‹ Histoire et critiqueChapitre 16 sur 23 · Pline, XXXIV, ch. xiv · texte numérisé non relu

Pline, XXXIV, ch. xiv

176 EBLPLAGEMËNT 0'ILION.

en ohfiidieniïe et, en Gcèce, on se sert de couteaux de même matière pour détacher las épis de blé« Les glaives, les couteaux à aa^rifice^ les pointes Jte Iftoce, les pointes de flèche, les casques, les cuirasses de VIliaA3 soRt en x^^^^'^ ^^^ seule fois, je crois^ il est question d'un marteau de fer (nth^)^ et c'est l'dulil d'un dieu^ de Yuleain. Au lieu de contester l'impor*tance homérique des fouilles de M. Schliemann, en s'appuyant sur des dsitas qui ne sont 'rien moins que certaines, il serait plus sa^, à mon ayis, de se servir de ces mêmes découvertes pour déterminer approximativement la daie de la prise de Troie.

Cette expédition de la Gr^se eontre FAsie est un foil des plus considérables : il majpque, —*• historiquement du mnins, — le début de cdite longue lutte des deux continents, des deux raees^ qm se continue encore de nos jours, q^uî a eu ses point» culminants par l'invasion do Xerxès, par les conquêtes d'Aleixandce ; qui eaà sa période d'affaissement foreé lorsque les Romains, coor quérant le monde, eurent réduit les antiques adversaires à une servitude égale ; lutte qui semble- devoir être étemelle, car elle a pris un essor nouveau lors de 1& propagande armée de l'Islamisme, a amené la prise de Gonstantinople par Mahomet II et a produit, de notre temps, l'incident très^caraotéristique de l'indépendance d'une partie de la (Sisèee que l'ayenir doit et ne peut que compléter.

La date de l'interventian de tous les peuples de l'Hellade pour repousser les agressions, les actes de piraterie, les violences et les ruses des^ Asiatiques, se-

EMTIACEMKNT DTLION. 179

roR bien intéressante à dégager de toutes les obscurité dont les bîistoriens l'ont enyeloppée. Faute de mieux, eft par une sorte d'accord de toutes les ignorances, on accepte la date de 1184. Mais Duris fixe à mille ans après le sac de Troie, le passage d'Alexandre en Asie; la bataille du Granique est du mois de mai 334, — voilà déjà un siècle et demi de différence. Je sais que Ton a été très-loin dans ce genre de recherches ; on a 3té jusqu'à la puérilité. Où sont les saisons, les mois, les jours, les heures déterminés dans V Iliade? Je ne les trouve pas; — l'hiver, l'été, le jour, la nuit, et c'es.t tout; la division régulière du temps n'existe pas plus que la division de l'espace ; cependant on a essayé de dire le jour précis de la chute d'Ilion : au mois de mai, selon saint Clément d'AlexaadHe; le 11 juin, d'après l'opinion d'Ératosthène, empruntée par Denys d'Halicarnasse. En réalité, toutes les idées émises à cet égard ne sont que des conjectures. La chronologie qui a servi à établir ces calculs plus ingénieux que sérieux, est des plus défectueuses et elle ne repose elle-même que snr une série de suppositions.

n en est de cela comme du fameux cheval de bois dont on a fait tant de descriptions de fantaisie, et dont Servins a même indiqué les proportions, à défaut des dîmiBnsîons, dont il ne parlé pas : !'20 sur 30. Une opinion plus raisonnable, et en contradiction avec les données historiques acceptées jusqu'à présent, paraît se ftiire jour dans le monde savant. Par la comparaison de certains vases trouvés à Santorin, et dont la figuratSofn exacte se rencontre sur les peintures dti tombeau

de Rekhmara parmi les présents offerts à Tôthmës III, on arrive à conclure que l'incendie de Troie a eu lieu au XVII* siècle avant J.-C. MM. E. Burnouf et Longpérier semblent être ralliés à cette opinion. Les peuples qui apportent ce vase sont appelés Khéfa, des îles Oudt-oér ; or, pour les Égyptiens, le vocable Ouât oér désigne la partie septentrionale de la Méditerranée ; nous ne sommes pas loin de la Troade. Parmi les vases découverts par M. Schliemann, s'en trouve-t-il qui aient quelque rapport avec celui de Santorin et celui du tombeau de Rekhmara? — Je l'ignore. — En tous cas le XVII", le xviii* siècle avant notre ère, correspondent à l'âge de cuivre, c'est-à-dire, à l'âge des objets de la couche troyenne d'Hissarlik.

Lorsqu'il s'agit de temps aussi éloignés, aussi iiTconnus, toute opinion a beau jeu pour se manifester ; dans VIliade primitive attribuée à Darès le Phrygien, et dont on a connaissance par la traduction si faussement mise sous le nom de Cornélius Nepos, les portes Scées auraient été livrées aux Grecs, moyennant récompense, par Ënée et ses compagnons, qui auraient mérité ainsi de n'être point massacrés. Que n'a-t-on pas dit même sur Homère? les dates de sa naissance ont entre elles des divergences de plus de 400 ans. N'a-t-on pas dit qu'il était né à Persépolis, qu^il se nommait Pensalon, qu'il avait écrit ses poèmes en persan, et que les Grecs se les étaient appropriés après les avoir traduits?. On peut être certain qu'une nouvelle théorie se formulera bientôt, et que l'on nous prouvera que V Iliade entière est extraite du Ramayana.

Agamemnon deviendra Raina et la Mysie sera Tîle de Ceylan. Cette hypothèse peut se soutenir et s'appuyer sur des arguments assez spécieux pour faire son chemin parmi les illettrés.

Ce qui rend l'œuvre de M. Schliomann extrêmement importante, c'est que, le premier, il apporte dans la discussion autre chose que des interprétations plus ou moins subtiles ; il apporte une masse énorme de monuments qui, par comparaison avec ceux que Ton connaît déjà, permettra d'émettre une opinion étayée de probabilités assez sérieuses pour valoir presque des certitudes.

Il dit quelque part : u Pendant mes trois ans de fouilles dans les profondeurs de Troie, j'ai eu occasion d'acquérir tous les jours la conviction qu'il nous est impossible de fonder sur notre propre manière de vivre ou sur celle des Grecs anciens, une idée approximative de la lâanière d'être des quatre peuples qui ont successivement occupé cette hauteur (Hissarlik) avant qu'elle ait été habitée par les Grées. L'état social doit y avoir été épouvantable. » Il a parfaitement raison, et c'est parce que l'on s'est toujours obstiné à voir dans les héros de Y Iliade des hommes semblables à nous, que l'on a commis de si étranges erreurs.

Nous sommes envelpppés d'une civilisation si profuse, si prévoyante, qu'il nous est impossible de nous figurer le mode d'existence sous l'âge de cuivre. Nul monument écrit ne nous l'apprend, car l'écriture n'existait pas alors, elle n'existait même pas au temps où l'on croit qu'Homère a vécu. Le cheval n'avait pas

encore songé à a se venger du cerf», car nul cavalier n'apparaît dans les récits de bataille ; l'homme attelle le cheval à des chars primitifs, mais il n'a pas eu idée de sauter sur son dos et de le maîtriser des genoux. Pour retrouver l'équivalent de cette civilisation, qui n'en était pas une, il faut aller visiter les tribus de l'Afrique.

