‹ Histoire et critiqueChapitre 13 sur 23 · Â M. ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

 M. ERNEST RENAN

Mon cher Maître^

Permettez-moi de tous parler de l'Ilionf d'Homère; je sens bien que je n'ai point qualité pour traiter ce sujet, gros -de controverses; je n'appartiens à aucune société savante, et si j'ai fait quelques études sur l'antiquité, mon cabinet de travail en a gardé le secret. Mais le diable m'a poussé, il m'a rappelé mes courses dans la Troade, il a remis sous mes yeux mes notes de Toyage, et voilà que, sans penser à mal, je |>rends parti dans une question où j'éprouve le très-vif regret de me trouver en confradicfion avec des hommes considérables, appuyés sur une opinion aussi désintéressée que la mienne et n'ayant, comme moi, d'autre souci

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que celui de la vérité. Je ne suis ni polémiste ni archéologue ; je ne me permets de discuter aucun des arguments que Ton cherche à faire valoir; je me contente de dire ce que je pense et pourquoi je pense ainsi.

Bien avant que les fouilles exécutées par M. Schliemann eussent ranimé la question d'IIion enterrée sur les hauteurs de Bounar-Baschi par Lechevalier, j'avais une opinion très-arrêtée à cet égard ; je ne savais pas où était Troie, mais je savais fort bien où elle n'était pas, où elle n'avait jamais été. Après avoir deux fois visité les emplacements désignés, je m'étais trouvé dans la nécessité de sacrifier Homère ou Lechevalier ; je vous avoue que je n'ai point hésité ; ce n'est pas le chantre de Vlliade que j'ai jeté par-dessus le bord.

J'ai toujours été surpris de la marche singulière que la science moderne, beaucoup trop docile à accepter les impressions de Choiseul-Gouffîer, avait suivie en cette circonstance. Le monde ancien nous a légaé deux opinions contradictoires relativement à l'emplacernent de la ville de Priam. — Strabon, tenant surtout compte de la position de Gallicolone, déclare que Troie était située à un point qu'il désigne, et que, d'après lui, les archéologues nomment Iliensium Pagus. Cette opinion est en opposition avec la tradition antique tout entière qui place Troie à l'éperon d'Hissarlik; pour Strabon, ce n'est pas là VIlium vetus^ c'est r//mm recens. Il semble, au premier abord, que c'est vers ces deux points que les recherches auraient dû être dirigées, car il est élémentaire d'admet*.

EMPLACEMENT D'ILION. iiS

tre que l'antiquité en savait plus long que nous à cet égard. Il n'en a rien été; on ne s'est occupé ni d'Iliensium PaguSj ni d'Hissarlik, et l'on a inventé une Troie- Bounar-Baschi qui a toujours été aussi inconnue à la géographie qu'à la tradition. Pour étayer cette opinion, on s'est exclusivement appuyé sur les concordances topographiques, sans réfléchir que ces concordances, — une colline, un marais, deux sources, deux rivières se réunissant, — se présentaient identiquement pour Ilion-BounarBascbi, pour Ilion-Hissarlik, pour Jliemium Pagus, Quant aux évolutions des combattants, au rapport indispensable qui doit exister entre le temps employé et l'espace parcouru, on s'en est assez médiocrement soucié. Ces considérations-là avaient cependant une sérieuse importance; j'en ai fait nioi-même l'expérience, lorsque des hauteurs de Bounar-Baschi j'ai vainement essayé de mettre d'accord la théorie de Lechevalier et les faits racontés par Homère.

M. Schliemann a eu plus de confiance dans la tradition que dans les explications un peu confuses de Strabon et que dans les interprétations héroïques de Lechevalier ; l'événement a prouvé qu'il n'avait point eu tort. Le résultat de ses fouilles est fait pour surprendre, et si ce n'est Ilion qu'il a découvert, c'est du moins une ville absolument analogue à Ilion et outillée d'instruments pareils à ceux dont la désignation se rencontre à chaque vers de llliade et de V Odyssée. Cela mérite quelque respect et me semble plus concluant que les spéculations bâties sur la constatation de cer-

taines particnlarîtés topographigues et sar la Tue d'an terrain où nuBe trace sérieuse d'habitation ne subsiste.

La tradition des localités, si Ton peut ainsi dire, tradition si particulièrement tenace et persistante en Orient, n'a point trompé M. Schliemann, pas pins qu'elle ne vous a trompé en Syrie et en Phénicie, pas plus qu'elle ne tromperait le voyageur qui, ne sachant rien de l'Egypte et voulant retrouver les ruines de Thèbes, s'en irait d'emblée au village de Médiné-Thabon. M. Schliemann a cherché Troie où la traditioh l'avait toujours indiquée, et tout porte à croire qu'il l'a réellement découverte.

Vous savez, mon cher maître, par suite de quel malentendu, pour ne dire plus, l'immense coUectiDn d'objets trouvés par M. Schliemann a échappé à la France ; c'eût été le digne pendant du musée Campana, et la science entière aurait du moins pu en profiter. Où est maintenant le produit de ces fouilles, que la Turquie, abusée par le mot trésor, avait réclamé un moment comme sa propriété? Je l'ignore. Il faut espérer, du moins, que tous ces ustensiles, ces vases, ces instruments familiers, ces armes, seront exposés quelque jour et quelque part, de façon qu'il soit possible de les étudier et d'éclairer ainsi l'existence encore si obsenre des peuples de l'âge de cuivre.

Parmi les objets en argile dont la destination ne semble pas encore déterminée, il serait bien intéressant de voir ceux que M. Schliemann penche à prendre pour des a emblèmes du feu sacré » et qa'il

nomme, très-axbitrairement, des carrousels et des volcans. Je me garderai bien de les a interpréter » et de définir à quel usage ils étaient réservés : cependant, un souvenir de voyage se réveille en moi et me rappelle que j'ai vu en Nubie des objets qui offraient une singulière' analogie avec ceux que M. Schliemann a arrachés aux décombres d'Hissarlik.

Les objets en terre cuite que M. Schliemann nomme volcans^ sont de petits cônes tronqués ayant forme d'une toupie dont on aurait enlevé le clou; ils sont forés dans Taxe de part en part; les carrousels ressemblent à une montre sans bouton ni bélière, renflée au centre, amincie sur les bords et affectant la disposition particulière que les horlogers nomment savonnette; ils rappellent aussi d'une remarquable façon ces oursins fossiles que Ton trouve en grande quantité dans certaines parties delà France et particulièrement dans le Nivernais. Ces carrousels sont percés de deux trous qui communiquent entre eux par un petit canal creusé dans l'épaisseur même de l'argile; ces deux trous se trouvent placés à la partie supérieure de l'objet; en un mot et pour bien me faire comprendre, ils forment séton dans la terre cuite. Ces volcans et ces carrousels, je les conneds; j'en ai vu de semblables, non pas en argile, il est vrai, mais en bois, et voici dans quelles circonstances :

En Nubie, sur la rive droite du Nil, vers le 23**, au delà du tropique du Cancer, existe une forte bourgade appelée Korosko; c'est le lieu de départ et d'arrivée des caravanes de Khartoum, qui veulent, en traver-

sant le désert d'Abou-Hamet, éviter les longs détours du fleuve et le passage périlleux de la seconde cataracte. Le village est occupé en partie par les Arabes Ababdhé, loueurs et conducteurs de chameaux. C'est une race à part au milieu des Barbarins. Presque nus, portant la chevelure longue sur les côtés, hérissée sur le sommet de la tête, traversée d'une plume de porcépic ou d'une simple paille, ils ont une superbe tournure avec le long glaive droit qui pend à leur dos et le bracelet de cuir serrant le bras gauche et soutenant un court poignard dont lagaîne est en peau de gesko. La bourgade est un lieu de ravitaillement; il s'y tient un marché permanent; les barques s'y arrêtent pour acheter des vivres; on y trouve une certaine civilisation et même les excès de la civilisation. J'en eus la preuve par une femme fort peu vêtue, ivre de bouza, d'une saleté repoussante, secouant une chevelure tressée, parsemée de morceaux de graisse de chèvre que le soleil n'avait pas encore fondus, et promenant sur le rivage du Nil ses « charmes » aussi désagréables que titubants. Je ne vous dirais rien de cette Vénus noire et mercantile, si les ornements dont elle était littéralement encombrée n'avaient été absolument pareils aux volcans et aux carrousels de M. Schliemann.

