‹ Histoire et découvertes de l'Amérique [microforme]Chapitre 28 sur 61 · AAA · texte numérisé non relu

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Telles étaient les raisons du mécontentement qui augmentait de jour en jour, et qui dégénéra en une conjuration contre les jours de Colomb; elle fut heureusement découverte. On s’empara des auteurs du complot ; quelques-uns furent punis, d’autres embarqués pour l'Espagne, afin d'y être jugés. En même temps Colomb supplia le roi de lui envoyer promptement de nouveaux renforts et de nouvelles provisions.

Cependant, afin d'occuper ces esprits mécontens et mutins, Colomb en choisit un certain nombre, avec lesquels il se mit en marche, pour pénétrer dans l’intérieur du pays. Il avait encore:un autre but en agissant ainsi; c'était de faire voir aux Indiens la supériorité d’une armée européenne. Il fit donc avancer sa troupe les rangs serrés, les étendards flottans , et au son d’une musique guerrière ; il lui fit faire

10/ VOYAGES ET CONQUÈTES

en même temps, surtout à sa cavalerie, des évolutions qui remplirent les Indiens d’étonnement. Ils n'avaient jamais vu de chevaux, et ils croyaient que le cheval et son cavalier ne faisaient qu’un individu.

Vous pouvez penser, d’après cela, jusqu’à quel point ce monstre moitié homme, moitié quadrupède, dut paraître terrible à leurs yeux! La plupart se sauvèrent dans leurs cabanes à la vue des Espagnols, et eurent la simplicité de s’y croire en sûreté , après en avoir barricadé l’entrée avec des cannes.

On avait amené pour guides quelques Indiens du district de Guakanahari. Toutes les fois qu’on arrivait à quelque cabane, les Indiens y entraient sans façon, et prenaient ce dont ils avaient besoin, comme ils auraient fait chez eux, sans que les propriétaires s'y opposassent. Onaurait dit que ces bonnes gens, qui peut-être ne s'étaient jamais vus, possédaient tous leurs biens en commun.

La marche fut dirigée vers le riche pays de Cibao , et l’on trouva la confirmation

de ce que les habitans de l’île avaient an-,

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car les Indiens ne s'étaient jamais donné cette peine pour rechercher un métal dontils ne savaient presque pas faire usage ; mais chaque ruisseau offrait des paillettes etdes grains d’or, que l’eau entraînait apres les avoir détachés des montagnes; preuve certaine que ces montagnes encontenaient abondamment.

Colomb s’assura la possession d’une si riche contrée par un fort qu'il y fit construire ; et après y avoir laissé une petite garnison, il retourna sur ses pas, empressé de porter une si bonne nouvelle à la colonie. À son arrivée, il la trouva dans un état pitoyable. Il ne restait plus de vivres ; on n'avait pas encore eu le temps de pourvoir à la culture des champs , etles maladies communes aux pays chaudsetincultes avaient fait desprogrèsrapides. Touss'attendaient à périr incessamment ou par la faim ou par la contagion; tous déploraient a folie qu'ils avaient eue de sacrifier leur fortune, leur patrie et leur santé, pour aller mourir de faim et de misère sous un ciel étranger; tous maudissaient les auteurs de leur détresse, les séducteurs qui, en leur

exagérant la bonté de ce nouveau pays, les avaient engagés dans cette entreprise malheureuse. Le prêtre même qui avait été amené d'Espagne pour servir d’aumônier était à la tête des mécontens, et croyait soulager sa misère à force de crier contre Colomb.

Sonexpérienceetles dangerssans nombre auxquels il s'était déjà trouvé exposé l’avaient armé d’une prudence et d'une fermeté à toute épreuve. Il réussit donc encore à étouffer la révolte et à rétablir la tranquillité.

Aussitôt qu’il en fut venu à bout, il résolut de courir à de nouvelles découvertes ; et il nomma don Diego, son second frère, pour commander en son absence. Il se reinit en mer avec un gros vaisseau et deux

barques , gouvernant à l’ouest. La plus remarquable des découvertes qu'il fit à ce!

nouveau voyage fut celle de la Jamaique.

Ayant jeté l’ancre à la hauteur de cette île , il envoya des chaloupes garnies d’hommes armés, pour sonder le port.