Là on comprendra comment vivaient ces hommes que nous ne voyons plus à travers la poésie éblouiâsanté qui les a célébrés; là nous reconnaîtrons Les mêmes ruses, la même simplicité à fuir, les même& violences subites, le même besoin de se vanter, la même façon enfantine de combattre, et nous y rencûntrerons aussi la même adresse extraordinaire dans les arts du potier et du bijoutier. Les nègres forgerons qui vont de peuplades en peuplades exercer leur inânsr trie font des œuvres d'art réellement curieuses. — Le soufflet de forge, c'est une calebasse allongée d'un roseau creux, l'enclume c'est une forte pierre, le marteau c'est un galet; si on leur donne une pièce d'or, à force de la chauffer et de la tapoter, ils en font un objet charmant, original, et qui porte précisément ce caractère d'étrangeté et de finesse que nous rencon^ trous ordinairement Jans les bijoux de l'antiquité la plus reciAée. Dans les fouilles d'Hissariik, ce qu'il y a dû plus remarquable^ c'est la poterie et le bijou.; si le&u n'avait pas détruit toute matière combustiblei, on eût certainement découverides che£»-d'œuvre de vannecifi^ rappelant ceux oîi les nègres excellent.

Le mode d'existence du peuple, de la masse d'individus qui vivaient sous la dure main du prince et jda

EMPLACEMENT D'ILl^OiH. i8B

prêtre, n'a laissé aucune traee visible ; à peine qi!i.elques tes&ODfi, ç& et là. La ceinture de murailles était réservée pour la haute ville, pour l'acropole qui oontetnait la demeure du chef et les temples; à l'abri de cette -défense, sous sa protection et sous son oppression, la population se groupait; — daios les maisons? — non, dans des huttes, dans des ruches de boue séchée an •soleil, au les mâles, les femelles et leurs petits s'entasliaient comme des animaux, L'Egypte, qui nous montre les splendeurs des classes royales, sacerdotales et militaires, n'a rien à nous apprendre sur le peuple même; les villes que celui-ci a habitées ont été délayées par l'inondation, égrenées en poussière impalpable par le Tent de khamsin;; elles ont si complètement disparu qu'on sait à peine où elles étaient situées.

La vie du peuple antique était celle que mènent encore les fellahs aujourd'hui ; qui a tu queilqnes-uns de leurs villages peut comprendre comment les hommes existaient au temps d'HomèrOi Sons le tropique •du Cancer, en Nubie je ehercifaais une bonrgade appelée Abouhor ; j'étais au milieu, je marchais littéralement dessus, et je ne la voyais pas, cm* elle ne se composait que de tanières; à l'oasis d'El Khardjeh, dans le désert Lybique, je pris pour moi une maison tout «entière. Dans la maison il n'y avait qu'une chambre ; j'y entrai à quatre pattes. Je ne pus m'y tenir debout et je fus foreé d'y dormir « en rond » , comme un cbien, parce que je ne pouvais m'y étendre. L'habitation an- •tiqiie était ainsi| est-il étonnant qu'il n'en subsiste ^ucun vestige?

La guerre alors était le meurtre et le vol, — exactement comme aujourd'hui, — seulement elle élait singulièrement piimitîve. On a parlé de la u stratégie » des héros d'Homère I C'était la stratégie du coup de poing : le plus fort assommait le plus faible et le dépouillait. Nous avobs vu combattre à nos côtés les descendants d'Achille. LaPhthiotide avait fourni beaucoup de bachi-bozoucks alarmée de Crimée; j'en appelle aux officiers qui ont lu VIliade : la ressemblance entre leur façon d'aller au combat et celle des Achéens était tellement saisissante que l'on en restait stupéfait.

Combien de foisn'a-t-on pas accusé Homère d'inexactitude parce qu'il a maintenu dix ans devant les murs de Troie les Grecs qui ne peuvent s'en emparer que par un stratagème si naïf qu'il en est ridicule I Un simple rempart suffisait pour les arrêter ; à l'aide de quels engins l'auraient-ils détruit? Oii étaient leurs balistes, leurs catapultes, leurs béliers? Tout ce qu'ils imaginent, c'est de jeter des pierres contre les portes. Aujourd'hui encore, pareil fait se reproduit incessanmient : sur l'emplacement de Jéricho s'élève une petite ville appelée Ri'ha, du nom de la courtisane qui sauva les envoyés hébreux ; elle est exposée aux incursions des Arabes du Djebel-Hauran. Une tour carrée, dominant une large cour close de murailles, abrite toute la population en cas d'alerte ; cela suffit pour arrêter les pillards qui jamais ne sont parvenus même à en forcer la porte.

Les fameux, les terribles combats qu'Homère se plaît h décrire étaient, en somme, fort peu meurtriers.

VIliade raconte quatre batailles différentes. Dans la première, les Troyens perdent trente-huit hommes et les Grecs dix-huit; dans la seconde, les Troyens ont douze morts et un seul Grec, Teucer, est blessé; dans la troisième, qui comprend la lutte près des vaisseaux et près de la ville, trente-six Grecs et quatre-vingtdix-huit Troyens périssent; dans la quatrième, tout "^disparaît devant le trépas d'Hector. Les combats entre les Hellènes et les Turcs pendant la guerre d'indépendance ont été rarement plus sanglants.

M. Schliemann ne doit donc pas être surpris si la ville qu'il a retrouvée dans les décombres d'Hissarlik ne répond pas à la grande idée que la poésie avait fait concevoir; elle répond, à la vérité, aux probabilités historiques, et cela suffit. Du moment qu'elle était fortifiée, elle a pu arrêter pendant de longues années un peuple qui, ne l'ayant point investie, lui permettait un ravitaillement perpétuel par la vallée deThymbrée, où elle avait judicieusement fait camper ses alliés. Cette ville fut -elle Hion ou Pergame, c'est-à-dire l'habitation du peuple ou l'habitation des chefs et des prêtres? Je pencherais volontiers pour cette dernière hypothèse. La ville même avec ses huttes de terre, ses masures en planches, ses cabanes en feuillage, a disparu complètement, car elle ne contenait pas de matériaux assez solides pour résister à la seule action du temps; elle se trouvait sans doute derrière les murailles, un peu à l'est, dans la direction du lieu appelé aujourd'hui Ghiblak.

Que M. Schliemann ait découvert Troie, j'en suis

persuadé; mais cependant il reste encure un point obscur qu^il faudrait éolaircir. La portion du rivage comprise entre les deux promontoirs de Sigée et de Rhéthée est-elle le produit d'une alluvion constante amenée par les atterrissements du Scamandre, comme le prétendent Lechevalier et Mauduit? Est-elle, au contiraire, de formation ancienne et contemporaine du siège de Troie, comme l'affirme M. Sehliemann? la question est fort grave, elle ne regarde plus rarchéologie ; elle est du ressort direct de la géologie, qui peut en dire le dernier mot« Si elle est résolue dans le sens de l'opinion de Lechevalier, elle ne prouvera pas du tout que Troie fût à Bounar-fiascbi, mais elle ébranlera fortement la théorie de Troie-Hissarlik, car il ne resterait plus alors que trois kilomètres entre ce point et l'HelIespont, et c'est là un terrain insuffisant aux nécessités de l'histoire.

La solution de ce problème qui semble anjourd'hui êtr,e le dernier dont VIliade est encore embarrassée, n'est-^elle pas de nature à nous tenter? Si la France n'est plus assez riche pour payer sa gloire, elle l'est du moins encore assez pour augmenter, par ses efforts, la somme des connaissances acquises. VIliade et VOdtfSséej qui pendant bien des «iècles ont été les archives nationales de cette Grèce dont nous nous efforçons d'imiter les graBdenrs passées, sont devenues, pour ainsi dire, la source oii Ffanmanité s'abreuve ; cette source ; il est bon de Fëlargir et de prouver qu'elle roule dans ses flots incomparables autant d'histoire que de poésie, autant de vérité que de fable.

EMPLACEMENT D'ILIOJ*. 187

Puisque la lihenté de l'enseigineinei]^ supérieur doit ameaer une généreuse émulation et un vif mouvement dans les hautes études, pourquoi ne profiteraiton pas de cette occasion pour affirmer que notre yieille Université est toujours prête à se porter là où Ton a besoin de lumière et d'indépendance ? On n'aura pas à chercher longtemps en France avant de trouver des hommes assez savants pour découvrir une vérité historique et assez sincères pour la proclamer.

