses peines, et 2,196 acquittés. Il fut l'instrument même de la Terreur : dès qu'il fut brisé, elle disparut.
Elle disparut? Non ; il est plus juste de dire qu'elle changea de forme et de mains. Charles Nodier, qui fut
contemporain des événements qu'il raconte ' ; qui, sous la république, conspira sans cesse pour le rétablissement des Bourbons, appelle l'époque qui succéda au règne des jacobins a un long 2 septembre, tous les jours renouvelé par d'admirables jeunes gens qui sor« talent d'un bal et qui se faisaient attendre dans un boudoir». En un mot, la Terreur blanche remplaça la Terreur rouge ; elle fut au moins aussi cruelle, se passa de toutes formes juridiques, n'employa pas la guillotine, et se contenta du poignard. Les jugements étaient inutiles à qui procédait par l'assassinat.
L'bistoire a outrageusement chargé la mémoire des juges, des jurés, des accusateurs publics du tribunal révolutionnaire. On ne peut l'en blâmer; mais, selon nous, la responsabilité de tant de mesures atroces doit remonter plus haut. La loi fut la première coupable, car elle était mauvaise au premier chef, puisqu'elle retirait les garanties qui doivent protéger tout accusé, et permettait ainsi de transformer le soupçon en certitude. La responsabilité doit donc appartenir à ceux qui la votèrent, puis aux juges qui la faussèrent dans son application, puis ensuite aux jurés qui ne surent pas ou n'osèrent pas réagir contre elle. Mais la plus haute part de responsabilité revient à la nation même qui supporta sans révolte un régime extravagant, et qui en était arrivée, par paresse, par abandon, par pusillanimité, à regarder le fonctionnement de l'échafaud comme faisant partie du mécanisme de la vie