Souvenirs de la Révolution
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constitationnelle. A chaque tête qui tombait, le peuple criait : Vive la République ! et ne s'apercevait pas que chaque supplice nouveau rapprochait Taveair de cette royauté qu'il avait résolu d'abolir à jamais. Vouloir être libre et punir de mort toute contradiction, c'est^ en fait, nier son principe et ne reconnaître que la loi du plus fort. Cette expérience n'a rien appris à certains énergumènesde la politique et de l'ambition; nous l'avons bien vu pendant la Commune de 1871»
C'est un sujet sur lequel il sera toujours facile de déclamer, comme sur la Saint-Barthélemy, parce que l'on a tué des enfants, des vieillards, des femmes, des innocents; parce que, aveuglé par l'impétuosité de l'attaque, on fut aveugle dans la répression. Les hommes qui menèrent la Révolution eurent sans doute une grande intelligence, mais ils eurent, ce qui fait le cœur sec, un esprit étroit. Ils manquèrent d'humanitéy au large sens du mot. Ils avaient les côtés mesquins et cuistres des disciples de Rousseau ; et puis, il faut tout dire, ils avaient été élevés dans cette religion dont le plus haut ministre dit, dans un jour d'extermination : c( Tuez tout. Dieu reconnaîtra les siens I » A leur insu, ils étaient écrasés par la tradition séculaire qui pesait sur leurs cerveaux, et malgré leur révolte, et quoiqu'ils aient aidé à fonder les temps nouveaux, ils restèrent des hommes du moyen âge. Le moyen âge, pour se défendre, se maintenir et s'imposer, n'avait employé qu'un moyen : la mort ! ils l'imitèrent, sans parvenir à le dépasser. Entre leurs mains, la mort devint réellement un système gouvernemental; la
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peine de mort fut VuUima ratio, Fargument parfait qui ramenait ks opinions divergentes. Le miracle est qae, par l'abus qu'ils en ont fait, ils ne soient pas parvenus à en dégoûter le monde pour toujours : elle subsiste encore, et il a fallu attendre jusqu'en 1848pour la ¥oir enfin disparaître de notre codq politique. On pourrait croire qu'à un certain moment, cette brutalité sans nom dans l'application de la peine devient une manie contagieuse, une sorte de besoin de destruction. La modération est coupable, l'appel à la clémence est un crime I Pendant le procès des Dantonistes, Hermann, président du tribunal, disait à Lacroix : « On vous accuse d'avoir énoncé des opinions contraires h Marat I » — A Phélippeaux : « Vous avez calomnié Marat et défendu Roland I » — A Camille Dèsmoulins : « Vous vous êtes raillé de la loi des suspects ; et ces comités de clémence que vous réclamiez ! quels étaient vos motifis pour afficher tant d'humanité ? » Quelques-uns allaient au-devant de la mort; une hallucination funèbre les avait saisis ; ils étaient entraînés par cette nouvelle et formidable danse macabre. Chabot, l'impur capucin qui porta les mains au fichu de Charlotte Corday, après avoir tenté de s'empoisonner, et croyant qu'il allait mourir, disait : « Je pardonne à mes oppresseurs, parce que je crois qu'ils n'ont prononcé mon arrêt de mort que pour sauver la patrie ! n Cette indifférence de la vie, est-ce sentiment de la défaite? Isnard eut raison de dire à la Convention : f Qu'êtes-vous? Le jouet d'un enfant féroce, une machine à décrets entre les mains du bourreau I »
La Terreur a été cruellement exploitée contre les amis de la Révolution ; ils l'ont payée cher, et au jourd'hui on la leur reproche encore, a La terreur, dit M. Edgar Quinet, avait été exercée au moyen âge, mais elle l'avait été surtout contre les petits. C'est une chose bien différente, dès qu'il s'agit des grands : le monde s'en offense I » Gela est vrai. À entendre la plupart des historiens, la Terreur ne s'attaqua guère qu'à l'aristocratie, et toute la noblesse française répandit son sang sur les échafauds révolutionnaires. La noblesse a revendiqué pour elle seule le bénéfice de ces hécatombes; elle a crié si haut, qu'on n'a plus entendu qu'elle, et qu'on s'imagine qu'elle seule a souffert. Volontiers on écrirait encore, comme dans le Compendium scolaire dont parle Henri Heine : « Leurs excellences les barons et comtes et mesdames leurs épouses furent décapités ; leurs altesses les ducs et princes et mesdames leurs épouses furent décapités ; Sa Majesté le roi et la reine son épouse furent décapités. »
