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millions d'hommes de Tesclavage superstitieux et fanatique ! » Les illuminés de la politique et de la religion sont tous les mêmes; Marat devait plus tard demander une dictature de trois jours pour faire à jamais le bonheur de la France. Est-ce naïveté, vanité, folie, foi en soi même? J'avoue que je n'ose décider la question.
Quant à Glootz, il M tant et si bien que, tout baron prussien qu'il était, M. Lenoir, lieutenant de police, le fit venir, lui lava la tête, et lui ordonna de se taire ou de quitter la France, le menaçant de la Bastille en cas de désobéissance. Le dégoût le prit, la crainte aussi d'un martyre inutile, et il partit pour l'Angleterre. Il s'y ennuya, revint à Paris, s'en éloigna de nouveau, se rendit en Hollande, où, croyant plus que jamais à l'avenir civilisateur de la France, il écrivit ses Vieux d'un gallophile, et se laissa fort niaisement duper par un faux prince d'Albanie, qui disait avoir besoin de quelque argent pour chasser les Turcs et reconquérir le trône de ses pères. Il courut la Hongrie, Tltalié, l'Espagne, le Maroc; la nouvelle foudroyante de la prise de la Bastille lui parvint et il accourut à Paris.
C'est alors que commence sa vie politique qui devait se dénouer tragiquement sur l'échafaud où tombèrent les Hébertistes. Clootz fut ébloui par cette aurore grandiose qui se levait sur le monde ; dans son ardent amour de l'humanité, dans sa foi inébranlable à la philosophie, il devança les temps possibles et rêva la régénération de l'espèce humaine par la liberté. Rêve innocent, s'il en fut jamais, et que le pauvre Prussien
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n'était point de tempérament à faire sortir du domaine de la pure théorie. Il prêcha dès lors le renversement de tous les rois, rétablissement d'une république universelle, prenant la France pour guide et Paris pour capitale intellectuelle. Du jour qu'il eut accepté ce rôle, il s'y tiut ferme et mourut dans son illusion.
Son existence politique n'est point à raconter ici; elle nous entraînerait à des développements que son importance ne justifie pas. Il traversa les événements auxquels il se mêlait avec cette sorte de frénésie douce qui était un des éléments constitutifs de son caractère; presque toujours il pencha vers l'extrême, car la plupart des factions qui se partageaient les assemblées délibérantes refusaient de s'associer à son rêve gigantesque. L'homme qui voulait très-sérieusement la république universelle et s'intitulait l'orateur du genre humain, devait combattre ceux qui cherchèrent à fédéraliser la France ; c'est assez dire qu'il fut un adversaire rigoureux pour les Girondins. Malgré sa déconvenue presque perpétuelle, il eut de beaux jours pendant la Révolution et quelques heures qui ressemblèrent à un triomphe.
Le 19 juin 1790, jour anniversaire du serment du Jeu-de-Paume, il se présente à l'Assemblée à la tête des députés du genre humain : « Le président, dit le Moniteur^ annonce qu'une députation va paraître et qu'elle est composée d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, d'Italiens, d'Espagnols, de Brabançons, de Liégeois, d'Avignonnais, de Suisses, de
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Genevois, d'Indiens, d'Arabes, de Ghaldéens, etc., » ; en somme ils étaient trente-six; quelques mauvaises langues ont même prétendu que Glootz avait, de ses deniers, payé les costumes nationaux de ces représentants de rhumanité. Parmi eux figurait un homme célèbre et qui devait terminer son étrange carrière en mourant sur Téchafaud parisien, comme « agent de Pitt et Gobourg » ; je veux parler du baron de Trenck, Tamantde la trop sensible Amélie de Prusse, réchappé de toutes les geôles du grand Frédéric, qui cependant se piquait de philosophie. Glootz, en présence de l'Assemblée, fit un petit discours assez bien tourné, et fut invité par le président Menou aux honneurs de la séance. Lç Moniteur (n* 172) ajoute : « Un Turc prend la parole; la difficulté avec laquelle il prononce le français ne nous a pas permis de retenir son discours. » De ce jour, Glootz adopta le titre à' orateur du genre humain^ qu'il garde jusque dans l'histoire. Pour mieux rompre avec son passé, pour bien se prouver à luimême que la Déclaration des Droits avait fait de lui un homme nouveau, il se débaptisa, jeta aux orties ses prénoms de Jean-Bapliste, et notifia « au genre humain )i que désormais il s'appelait Anacharsis.
