DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Monsieur le Ministre,
Avant de tous consacrer à la politique, d'être député, ministre, et de présider aux destinées de l'enseignement en France, vous étiez un savant distingué, vous siégiez à l'Institut, vous aviez fait, pendant vos voyages en Orient, des découvertes qui assurent à votre nom une durable célébrité, et vous viviez certainement sur ces hauteurs sereines oii ne parviennent pas les bruits de la rue, les engouements de la mode et les plates niaiseries dont se repatt le profanum vulgus iga'Horace haïssait. 11 est certain, cependant, que tout en vous éloignant des foules, leur bruit a dû parfois monter vers vous, et, en homme de goût que vous êtes, vous avez été irrité des sottises où elles se complaisent. Yousavez eu beau vous boucher les oreilles,
certaines chansons, répétées à satiété par tout le public, sont arrivées jusqu'à vous ; vous en avez été attristé et vous vous êtes peut-être demandé pourquoi le peuple qui aime à se dire le plus spirituel de la terre s'éprenait d'inepties que mépriseraient des Hottentots,
Cette question, je me la suis souvent posée, sans la pouvoir résoudre. Bu qui s'avance^ le Pied qui r*mue, les Bottes de Baslien, Vlan dam Vmlf et autres turlupinades idiotes qui, semblables à une épidémie de bêtises, se sont tout à coup répandues sur la population, m'ont souvent fait douter de l'intégrité mentale de mes contemporains. Lorsque pendant l'automne de 1876, vous avez fait dans notre France universitaire le voyage dont tous les amis de l'enseignement vous ont su un très-grand gré, il est certain qu'en traversant quelque ville de province, vous avez entendu des hommes « se tenant au courant » fredonner V Amant d'Amanda^ « à l'instar de Paris » . Vous auriez pu riposter par : Cest dans Vnez qu'ça m'chatouille ; mais vous ne l'avez pas fait. Monsieur le Ministre, et je vous en félicite.
TJn de vos prédécesseurs, celui-là même qui, en 1852, sauva l'Université alors si brutalement menacée, M. Fortoul, avait paru deviner vers quelles chanson nailleries on allait glisser, car il s'était occupé de faire publier les Chants populaires de la France. Un rapport adressé par lui, à cet égard, au Président de la République, fut suivi d'un décret conforme en date du 13 septembre 1852. Bien des traces de notre histoire nationale, de nos vieux usages, de notre droit coutu-
mier subsistent dans ces poésies naïves, fort mal rimées, mais imprégnées d'une saveur charmante que Ton ne rencontre pas toujours dans les poèmes réguliers et composés selon les préceptes de Tart. La recherche de nos origines n'avait pas exclusivement guidé M. Fortoul, car c'était un raffiné, et aux sonnets les mieux alambiqués il eût volontiers, comme Alceste, préféré la chanson qu'Antoine de Navarre, duc de Vendôme, chantait au gué du Loir, dans son château de Bonnaventure :
J'aime mieux ma mie,
Au gué !
J'aime mieux ma mie I
Cinq jours après avoir obtenu le décret qui prescrivait de recueillir, dans toutes les provinces de France, les chansons réellement populaires encore vivantes, que les bergers chantent dans leur solitude, que les grand'mères murmurent en faisant virer le fuseau, que l'on reprend en chœur dans les longues veillées d'hiver, il adressait aux inspecteurs de l'enseignement primaire et aux recteurs d'académie une circulaire leur enjoignant de réunir tous les chants qu'ils pourraient se procurer et de l'es adresser au comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, siégeant au ministère de l'instruction publique. Une somme spéciale devait être affectée à cet objet, car je trouve dans le décret dn 13 septembre 1852 un article 4, ainsi conçu : « Il sera prélevé sur les chapitres XXXIV du budget de l'instruction publique et des cultes, la
somme nécessaire pour les travaux préparatoires de cettB publication. » On ne négligeait pas les moyens de stimuler le zèle des investigateurs, et l'article 5 disait : « Une médaille commémorative sera décernée, sur la proposition du comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, aux personnes qui auront le plus contribué par leurs recherches et leurs découvertes à enrichir cette collection, n
Hélas ! Monsieur le Ministre, que reste-t-il de cet excellent projet, qui a certainement dû recevoir un commencement d'exécution? Je n'en sais rien, et je viens vous demander respectueusement si vous n'estimez pas qu'il serait utile et patriotique de le reprendre pour le mener à bonne fin. La facilité extrême des conmiunications porte non-seulement les voyageurs, mais les modes, mais les idées, mais les chansonnettes de Paris jusque dans nos villages les plus reculés et les plus isolés. Peu à peu, invinciblement, par infiltration, la grossière grivoiserie des cafés-concerts se substitue aux chants que des générations entières s'étaient transmis par tradition, et bientôt il n'en existera plus qu'un souvenir diffus que nul ne pourra plus fixer. Il y a vingt-cinq ans, j'étais en Normandie le 25 décembre et j'entendis chanter le vieux Noël :
Il est né, le divin enfant, Sifflez, pipeaux, chantez, musettes, n est né, le divin enfant, Célébrez cet événement.