La vérité est tout autre ; en faisant le recensement exact des différentes catégories de victimes de la Révolution, on peut dire que la noblesse y est dans une proportion très-minime : environ comme un est à seize. Gela se comprend : elle n'y était pas. Sous prétexte de fidélité au trône, elle l'avait abandonné, traînait à l'étranger une existence problématique, cherchait à susciter partout des ennemis à la France, et parfois combattait contre elle. Les plus nombreuses victimes furent les employés, les boutiquiers, qui, par jalousie de métier, se dénonçaient les uns les autres,
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les gens de petite bourgeoisie, les domestiques, les paysans. Cependant, aujourd'hui, il n*est si mince gentillâtre qui ne prétende avoir perdu toute sa famille « pendant la tourmente révolutionnaire I » Faite pour le peuple, la Révolution frappa principalement sur le peuple, c'est-à-dire sur elle-même. A cet égard, la Liste générale de toutes les personnes traduites au triennal révolutionnaire de Paris, que M. Campardon publie à la fin de son volume, est extrêmement curieuse à consulter, et ne laisse subsister aucun doute. Tous les hommes qui prirent part à cette lutte gigantesque de deux civilisations rivales sont morts aujourd'hui; ils sont pour toujours et définitivement entrés dans l'histoire : que leurs cendres reposent en paix à côté de celles de leurs victimes I Peu d'entre eux ont survécu pour raconter ce qu'ils avaient fait; les plus hardis, les plus fervents, sont tombés au milieu du combat. Quand on voit l'œuvre qu'ils ont accomplie, on serait tenté de croire qu'ils ont vécu l'âge des patriarches. Volontiers on se les figurerait comme des vieillards farouches frappant tous ceux qui ne se courbaient pas sous leurs implacables décrets. C'étaient tous des jeunes gens, devenus subitement centenaires au choc de leurs passions. Ils meurent pleins de vie, de sève et d'espérance : Mirabeau à quarante-deux ans ; Danton à trente-cinq, comme Vergniaud, comme Moximilîen Robespierre; Robespierre jeune à trente ans; Chaumette à trente et un; Barnave à trente-deux; Gouthon à trente-huit; Camille Desmoulins à trentetrois; Saint'Justà vingt-six.
Ceux qui ne sont pas morts, emportés par la tempête qu'ils avaient déchaînée, ceux dont TEmpîre n*a pas utilisé le bon vouloir, que sont-ils devenus? M. Renan nous le dit dans une page admirable ^ : f Je me rappelai les rares adeptes de TÉglise jacobine que j'avais pu connaître, leur ardente conviction, leur attachement sans bornes aux souvenirs de 1793 et 1794, leur impuissance à parler d'autre chose. Ce rêve d'une année fut si ardent, que ceux qui l'avaient traversé ne purent désormais rentrer dans la vie. Us restèrent sous le coup d'une idée fixe, mornes, frappés de stupéfaction ; ils avaient le delirium tremens des ivresses sanglantes. C'étaient des croyants absolus. Le monde, qui n'était plus à leur diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurés seuls, comme les restes d'un monde de géants, chargés de la haine du genre humain, ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. »
Ils ont gardé, en effet, le vertige des hauteurs terroristes sur lesquelles ils avaient vécu et d'oii ils avaient impitoyablement dominé le troupeau affolé qu'ils décimaient sous prétexte de le gouverner. Plusieurs se sont repentis, non pas d'avoir été cruels, mais d'avoir éfé trop cléments; ils ont cru naïvement peutêtre qu'ils n'avaient point assez usé de leur toutepuissance furibonde, et que leur mansuétude avait seule enrayé la Révolution. A ce sujet, Philarète Chasles, dont le père fut un conventionnel qui vota la mort de Louis XVI, sans délai, raconte dans ses Mé-
