SEPTIÈME ENTRETIEN
M. Huxrer.
Les vaisseaux étaient à peine mouillés dans une autre baie de cette île, que le cacique de la contrée vint faire une visite à
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l'amiral. Sa suite était considérable. Quatre hommes le portaient sur leurs épaules dans un palanquin, espèce de chaise à porteurs; mais son corps royal n’était pas plus chargé de vêtemens que celui de ses sujets.
Il ne fit pas la moindre difficulté de se rendre sur-le-champ à bord; et quand on lui dit que l’amiral venait de se mettre à table , ilse fit introduire dans sa chambre, accompagné de deux hommes âgés, qui paraissaient être ses conseillers. Ils'assit à côté de Colomb, avec une contenance également respectueuse et confiante, tandis que les deux vieillards se placèrent à ses pieds. On lui servit du vin , et de quelques-uns des mets qui étaientsur la table ; il en goûta, et envoya le reste aux gens de sa suite, qui l’attendaient sur le pont.
Le repas fini, il fit présent à l'amiral de plusieurs feuilles d’or, ainsi que d'un ceinturon artistement travaillé ; et de son côté Colomb lui donna un collier d’ambre jaune, une paire de pantoufles rouges, une couverture de lit et un flacon d’eau de fleurs d'orange. Sa majesté indienne en fut si ra-
vie, que, dans l’excès de sa reconnaissance,
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elle donna à connaître à l'amiral que tout son pays était à son service.
Les manières de ce monarque nu étaient majestueuses avec ses sujets , et très-familières avec les Espagnols. Il regarda tout avec beaucoup d'attention, et marqua la plus grande surprise de toutes les choses extraordinaires qu’il voyait dans le navire.
Sur le soir, il demanda à être reconduit à terre. On s’empressa de mettre la chaloupe à la mer; l'amiral lui fit ses adieux, et les accompagna d’un coup de canon. Dès-lors plus de doute dans son esprit sur l'origine céleste deces êtres blancs, puisqu'ils dispo saient de la foudre et du tonnerre. La vénération des Indiens pour ces augustes étrangcrsalla jusqu’à baiser lestraces queles Espagnolsimprimaient surla terre en marchant.
Comme cette contrée n’était pas encore celle qui renfermait les riches mines d'or, unique objet des vœux des Espagnols, Colomb fit appareiller pour se porter plus à l'est.
Toutes les informations que l’on s'était
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procurées s’accordaient à faire croire que l'on se trouvait dans un canton montueux,
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qui était dans la dépendance d'un cacique très-puissant. Colomb avait envoyé des députés à ce prince, et ayant reçu de sa part l'invitation la plus pressante , il se hâta de s’y rendre.
À cette nouvelle course on s'était avancé jusqu’à un cap, où l'amiral fit carguer les voiles par un temps calme, à une lieue environ de la terre. Il n’avait pas fermé l'œil depuis deux jours : aussi, après avoir confié le timon au pilote, avec l’ordre précis de ne pas le quitter , il alla se coucher vers
minuit. À peine fut-il livré au sommeil,
que l'équipage se croyant à l'abri de tout péril, suivit son exemple. Le pilote même, qui, dans ce calme, n’appréhendait aucun danger, ne se fit point de scrupule de charger, au mépris des ordres de son supérieur, un mousse des fonctions quiluiétaient confiées, et d’aller se reposer comme les autres. Ce jeune garçon, sans expérience, était donc le seul veillant à bord du navire.
Pendant que tout le monde était plongé
| dans un profond sommeil, un courant en-
traînait insensiblement le vaisseau vers la
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violente, que. de frayeur , le mousse laissa échapper le timon. Eveillé par ses cris, Golomb se transporta aussitôt sur le tillac, aperçut les rochers, et connut bientôt que le vaisseau était échoué. La consternation était générale; lui seul conserva assez de présence d'esprit pour faire les dispositions propres à sauver le vaisseau.
Il ordonna sur-le-champ à quelques-uns de ses gens d’entrer dans la chaloupe, et de jeter à une certaine distance une ancre, au moyen de laquelle on pût touer le navire (1) et le dégager des rochers. Mais tel était leur désespoir, qu’au lieu d'exécuter ses ordres ils ne songèrent qu'à leur propre conservation , et voulurent se sauver à bord de {a Nigna. Heureusementle commandant refusa de recevoir des gens qui trahissaient leur devoir et abandonnaïient leur chef. Ils furent donc obligés de retourner au vaisseau échoué.
(1) Touer le navire c’est le faire avancer en tirant un câble à force de bras ou au moyen d’un <abestan.