L'an dernier, le même jour, au repas du soir, des
ouvriers chaataient je ne sais plus quelle romance d'Adolphe Adam, prétentieuse et pompeuse :
Noël I Noél î voici le Rédempteur !
J'ai demandé le vieux cantique qui, je l'avoue, m'avait un tantinet remué le cœur, et l'on me répondit : Bah ! ce sont des vieilleries passées de mode. --^ Soit 1 c'est à l'histoire qu'il appartient de les recueillir ces vieilleries ; il n'est que temps, elles vont disparaître.
Sur les bords de la Loire, autrefois, entre Blois et Amboise , je me suis arrêté à écouter des coupeurs d'osier qui chantaient, sur un mode mineur, la terrible complainte de Renaud :
Quand Renaud de la guerre vint, Tenant ses tripes dans sa main...
Aujourd'hui, soyez-encertain, Monsieur le Ministre, il n'est plus question de Renaud, ni du lit blanc qu'il demande à sa mère^ ni des charpentiers qui clouent le cercueil, ni de sa femme qui est accouchée d'un roi ; on chante là : Rien n'est sacré pour un sapeur^ ou ^ veuillez m'excuser — Ça vous coupe la gueule à quinze pas!
Il y a bien longtemps «— le général Bourbaki venait alors d'être nommé capitaine — je suivais, dans les plaines de la Mitidja, une colonne militaire qui partait en expédition. Pour rhythmer le pas et oublier la fatigue, les soldats chantaient; je me rappelle un chant d'une tristesse infinie que l'on reprenait en chœur :
Là-baSy dans le vallon, il est une fontaine,
J'ai mis mon habit bas,
Mon sabre au bout de mon bras.
Et je me suis battu, comme un vaillant soldat, Au premier coup porté, j'ai tué mon capitaine.
Puis on mettra mon cœur dans une serviett'blanche.
On le portVa au pays
Dans la maison de ma mie En lui disant : Via Tcoeur de votre serviteur.
C'est tout simplement, comme vous le voyez, Thistoire d'un soldat condamné à être fusillé pour avoir tué son capitaine ; histoire banale, s'il en fut, mais de laquelle se dégage une poésie naïve et vraie d'une incomparable douceur. Ce que les soldats chantent aujourd'hui, dans leurs marches, je ne me permettrai jamais. Monsieur le Ministre, d'en souiller vos oreilles; ils semblent avoir oublié les vieux airs que les régiments gardaient comme une sorte de pieux héritage légué par les ancêtres ; nul aujourd'hui, dans l'armée, ne sait plus rien de la marche que les dragons de Bauffremont chantaient pendant la guerre de Sept ans, et dont le refrain était :
Lon, Ion, la, laissez-les passer, Les dragons par la Lorraine, Lon, lon, la, laissez-les. passer.
Ils auront du mal assez !
Les régiments, les navires, les fermes, les ateliers de mines, d'ardoisières, de charbonnages, avaient conservé ces chants précieux pour notre histoire, pour notre langue ; l'invasion parisienne les repousse et
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les efface. Mettez à exécution le décret du 13 septembre 1852, Monsieur le Ministre, et tous ceux qui, dans nos temps décevants et troublés, ont gardé le €ulte des choses de l'esprit, vous en seront profondément reconnaissants; c'est une œuvre méritoire à accomplir et pour laquelle il n'y a pas de prescription; le décret n'a point été abrogé, et il vous est facile de lui rendre force de loi.