Po&t'Scriplum. — Au mois de mai 1876, M. Schliemann se rendit de nouveau à Hissadik, décidé à reprendre ses fouilles et à dégager du milieu des décombres les restes de la ville de Priam. Un iirman accordé par la SubUme«*Porte l'autorisait à poursuivre ses travaux pendant deux années consécutives. Malgré cette permission expédiée en bonne et due forme,, il rencontra tant de dilQculiés et fut en butte à tant de tracasseries de la part des autorités ottomanes des Ilardanelles, qu'il se vit forcé.de renoncer à son projet. Il ne renonça pas heureusement à ses redierches archéologiques. Sa foi aveugle en Homère l'avait bien servi en Troade et lui avait fait découvrir ce que nul enicore n'avait soupçonné. Le mauvais vouloir et la rapacité des Turcs le chassaientde souterrain d'explo^ ration favori ; il en trouva promptement un autre qui ne fut ni. moins richfi^ ni moins extcaondinaire que le pnemier.

Se xapipelant le passage daLivce III de VOdig&éê : « (B^tbe aocamplissait son lameâisaUte dessem en

188 EMPLACEMENT DMLION.

tuant TAtride... Il régna pendant sept ans sur la riche Mycènes. Dans la huitième année, le divin Oreste arriva d'Athènes et tua le perfide OEgisthe, le meurtrier de son père ». M. Schliemann pensa à Mycènes, à cette ville détruite de fond en comble depuis deux mille trois cent quarante- quatre ans; il se dit que les tragédies d'Eschyle sont la reproduction poétique d'un fait vrai déjà signalé par Homère qui n'a jamais menti; il se souvint que Pausanias avait parlé des tombeaux des Atrides, et il se mit à l'œuvre avec courage. — Lorsqu'il annonça l'iotention de retrouver la tombe d'Agamemnon, et celle de Gassandre, et celle d'Ëurymédon, le conducteur de char, on lui rit au nez; — il laissa rire, fora ses puits d'exploration et découvrit précisément ce qu'il cherchait. Cette fois les rieurs furent de son côté et l'on n'osa plus trop plaisanter un homme qui tenait toujours parole, Homère en main, et qui mettait au jour les origines mêmes de l'humanité héroïque.

Les journaux ont donné le détail des objets plus que précieux que M. Schliemann a trouvés, il n'y a donc pas à en parler ici ; mais on peut s'étonner qu'il ait fait de telles découvertes dans des ruines souvent fouillées déjà par les archéologues, les curieux et les voyageurs. ~ Gela tient uniquement à ce qu'il a donné à un mot, — un seul mot, — employé par Pausanias un sens que les hellénistes sédentaires n'admettent pas. Pausanias termine le chapitre XYI de la Gorinthie en disant : a Glytenmestre et OEgisthe ont été enterrés à quelque distance du mur, — ^^Cyov ântaxi^ tou

Te{^ou;,— parce qu'il ne parut pas convenable qu'ils reposassent dans la môme enceinte qu'Agamemnon et ceux qui avaienl été tués avec lui ». Tout le mystère était caché dans le mot tsC^^oç, qui signifie proprement muraille fortifiée, rempart d'une ville. Tout le monde adoptait ce sens exclusif et l'appliquait à la ville entière de Mycènes. M. Schliemann, que ses voyages, ses travaux archéologiques, ses fouilles ont familiarisé avec la construction et la disposition des villes antiques, a parfaitement compris que TsCy^oç se rapportait à la cité par excellence, à l'acropole et non pas à toute la ville. Or, les tombeaux de Clytemnestre et d'CEgisthe ayant été placés intentionnellement en dehors des murs de l'acropole, afin de ne point être en contact avec la tombe des Atrides, il devenait certain que la sépulture de ceux-ci devait être cherchée dans l'acropole même. Ce raisonnement était fort simple, mais encore fallait-il pour le faire et en tirer toute conséquence, savoir le grec, connaître l'archéologie et ne rien ignorer du mode de vivre des anciens Hellènes.

En résumé, les plus grandes découvertes se rapportant à l'antiquité grecque ont, jusqu'à présent, été faites par M. Schliemann ; elles sont dues à sa foi absolue dans Homère et à la connaissance pratique du lan- • gage que le poëte a parlé.

Le mercredi 18 décem})r6 1850, le maîke d'hôtel du bateau à vapeur français le Mentor vint me prévenir que nous approchions de terre ; je me levai tout endolori par ce ridicule mal de mer qae toutes mes traversées n'ont jamais pu vaincre ; je montai sur le pont, je m'assis près du bastingage de tribord et je regardai du côté del'ÂttiquQ* Nous avions le cap sur le nordnord-ouesL En me tournant vers le sud, j'apercevais l'île d'Égine, sombre et froide au-dessus de la mer houleuse. En face, vers l'ouest, les monts Hymette, Penteliet Parnès semblaient porter les volutes immenses des grands nuages qui rampaient en fuyant sous Jes rafales* Au milieu d'una vaste plaine, parmi la pflle verdure des oliviers, près de qjuelfues collines

arrondies, des maisons blanches se groupent en désordre : c'est Athènes.

En avant de la ville se dresse un grand rocher de forme elliptique, surmonté d'une haute tour carrée, couronné de ruines roses dont on distingue les colonnes noyées dans une atmosphère bleuâtre et laiteuse qu'éclaire un rayon de soleil échappé entre deux nuages; il est difficile de ne pas regarder sans émotion cette forteresse naturelle qui est l'Acropole.

A nos côtés, à gauche, on entendait les vagues qui déferlaient en blanchissant sur le rivage de Salamine. Qui ne se rappelle les cris sinistres poussés par le messager des Perses : « Comme des thons, comme des poissons priS au filet, à coups de rames et de madriers, on assomme nos soldats, la jeunesse qui avait suivi Xerxès. »

Nous doublons un petit cap où gît, incessamment lavé par les eaux de la mer, un tombeau qu'on dit être celui de Thémistocle, et nous entrons dans le port du Pirée. La ville est laide; on finit à peine de la construire. Les maisons, couvertes en tuiles de différentes couleurs, disposées en damiers et en croisillons, n'ont rien d'original ; cela ressemble à des hangars; c'est triste et gris. La rive était à peu près déserte. C'est en vain que Chateaubriand y chercherait le douanier turc dont il enviait le sort. La Grèce est grecque maintenant, et, grâce à Dieu, les Turcs n'y sont plus t

J'arrivais de Constantinoplc, et j'étais en suspicion de peste. On me fît descendre au lazaret; pendant

cinq jours j'y restai surveillé, isolé, encagé, soufré soir et matin, comme une grappe de raisin malade ; au bout de ce temps on me reconnut pur de toute contagion et l'on m'ouvrit la porte.

Je montai dans une sorte de calèche disjointe, fanée, bruyante, conduite par un cocher en foustanelle, et je partis au grand trot de deux rosses enharnachées de cordes. Du Pirée à Athènes, la route terne et uniforme côtoie des champs peu cultivés, des plantations d'oliviers, des tertres arides et des jardins enclos de murs composés de larges briques crues. A mi-chemin s'élève une maisonnette blanche, précédée d'une large véranda en bois, et portant sur le rebord des fenêtres de belles carafes de toutes couleurs, des bocaux de dragées, des gâteaux saupoudrés par la poussière de la route, des citrons et du tabac. C'est un cabaret; le cocher s'y arrête, boit un verre d'araki, laisse souffler un instant ses haridelles haletantes, les fouette de nouveau à tour de bras, et repart au bruit des roues, des essieux, du timon, des ressorts, des compas, des glaces et des marchepieds de la voiture. Au bout de vingt minutes, nous entrons à Athènes comme un ouragan de ferraille.