De son cou, trois colliers pendaient sur sa forte poitrine et ballottaient jusqu'au nombril découvert. Le premier était composé de billes grosses à peu près comme la moitié d'une bille de billard ; le second était formé de bobines ; le troisième, enfin, était une série de volcans, c'est-à-dire d'objets piriformes alternati-

vement opposés à la base et au sommet ; les billes, les bobines, les volcans étaient en bois tourné. — Une ceinture, prenant point d'appui sur les hanches, faisait le tour du corps; cette ceinture était une mince lanière de cuir, à laquelle pendaient un grand nombre de a carrousels » également en bois. A chaque mouvement, tout cela bruissait avec des sons de castagnettes qui réjouissaient fort Timpudique négresse; derrière et devant, à la partie moyenne, s'allongeait une sorte d'ornement qui ressemblait à une feuille d'acanthe aplatie et sauvait le peu que la pudeur n'avait pas encore perdu.

Si l'analogie ne me trompe pas, les volcans et les carrousels de M. Schliemann étaient tout simplement de la bijouterie primitive; les uns et les autres, enfilés à des cordelettes de chanvre, d'écorce ou de peau, ont servi de colliers, de bracelets et de ceinture aux femmes et peut-être aux hommes qui ont vécu jadis sur la colline d'Hissarlik. Il est probable que les objets de parure ont d'abord été en argile, en terre cuite, puis en argile émaillée (l'Egypte nous a donné des millions d'objets en cette matière), puis enfin en émail et en verroterie. La forme « volcan » n'est point abandonnée ; c'est la poire, la girandole dont la joaillerie et la bijouterie modernes tirent encore un si grand parti.

Les ornements de l'antiquité n'ont point tous disparu, tant s'en faut; les voyageurs qui, en Grèce, ont assisté au mariage d'une paysanne le savent bien. La jeune fille porte sa dot sur elle ; chaque pièce de monnaie, amassée péniblement, trouvée on ne sait où.

128 EMPLàG&MBNT D'ILION.

de toute provenance, de tout module, est fixée sur la poitrine ; toutes sont agencées les unes sur les autres et forment un plsLstron que Ton dirait composé d'écaillés métalliques : c'est une peau de dragon, le pectoral, l'égide de Pallas.

La plupart des carrousels et des volcans découverts par M. Schliemann sont engravés de signes figurant, plus ou moins exactement, une croix accostée de points. C'est là ce qui a fait croire à l'intrépide archéologue que ces objets étaient des emblèmes du feu sacré. En effet, ces ornements rappellent les deux branches de bois de Çami entre-croisés qui, dans le culte brahmanique, servent à obtenir le feu vierge à l'aide du Pramantha, manœuvré par un archet en crins de vache. Je crains que l'interprétation de M. Schliemann n'aille trop loin et qu'il ne prenne pour un symbole religieux établissant un lien de parenté théogonique entre les peuples de la Mysie et ceux de la presqu'île de l'Indostan, ce qui n'est, en réalité, qu'un simple ornement primitif dont on retrouve de nombreux exemples sur tous les objets appartenant aux âges préhistoriques. Dans ces temps, que l'on pourrait appeler l'époque inconsciente de l'ornementation, l'idée d'entre-croiser deux lignes, de les accompagner de points, est une idée presque naturelle, on peut même dire instinctive : mettez un crayon et une feuille de papier entre les mains d'un enfant de trois ans et dites-lui : Fais un dessin; invariablement il tracera une croix. Il en est de même des pointillés, des dentelés et de ce genre d'ornement que la technologie

nomme coursier, et qui reproduit inoessammeat le même motif : l'intersection des cercles et la grecque.

Si le cbrietianisme n'avait adopté la croix comme symbole, on n'accorderait guère d'attention à ces ornements enfantins, et je crois que l'on fait fausse route en Toulant, quand même, y voir des emblèmes sacrés : Svastika, l'appelant la naissance d'Agni, symbole des cultes naturels et figurant la conjonction du phallus et du cteis. On se perd en ingénieuses interprétations pour découvrir un mythe là où, le plus souvent, il n'y a que la fantaisie d'une main inexpérimentée.

Il est bon néanmoins que ces questions soient posées et l'énorme quantité d'objets mis au jour par M. Schliemann aidera singulièrement à les résoudre. L'archéologie et la philologie comparée sont à l'œuvre ; elles ont déjà obtenu d'admirables résultats; les chronologies acceptées et sur la foi desquelles l'histoire avait vécu d'erreurs, s'effondrent devant les découvertes de la critique moderne; il y a longtemps déjà que le DiS' cours sur Vhistoire universelle de Bossuet n'est plus qu'un admirable morceau de style. On dirait que le voile du temps est déchiré et que nous pouvons lire à travers les âges. Nos ancêtres aryens nous apparaissent, racontant les origines de notre langage, de nos mœurs, de nos religions. Ce n'est pas assez, et voilà que du fond des océans sort une voix qui réclame la paternité de toute civilisation ; c'est celle des Atlantes, de nos aïeux de l'Atlantide, de ce vaste continent aujourd'hui englouti dont les prêtres de Sais parlèrent à

Solon et dont le souvenir était resté vivant parmi les

Incas du Pérou et les Aztèques de Mexico. La science remonte vers les sources mêmes et veut connaître l'être primitif dont rhumanité est sortie; elle n'y parviendra pas du premier bond, et sur cette longue route, où l'attendent de merveilleuses surprises, elle aura plus d'une étape à faire. La guerre de Troie est une de ces étapes, car elle fixe une époque encore indécise et qu'il est trèsintéressant de déterminer : c'est alors que les découvertes de M. Schliemann auront une incalculable importance, et que la science universelle le remerciera des documents sans prix qu'il a mis à sa disposition. Pardonnez-moi cette longue lettre, mon cher maître ; qu'elle soit pour vous la pieave de mes sentiments les plus dévoués.

Janvier 1876.