Ge fut sous ce nom qu'il fut naturalisé Français, dans la séance du 26 août 1792, sur le rapport de Guadet, en même temps quePayne, Kosciusko, Klopstock, Washington, etc., etc., et Schiller, que le diplôme signé par Danton, le 6 septembre de la même année, appelle Gilles, auteur de Robeit^ chef de brigands. L'intention était bonne ; qu'elle soit réputée
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pour le fait. Ce ne fut pas là que s'arrêtèrent les honneurs décernés à Anacharsis Clootz ; il fut président du club des Jacobins, président du comité diplomatique, député de TOise à la Convention, et Tun des présidents de la tempétueuse Assemblée. Mais ce qui dut le plus flatter sa vanité philosophique, c'est l'influence très-nette qu'il exerça sur l'évèque de Paris, Gobel, en le déterminant à venir déposer à la barre de la Convention les insignes « de l'ignorance et de la superstition » .
C'était un pauvre homme que ce Gobel, fort indécis, très-timide et ne comprenant rien au courant furieux qui emportait tout autour de lui. Il fut faible jusqu'à la sottise, et ne sauva rien, pas même sa tête. Dans la séance du 16 brumaire an II (novembre 1793), à propos d'une députation des habitants de Mennecy qui venaient annoncer à la Convention qu'ils « abjuraient les préjugés de la superstition et que déjà ils avaient remplacé dans leur église les statues de saint Pierre et de saint Paul par les bustes de Lepelletier et de Marat i>,Thuriot avait demandé que l'Assemblée n'eût plus à s*occuper des affaires du culte. C'était là un mot d'ordre dont on s'empara, et il fut décidé qu'une demande serait faite auprès de l'évèque constitutionnel Gobel pour l'engager à se o déchristianiser». Léonard Bourdon, l'israélite Pereyra et Anacharsis Clootz, à la tête de quelques patriotes, s'en vont réveiller l'évèque à onze heures du soir. L'orateur du genre humain porta la parole. On équivoqua sur les mots. « J'abdiquerai mon ministère, disait Gobel ; mais je ne puis
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abjurer une croyance. — Abjurez toujours le ministère, répondait Clootz, c'est là le principal; le reste est affaire entre votre conscience et vous. » L'évèque consulta son conseil; sur dix-sept votants, quatorze opinèrent pour Tabdication; cela touchait de bien prés à l'abjuration.
Dès le 19 brumaire, Gobel et ses vicaires, coiffés du bonnet rouge, défilent devant la Convention, se démettent de leurs fonctions, crient Vive la République! et Ghaumette bénit « ce jour où la raison reprend son empire ». Une rage d'abjuration publique semble avoir saisi tous les prêtres ; il faut lire les Moniteur de l'époque; ils sont terriblement instructifs à ce sujet. Clootz avait poussé à ce mouvement tant qu'il avait pu ; Robespierre ne le lui pardonna pas, et, le 22 frimaire, il le faisaitexpulser des Jacobins, lui reprochant « le mouvement contre les cultes, mouvement qui, mûri par le temps et la raison, eût pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait entraîner les plus grands malheurs et qu'on doit attribuer aux calculs de l'aristocratie » . « Eh I Clootz, ajoutait l'implacable orateur, nous connaissons tes visites et tes complots nocturnes. Nous savons que, couvert des ombres de la nuit, tu as préparé avec l'évéque Gobel cette mascarade philosophique. » Quant à Gobel, il ne profita pas longtemps des loisirs que lui créa sa démission ; accusé d'athéisme, il fut décapité le même jour que Ghaumette, promoteur du culte de la Raison; 24 germinal an II (14 avril 1794).
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Le paavre Glootz avait précédé Gobel et Ghaornette. Robespierre, suivant imperturbablement sa ligne de conduite, ne voulait plus tolérer qu'on fût en deçà ou au delà de lui : résolution funeste pour lui-même et qui le conduisit tout droit au 9 thermidor. Ceux qui sortaient de la voie qu'il leur traçait, il les nomma les intempestifs^ épithète à double tranchant qu'il appli* qua, je crois, pour la première fois à Anacharsis. « Rien ne ressemble plus à l'apôtre du fédéralisme que le prédicateur intempestif de la République une et universelle. L'ami des rois et le procureur du genre humain s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapulaires et le fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapport. Les barons démocrates sont les frères des barons de Goblentz, et quelquefois les bonnets rouges sont plus près voisins des talons rouges qu'on ne pourrait le penser. » (5 nivôse an II, 25 décembre 1793.) De telles paroles avaient une signification redoutable; la Convention, se démentant elle-même, expulsa Thomas Payne et Anacharsis Clootz, sous prétexte qu'ils n'étaient pas Français. Que devenait donc alors le décret du 26 août 1792? Le 7 nivôse, Glootz est arrêté par ordre du Gomité de Sûreté générale. De l'emprisonnement à la mort, il n'y a qu'un pas, et Glootz ne tarde pas à le franchir.