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Cependant Colomb, pour alléger son navire, fit couper les mâts et jeter dans Ja ner les choses les moins nécessaires, mais ce fut en vain. Le vaisseau s’ouvrit près de la quille, et l’eau y entra subitement et en si grande quantité, qu'il fallut renoncer à tout espoir de le conserver. L’amiral descendit avec tout son monde dans les chaloupes, qui vinrent à son secours, et gagna aussitôt la Nigna à force de rames.
Le lendemain il envoya avertir le cacique du malheur qui venait de lui arriver, et lui demander l'assistance de ses vassaux pour sauver ceque l’on pourrait du vaisseau naufragé.
À cette nouvelle, le bon cacique (son nom était Guakanahari } vint avec tous ses gens et tous ses canots au secours des Européens. Îls rassemblèrent ce‘ ‘ils purent ramasser des effets du vaisseau, et les transportèrent à terre sans en détourner aucun.
Guakanahuri les prit sous sa garde, et les plaça dans un lieu voisin de son habitation, en ættendant que les maisons destinées à les recevoir fussent prêtes.
Il eut même la précaution de mettre près
72 VOYAGES ET CONQUÈTES d’eux des gens armés pour veiller à leur conservation ; mais cette mesure était inutile.
Sessujets pleuraient comme luile malheur des hommes blancs, et n'étaient pas tentés de l’agraver encore en les dépouillant de ce qui leur restait.
Colomb , dans le rapport qu'il en fit à la cour, peint le caractère aimable de ces sauvages d'une manière intéressante; ces gens, dit-il, sont si doux, si honnêtes et si paisibles , que je crois pouvoir assurer vos altesses qu'il n'y a pas de meilleurs hommes dans l'univers. Ils aimen+ leurs semblables comme eux-mêmes; leurs manières sont agréables, gracieuses, animées et accompagnées d’un doux sourire. Le roi est servi avec beaucoup d’appareil et un profond respect.Lamémoire de ces peuples estparfaite; ils se rappellent de tout avec une grande précision, et le soin qu'ils prennent sans cesse de rechercher les causes et les effets de ce qu’ils observent ou de ce qu’on leur apprend est digne des plus grands éloges.
Guakanahari ayant su combien les Européens aimaient l'or, leur donna, pour les consoler de leur infortune , plusieurs
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DE CHRISTOPHE COLOMB. rd plaques de ce métal, avec promesse qu'il en ferait venir une quantité beaucoup plus considérable d’un endroit qu'il appelait Cibao. Plusieurs de ses sujets en apportèrent aussi, charmés de pouvoir échanger leur or contre des bagatelles européennes.
Un d'eux, qui tenait dans l’une de ses mains un assez gros morceau de ce métal, étendit l’autre vers un Espagnol qui lui donna une sonnette. L'Indien aussitôt laissa tomber l'or, et s'enfuit à toutes jambes comme un voleur, persuadé qu'il avait attrapé son homme.
Cependant Colomb était rongé d’inquiétude. Le perfide Pinçon ne reparaissait pas.
Un seul vaisseau lui restait, et ce vaisseau si petit, si fatigué, ne pouvait ni contenir tout son monde, ni être employé sans témérité à un voyage aussi long que celui d'Espagne. Que faire dans cette situation critique ?
Après y avoir mürement réfléchi, il prit la résolution de se rembarquer avec une partie des siens , d'affronter tous les dangers pour aller faire en Espagne un rapport détaillé des découvertes, et laisser le
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74 VOYAGES ET CONQUÈTES reste de ses gens dans l'ile, comme une colonie. Tous approuvèrent cette résolution , et il se trouva sur-le-champ assez de sujets qui demandèrent à rester, Le cacique Guakanahari lui-même, loin de le trouver mauvais, s’estimait fort heureux que quelques-ufis de ces étrangers, d’orisine céleste, voulussent bien demeurer dans son île , et le défendre lui et ses vassaux contre ses ennemis, les Caraibes, nation féroce et barbare qui habitait plusieurs iles situées au sud-est, et venait de temps en temps attaquer son pays, ce qui Obligeait alors ses sujets , trop faibles pour résister, à se réfugier dans les montagnes.
Colomb lui promit de le prendre sous sa protection ; et pour lui donner une idée de l'art militaire des Européens , il fit faire à sa troupe quelques évolutions. Les Indiens en furent émerveillés; mais quand il fit jouer l'artillerie , leur frayeur fut si grande qu'ils se laissèrent toraber par terre, étourdis et se couvrant la tête des deux mains.
Guakanahari lui-même en fut consterné ; :
mais Colomb le rassura, en lui promettant
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