L^EMPLAGEMENT D'ILION

Les fouilles que M. Schliemann a exécutées en Troade, sur la colline d'Hissarlik, pendant les années 187 J, 1872 et 1873, ont bouleversé toutes les notions admises, depuis la fin du siècle dernier, sur le véritable emplacement de Yllion d'Homère. Les savants sont divisés sur cette question fertile en controverses, n est dificile, on le conçoit, de renoncer tout à coup à une opinion acceptée, de ne pas discuter des preuves et de ne pas lutter contre une évidence irrespectueuse qui dérange le casier des idées reçues. Je n'ai nulle prétention à établir ma compétence en pareille matière; je n'apporte ici que ma bonne foi, quelque connaissance des lieux, car j'ai pai*couru la Troade àdeux reprises différentes, et une admiration inexprimable pour les poèmes d'Homère. J'ai lu les pièces du procès que M. Schliemann soutient contre Choiseul-GoufOer, Lechevalier, Mauduît, Didot, Rennel, Welcker et Nicolaïdès, conformément aux opinions émises avant sa

découverte par Mac Laren et Eckenbrecher. Le lecteur appréciera de quel côté se trouve, sinon la vérité, du moins la plus grande somme de probabilités.

Pour que la question de l'emplacement certain d'Ilion inspire quelque intérêt, il est nécessaire d'admettre, sans discussion, la réalité des récits d'Homère ; il est historien et géographe, — le prince des géographes, — disait Strabon, lorsqu'il raconte des faits humains; il est poëte, c'est-à-dire inventeur, lorsqu'il fait intervenir les divinités de l'Olympe au milieu de sa narration. Ceci étant donné, tout paxcut devoir être facile, car il ne s'agit plus que de retrouver la topographie si nettement indiquée par lui ; en effet, que faut -il découvrir pour marcher à coup sûr vers la Troie de Priam ? Le rivage de l'Hellespont compris entre deux promontoires ; un Heuve et une rivière, le Scamandre et le Simoïs, qui se réunissent au milieu d'une plaine, près d'une colline élevée, battue par les vents, peu éloignée de la mer et disposée de telle sorte qu'elle pût porter une ville facile à défendre. Ce sont là les traits généraux ; deux traits particuliers doivent encore guider dans les recherches entreprises : les Bources près des quelles Hector fut tué par Achille {Iliade^ XXU), et le marais où Ulysse tendit une embuscade aux Troyens {Odyssée, XIY).

Lorsque j'arrivai pour la première fois en Troade, V Iliade h la main et la carte de Lèche valier sous les

yeux, j'étais persaudé qu^avec de tels points de repère, j'allais trouver Pergame au bout de ma route, comme on troure Montmartre au bout de la rue des Martyrs. Mon illusion ne dura guère, et j'abandonnai tout de suite la carte de Lechevalier qui offre des erreurs topographiques de cinq ou six mHle mètres, non pour des villages qui, à la rigueur, auraient pu être déplacés, mais pour des collines rocheuses qui sont immobiles depuis que la Troade a émergé des eaux.

Les deux promontoires qu'Homère n'a point nommés sont ceux de Rhetée et de Sigée : ici le doute n'est pas possible ; le Scamandre, on le reconnaît sous la dénomination à peine modifiée de Mendéré. Il coule du sud-est au nord- ouest, et l'on reconnaît aussi très-distinctement l'ancien lit qu'il occupa jadis et qui infléchit vers le nord- est.

Mais c'est là tout : le Scamandre et les deux promontoires seuls sont indiscutables ; les autres particularités topographiques sont obscures; elles embrouillent singulièrement le problème an lieu de Téclairer, car elles se reproduisent identiquement sur trois points différents, qui tous les trois, à la rigueur, peuvent avoir été Dion. Je laisserai aux rivières leur nom turc, car sans cela j'envelopperais le lecteur dans d'inextricables difficultés.

La plaine de la Troade, baignée à l'ouest par la mer Egée, au nord par lUellespont, est fermée au sud par la chaîne du mont Ida, oii Jupiter et Junon se dérobaient volontiers derrière des nuages pudiques et dont l€s dernières ramifications forment, à l'est, une série de

collines qui vont mourir près d'un cours d*eau appelé Intépé-Asmak.

Selon Strabon, Uion eût été placé à un endroit aujourd'hui déshabité qu'il nomme IXtécov xcoixt) {Ilien» sium Pagus)^ le bourg des Iliens, et qui est situé dans les collines au nord-est ; le Mendéré et une sorte de petit torrent, le Ramara-Sou se réunissent à peu de distance^ vers la plaine, au-dessous de point, près duquel on trouve des sources et des marais. On est d'accord pour rejeter l'opinion de Strabon ; en effet, il n'a jamais visité la Troade et avait accepté, sans contrôle, la version de Démétrius de Scepsis, version qui paraît avoir été intéressée et peu loyale. C'est là le premier Ilion.

Le second, celui que Lechevalier croit avoir découvert, est sur les pentes de l'Ida, à quatorze kilomètres de la mer, près du village de Bounar-Baschi ; ce nom signifie a la Tête des sources » , c'est assez dire qu'il n'en manque pas ; de nombreux marais précèdent les abords de la montagne ; deux branches du Scamandre se marient de façon à former un angle dont Bounar-Baschi occuperait la base.

Enfin le troisième Ilion, celui que M. Schliemann réclame avec force pièces à l'appui, occupe, à sept kilomètres de l'Hellespont, la colline d'Hissarlik, où coulent deux sources, qu'avoisine un marais et que côtoie à peu de distance le Dumbrek-Sou, qui va se perdre au milieu de mares bavant jusque dans l'ancien lit du Scamandre.

On voit immédiatement par ce rapide énoncé quels

obstacles le voyageur rencontre sous ses pas lorsque, par la seule connaissance des textes, il veut déterminer le champ où fut Troie. Toutes les indications qui peuvent aider à préciser un des trois points topographiques se rapportent aux deux autres : à Iliensium Pagus, à Bounar-Baschi, à Hissarlik, une colline, des sources, des marais et deux rivières confondant leurs eaux; Mendéré, Kamara-Sou, Dumbreck-Sou, tout se mêle et offre des aspects semblables ; le Mendéré se dédouble, il est le Scamandre et l'ancien Scamandre, et, comme si ce n'était pas assez de cette confusion, deux forts ruisseaux, l'Intépé-Asmak et le Kalifatli-Âsmak, qui sont sans doute le produit du drainage naturel des marais de la plaine, forment un delta dont le sommet n*est pas loin dllissarlik et dont leB deux branches se jetant à la mer, embrassent rinflexion du rivage où la tradition place le Naustathme, c'est-à-dire Tendroit qui jadis fut couvert par les vaisseaux grecs tirés sur la plage.

Cette obscurité serait promptement dissipée si Ton savait auquel de ces deux cours d'eau il faut attribuer le nom de Simoïs ; mais quoiqu'il y ait des probabilités sérieuses que nous ferons valoir plus tard, personne n'est d'accord à cet égard. Quant aux nombreux monticules factices — tumuli — qui ont servi de sépulture aux héros d'Homère, chacun les a baptisés à sa guise et selon les besoins de sa polémique; il n'y a donc pas à en tenir compte. Les lumières que l'on pourrait recueillir en s'adressant aux traditions locales ne sont point excessives; on peut juger de ce qu'elles valent

par le fait suivant : le tombeau d'Eus est devenu, pour les chrétiens orthodoxes du pays, le tombeau du prophète Hélie, et ils y vont faire leurs dévotions.