On peut croire que je ne restai pas longtemps à l'au* berge où j'étais descendu et que je m'en allai vite vers l'Acropole, le temple de Thésée, le temple de Jupiter Olympien, Tare de Hadrien et le Pnyx. De cette première visite, renouvelée chaque jour pendant six semaines, il m'est resté une impression très-vivante que je viens de retrouver en lisant le livre de M. Phocion

Roque sur la Topographie d'Athènes et la Géographie de VAttique^.

Naturellement une bonne partie du volume est consacrée à l'Acropole, et c'est justice I Quel poëme dira jamais les incomparables merveilles de ce rocher, ou Le Beau lur-même semble avoir élu sa demeure et avoir posé pour but à l'imitation des artistes d'inimitables modèles ! On ne peut, sans battement de cœur, franchir pour la première fois la porte du bastion qui s'ouvre vers l'est, gravir l'escalier moderne qui mène aux Propylées, traverser celles-ci et par un chemin dallé de larges plaques de marbre, où marchèrent jadis les longues théories de prêtres et de héros, voie sacrée faite pour les pieds des dieux d'Homère, aborder au Parthénon, le temple le plus radieux qui jamais sous le ciel ait dressé son fronton de marbre blanc. Tout ce plateau qui domine la plaine de l'Attique et semble la sentinelle avancée des montagnes de formes exquises appuyées contre l'horizon, est plein de chefs-d'œuvre. Le Parthénon est le plus grand de tous, le plus célèbre, le plus touchant par les blessures qu'il étale aux yeux, reste des bombardements vénitiens et turcs, de l'insouciance musulmane et de la spoliation britannique. Avec ses plaies béantes, ses colonnes brisées par les boulets, sa cella pulvérisée par l'explosion d'une poudrière, son fronton dépouillé, ses métopes incom-

1. Topographie d'Athènes,- à! après le colonel Leake, ouvrage traduit de l'anglais et mis au courant des découvertes les plus récentes par Phocion Roque, chargé d'affaires de Grèce à Paris. (Henri Pion ; Paris, 1869.)

plètes, il est là, debout et superbe comme une protestation impérissable contre la barbarie moderne qui s'est complu à détruire l'œuvre d'art la plus parfaite que l'antiquité nous ait léguée. On n'y pénètre qu'avec respect, on y reste, on y rêve, et lorsqu'on s'en éloigne, on se retourne pour le voir encore. — C'est une symphonie de marbre. — ^ Le mythe d'Amphion n'est point une fable ; toute architecture doit être une harmonie.

Le triple noonument, composé de trois temples si étrangement réunis, l'Érechtéum, le Pandrosium le temple de Minerve Poliade, s'étale à l'ouest du Parthénon, précédé par les soubassements d'anciennes murailles détruites aujourd'hui. Les cariatides du temple de Pandrose sont dans toutes les mémoires ; qui ne se souvient de ces admirables jeunes filles, vêtues de draperies amples, souples et gracieuses dont la Grèce a gardé le secret, qui soutiennent l'entablement de marbre doré par le soleil? Elles sont bien belles, mais je ne sais si je ne leur préfère les chapiteaux ioniques du portique de Minerve Poliade, dont les volutes sont si particuUèrement charmantes, qu'elles ressemblent à de jeunes bras de femme appuyés sur des coussins.

Gomme un curieux qui subit ses impressions et ne les raisonne pas, j'ai couru à mes souvenirs les plus vifs, et n'ai point parlé du temple de la Victoire Aptère élevé sur l'emplacement traditionnel d'où Egée se précipita en voyant revenir le vaisseau aux voiles noires qfui ramenait Thésée oublieux de sa promesse.

— La Victoire était représentée sans ailes, car elle n'avait point volé pour précéder le vainqueur du Mînotaure; de la main gauche elle tenait un casque, à la main droite elle portait une grenade, emblème d'abondance, et était enchaînée sur son propre autel, afin qu'elle ne fût même pas tentée de quitter les Athéniens. Le plafond n'existe plus, les colonnes brisées ont été restaurées, la frise s'est égrenée ; mais à la beauté de quelques draperies encore subsistantes on peut comprendre que la sculpture avait placé là un de ses chefs-d'œuvre. Une balustrade l'entourait jadis, composée de bas-reliefs représentant des Victoires ailées ; deux ou trois ont été transportées dans le temple, celle entre autres qui, popularisée par les moulages, est bien connue sous le nom de la Victoire déliant ses sandales. Elle est décapitée; habilement, précieusement, à petits coups que l'on peut compter encore, on a enlevé la tête, et néanmoins il y a une telle puissance de beauté dans le mouvement, dans les épaules, la poitrine, dans le bras sans main et les draperies, qu'on s'arrête plein d'ébloûissement et de stupéfaction.

Puis, en redescendant vers la plaine, on traverse les Propylées, et à droite on* laisse la Pinacothèque. M. Phocion Roque en donne d'excellentes descriptions, supérieurement exactes, savantes et judicieuses. Lorsqu'on a lu son livre, on connait l'Acropole. L'auteur n'oublie rien, ni l'autel de Minerve Hygée élevé par Péricîès, ni le pilier en marbre gris qui portait l'une des statues équestres des fils de Xénpphon, ni les

murs cimoniens, ni même les antiques citernes qui, pendant la guerre d'indépendance, servaient de greniers à blé aux palikares de Grisottis et d'Eumorphopoulos. Avec un soin religieux, on a recueilli tous les fragments de sculpture trouvés sur ces terres fertiles pour les beaux-arts, et on les a réunis dans la Pinacothèque. Martelés, brisés, méconnaissables pour la plupart, ils ne se révèlent pas moins par certains détails d'une beauté exceptionnelle. Je me souviens, entre autres, d'un fragment de poitrine de femme qui, par son ampleur, a dû appartenir à quelque Gybèle; il était catalogué alors sous le n° 2759. J'en étais, je crois bien, devenu un tantinet amoureux, et chaque jour, en montant à l'Acropole, je m'arrêtais à le regarder.

En opposition au Parthénon, temple d'ordre dorique, simple, sévère, grandiose par la seule pondération des lignes, il faut aller voir la grande œuvre de l'ordre corinthien, le temple de Jupiter Olympien, bâti sur un large lerre-plein, dressant ses colonnes opulentes et accusant, malgré sa richesse, à cause d'elle peutêtre, la décadence du goût que les Romains devaient apporter dans les arts. Il^arde trace de la domination musulmane, car près de lui on voit de grands cercles de pierres plates; une tradition populaire dit que c'était l'emplacement des tentes turques ; c'était fort probablement des aires sur lesquelles on dépiquait le blé en le faisant fouler aux pieds des chevaux, selon la mode antique et orientale. Mais le temple de l'Olym • pien a conservé un autre témoignage curieux : sur le

chapiteau d'une de ses colonnes, on aperçoit les restes d'une construction en briques qui servait d'abri à un derviche retiré du monde ; cela passa pour fort original et resta dans le souvenir des Athéniens modernes ; ce n'était qu'un plagiat cependant, et le dévot musulman ne faisait qu'imiter Siméon le Stylite qui, juché en haut de son pilier, traitait comme on sait les bavards indiscrets qui tentaient de s'arrêter pour causer avec lui.

Des dieux il faut descendre aux hommes qui les ont créés. Ce grand peuple athénien a remué le monde par ses harangues; nous les épelons au collège, jeunes hommes nous les relisons, hommes faits nous comprenons qu'elles sont inimitables et nous sourions en lisant dans le Journal officiel la prose irrégulière de nos députés.