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Robespierre Toulait se débarrasser de la Commune de Paris qui lui paraissait a intempestive » , car elle allait bien évidemment au delà de lui. Son chef, Hébert, en était arrivé à la violence épileptique; son journal, le Père Ducheme^ qu'il avait fondé dans le principe pour contre-battre la Voix des ApôtreSy n'était plus qu'un ramassis d'ordures sanglantes et d'ignobles obscénités. Parmi les énergumènes, il tenait le front, et seul, Marat, s'il eût vécu, aurait pu l'égaler, mais non le dépasser.
Dans le langage de ce drôle, monter à la guillotine s'appelait « mettre la tête à la petite fenêtre et éternuer dans le sac » . Sans cesse il poussait aux mesures les plus rigoureuses, et rien en ce genre ne semblait le satisfaire. Il y avait du danger cependant à décapiter Paris de sa Commune ; mais Robespierre n'hésita pas : Hébert, Ronsin, Momoro, Vincent, etc., furent arrêtés et traduits au tribunal révolutionnaire le 1*' germinal an H (20 mars 1794). Vingt accusés comparurent, prévenus de complot contre la liberté et la sûreté du peuple français. Parmi eux se trouvaient Conrad de Kock (père du romancier Paul de Kock) et Anacharsis Clootz. Il est difficile d'imaginer pourquoi ils ont été confondus avec les Hébertistes. . Dans ce procès demeuré célèbre, je n'ai pu découvrir aucune charge réelle contre Clootz *. Ce que j'y vois de plus clair, c'est qu'on lui reprocha d'avoir tenté quelques démarches en faveur d'une dame Cheminot qui, ayant
1. Voir Y Histoire parlementaire de la Révolution française. — procès des hébertistes, tome XXX I^ pages 360 etseq.
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fait un voyage en Angleterre, voalait savoir si par erreur son nom n'avait pas été porté sur la liste des émigrés.
Cependant Clootz put prévoir son sort lorsqu'il entendit le juré Renaudin lui dire : « Votre système de République universelle était une perfidie profondément méditée et donnait un prétexte à la coalition des têtes couronnées contre la France. — La République universelle, répondit Taccusé^ est dans le système naturel; j'en ai parlé comme Tabbé de Saint- Pierre a parlé de la paix universelle. On ne peut me suspecter, au surplus, d'être le partisan des rois, et il serait bien extraordinaire que l'homme brùlable à Rome, pendable à Londres, rouable à Vienne, fût guillotiné à Paris. )) Sur les vingt prévenus, dix-neuf furent condamnés à mort. On dit que Glootz en appela au genre humain ; mais je crois que c'est là une plaisanterie sinistre et faite après coup. Il ne se démentit pas et fut d'une imperturbable fermeté. Pendant qu'Hébert pleurait comme un petit enfant et pouvait à peine se tenir debout, Anacharsis, fidèle à ses croyances et les affirmant plus que jamais en présence de sa fin prochaine, suppliait ses compagnons de ne point faire une profession de foi chrétienne, et proclamait à haute voix le dogme du néant absolu.
« L'orateur du genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, Clootz, est mort comme il avait vécu, dit Riouffe dans ses Mémoires d'un détenu, mais avec un courage que je ne lui eusse jamais soupçonné. 11 était avec la tourbe Hébert. Ces misérables se reprochaient
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leur mort. Glootz prit la parole, et, d'une voix haute, leur cita tout au long ces vers si connus :
Je rêvais cette nuit que, de mal consumé, Côte à côte d'un gueux on m'avait inhumé ; Et que, blessé pour moi d'un pareil voisinage, En mort de qualité, je lui tins ce langage.
L'apologue eut son effet : on redevint amis, et Clootz, se mourant de peur qu'un d'eux ne crût en Dieu, et ne prît la parole, leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir. »
Ce fut le 4 germinal (33 mars 1794), le jour même où le jugement avait été prononcé, que les dix-neuf condamnés furent conduits au supplice. Ce fut uue ignoble saturnale. Autour de la charrette on hurlait, on dansait, on chantait : « A mort le Prussien ! le millionnaire ! le mouchard 1 Eh I père Duchesne ! n'es-tu pas h...ien en colère aujourd'hui? » Glootz, impassible, rêvant en dedans, pour ainsi dire, avait demandé à être guillotiné le dernier. Lorsque la tête d'Hébert tomba, après que le bourreau, par une facétie de valetaille abjecte, eut laissé quelque temps le couteau suspendu au-dessus du patient, ce fut un tel délire de joie, un tel trépignement, que les dix-sept cadavres empilés s'écroulèrent au grand effroi des assistants, qui, revenus de leur émotion, battirent des mains.
Le tour d'Anacharsis Glootz était venu; trois fois il salua la guillotine : d'abord au nom de la liberté qu'il voulait donner au monde : ensuite au nom de l'égalité, à laquelle il avait sacrifié dès sa première jeunesse;