Lorsque je visitai la Troade, il n'était point question de M. Schlîemann, qui ne devait venir que bien longtemps après; sur la foi de Lèche valier et de ses successeurs, j'admettais, a priori ^ que la colline d'Hissarlik était le site d'une Troie apocryphe, de Yllium recens, et que Bounar-Baschi était bien réellement le lieu où s'était élevée jadis la cité de Priam. Venant des bords de la mer, des environs de l'ancienne station des vaisseaux grecs, il me fallut trois heures pour m'y rendre à cheval. Arrivé sur les hauteurs et regardant la longue plaine déroulée devant moi, il me fut impossible de reconstituer les principaux faits de Ylliade, ces fait» que l'on pourrait nommer topographiques, car fls fournissent des indications sur les distances et les localités. Je venais de parcourir trois lieues et demie; comment faire concorder une telle étendue, coupée de rivières et de marais, avec la troisième bataille qui se livre le quatrième jour et dont le récit comprend huit chants de V Iliade? [Xl'XYilï). Le combat engagé dure jusqu'au milieu du jour; — les Grecs rejettent les Troyens sur les portes Scées; — les Troyens repoussent les Grecs jusqu'aux navires, prèi? desquels se livre une lutte terrible. — Patrocle intervient, marche vers Troie et se heurte aux murs^ qull essaye d'escalader. Jusqu'au soir on combat près de la ville. — Entre la mer et la colline de Bounar-Baschi, de telles évolutions sont inadmissibles et ont certainement exigé plus d'ua

jour. Si Ilion était aussi éloigné du camp achéen que le fait supposer la situation de Bounar-Baschi, pourquoi Hector se renfermait-il prudemment dans Tenceinte de la ville, par terreur d'Achille ; pourquoi les femmes troyennes n'osent-elles plus aller au lavoir? Les incidents de la troisième rencontre, la crainte d'Hector, la peur des femmes troyennes indiquent des distances qui ne correspondent guère à celles que Lechevalier a déterminées.

On était fort près les uns des autres ; tout semble le prouver dans VIliade, Une des scènes les plus admirables du poëme s'anéantit ou devient ridicule si tant de kilomètres séparent les combattants. Au moment où les deux armées s'arrêtent face à face pour assister au duel qui doit mettre fm à la guerre, lorsque Ménélas et Paris se disposent à terminer par une lutte personnelle la querelle des deux peuples, lorsque Agamemnon envoie le bérault Talthybios chercher une victime aux vaisseaux et qu'Hector fait prévenir Priam, Hélène apprenant ces faits d'où son sort va dépendre, se rend aux portes Scées afin d'être témoin du combat. Sept anciens du peuple assis près de Priam la regardent et ne s'étonnent pas, en la voyant, des misères que l'on souflre pour l'amour d'elle. Ce passage a inspiré à Ronsard un de ses plus beaux sonnets ; il n'est point inutile de le citer :

« Il ne faut s'esbahir, disaient ces bons vieillards Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards ;

138 EMPLACEMENT D'ILIOxX.

Pourtant il vaudrait mieux pour n'irriter point Mars, La rendre à son époux afin qu'il la remmène, Que voir de tant de sang notre campagne pleine, Notre havre gaigné, l'assaut à nos remparts ! »

— Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,

Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;

Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

Pour elle corps et biens et ville hasarder ; Ménélas fut bien sage, et Paris, ce me semble. L'un de la demander, l'autre de la garder !

Prîam, curieux, comme tous les vieillards, et fort intéressé, en qualité de chef de Troie, à connaître ses ennemis, appelle Hélène : « Assieds -toi à mes côtés, lui dit-il, pour voir ton premier mari, tes parents et ceux que tu aimes. » Hélène obéit, elle désigne les héros achéens, le puissant Agamemnon, le sage Ulysse, le formidable Ajax, Idoménée, semblable à un immortel. A peine a-t-elle eu le temps de montrer au vieux Priam les chefs dont il désire savoir le nom que déjà les hérauts expédiés vers la ville troyenne sont parvenus près du roi : a Debout, fils de Laomédon ! Les Iliens dompteurs de chevaux et les Grecs à la cuirasse de cuivre, t'attendent dans la plaine, pour y jurer la paix. » La rapidité de l'action est très-remarquable ; Homère se complaît aux descriptions, il n'omet aucun détail, souvent même il les multiplie, il se répète, comme s'il craignait de n'être pas compris. Ici tout se hâte : la convention est faite, les hérauts partent, les hérauts reviennent ; tout cela, comme on dit, est l'affaire d'un instant. En admettant que les

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Grecs et les Troyens se soient rencontrés à moitié route du terrain qui, selon Lecheyalier, les séparait, chaque héraut aurait eu trois lieues à faire, une lieue et demie pour aller, autant pour revenir, et, en tout cas, jamais Hélène, quelque perçants que fussent ses yeux, n'aurait pu reconnaître — n'aurait pu voir — un homme à pareille distance et Ton peut affirmer, sans être trop hardi, que les lorgnettes n'étaient point connues de ce temps-là.

Pour que la scène que je viens de résumer brièvement ait pu se produire, il faut absolument admettre que le camp achéen et Ilion aient été très-rapprochés l'un de l'autre. C'est là une condition inséparable du poème et que la situation de Bounar-Baschi exclut au premier coup d'œil. Ma déconvenue fut grande alors, pendant que je faisais ces observations, que confirmait encore la vue des lieux.

D'après Lechevalier, un assez haut rocher placé en arrière de la prétendue Troie et dominant de trois ou quatre cents pieds un coude du Scamandre, serait l'acropole d'Ilion, la citadelle, la fameuse Pergame. Les Troyens avaient à redouter des débarquements et des attaques directement menées par la plaine ; pourquoi alors se seraient-ils adossés à une forteresse au lieu de se masquer par elle ; pourquoi se protéger vers l'Ida, se découvrir vers la mer et placer la sentinelle derrière soi, lorsque le péril est devant? Je sais bien que la stratégie des peuples primitifs est absolument nulle ; mais leur prudence est extrême, et s'ils ont un rempart, il est élémentaire d'admettre qu'ils

s'en serviront pour s'abriter et qu'ils ne lui feront pas une défense à l'aide de leurs propres maisons.

Je quittai la Troadefort mécontent, ayant trouvé les lieux en contradiction avec Homère, ne sachant plus trop ce que je devais penser des opinions reçues, me sentant envahi par un doute fort pénible et me demandant si, après tout, les sceptiques n'avaient point raison et s'il n'était pas plas sage d'admettre avec eux que V Iliade est un tissu de fables et qu'Homère n'a pas plus existé que la guerre de Troie.

Six ans après, le hasard de mes voyages me ramena dans laTroade ; avec l'entêtement de gens qui veulent, à tout prix, être convaincus, je retournai à Bounar- Baschi, espérant que, cette fois, le sphinx dirait le mol de son énigme ; il resta muet. Après avoir vainement interrogé de nouveau cette plaine et cette colline, qui ne me répondirent pas, je lus le second livre de Y Enéide et je voulus voir si le poSte latin était plus conforme que le poète grec aux opinions des archéologues.

Virgile était nourri d'Homère, et, bien des traditions que nous ignorons étaient venues jusqu'à lui. Tout le récit de la Nox aîra, de la dernière nuitd'Ilion contredit énergiquement l'emplacement de Bounar- Baschi. Une partie des murailles est abattue, an introduit le cheval de bois dans la ville et on le hâle jusque dans la citadelle, malgré les prédictions de Cassandre. — Cependant, la nuit vient :

Vertitur interea cœlum, et mit Oceano nox.