La place où les tribus s'assemblaient, la ti^ibune oii montait l'orateur par l'escalier taillé dans le roc existent encore. En y arrivant, on peut dire comme Aristophane : (( Ce Pnyx est un désert. » Debout sur la plate-forme, l'orateur, dominant la foule de cinq à six mille personnes qui pouvaient, dans les grands jours, s'entasser là, avait devant lui, sous les yeux, comme objectif principal, l'Acropole, c'est-à-dire l'image de la cité même,, de la patrie dans ce qu'elle avait de plus élevé. La place représente précisément un demi-cercle appuyé sur une ligne droite, comme un arc sur la corde tendue. Des murs composés de lourdes pierres assemblées soutiennent les terres ; au fond, au milieu même de la corde, la tribune, dégagée dans une partie

de rochers, côtoy(^.e par le banc où s'asseyaient les greffiers, était disposée de manière à faire face à la multitude, à te démos Inconstant qui réédite perpétuellement sa décevante histoire. La disposition générale des lieux les avait fait prendre pour TAréopage, pour rOdéon, pour le théâtre de Régilla. Un examen attentif renversa ces hypothèses, et M. Phocion Roqiie établit très-nettement, avec preuves à rapj)ui, qu'il ne peut subsister aucun doute à cet égard.

En suivant pas à pas ce livre précis, je voudrais conduire le lecteur au monument de Philopapus, à TÂgora, au Stade, au théâtre de Bacchus, à celui d'Hérode Âtticus, à la tour des Vents, au monument de Lysicrate, que si maladroitement nous avons tenté d'imiter dans le parc de Saint-Gloud ; au gymnase de Ptolémée, à l'Odéon de Périclès, à la fontaine Callirhoê, à rUyssus, dans le lit duquel Socrate aimait à marcher pieds nus ; au temple de Thésée, dont le pavage fut jadis enlevé par un way vode turc, qui en décora sa maison ; à Golone, à Daphni, qui a appartenu aux comtes de Champlitte et de Yillehardouin, ducs d'Athènes et marquis d'Eleusis, à Daphni, où. une église, dédiée à Relie, a pris la place d'un temple du Soleil, sur la route d'Eleusis, creusée encore par la roue des chars ; j'aurais voulu m'arrêter dans ce bois de lauriers oîi les gens du peuple se cachaient, lors des Thesmophories, pour insulter la procession de la Bonne Déesse, en souvenir de la vieille lambée, qui injuria Gérés, cherchant Proserpine; mais il ne faut pas que l'antique Athènes nous fasse oublier l'Athènes moderne.

2e0 ATHÈNES.

Tout est récent dans la nouvelle Athènes, à part les débris antiques et quelques églises construites par les Vénitiens et les Villehardouin. Les nouveaux monuments, tels que le Palais Royal et l'Université, quoique construits en marbre du Pentéli, n'ont point encore reçu du temps cette incomparable patine à la fois chaude et douce qui donne tant de beauté aux ruines de T Acropole ; tout blancs et battant neufs, ils ont quelque chose de gauche, de parvenu, qui les rend déplaisants à l'œil. La rue principale est large, assez propre et bordée par des boutiques peu luxueuses : des cafés, des confiseurs, des tailleurs, deux libraires. L'influence occidentale se fait trop sentir ; le caractère a disparu et n'a plus rien de local : costumes européens et costumes palikares ; chapeaux noirs et fez rouges; parmi les femmes qui passent, les unes sont vêtues de modes criardes que l'on prétend françaises ; d'autres, coiffées, comme les hommes, du large bonnet rouge à gland de soie bleue, ont, à cause de cela, une tournure équivoque à laquelle on aurait tort de se méprendre. Des groupes se forment devant les cafés ; on cause, on gesticule, on pérore. De quoi parle-t-on? Eh ! de quoi peuvent parler des Grecs, surtout des Athéniens, si ce n'est de politique?

En effet, malgré tout ce qu'on a pu dire, les Grecs ont peu changé ; ce qu'ils étaient dans l'antiquité, ils le sont encore. Le temps qu'ils passaient jadis dans le

Pœcîle OU sur l'Agora à causer des Perses, des Spartiates, d'Antalcidas et de la ligue Achéenne, ils le passent maintenant dans les cafés à parler de l'Angleterre, de la Russie et des Turcs, en roulant des cigarettes et en buvant des verres de mastic de Scio. C'est toujours le même peuple vif, alerte, spirituel, brave, élégant, gouailleur, vaniteux et paresseux à l'excès. C'est avec le Français le peuple le plus oublieux du monde; il brûle volontiers ce qu'il a adoré et adore ce qu'il a brûlé; mais il aime son indépendance avec une passion que rien n'a jamais pu affaiblir. Sa lutte contre la Turquie, avant l'intervention des puissances européennes, fut héroïque et digne des plus beaux temps de l'antiquitér Nous avons été saisis par la grandeur du spectacle de cette poignée de bergers qui combattaient contre une armée ijfarbare et mal organisée, il est vrai, mais tellement nombreuse qu'elle dévorait le pays conmie une nuée de sauterelles. On renouvela les miracles de Marathon et des Thermopyles; le monde entier en fut ému. Victor Hugo écrivait les Orientales^ Casimir Delavigne publiait les Messéniennes^ Béranger chantait le Pigeon messager^ Byron ressuscitait Tyrtée ; les peintres de toutes les écoles ne peignaient plus que palikares et bostandjis; la catholicité elle-même priait en faveur de ces schismatiques; les tragédies maudissaient les fils d'Omar; en parlant des Grecs, on citait volontiers Harmodius et Arlstogiton; dans les salons, les hommes sensibles chantaient avec émotion

Tu veux devenir ma compagne, Jeune Albanaise aux pieds légers !

On établissait des loteries et des souscriptions en faveur des victimes de Missolonghi; des hommes courageux allaient, sous le nom de philhellènes, s'enrôler parmi les Rlephtes; on célébrait Botzaris, Canaris et Pipinos. L'enthousiasme de l'esprit public était soulevé, si bien soulevé, qu'il força la main des rois et que l'expédition de Morée fut résolue. De ce jour-là, la Grèce fut sauvée et redevenait une patrie.

Il fallut que le sentiment national fût bien vivant dans le cœur de la Grèce pour qu'elle'pût se contenter du royaume dérisoire que la diplomatie lui tailla dans le vaste empire que les Turcs possèdent encore en Europe. Ce fut là une faute, une faute très-grave commise par les hommes d'État de l'Occident. On a dédaigné cet axiome de politique élémentaire que tout peuple doit avoir un territoire suffisant à son développement normal. Si on le couche entre des frontières de Procuste, il s'agite, il s'émeut, il inquiète ses voisins et devient une cause permanente de troubles pour la paix du monde. Le roi Othon a succombé tardivement à l'intolérable situation que les traités lui avaient faite. C'était aux dépens de la Turquie qu'il fallait faire une Grèce raisonnable et contenant plus des 900,000 habitants qui lui ont été concédés, de la Turquie stationnaire, immobile, orgueilleuse, fataliste, dont la vraie place est en Asie.

Il faut avoir parcouru la Grèce et les îles pour savoir à quelle oppression elles furent soumises : en 1850, dans beaucoup d'endroits, la trace était visible encore. L'Âttique et le Péloponèse en ont pour longtemps

avant de se remettre des désastres qui les ont assaillis pendant leurs dix années de combat; les villes ont été ravagées, les villages détruits, les plantations de mûriers, d'orangers, de citronniers, d'oliviers, coupées à la racine; les vignes arrachées, les églises dévastées et jetées bas avec Tautel, le dôme et les colonnes ; les ponts sciés, les ports comblés ; l'incendie a flambé partout; le pillage et la mort ont tout dispersé; la Grèce est pleine de débris, Corinthe n'a plus de jardins, chaque colonne du Parthénon porte la cicatrice des boulets musulmans. Les voyageurs qui, visitant l'île de Scio, sont entrés au monastère d'Iaminos et ont vu l'ossuaire où l'on a entassé les restes des victimes du massacre, peuvent seuls savoir jusqu'à quel point de férocité les Turcs portèrent la répression. Depuis que la Grèce travaille à panser ses plaies, elle n'a pas réussi à les cicatriser toutes. Les traces de son long martyre apparaissent sur tous ses membres, et si son cœur bat lentement encore, c'est qu'il a perdu bien du sang.