1. Souvenirs d'enfance. Revue des Deux Mondes, i«' décembre 1876.
moires an fait caractéristique : « Ainsi, dit-il, le farouche Amar était un mystique swedenborgien : voilà le mobile profond et caché de toute sa conduite. Il avait voulu, comme Robespierre, comme Glootz, régénérer l'humanité malgré elle. Pendant une demiheure, caché au fond d'un grand fauteuil à ramages, qui aurait très -bien pu figurer dans la salle du tréso« rier du roi à Angers, il écouta, l'œil au plafond et la bouche souriante, la description des anges du troisième ciel et de leur vie, telle que Swedenborg Ta vue et étudiée de ses propres yeux. « Ah I s'écria-t-il enfin « avec un mouvement brusque et impétueux qui ne lui <( était pas ordinaire, voilà ce que les hommes seraient « devenus, si nous avions été jusqu'au bout, si nous (( avions osé... Mais, ajouta-t-il en baissant la voix, « avec une conviction froide à faire trembler, nous a n'en avons pas assez fait, et j'en demande pardon à <( Dieu I » Il pleurait » •
Il y a dans nos asiles d'aliénés plus d'une femme, mystique et théomane, qui a tué ses petits enfants pour les arracher aux prévarications terrestres et leur assurer le bénéfice du paradis ; elles ne sont ni plus ni moins coupables que ce vieil illuminé sanguinolent qui, dans la hache du bourreau, voyait l'instrument de la félicité universelle. Beaucoup furent ainsi, et plus d'un, pendant la Révolution, disait : a Nous sommes semblables aux Hébreux sortant d'Egypte ; pour atteindre la terre promise, nous devrons traverser la mer Rouge. » Ils ont forcé la France à la traverser, soit, mais ils s'y sont noyés.
Entre les mains des adversaires de la Révolntion, le souvenir laissé par la Terrear est devenu une arme de guerre. Sans cesse ils le jettent à la face de leurs contradicteurs, qui ripostent par la Saint-Barthélémy. Ne serait-il pas temps de laisser enfin, et pour toujours, dans l'ombre de l'histoire, ces coupables et sanglantes évocations? A quoi bon opposer le tribunal révolutionnaire aux dragonnades, la nuit du 24 août aux journées de septembre, Laubardemont à Fouquier-TinvîUe, la Terreur rouge à la Terreur blanche? Quel parti politique, quel gouvernement, quelle monarchie, quelle république n'a prévariqué? Quand je lis ces douloureux récits, et ces récriminations plus douloureuses encore, je ne puis m'empêcher de penser an terrible final des Sept devant Thèbes : « Percés au cœur I — Oui, percés au cœur! Et ces hommes étaient frères I — Hélas ! hélas I haine du destin ! malédiction qui les vouait au fratricide I — Le coup mortel a pénétré de part en part I — Coup mortel pour eux, pour leur race ! n Ces lugubres lamentations, qui de nous ne pourrait les faire entendre, en se rappelant la période •historique ouverte le 4 mai 1789 et qui n'est pas encore fermée?
Ne regrettons rien cependant, car, au prix de douleurs sans nom et d'épreuves épouvantables, nous avons jeté les fondations du monde nouveau et des civilisations futures. Peut-être a-t-il fallu tout ce sang versé sur les échafauds, tous ces massacres sur des champs de bataille, pour ouvrir enfin l'ère de l'affranchissement que le vieux monde semblait vouloir refer-
mer sur nous. M. Joseph de Maistre a dit, et je cite exprès un ennemi irréconciliable de la Révolution : a Par quel moyen surnaturel briser TefTort de l'Europe conjurée? Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige !»
Peut-être, du reste, est-ce une des lois occultes de rhumanité, que nul progrès ne s'accomplit sans souffrance et sans convulsion. Semblable à la femme, qui ne presse son nouveau-né dans ses bras qu'après avoir été déchirée et ensanglantée par lui, la tribu des hommes ne peut sans doute enfanter un progrès qu'à travers l'incendie, la guerre et la mort. Pour que le monde ancien eût la notion de la jurisprudence, il a fallu que l'empire romain ravageât la terre. Pour que le christianisme pût faire triompher la douceur de sa morale, il a fallu que les barbares bouleversassent de fond en comble les vieilles civilisations, qu'on croyait immortelles. La liberté de pensée n'a été obtenue qu'à la suite de guerres de religion dont la férocité n'a jamais été égalée. Il y a quelques années à peine, nous avons vu l'Amérique ne pouvoir se débarrasser de l'esclavage qu'à la suite d'une lutte gigantesque dont l'Europe est demeurée surprise. Pour inculquer à l'univers les principes d'égalité et de justice qui sont la force des sociétés actuelles, il a peut-être été nécessaire que la France s'offrît elle-même en holocauste et arrosât de son sang les germes de la vie moderne, afîn de les faire grandir, de les féconder et de les rendre impérissables.