Image, soit dit en passant, d'une vérité frappante, car

dans les pays d'Orieat la nuit ne s'approche pas, elle se précipite. Troie, se croyant délivrée de la guerre, s'endort. Les Grecs qui avaient feint de s'éloigner, reviennent ; une torche allumée sur le vaisseau d'Agamemnon donne le signal au traître Sinon, qui ouvre les flancs du cheval et en fait sortir les chefs cachés, parmi lesquels on compte Ménélas, Pyrrhus, fils d'Achille, Epeus qui avait intenté ce grossier stratagème : « Et dirus Ulysses. » Ils se jettent sur les gardes qu'ils égorgent, courent aux portes dont ils s'emparent et font entrer les Grecs qui déjà ont eu le temps d'arriver. Est-ce là une simple licence poétique ? Non pas ; car à ce moment même Hector apparaît en songe à Ënée, et Virgile a soin de préciser le moment :

Tempus erat quo prima quies.

C'est l'instant du premier sommeil ; la nuit est à peine commencée : les soldats achéens ont pu débarquer, franchir la distance qui s'allonge entre Troie et la mer pour venir donner aide à leurs compagnons.

En lisant ce passage, je levais involontairement les yeux vers l'Hellespont qui bleuissait au loin, à quatorze kilomètres de moi, je me disais que la nuit aurait dépassé rheure du premier repos avant qu'une troupe armée, si leste, si disciplinée qu'elle fût, eût franchi ce vaste terrain entrecoupé de marécages, et je me demandais ce qu'il fallait le plus admirer, de la crédulité des savants ou de l'imagination des poètes. Je quittai la Troade encore fort mal satisfait et d'assez

méchante humeur contre les fables archéologiques dont on essaye d'éclairer les fables historiques. J'avais, pour moi-même et en silence, enseveli depuis longtemps la question de Troie sur la colline de Bounar- Baschi où j'avais sottement cherché à la résoudre, lorsque les livres de M. Schliemann, apportant tout à coup un flot de lumières sont venus jeter sur ce problème une clarté qui efface toute obscurité. Mais avant de raconter les résultats extraordinaires que sa sagacité et sa persévérance ont obtenus, il est bon de dire comment et sous quelle influence s'est formé le dogme de Troie-Bounar-Baschi ; cette théorie est une invention exclusivement française, et il serait regrettable qu'un sentiment de patriotisme mal entendu nous fît persister dans une erreur que la science condamne aussi bien que la poésie.

Ce fut en 1785 et en 1786 que Lechevalier, aidé par l'architecte Cassas, patronné par le comte de Choiseul- Gouffier, ambassadeur de France près la Sublime- Porte, leva la carte de laTroade, et crut reconnaître sur les hauteurs de Bounar-Baschi le site où Uion avait été, les campos ubi Troja fuit. A cette époque, la science archéologique n'existait réellement pas; elle se bornait à l'étude de quelques vestiges de l'antiquité grecque et romaine, à laquelle on voulait rattacher quand même toutes les sources de l'humanité. On ne

savait rien de TAssyrie, dont Timmense territoire n'avait jamais été fouillé ; on ne savait rien de TÉgyple, que le grand Champollion le jeune n'avait point encore ouverte ; la philologie bégayait des mots latins dont elle s'efforçait de faire dériver toutes les langues; l'Inde, où gisent nos origines, était inconnue. L'Antiquité expliquée de Montfaucon suffisait amplement aux curiosités et aux connaissances de ce temps-là; l'ignorance officielle s'étendait, sans contrôle, au grand jour de la publicité, et un savant académicien, le comte de Caylus, ayant à déterminer la provenance de trois statuettes hindoues représentant Vichnou, Lakémy et Krichna, n'hésitait pas à en faire des divinités d'Étrurie. Voisine de Rome, cette dernière contrée avait obtenu droit de cité dans les interprétations archéologiques et on lui attribuait sans façon tout ce qui n'appartenait pas authentiquement à l'flellade ou au Latium. Du reste, vases étrusques et vases grecs, c'était tout un et l'on n'y voyait pas de différence.

Cette romanomanie fut telle que l'on a très-résolûment soutenu que les pierres des alignements de Rarnac avaient simplement servi à assujettir les tentes du camp de César, lorsque celui-ci se préparait h envahir la Grande-Bretagne.

Cette ignorance qui était générale et qui ne s'est dissipée que lentement sous l'influence des voyages entrepris, des fouilles menées à bonne fin, des découvertes faites par de patients investigateurs, de la lecture des hiéroglyphes et des cunéiformes, sous l'in-

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llueDce surtout de la philologie comparée, cette ignorance fort naturelle où l'absence de documents irrécusables réduisait toutes les interprétations à l'état de simples hypothèses plus ou moins ingénieuses, — cette ignorance a dû singulièrement peser sur Lechevalier lorsqu'il est arrivé sur les bords de THellespont, pour y chercher les traces du grand drame chanté par Homère. En outre, il devait être imbu des idées les plus fausses sur V Iliade ^ sur les héros d'Achaïe et de Dardanie, sur les mœurs des Achille et des Agamemnon, sur les relations des hommes entre eux, sur leur manière de naviguer, de combattre et de vivre^

Ce qu'il y a d'énorme dans VIliade, ce n'est pas l'histoire, c'est la légende; ce ne sont pas les faits, c'est la poésie. Les personnages d'Homère nous sont parvenus chargés de l'admiration de tous les siècles, et, pour ainsi dire, défigurés par la splendeur qui les environne comme un nimbe lumineux dont les rayons dénaturent les objets en les grossissant outre mesure. On est tenté de croire que ces hommes ne sont pas des hommes ; volontiers on en ferait des demi-dieux, en communication permanente avec l'Olympe et planant au-dessus de Thumanité qu'ils surpassent. Ils sont glorifiés par une telle poésie, — la plus extra^ordinaire, la plus exquise qui fût jamais, — qu'ils en restent grandis à toujours et qu'un certain effort de l'esprit est nécessaire pour les ramener aux proportions naturelles. Vues à travers les âges, leurs actions nous semblent gigantesques, et involontairement nous attribuons

à ces héros ce qui n'appartient qu'au poète : l'ampleur, la magnificence et la force.

Un fait particulier avait concouru à vicier, en France, les opinions saines et n'a pas peu aidé à la confusion des idées à cet égard. Le succès do VAstrée de d'Urfé, de la Clélie^ du Grand Cyrus de Mlle de Scudéry et surtout du Télémaque de Fénelon quel'on mettait dans les mains de la jeunesse comme un modèle de style, d'érudition, d'exactitude historique, avait répandu les notions es plus fausses et les plus ridicules sur les personnages de l'antiquité. Au lieu de voir en eux ce qu'ils étaient, des hommes violents, de sensations presque bestiales, n'admirant, ne respectant que la force matérielle ; on se plut à les orner de toute sorte de qualités qu'ils n'ont jamais connues. On leur infusa tous les sentiments quintessenciés où le dix-septième siècle se plaisait extérieurement dans ses ruelles, quitte à se rattraper dans les alcôves ; on leur donna des im*pressions modernes que le monde antique n'a point soupçonnées, et dans ces durs partisans, voleurs de femmes et dépouilleurs de morts, dans ces guerriers cuisiniers qui tuent les moutons, dépècent les viandes, les enfilent sur la broche de cuivre et les font rôtir,— comme aujourd'hui encore les cheicks des Turcomans nomades font rôtir le kébab pour leurs hôtes, — on aima à voir de jeunes seigneurs élégants, parfumés, semblables à ceux que l'on saluait le matin au lever du roi. En un mot, sur une Iliade très-réelle, — aujourd'hui nous pouvons même dire très-réaliste, — on avait brodé une Iliade de fantaisie. Gelle-ci seule obtenait créance

et slmposait d'elle-même à tous les esprits ; Tautre, la vraie, n'avait pas cours ; elle eût choqué les idées reçues, car elle a blessait les cauons » . Mme Dacier, dans sa traduction, a fait ce qu'elle a pu pour marier la vérité et la tradition des salons de son temps ; on sait ce qui en est résulté.