Non-seulement ces Grecs qu'on a tant accusés de légèreté et d'égoïsme combattaient pour reconquérir leur patrie, mais ils travaillaient à lui donner, avant même qu'elle fût libre, des institutions dont le développement normal la fera plus tard grande et forte. Le 13 janvier 1822, au moment ou tout est encore doute et confusion dans ce malheureux pays, oh l'on ne voit pas encore paraître à l'horizon le soleil béni de l'indépendance, au moment où les Ottomans, accourus de toutes parts, enferment l'insurrection peu victorieuse dans un cercle de fer, au milieu des armes, des ruines

et de l'incendie, deux hommes ne désespèrent pas du salut commun; prêts à yendre aussi le champ sur lequel campait Tennemi, Mavrocor4atos et Négris réunissent sur les degrés antiques du théâtre d'Épidaure les députés de la nation. Là, sous le ciel, parmi les débris où planent encore les souvenirs du plus grand passé de l'histoire, en face de ces paysages où vécurent les dieux, on proclame la Constitution de la Grèce future : « Toutes les religions sont tolérées, et leurs cérémonies célébrées en toute liberté ; — les Grecs sont égaux devant la loi, sans distinction de rang ni de dignité ; — tous les Grecs peuvent être appelés à tous les emplois ; le mérite seul détermine la préférence ; — la propriété, l'honneur et la sûreté de chaque citoyen sont placés sous la sauvegarde de la loi. »

Débuter ainsi dans la vie des nations, après un long et pesant esclavage, au milieu des luttes cruelles qui nécessitaient peut-être une dictature, c'était, pour le peuple grec, prouver de quels sentiments généreux il était animé.

Quel fut le premier acte de ce gouvernement improvisé dont chaque membre, traqué, poursuivi, pouvait, à toute heure, être assassiné, pendu ou brûlé par les bandes de Dram-Ali ou les sipahis de Ghurchid-Pacha? Après la régularisation de la défense nationale, ce fut l'organisation de l'instruction publique. Le Sénat et le pouvoir exécutif comprirent qu'ils avaient charge d'âmes, et ils décrétèrent l'établissement des écoles. On fonda des lycées, on ouvrit des maisons d'enseignement mutuel; les dons patriotiques furent envoyés

de tous côtés; le seal Ipsariote Yaryokis donna 600,000 piastres, et les enfans grecs purent enfin étudier Thistoire de leurs ancêtres, à laquelle leurs pères combattant ajoutaient de glorietises pages.

Nul pays n'eut un tressaillement de joie plus sincère que la France, lorsqu'elle apprit la délivrance de la Grèce et la victoire de Navarin : une faute politique, a-t-on dit, qui livrait l'Orient désemparé à l'ambition de la Russie, soit ; mais ce fut une bonne action et une grande œuvre désintéressée dont il serait souverainement injuste de se repentir.

En 1853, lors de l'expédition de Crimée, nous avons cru avoir à nous plaindre de la Grèce; il me semble que dans tons les faits qui se sont produits à cette époque, il n'y a eu qu'un malentendu et pas autre chose. La Grèce, mutilée, sans frontière sérieuse vers l'ouest et vers le nord, a cherché à se compléter. Quoi de plus naturel ? Si elle s'est alliée platonîquement à ce moment avec les Russes, ce n'est pas parce que ceux-ci étaient les adversaires de la France, c'est parce qu'ils étaient les ennemis des Turcs. Il ne faut pas oublier que l'Olympe, le séjour même des dieux de l'Hellade, n'appartient pas à la Grèce.

La France s'est opposée, — c'était son incontestable droit, — à cette velléité belliqueuse qui pouvait lui causer de graves embarras; mais par la douceur de son occupation militaire, elle a implicitement reconnu que la Grèce, en essayant de donner la main à la Russie dans des circonstances pareilles, avait fait un acte de patriotisme légitime. — Ces nuages se sont

dissipés ; la révolution presque pacilique qui a renvoyé le roi Othon en Bavière, qui a valu à la Grèce les îles Ioniennes, qui a amené un nouveau et jeune souverain dans le palais d'Athènes, semble offrir au peuple grec des conditions d'avenir dont il saura profiter. -

Pour bien juger la nation grecque, il faut penser d'abord à son extrême jeunesse; elle a une quarantaine d'années. C'est à peine la vie moyenne d'un homme ; qu'est-ce donc dans la destinée d'un peuple, et surtout d'un peuple qui si longtemps a été enfermé dans les langes sanglants de la servitude? Nous lui reprochons volontiers de ne s'être pas haussée d'un seul coup à la hauteur de notre civilisation, et nous oublions qu'il nous a fallu bien des siècles et beau<coup trop de révolutions pour arriver où nous en sommes. Le jour où les Grecs tourneront l'infatigable activité de leur esprit vers l'agrandissement matériel de leur pays, ils arriveront, avec leur intelligence ordinaire, à des résultats surprenants.

La Grèce moderne mérite un reproche grave cependant : En se reconstituant en État libre, elle a trop cédé à l'entraînement naturel de vouloir renouveler la Grèce d'autrefois. Recommencer une civilisation est impossible; c'est folie que vouloir le tenter. « La religion d'un Hellène cultivé, dit M. Renan dans son beau livre de Saint Paul, c'est l'adoration de l'ancien génie grec; il pardonne toute hérésie au philhellène, à celui qui admire son passé ; il est bien moins le disciple de Jésus et de saint Paul que de Plutarque et de Julien. »

L'observation frappe juste. Ce n'est pas en s'efforçant d'imposer au langage officiel les allures de l'ancienne langue grecque, ce n'est pas en décrétant que la bourgade bâtie sur l'emplacement de Sparte sera la seconde ville du royaume, ce n'est pas en bâtissant pour l'Université un palais copié sur le portique du temple de Minerve Poliade que la Grèce reconquerra ses splendeurs passées; l'axiome vrai en droit est vrai aussi en civilisation : Non bis in idem.

La création de la ville d'Athènes fut une faute ; en élevant une capitale au pied de l'Acropole et autour du temple de Thésée, on a trop obéi à l'idée des ancêtres. Athènes devait rester telle que l'indépendance la trouva, avec ses monuments en ruines, avec ses colonnes renversées et ses arcs de triomphe rongés par le temps ; ce devait être une ville historique, une sorte de Pompéi immense, sortie enfin des cendres de l'oubli et de la servitude. La véritable capitale de la Grèce devait baigner ses pieds dans la mer ; ce devait être le Pirée.

Neptune et Minerve ont combattu l'un contre Vautre; mais il y a longtemps que ce grand duel est terminé, et que l'olivier placé à côté de la source saumâtre de l'Ërechteum a symboh'sé la réconciliation des deux divinités. Si Minerve a été la déesse des anciens Grecs, Neptune doit être le dieu des Grecs modernes. 'En développant sa marine marchande, la Grèce peut en quelques années acquérir une importance considérable. Les Grecs sont les premiers mariniers du monde ; ils sont d'une inconcevable sobriété et propres

à supporter des fatîgnes extraordinaires. Us sont actifs, courageux, entreprenants et aptes, mieux que tous, aux navigations pénibles et souvent périlleuses des mers intérieures. Ils peuvent facilement servir de messagers entre les ports riches et nombreux de la Méditerranée. Le rêve des saint-simoniens est enfin réalisé, Tisthme de Suez percé met les deux mers en communication: l'Inde, le Japon, la Chine sont à la porte du Péloponèse ; le cap Matapan est battu parles flots de Bab-el-Mandeb ; les produits bruts sont en Asie, les produits manufacturés viennent d'Europe, les échanges entre ces deux parties du vieux monde vont devenir de plus en plus fréquents. Les Grecs, situés au centre même des transactions, seront, s'ils le veulent, es courtiers universels. Il y a là une gloire profitable qui peut les tenter et leur rendre, jusqu'à un certain point et sous une autre forme, la prépondérance qu'ils ont jadis exercée sur les autres peuples.