Ces chaloupes se virent bientôt entourées d'une grande quantité d’Indiens armés,

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DE CHRISTOPHE COLOMF, 107

qui voulaient les empêcher de prendre terre. Après avoir tenté inutilement la voie de la douceur pour les détourner de leur dessein , on leur envoya une volée de fleches, qui leur fit aussitôt prendre la fuite.

Le havre ayant été trouvé praticable, Colomb y entra, et fit réparer ses bâtimens, employant le reste de son temps à reconnaître le pays, qui, par la nature de son terroir, lui parut supérieur à l’île espagnole. Il ne manqua pas d'en prendre aussi possession au nom de sa majesté catholique.

De là il fit voile pour l’île de Cuba, précédemment découverte.dansl'intentiond’examiner si c'était en effet une île ou bien une partie du continent. Dès lors il se vit exposé à une suite de peines et de dangers avec lesquels tout ce qu'il avait souffert jusqu’à présent mérite à peine d'entrer en comparaison. Tantôt il avait à lutter, dans les endroits les plus périlleux d’une mer inconnue, contre des tempêtes affreuses ; tantôt il se voyait enfermé entre des écueils et des bancs de sable, qui, à chaque instant, pouvaient submerger ses vaisseaux ; tantôt il s’embarrassait dans des basses,

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108 VOYAGES ET CONQUÈTES

et en même temps les bâtimenc tiraient tant d’eau que les forces des équipages, occupés sans cesse à pomper, sufflisaient à peine pour les tenir à flot (1); tantôt il souffrait, avec ses compagnons, la faim et la soif, et quand un heureux hasard leur procurait quelques rafraîichissemens , il était toujours le dernier à en profiter, toujours plus empressé à prendre soin des autres que de lui-mêime; tantôt il avait à combattre le mécontentement et le désespoir de ses compagnons, qui se vengeaient sur lui par les reproches les plus amers de ce qu'ils avaient à souffrir sous sa conduite, quoiqu'il partageât si généreusement avec eux toutes les privations et toutes les peines dont ils se plaignaient. Figurez-vous, mes enfans, ce grand homme, toujours caime et inébranlable au milieu du danger, cherchant par son exemple et ses discours à rendre l’espoir et le courage à ses compagnons abattus, et jugez s’il n’est pas vrai, comme a dit un auteur ancien, qu’il n'est

(1) C'est-à-dire les soutenir sur l’eau.

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DE CIRISTOPHE COLOMB. 109 point de spectacle plus sublime que de voir un homme ferme auxprises avec l’adversité.

Dans ses diverses descentes à terre, Co-

lomb apprit des habitans que Cuba était

une île; elle fourmillait dans certaine par-

ties d'oiseaux et de papillons fort incommodes. Du côté du nord, il trouva la mer semée d’ilots, auxquels il donna le nom général de jardin de la reine. Un jour, voguant entre ces îlots, il rencontra un ca= not avec des pêcheurs, dont la manière singulière de prendre le poison mérite d’ê-

tre rapportée. Ils emploient à cette pêche

certains poissons de la grandeur d’un hareng, qu'on appelle reves, et qui passent pour avoir les dents extrêmement tranchantes. Après leur avoir attaché à la queue une ficelle assez longue, ils les jettent à la mer. Ces poissons, dès qu'ils en rencontrent un autre, s’y attachent fortement avec leurs dents , et les pêcheurs les retirent avec leur proie. On leur vit même prendre de cette manière une tortue de cent livres pesant; le poisson la serrait si fort avec ses dents qu'on put les attirer tous deux à la fois.

Aussitôt que ces pêcheurs aperçurent les

chaloupes qui précédaient les vaisseaux, ils firent signe de ne pas avancer davantage, comme s'ils avaient affaire à des gens de}

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leur connaissance. On fit ce qu’ils dési- proc raient ; et quand ils eurent pris la tortue, | 44. ils vinrent d'eux-mêmes à bord en faire nd prés:nt à l'amiral. Colomb répondit à cette est marque de bonté en leur faisant de son! , Tu côté un présent de ces bagatelles qu’il sa-| vais j vait leur être fort agréables. A dent Pendant que Colomb errait entre ces! in iles dans le voisinage de Guba, la mer offrit! | ;, . un phénomène singulier; la superficie de! ie, l’eau paraissait tachetée de vert et de blanc re dans un endroit, tout-à-fait blanche comme | | si + du lait dans un autre, et noire comme de | Lolo l'encre dans un troisième. On ne put ap- père « profondir la raison de ce phénomène. quin Lorsqu'enfin , après une navigation lon-! ;,.. gue et périlleuse entre des rochers et des ab] bancs de sable , on eut de nouveau jeté}, 4.