Racine marque très-nettement l'effort que l'on faisait, en san temps, pour ennoblir l'histoire et la poésie anciennes. Les dieux mythologiques peints sous le règne de Louis XIV portent la perruque traditionnelle, comme l'acteur chargé du rôle d'Âgamemnon la portait au théâtre ; on fit moralement la même chose pour les héros d'Homère, on leur mit la perruque, c'est-à-dire qu'on accommoda leurs sentiments au goût du jour. Chacun se souvient du début de Y Iliade ; lorsque Agamemnon comprend qu'il doit rendre la captive Chryséîs , il réclame immédiatement une autre esclave , « afin, dit-il, que seul parmi les Grecs, je ne reste pas sans récompense, ce qui ne serait pas convenable » , Achille dit que le chef de l'armée n'a droit à aucune compensation; grande colère d'Agamemnon; fureur d'Achille qui répond textuellement : « Ce n'est point parce que je hais les Iliens^ adroits lanceurs de javelots^ que je suis venu les combattre. Jamais ils ne m'on enlevé ni mes bœufs, ni mes chevaux; jamais ils n'ont détruit mes moissons dans la fertile Phthie, bien peuplée, car une mer houleuse et des montagnes boisées sont entre eux et moi. » C'est là le texte, et il rend bien les sentiments qui devaient agiter un chef de soldats à cette époque. Racine s'est inspiré de ce passage

EMPLACEMETfT DMLÏON. 147

daiHSOQ Iphigénie; seulement, pour Tapproprier aux idées de son temps, il Ta complètement dénaturé en croyant le traduire :

Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre ? Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?

Tout y est et l'ennoblissement est irréprochable; la femme et la sœur sont substituées aux chevaux et aux bœufs ; il n'est plus question ni de la mer, ni des montagnes ; ces obstacles naturels disparaissent et « les vaisseaux partis des rives du Scamandre » se contentent de ne pas oser. Interprétée de cette façon, Thistoire devient un chaos .

Malgré les progrès considérables que la critique' moderne a fait faire dans les domaines de la vérité historique, ces idées erronées n'ont point toutes encore disparu. Dans la Topographie de l'Iliade, publiée en 4867 par M. Nicolaïdès, on en retrouve trace et l'auteur parle du « patriotisme » d'Achille. L'amour de la patrie pour la patrie elle-même, amour abstrait et en dehors de toute considération personnelle, le patriotisme, en un mot, est un sentiment relativement trèsmoderne, et l'on peut affirmer que les héros du siège de Troie ne l'éprouvaient guère ; le patriotisme qui les animait, nous le connaissons, car Homère lui-même a pris soin de nous l'expliquer. Lorsque Pandaros lance une flèche contre Ménélas et rompt les préliminaires du traité qu'on est sur le point detîonclure (Iliade, IV),

AgamemnoD parcourt rapidement les troupes grecques pour les exciter au combat ; il arrive près des Cretois, que commande Idoménée, et il fait appel, en ces termes, au « patriotisme » de celui-ci : « Dans nos repas, les autres convives ne boivent que le vin qui leur est mesuré; mais pour toi, la coupe est toujours pleine et tu peux, aussi bien que moi, boire tant que tu veux. Va donc combattre I » Faites traduire ce passage par un homme du peuple et vous aurez la réalité dans son expression brutale : «Nous nous sommes souvent grisés ensemble, viens me donner un coup de main I »

Le désintéressement ressemble au patriotisme; lorsqu'il est question du duel entre Paris et M énélas :

Sors vainqueur d'un combat dont « Hélène » est le prix.

•on n'oublie pas de stipuler que les richesses de l'Argienne appartiendront à celui des deux époux qui sera victorieux. Il n'est pas jusqu'à certains détails de costume qui n'indiquent la barbarie de ces hommes primitifs; dans la Dolonie^ Ulysse se coiffe d'un casque de cuir orné de dents de sanglier et Dolon est couvert d'une peau de loup ; de tels vêtements et de pareils ornements nous rapprochent singulièrement de l'âge de pierre.

L'archéologie, qui grandit chaque jour et devient de plus en plus perspicace, saura déchiffrer les restes de l'antiquité, et de ces débris frustes, incohérents, dispersés à la surface du vieux monde, elle tirera une lumière dont la vérité historique sera éclairée jusque dans les profondeurs de la vie quotidienne et familière

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des hommes. La théorie du héros disparaîtra alors, au grand bénéfice de la science; mais cette théorie, ({ fertile en erreurs » , comme eût dit Homère, florissait dans toute sa puissance au temps de Lechevalier, et elle a eu sur lui une influence qu'il n'a pu secouer et qui l'a entraîné aux hypothèses les plus hasardées. Il lui a été impossible d'admettre qu'un terrain, relativement resserré, eût pu servir de théâtre aux combats de géants qu'il se représentait. La légende l'avait pénétré, et il n'a pas su se soustraire à l'illusion.

C'est la déconvenue des voyageurs; elle nous a tous atteints ; il faut savoir la discuter et rentrer dans la réalité de^l'histoire. Certains lieux ont pris une telle ampleur dans notre imagination, que l'on est stupéfait et comme blessé de les voir tels qu'ils sont et non tels qu'on se les était figurés. Ce désenchantement, je l'ai éprouvé à Delphes, à Leuctres, à Platée, à Marathon, à Athènes, à Corinthe, à Sparte, à Rome, à Âgrigente, à Sardes, à Éphèse. Que dirai-je donc de Jérusalem, de cette Jérusalem énorme qui tient dans les annales humaines la place que l'on sait et dont j'ai fait le tour, à pied, en moins d'une heure? Peu à peu l'émotion s'apaise, la vérité apparaît dans sa splendeur; les faits se groupent d'eux-mêmes sur ces emplacements qu'un premier coup d'œil avait fait juger de dimensions trop mesquines, et l'on comprend alors que l'accumulation des siècles a rompu toutes les proportions. Seuls les temples de Baalbeck et les ruines de la Thèbes égyptienne ont dépassé ce que j'en avais attendu.

Si Lechevalier vit Hissarlik, il n'y fît point atten-

150 EHPLA'CEMENT D*ILION.

tîoD ; les sept kilomètres qui séparent cette colline de la mer lui parurent certainement trop étroits pour y loger VIliade. U lui fallut un vaste espace de terrain^ où des troupes nombreuses pouvaient manœuvrer en bel ordre de bataille, sous le commandement de chefs étincelants d'or et faisant onduler les hautes aigrettes de leur casque. Tout au bout de la plaine, la situation de Bounar-Baschi répondait à son idée préconçue ; il traversa plus d'un marais pour s'y rendre ; il longea le cours d'une rivière blonde, — Eotvôoç ; il découvrit au pied de la montagne deux sources ; dès lors, son opinion fut fixée ; ces deux sources étaient bien celles dont parle Homère, celles près desquelles Hector avait été tué. Il est juste de dire tout de suite que s'il eût bien cherché il eût trouvé, là même, à cette place, dans un court rayon, trente>six autres sources, car, en réalité, il n'y en a que trente-huit, quoique les Turcs disent quarante, — Kirk-Gheuz, — pour faire le nombre rond.