Les légendes ont la vie dure; elles ne meurent pas, elles se transforment, et dans nos chants populaires nous en retrouverons certainement plus d'une qui arrivent de pays lointains ou symbolisent certains faits de notre histoire. Vous savez à la suite de quelles ingénieuses recherches le célèbre Max Mûller a prouvé que la fable Perrette et le Pot au lait était originairement un conte sanscrit, qui fut adapté au génie arabe par Abdallah Ibn Almokaffa; les Persans s'en emparèrent ensuite, Baldo le traduisit en latin, les Espagnols se l'approprièrent, et de migration en migration, la fable trouva sa forme définitive et parfaite sous la plume de La Fontaine. Vous qui êtes un helléniste. Monsieur le Ministre, vous qui avez vécu dans la familiarité d'Hérodote, de Diodore et de Strabon, vous vous rappelez certainement l'histoire de Rhodopis, la courtisane thrace qui fut esclave d'idamon, fils d'Éphestopolis le Sem^ien; conduite en Egypte par Xanthos, elle fut achetée par Charamis de Mytilène, fils de Scamandronyme et frère de Sapho. Elle perdit un jour sa pantoufle au bord du Nil; un Pharaon la trouva et fit rechercher la femme dont le pied était
assez petit pour chausser si étroite sandale. Rhodopis fut découverte et devint si riche qu'elle put, dit la légende, peu conforme à l'histoire, faire construire la troisième pyramide, celle que Pon nomme la pyramide de Menkéré (Mycérihus), et que les Arabes appellent : le Monument de la fille^ en souvenir de cette fable qui, parvenue en France, je ne sais conmient, devint le conte populaire de Cendrillon, Dans des temps bien plus modernes et sans sortir de notre pays, l'histoire, le procès, la condamnation du maréchal Gilles de Retz donnent naissance à un conte qui ne périra plus; Barbe-Bleue et le terrible seigneur de Tififauge, c'est tout un.
Par de tels exemples que, sans peine, l'on multiplierait à l'infini, il est facile de se convaincre que l'histoire peut tirer grand parti de ces légendes, de ces chants populaires, que l'on a tort de croire exclusivement propres à endormir les enfants. La poésie ellemême y trouvera grand bénéfice et pourra y étudier ce quelque chose de primitif, de naturel, de spontané, qu'elle ne connaît plus depuis longtemps. La plupart de ces. chants semblent être une œuvre collective, souvent modifiée par le temps, mais conservant toujours la naïveté des rêveries du premier âge, car enfance ou ignorance produisent les mêmes résultats.
Les poètes qui, de parti pris, ont voulu composer des poésies populaires, ont tous échoué. Celui qui a le plus sérieusement essayé, Pierre Dupont, n'a pas mieux réussi que les autres, malgré les Bœufs, malgré les Faucheurs, et tant d'autres chansonnettes trop
voulues pour n'être pas ultra-civilisées. Pierre Dupont a pu lui-même se convaincre de son impuissance ; il reprit la légende du Juif-Errant et en composa un poème que Gustave Doré illustra. La légende qui personnifie le peuple Israélite émigrant sans cesse, ne s'arrêtant jamais et sachant toujours trouver cinq sous dans sa poche, est très-belle; Pierre Dupont, en la délayant^au milieu d'une grande quantité d'alexandrins, l'a rendue insupportable ; ses vers sont d'une inconcevable platitude; je vous dirai confidentiellement. Monsieur le Ministre, que seul j'en ai pu faire d'aussi mauvais.
Dans les chants populaires, malgré les rimes détestables, les césures douteuses, le rhythme imparfait, l'incorrection du langage et l'indécision de la forme, il suffit parfois d'une phrase, d'un mot, pour éclairer toute une époque et produire une impression profonde sur Tâme du lecteur; rappelez-vous la Julianesa du romancero espagnol :
« Avancez, chiens, avapcez ; puissiez-vous mourir de mâle rage, vous qui, le jeudi, tuez le porc et qui le mangez le vendredi .
d Voilà aujourd'hui sept ans que je vais par cette vallée. Comme j'ai les pieds déchaussés, mes ongles sont tout saignants. Je n'ai pour manger que de la chair crue; pour boire que du sang rouge.
a Je cherche tristement Julianesa, la fille de l'empereur, car les Maures me l'ont enlevée un matin de la Saint-Jean, tandis qu'elle cueillait des fleurs dans le jardin de son père. »
— a Julianesa, qui était dans les bras de son layissenr, l'entendit, et ses lannes tombèrent sur le visage du Maure! i>
Des chansons analogues, nous en trouverons par centaines, dans les souvenirs, dans les patois de la vieille France, restées encore présentes à la mémoire de nos paysans ; les frontières des Pyrénées n'ont point oublié les complaintes de Roland :
Ils viennent I ils viennent !
Combien sont-ils ? Enfant, compte-les bien... On perdrait son temps à les compter...
Que d'os broyés I Quelle mer de sang I
Ils fuient, ils fuient.
Enfant, compte bien...
Un ! Il n'y en a même plus un !
N'est-ce pas là, en quelque soife, un conmientaire populaire des chansoM de gestes que la philologie recueille et du poëme de Thérould, dont Génin et M. de Saint- Albin ont donné chacun une traduction ? Les chansons, si nombreuses, relatives aux sorciers et aux interventions diaboliques, auront une importance exceptionnelle pour l'homme qui voudra étudier à fond la démonolâtrîe au moyen âge. A une époque plus rapprochée, l'histoire de la possession du pays de Labourd (1609) cache ses documents les plus curieux dans les chansons du pays basque. En reprenant simplement le plan de M. Fortoul, en intéressant tous les instituteurs primaires, les membres des sociétés savantes provinciales, les recteurs d'académie à la recherche des chants populaires, on aurait bientôt uo
recneil qui rendraitde très-sérieux services aux sciences bistoriqnes.