Ce n'est pas sans raison que l'on a reproché à notre temps de trop se hâter, de courir vers le but avec une fébrile activité, de chercher avant tout le bénéfice facile, de négliger le salutaire précepte : festina lente, qui servait de règle à nos pères, de sacrifier, en un mot, la perfection à l'abondance de la production. Ce reproche, si souvent et si justement adressé à l'art et à l'industrie, dont les moyens d'action multipliés semblent enlever aujourd'hui toute initiative originale à la main de l'homme, n'a pas été épargné à la librairie,

1. Les Saints Évangiles, traduction par Bossuet; dessins par M. A. Bida; gravures à l'eau-forte par MM. Browne, Bida, Bodmer, Bracquemond, Chaplin, Deblois, Flameng, L. Gaucherel, Gilbert, Ed. Girardet, HaussouUier, Ed. Bédouin^ Massard, Mouilleron, Gélestiu Nanteuil, Yeyrassat; ornements du texte par M. Ch. Rossigneux; gravure» eo taille-douce par M. L. Gaucherel; caractères typographiques spécialement gravés par M. Viel-Cazal ; impression en tailledouce par M. A. Salmon; impression typographique par M. J. Clayo. 2 volumes grand in-folio, librairie Hachette; Paris, 1873.

qui plus d'une fois Ta mérité. A comparer l'œuvre des Aide, des Estienne, des Jean de Tournes, des Pâtisson, des Elzevier et les éditions modernes, on reste douloureusement surpris et Ton est tenté de croire que le grand art de l'imprimerie, — que des papes ont appelé la découverte divine, — est tombé dans une décadence définitive. La beauté du papier, la pureté des types, la correction du texte, la vivacité des encres, tout ce qui fait l'élégance et le prix réel d'un livre a été subordonné à la loi dominante des sociétés démocratiques, — à la loi du bon marché. Éditions à 4 sous, éditions à 1 franc, éditions à 3 francs, — format populaire, format de poche, on a tout essayé pour tenter un public qui trouve dans son journal la nourriture quotidienne dont se contentent ses maigres besoins intellectuels. De là, de cette nécessité entretenue par la concurrence, est née une quantité prodigieuse de volumes parmi lesquels on ne trouverait pas ce que les bibliophiles appellent un livre.

Les artistes et les ouvriers ne font cependant pas défaut ; nous avons des dessinateurs, des graveurs, des fondeurs de caractères, des fabricants de papier remarquables ; ils ne demandent pas mieux que d'utiliser, que de combiner leurs talents pour produire une œuvre hors ligne qui puisse rivaliser avec celles que les ancêtres nous ont léguées ; mais les Mécènes sont rares à notre époque et les éditeurs qui travaillent (( par amour de l'art > ne sont point communs. Le fait cependant s'est rencontré pour la plus haute gloire de la librairie française ; ni le temps, ni l'argent n'ont été

épai^oés. Plus de douze années et plus d'un million ont été consacrés à élever un monument typographique sans précédent. Il appartenait à cette grande maison Hachette, qui a déjà fait tant d'efforts en faveur des lettres et de l'enseignement de notre pays, de donner un tel exemple. On dirait qu'elle a pris plaisir à accumuler, pour les vaincre, toutes les difficultés que peuvent offrir la gravure à l'eau-forte, la gravure en taille-douce et la typographie, A force de soins et de persévérance, elle a obtenu un chef-d'œuvre qui affirmera qu'en matière de librairie^ le xix*" siècle est l'égal de ses aînés. On peut dire, sans trop insister, que la spéculation n'entre pour rien dans cette noble entreprise, et que le point d'honneur satisfait sera la seule récompense des courageux éditeurs * qui, — après les événements que l'on sait, — terminent au courant de l'année 1873, le Dictionnaire de la langue française^ de M. Littré, et les Saints Évangiles dont nous allons parler.

Les éditeurs ont dû se trouver assez embarrassés lorsqu'il s'est agi de déterminer le texte que l'on imprimerait. 11 en fallait un dont l'orthodoxie fût indiscutable et qui ofi&lt aux âmes pieuses une sécurité absolue. Les traductions des Évangiles ne manquent

1. En admettant que l'édition entière soit épuisée, il restera à combler ua déficit d'environ 300,000 francs.

pas ; depuis la Réforme, les catholiques et les protestants de toute secte en ont fait à Tenvi; mais nul n'ignore qu'il suffit d'un mot enlevé ou ajouté pour modifier profondément, et dans l'essence même, la signification symbolique ou réelle des versets. 11 était donc nécessaire de rejeter tout alliage et .de n'accepter que l'or pur de la doctrine. On s'est adressé au père de l'Église gallicane, à celui dont la voix retentit encore et dont l'influence domine les événements qui ont atteint le catholicisme : à Bossuet. Quoiqu'il ait été chargé par M. de Péréfixe, archevêque de Paris, de revoir l'édition janséniste du Nouveau Testament, il n'a pas fait de traduction proprement dite des Évangiles; mais pour les besoins de la cause qu'il soutenait, pour ses sermons, pour ses oraisons funèbres, il eut à rechercher, à vérifier, à translater en français les textes positifs des Écritures, et il répandit ainsi dans ses ouvrages, au hasard de l'argumentation, verset par verset, citation par citation, tout le récit des quatre évangélistes. Il n'y avait donc qu'à extraire le texte divin du texte de Bossuet : ce long et intéressant travail a été accompli avec un respect religieux, par M. H. Wallon^ secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

La traduction, essentiellement catholique, est orthodoxe, à ce point qu'elle a adopté la version introduite pour la première fois, en 166C, par le père Amelote, au verset 36 du chapitre xviii de saint Jean. On en a fait grand bruit jadis, et de nos jours même on pourrait retrouver, dans le Globe et le Courrier français du mois

de janvier 1844, trace des ardentes discussions soulevées à ce sujet. Le Christ a-t-îl dit : aMon royaume n'est pas de ce monde, » ou « Mon royaume n'est pas main^ tenant de ce monde?» Les textes anciens, les protestants, Lamennais, affirment hautement cette dernière et consolante interprétation ; les catholiques fervents et Bossuet adoptent simplement la première. Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur cette question, — la question du nunc, comme on l'a appelée, — et nous ne l'avons signalée en passant que pour prouver que la traduction recueillie dans l'œuvre entière du grand évêque, défiait toute critique au point de vue de l'orthodoxie.

Le texte était choisi avec un habile discernement, car, si l'auteur est une des lumières de l'Église, il est aussi un des maîtres de la langpe ; on était donc certain de réunir la pureté de la doctrine à la beauté du langage, double qualité indispensable qui ne se rencontre pas fréquemment ; mais à quel artiste confierait-on l'interprétation plastique d'un livre semblable, * et, — pour me servir des mauvaises expressions modernes, — le soin de l'illustrer? On pouvait hésiter, et il était facile de faire une école. Les conditions à remplir étaient multiples, fort délicates, car elles touchaient par plus d'un côté au secret même dé la conscience. Il fallait un homme rompu aux difficultés du métier, doué d'une originalité de bon aloi qui lui permît d'éviter les redites si aisément commises en pareil cas, qui eût fait du Nouveau Testament une étude sérieuse, et qui connût le pays où se joua ce drame à la

fois familier et terrible. L'artiste chargé de ce grand travail ne devait pas être un peintre d'histoire, car il fût rentré forcément dans des traditions surannées et aurait reproduit quelque Bible de Royaumont, corrigée par le souvenir des cartons de Hampton-Court ; il ne devait pas être non plus un peintre de genre ; car il eût singulièrement rapetissé le cadre oii se meut Faction divine ; il devait avant tout être dessinateur et posséder cependant ces qualités de coloriste que le crayon sait faire valoir tout aussi bien que le pinceau. On prit le parti de s'adresser à M. Alexandre Bîda.