Donc voilà Troie, et ce haut rocher qui est derrière, c'est Pergame; certes, je le répète, la citadelle eût dû être campée devant la ville pour la protéger dans un ten^s qui ignorait la balistique la plus élémentaire. Mais cela ne soulève pas même une objection, puisque voilà une pente, élevée, puisque les sources en sont voisines, puisque la plaine s'étend à perte de vue, de façon à justifier toutes les évolutions militaires imaginables. Elle s'étend si bien cette plaine, qu'elle devient trop grande et ne correspond plus à l'hypothèse. Quelque agiles que soient des hommes, ils n'ont pu

la franchir, quatre fois dans la même journée, en luttant et en livrant de longs combats aux points extrêmes. Alors on fait intervenir la géologie, et, s'appuyant sur un texte de Strabon qui paraît au moins douteux, on déclare que les terres charriées par le Scamandre ont formé, à Tembouchure de celui-ci, des atterrîssements qui ont allongé la plaine de trois mille mètres ou moins depuis l'époque de la chute d'IIion. On accorde deux kilomètres au campement des Grecs, et Ton supprime ainsi cinq mille mètres de la distance réelle. Il ne reste alors que deux lieues et demie, sinon plus ; c'est beaucoup encore, il est vrai, pour expliquer les péripéties de ce combat, qui va des vaisseaux à la ville, pour revenir de la ville aux vaisseaux et encore des vaisseaux à la ville; mais ce qui serait excessif pour des hommes modernes, n'offrait aucune difficulté aux hommes antiques qui couraient si bien I

Le raccourcissement de la plaine ne satisfaisait pas cependant à toutes les exigences du texte ; il restait à déterminer le cours du Scamandre et celui du Simoïs, car tous deux jouent dans les récits de VJliade un rôle tellement important qu'il était impossible de les négliger. Or sur ce point, Homère est en désaccord avec lui-même; au livre XII de V Iliade^ il fait sortir le Scamandre de l'Ida; au livre XXII, il en place les sources près d'Ilion; Strabon est très-affîrmatif, il en indique l'origine au mont Cotylos qui est un des points les plus élevés de la chaîne de l'Ida.

Lechevalier voulut, comme l'on dit, en avoir le •cœur neL II remonta, pas à pas, le cours du Mendéré,

qui a toujonrs été assimilé au Scamandre, et arriva à la source même sur le mont Gotylos ; c'était bien Tindication de Strabon, et Lecbeyalier en conclut que puisque ce Scamandre prenait vie à l'endroit précisé par le géographe grec, ce devait être le Simoïs I Bounar-Baschi, la tête des sources, donnait naissance au Scamandre qui, après avoir reçu le Simoïs, gardait son premier nom. Grâce à cette nouvelle découverte, tout devenait fort clair et l'hypothèse se changeait en certitude. Mais — - car il y a un mais, en toutes choses, même en archéologie hydrographique — ce Simoïs et ce Scamandre ne se réunissent plus, et il est même fort probable qu'ils ne se sont jamais réunis ; c'est du moins l'opinion de M. Nicolaïdès, et cette opinion paraîtjustifiée. Pour lui, le Scamandre de Lechevalier devient simplement « le ruisseau des deux sources ». Il voit le Scamandre dans le fleuve qui s'échappe du mont Cotylos et le Simoïs dans Kamara-Sou; nouvelle hypothèse qui n'est pas soutenable : le Kamara-Sou, qui tire son nom d'une voftte d'aqueduc (en turc kamarà)y est l'ancien Thymbrios : on ne peut avoir un doute à cet égard, puisque l'on a trouvé sur ses bords les ruines du temple d'Apollon Thymbrien, avec inscriptions explicatives.

Donc, afin d'étayer son système, Lechevalier débaptise le Scamandre, pour en faire le Simoïs; attribue au Scamandre un cours qu'il n'a pas eu, raccourcit la plaine, porte les atterrissement présumés ' précisément à l'endroit où les Grcs étaient campés, et, de modifications en modifications, d'interprétations

en interprétations, il en arrive à se persuader et à persuader au monde entier qu'il a découvert l'emplacement d.'Ilion. Quant à faire des fouilles, à ouvrir le sol et à s'assurer de ce que celui-ci cache dans ses flancs, — car une civilisation ne disparaît pas sans laisser une trace, un vestige reconnaissable, — cette idée si simple ne lui vint même pas; c'est par ]à cependant qu'il aurait fallu commencer. Son procédé, où il s'est pris naïvement lui-même, — et de bonne foi, — a consisté à rétablir la topographie d'Homère, en dépit de la topographie réelle; à admettre, sans contrôle, que les cours d'eau avaient changé, que les rivages avaient empiété sur la mer et que de Troie il ne restait rien que le roc nu et le sol vierge. Son opinion préva* lut, fut adoptée par le monde savant et propagée par divers auteurs dont le principal est Mauduit.

Mauduit, architecte français au service de l'empereur Alexandre, quitta la Russie au moment où l'invasion française paraissait imminente et fit un voyage qui lui permit de visiter les plaines de la Troade. IJ ne discute pas l'opinion de Lechevalier, il l'accepte d'emblée; il ne se demande pas où estllion, il le sait, et sans retourner la tête, il se rend à Bounar-Baschi. Tout ce qu'il y voit devient pour lui une confirmation éclatante ; il regarde avec les yeux de la foi ; rien ne fait hésiter sa robuste confiance; non-seulement il

découvre Troie, mais il découvre Pergame, il nomme les tombeaux, il recouDaît la colline du figuier (^Ep tveoç) ; pour un peu, il s'assoirait à l'ombre du hêtre qui précédait les portes Scées.

Quant à l'idée qu'il se faisait des Achéens et des Troyens, elle était toute semblable à celle qui animait Lèche valier; lui aussi il se figurait des héros et d'imposantes forteresses; il le dit trop naïvement luimême, pour que nous ne lui laissions pas la parole : a Avant d'entrer dans la vallée de Thymbra, j'avais jeté un regard sur le champ que couvrait Ilium recens (Hissarlik); j'avoue qu'après avoir vu celui d'ilion, chanté par Homère, ce dernier occupa à peine mon attention. Je contemplai encore la plaine si célèbre que dominait cette grande et fameuse cité, les monts que ses forts couronnaient. » Son émotion est assez vive pour qu'il s'écrie : « Il me semblait qu'un des dieux d'Homère me suivait (il a voulu dire me guidait) dans la Troade. » Cela est peut-être de la poésie; mais, à coup sûr, ce n'est pas de l'archéologie, et un homme qui raisonne ainsi prendra probablement ses rêves pour des réalités.

L'imagination eut donc une part prépondérante dans les découvertes de Mauduit, qui, cepeudant, ne manquent pas d'une certaine importance. Il a retrouvé un dallage environnant une partie des sources de Bounar-Baschi, et il n'hésite pas à déclarer que c'est là le lavoir des femmes troyennes, dont il est fait mention au XXIP chant de VIliade. Dans le rocher qui s'élève derrière la colline où il s'imagine apercevoir

les restes dllion, il reconnaît Pergame, la citadelle dominant de cent trente mètres le ravin où coule le Mendéré. Une telle situation n'eût point échappé à Homère, et si un fileuve eût défendu la ville du côté de rida, le poëte-historien n'eût point négligé de le dire ou tout au moins d'y faire allusion.