Si la Tieille Grèce n'avait pas réuni les chants que ses rhapsodes allaient psalmodier de porte en porte, il est fortprobablequenonsne saurions rien deVIliade ni de l'Odyssée, qui renfennent plus d'indications positives que bien des histoires longuement élaborées. La réalité de la tradition cristallisée dans les poëmes d'Homère éclate aujourd'hui avec la puissance d'un ffùt contemporain ; ceux-là seuls ne se sont pas trompés qni 7 ont cru aveuglément : les découvertes extraordinaires de M. Schliemann âanslnTroadeetVArgo- Ude en sont la preuve.
Quoique l'enseignement primaire nepnisse parvenir à être obligatoire, vous savez mieux que personne, Monsieur le Ministre, que l'on fait de grands efforts ponr répandre l'iostruction élémentaire, que l'on ouvre des écoles nombreuses et que la France a quelque velléité d'apprendre à lire. C'est là une bonne œuvre à laquelle on ne peut qu'applaudir, en attendant que les pouvons législatife la complètent par une loi inéluctable. Hâtons-nous donc de recueillir les traditions orales pendant qu'elles existent encore, car l'expérience des voyages m'a appris que seuls les peuples illettrés conservent les origines de leur histoire dans des chants rimes que la versification grave facilement '~~' '" mémoire. La Russie ne s'y est point méprisi qu'elle a vu ses populations se mettre à épele bet, elle a rassemblé tous les chants populair possédait; le recueil des Bytinet constitue an,
ane série de docaments historiques de premier ordre *. C'est là un exemple bon à suivre; il ne s'agit que de donner l'impulsion, et l'on sera surpris des richesses qui afflueront de tous côtés. Plusieurs tentatives individuelles ont déjà été faites, mais elles n'ont produit et ne pouvaient produire qu'un résultat incomplet; car l'État seul possède un personnel assez nombreux et assez disséminé pour pouvoir agir simultanément sur tous les points, dans un but déterminé.
Plusieurs des recueils de chants populaires mis dans le commerce n'ont été que des spéculations de librairie, prétexte à gravures et à bénéfice. Quelle qu'en soit la provenance. Monsieur le Ministre, on est certain d'y rencontrer beaucoup de rondes enfantines, des fragments de Collé, de Désaugiers, de Béranger et de nombreux emprunts faits aux archives du Caveau. L'un d'eux contient même, sous la rubrique : Très-ancienne Chanson dont on n'a pu retrouver la suite, un couplet facétieux, qui a été fait, en ma présence, il y a vingtcinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer quelques pantomimes à Paris, et qui eut un certain succès dans les ateliers d'artistes.
Il n'y a donc guère à s'occuper de ces publications faites sans critique, sans ordre et sans discernement : Monsieur et madame DenySj la parodie de la Vestale n'ont rien de commun avec un recueil tel que l'État
1. Sous le titre : La Russie épique , M. Alfred Rambaud, professeur à la Faculté des lettres de Nancy^ a publié une excellente et très-sérieuse étude sur les Bylines, Un yolume in-S», chez. Maison- -^euve; Paris, 4876.
peat le concevoir et doit l'exécuter. Il faut, en effet, pour que ce recueil ne soit pas une simple compilation, pour qu'il vise et atteigne un but d'utilité, 11 faut beaucoup de patience, beaucoup de sagacité et une critique savante, afin de pouvoir choisir entre les différentes versions du même chant celle qui offre les caractères d'une originalité incontestable et qui a servi de type aux autres. Ainsi la chanson fort connue du Compère Guilleri^ qui se chante sur un mode trèsrapide et très-vif :
Il était un p'tit homme Qui s'appelait Guilleri Garabi, etc.
a pour type primitif une vieille chanson normande, sorte de complainte railleuse dont l'air est singulièrement mélancolique :
Il était un p'tit homme Mignonne, la fille à trétous^ Qui s^BfHtekit Jean Jeudi Et Lanturlutiti 1
Il en est de même de la fameuse Chanson de la mariée qui se dit aux noces de la Bretagne non bretonnante, qui se modifie selon les cantons et dont le point de départ est, fort probablement, le pays du Bocage. Le discernement nécessaire ne manquera pas à vos agents, Monsieur le Ministre; mais il a fait défaut aux éditeurs qui, comme l'on dit vulgairement, ont pris dans le tas.