M. Bida est un lettré, ce qui est indispensable atout artiste qui respecte son art ; mûri par de fortes études, ayant plusieurs fois et longuement visité l'Orient, il s'était imprégné de l'esprit de ces contrées immobiles où le respect de la tradition semble constituer les conditions mêmes de l'existence. On a pu, dans nos différentes expositions, admirer ses dessins à la fois sobres et grandioses, réelè sans réalisme, oîi la simplicité des procédés s'élève à la hauteur des compositions historiques les plus importantes. M. Bida ne se fît aucune illusion sur la gravité de la tâche ; il comprit que le labeur serait considérable ; il accepta néanmoins l'offre qu'on lui faisait et se promît de s'y consacrer tout entier : il s'est tenu parole et y a passé dix ans.

Quoiqu'il connût bien la Palestine, il y voulut retourner, et cette fois avec un but défini. Les Évangiles à la main, il reprit pas à pas l'itinéraire du Christ; il alla dans la Pentapole, — à Jérusalem, à Hébron, à Taba-

rieh, à Safeth, à Damas, — vivre parmi les Juifs, qui sont restés aujourd'hui ce qu'ils étaient au temps où la bonne nouvelle leur fut inutilement annoncée. Partout oh il mettait le pied, il retrouvait une explication des livres saints; il regardait, comparait, dessinait. La quantité d'études qu'il a rapportées est incalculable et formerait au besoin une très-curieuse histoire ethnographique des pays bibliques.

Un voyage en Terre sainte est le plus éloquent commentaire des Écritures qui se puisse imaginer : le livre et le paysage s'expliquent, se complètent l'un par l'autre. La nature y est implacable comme l'homme le fut souvent. Le temps a passé, les dominations se sont succédé, mais ni l'un ni les autres n'ont pu effacer certains souvenirs si lointains qu'ils appartiennent plutôt à la légende qu'à l'histoire. La femme qui cacha et sauva les espions que Josueh avait envoyés à Jéricho, et qui attacha le ruban d'écarlate à sa fenêtre, s'appelait Ri'ha ; c'est le nom que Jéricho porte encore aujourd'hui. Dans certains endroits, toutes les fables se mêlent : au milieu de la petite rade de Jaffa, d'où partit l'arche de Noé, l'on peut voir le rocher où fut enchsdnée Andromède. Le cœur du monde a battu dans cet étroit coin de terre, et la littérature juive a marqué l'humanité d'une empreinte qui n'est pas près de s'effacer.

Gonmie la femme de Loth, que des Arabes m'ont montrée sur les bords de la mer Morte , dana le Djébel-Hauran, l'histoire semible s'être pétrifiée sous le soleil éclatant, parmi les rochers volcaniques. Si on l'interroge, elle peut répondre: elle a oublié, dirait-on.

tout ce qui s'est passé depuis Tan 70, depuis que Titus, ÎQcendiant le temple, brisant l'arche, a dispersé du même coup les membres des chérubim et la famille d'Israël ; mais volontiers elle parle des patriarches, des rois, de ce Soliman-ben-Daoud surtout, dont elle a légué la gloire à l'islamisme, des prophètes, dont elle a retenu, dont elle répète encore les dures imprécations, de celui qui criait d^ns le désert : Voici l'agneau de Dieu, et du doux maître qui, suivi de ses disciples, marchait au milieu des blés mûrs en égrenant les épis, qui guérissait les infirmes, remettait les péchés et renouvelait la face du monde en mourant sur un gibet. Du doigt elle peut montrer à l'horizon le mont Nébo où s'endormit Moïse, elle conduira le voyageur sur la rive du Jourdain, où Jean le Baptiste vit descendre la colombe, elle le mènera à Ram'lé, où il y eut tant de pleurs, à Siloé, où fut guéri l'aveugle, au tombeau d'où sortit Lazare, au champ du sang que souillèrent les entrailles de Judas, au puits de la Samaritaine, à la maison de Gaïphe, à l'arc romain, où l'on a dit : Ecce homo l

Cette histoire qui, pour avoir été exclusivement locale, n'en est pas moins devenue universelle, M. Bida l'a longuemeni; questionnée ; elle lui a révélé tous les secrets qu'il divulgue aujourd'hui. Dès l'abord elle lui a enseigné que la tradition plastique adoptée maintenant était fausse de tous points, et que, pour être dans la sincérité du sujet, dans la réalité de l'interprétation, il fallait remonter aux sources mêmes; ne puiser ses renseignements que dans les Évangiles, laisser de côté

UN CHEF-D'(El>VRE DE TYPOGRAPHIE. «17

les syrabolismes inventés après coup , dédaigner le système imposé par la Renaissance, cômptendre que cette touchante histoire est plutôt familiale qu'héroïque, se rappeler que les Juifs du temps d'Hérode n'étaient ni des Romains d'Auguste, ni des Grecs de Périclès, et que, pour être écouté aujourd'hui, pour faire œuvre sérieuse, durable, il fallait appliquer à l'art la méthode expérimentale où la science a trouvé de si féconds résultats. M. Bida a l'esprit trop juste pour n'avoir pas été promptement convaincu, et de là est née une expression iconographique absolument nouvelle des Évangiles. Il a fait ce que les architectes appellent une restauration : il a repris une à une toutes les données archéologiques et traditionnelles ; il a pénétré des mœurs que rien encore n'a modifiées, il a comparé ce qu'il voyait à ce que lui disaient les livres saints, et il a reconstitué avec une sagacité singulière le milieu extérieur dans lequel se mouvait Jésus. R a courageusement rejeté la vieille défroque dont on s'affuble encore et il est entré de plain-pied dans la vérité historique. Son œuvre y a gagné une saveur particulière et une puissante originalité.

Jusqu'à présent l'Orient a été immuable ; les découvertes industrielles qui successivement sont venues changer les habitudes occidentales l'ont à peine efQeuré : mœurs antiques, mœurs modernes, c'est tout un pour les pays du soleil levant; les voitures, les chemins de fer, la vapeur, y sont inconnus. Quoique depuis une quinzaine d'années on ait établi un service de diligences entre Beyrouth et Damas, on voyage

encore en Syrie, en Palestine, en Mésopotamie, comme an temps d'Abraham et des Macchabées : nulle rente que les sentiers douteux tracés sous le pas des bêtes de somme. A cheval, à dromadaire, à mulet, à âne on à pied, on va devant soi, dans la direction voulue ; le soir, on s^rrête ; on allume le feu dont la fumée monte droit dans l'air tranquille, comme les vapeurs d'un holocauste ; on dort sous le ciel dont les mille étoiles vous regardent, et si l'on voit une échelle en rêve, on peut se croire revenu au temps de Jacob le rusé. Les costumes n'ont point varié : les monuments anciens sont là pour le prouver; à peine pourrait-on signaler dans le harnachement des chevaux quelques modifications apportées par les Francs à l'époque des croisades.

Je fus frappé de cela d'une façon très-vive pendant un jour de marché à Jérusalem. Les femmes des environs étaient venues apporter leurs denrées, et j'entendais leurs hauts patins de bois incrusté de nacre sonner sur les degrés des rues en escalier ; de longues boucles de métal bruissaient à leurs oreilles, leur lourd bonnet, surchargé de pièces d'argent superposées, claquait à chaque mouvement de la tête, la robe entr'ouverte laissait apercevoir les seins tatoués d'une étoile bleue et les paupières étaient frottées de koh'l. Involontairement j'évoquai Isaîe; il eût répété ses imprécations d'autrefois, car le spectacle que j'avais sous les yeux était celui qu'il avait maudit *. L'illusion

Page 1