Sur ces rochers qui forment une sorte d'éperon contourné par le cours d'eau, Mauduit voit un mur d'enceinte, composé de pierres irrégulières, et il l'attribue aux fortifications mêmes de Pergame; il ajoute cependant avec une certaine restriction : a Si quelques parties peuvent être considérées comme des tours, ces tours ont été dessinées par la nature ; leurs angles ne sont point d'équerre, leurs courbes n'appartiennent pas au cercle. » Il a publié une planche gravée de ces débris; les pierres semblent taillées et ajustées avec soin. Son tire-ligne l'a trompé, elles ne sont point ainsi. M. Georges Perrot les a dessinées aussi {Annuaire de r Association pour renseignement des études grecques, 8" année j 1874), et avec une grande exactitude.

J'ai vu ces res;tes de murailles, formées d'assises grossières posées l'une sur l'autre, rappelant l'appareil que les archéologues nomment pseudisodomum^ que l'on reconnaît aux murailles de Mycènes, et qui est un système de construction absolument primitif. Si les anciens l'ont employé, les modernes ne le dédaignent pas : les pâtres de Grèce en font usage pour élever des enceintes d'hivernage, les Arabes Ababdhé s'en servent pour entourer leur campement; c'est la défense naturelle. Les Celles fichaient les pierres en terre et

formaient le cromlech ; les Troyens, les Grecs superposaient les pierres et faisaient le témène. Il n^est pas possible de parcourir TAsie Mineure, la Syrie, la Palestine, sans rencontrer, surtout vers les hauts lieux, des yestîges semblables. Ce sont des indices de cette espèce qui ont servi de base à M. de Saulcy pour son travail de reconstitution des villes maudites autrefois renversées sur les bords de la mer Morte.

La découverte de Mauduit prouve simplement que les environs de Bounar-Baschi ont été habités jadis, mais il ne s'ensuit pas que ce fût par les Troyens; et il s'exagère singulièrement l'importance de sa trouvaille, lorsqu'il dit : « Je crois encore être le premier voyageur qui, dans les temps modernes, ait vu pierre sur pierre de la célèbre Ilion. » La Troade était fort peuplée au temps de la guerre de Troie; Achille le dit lui même : « J'ai pris douze villes avec mes vaisseaux, et dans la plaifie de Troie, marchant à pied, j'ai saccagé onze cités ! »

Placée sur une pente élevée, défendue par un précipice où roule un torrent, loin du rivage, à une distance égale de la mer Egée et de l'Hellespont, une telle ville a pu appartenir à des temps tout à fait barbares et antérieurs à la civilisation encore fort embryonnaire dont les traces apparaissent dans Vlliade, Peut-être en interrogeant Homère y trouverait-on, non pas le mot de l'énigme, mais du moins une indication que les faits ne démentiraient pas trop.

Lorsqu'au XX*» livre, Achille et Énée sont face à face, ces deux fils de déesses s'injurient avant de combat-

tre, comme font encore aujourd'hui les hommes de la Grande*Grèoe et de la Sicile ; le futur héros du poème de Virgile se vanle de ses origines et donne des détails dont la topographie troyenne peut profiter. « Si tu veux connaître ma race que les honmaes n'ignorent pas, dit-il, sache que Jupiter fut le père de Dardanos, qui fonda Dardania. Ilion, la ville sacrée et bien peuplée, ne se dressait point encore dans la plaine; les Iliens habitaient alors au pied du mont Ida, où coulent de nombreuses fontaines, » Ce passage, rapproché des trente-huit sources constatées, de la situation de Bounar-Baschi, — la tête des sources, — au pied même du mont Ida, amène naturellement à la conclusion que les restes de l'enceinte découverte par Mauduit ont pu appartenir au berceau même du peuple troyen, à Dardania.

Plus tard, sans doute, lorsque les fils de Dardanos se furent rendus maîtres de la plaine et des marais « où paissaient trois mille juments orgueilleuses de leurs poulains», lorsque les mœurs furent devenues un peu moins rudes, que l'on redouta moins les actes de piraterie, que l'on voulut peut-être tenter quelques opérations maritimes, on descendit vers la mer, à proximité du rivage le plus voisin de l'Hellespont, et alors Uos, frère de Ganymède, bâtit Ilion, celle qui supporta, non pas le siège, — il n'y en eut jamais, — mais les attaques des Grecs.

Ce fait d'une ville qui abandonne les hauteurs où elle avait bâti son nid, aussitôt qu'elle se rassure, pour venir chercher la facilité des terrains plats et les

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abords de la mer, s'est produit de tout temps, pendant l'antiquité et aux époques modernes. H suffît de traverser rArchipel ou seulement de longer les côtes de la Méditerranée pour s'en convaincre. Les Naples, les Nauplies, les Napouls, les Naplouses (v^a xoXiç, la nouvelle ville), en sont la preuve; toujours on les trouve établies au pied des montagnes où elles s'étaient juchées jadis, et les habitants étaient souvent appelés Cl les nouveaux citadins, les habitants de la ville nouvelle » ; le nom de Napoléon n'a pas d'autre origine.

Quoi qu'il en soit de ces considérations, la position de Bounar-Baschi et les faibles débris qu'on y a découverts correspondent plutôt à Dardania qu'à Ilion; mais, néanmoins, l'opinion formulée par LechevaHer, corroborée par Mauduit, était généralement adoptée, et elle régnerait encore sans conteste, si M. Schliemann ne l'avait ébranlée, sinon détruite, en déclarant que le «ite de Troie — de la Troie d'Homère — devait être cherché à Hissarlik, et non ailleurs. La conviction de M. Schliemann est profonde, conforme au texte et appuyée sur des preuves si nombreuses, si manifestes, qu'il est difficile de ne la point partager. En tout cas, elle jette dans la discussion des éléments nouveaux, fort inattendus et dont il est impossible de ne pas tenir compte lorsque l'on veut, en dehors de tout parti pris, se former une opinion à cet égard.

M. Schliemann est un homme étrange, doué d'une force de volonté peu commune, très-versé dans la connaissance des langues et admirateur passionné

des poëmeB d'Homère, auqxiel il croit avec « la foi du diarbonnier » . Il s'est feit lui-même ; nulle lutte, nul conibat ne Ta rebuté, et fl lui a fallu une singulière dose d'énergie pour triompher des obstacles que son humble condition primitive, que ses débuts dans l'exifilence avaient accumulés devant lui. Les efforts qu'il a dû faire pour parvenir à réaliser son rêve, il les a racontés lui-même, et c'est un récit qu'il est bon de lire *. Mû par un sentiment tenace qui le poigoait depuis son enfance, il est parti pour découvrir Dion, et il l'a découvert.

Son premier voyage en Grèce et en Troade date de 1868. Il visita la patrie d'Ulysse, celle des Atrides, et, marchant vers sa conquête, ayant pour toute arme VIliade et V Odyssée en poche, il arriva aux bords du Scamandre. Son début fut heureux et fort comique, et ne prouve guère en faveur des archéologues qui l'ont précédé. Ceux-ci avaient découvert dans une muraille une pierre de quelques centimètres, gravée d'une inscription composée de cinq caractères absolument inconnus, et qui défiaient les interprétations de la linguistique la plus ingénieuse. M. Schliemann courut voir cette fameuse pierre; il la regarda, ne put la déchiffrer, eut simplement l'idée pratique de la retourner et y lut immédiatement quatre chiffres et un mot turcs. Cette première et facile victoire était de bon augure : Apollon , protecteur des Troyens , envoyait quelques-uns de ses rayons à l'explorateur

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