l’ancre sur la côte de Cuba, etquel'on fut} 3, descendu à terre, il arriva un vieux cacique re au moment où l’on célébrait l'office divin } qu'il : sur un autel dressé sur le rivage. Il observa |

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l'ile; ensuite, s'étant assis parterre ‘: rapprocha ses genoux de son menton, et dans cette posture il prononça d’une voix ferme un discours qui fut rendu à peu près en ces termes à l'amiral par les interprètes :

« Tu es venu dans ces terres, que tu n'’avais jamais vues , avec des forces qui répandent l’effroi parmi nous. Apprends néanmoins que nous reconnaissons dans l’autre vie un lieu de délices où reposent ceux qui aiment la paix et le bonheur des hommes, et un lieu de ténèbres partage des méchans.

Si tu crois mourir, si tu crois que le bien ou le mal que tu feras te sera rendu, j'espère que tu ne feras point de mal à ceux

qui ne t'en feront point. Ce que tu viens de

faire est sans reproche, parce qu'il me

semble que tes desseins ne tendent qu'à

rendre grâces à Dieu.» L’amiral lui répon-

dit « qu’il était ravi de le voir pénétré de

la croyance de l’immortalité de l’âme ; qu'il n’était pas venu pour faire du mal,

mais qu’au contraire le roi d'Espagne, son

maître, l'avait envoyé pour savoir s'il ÿ

112 VOYAGES ET CONQUÈTES

avait dans ce pays des hommes qui fissent du mal aux autres, comme on le disait des Caraïbes ; qu’il avait ordre de les punir de leur inhumanité, et de faire régner la paix entre tous les habitans des îles, »

Les occupations, les soucis et les fatigues continuelles de Colomb avaient beaucoup altéré sa santé. Il fut accablé d’un épuisement total, accompagné d’insomnies, et qui même en peu de temps lui fit perdre la mémoire. On désespérait déjà de sa guérison , et l'on se hâta de retourner à Isabelle. Il y trouva, contre toute attente, en arrivant don Barthélemi, le plus cher de ses frères, qui lui avait amené d’Espagne les secours qu'il avait demandés. Il est difficile d'exprimer la joie qu'il en ressentit ; elle fut telle que dès ce moment sa santé se rétablit à vue d'œil. Cet heureux événement fit plus que tous les secours de la médecine.

Depuis treize ans ces deux freres qui s'aimaient tendrement étaient séparés ; ils ne s'étaient point écrit, ils n'avaient pas eu de nouvelles l’un de l’autre. Barthélemi, comme nous le savons, était allé faire

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des propositions au roi d'Angleterre, et il avait réussi à les faire goûter. Il était done retourné en Espagne pour porter lui même cette agréable nouvelle à son frère; mais en passant par la France, il avait appris que son frère avait déjà exécuté le projet auquel il voulait concourir. Quand il arriva à Cadix, Colomb avait remis à la voile pour sa seconde expédition.

Sur l'invitation du roi, il se rendit à la cour, où il fut reçu avec de grands honneurs. Lorsqu'ensuite on reçut les dépè-

ches par lesquelles Colomb faisait con-

naître ses embarras et ses besoins pressans, Barthélemi fut nommé pour lui porter des secours.

Il ne pouvait arriver plus à propos. Ce bonheur inespéré prévint la ruine prochaine de ses établissemens naissans.

Tout y était tombé en désordre pendant son absence. Les deux tiers de la colonie étaient devenus la victime des épidémies qui règnent ordinairement dans ces climats. Marguerita, à qui Colomb avait confié le commandement des troupes, s’é-

| tait révolté, et, ne pouvant parvenir à son

but, il était parti pour l'Espagne avec le père Boyl, complice de sa rébellion, emmenant avec lui un des vaisseaux de la flotte. Les troupes sous ses ordres s'étaient ensuite dispersées en petites bandes par tout le pays , et avaient exercé toutes sortes d’injustices et de violences sur les insulaires , qui, excédés de mauvais traitemens, finirent par repousser la force par la force. S’étant réunis en grand nombre, ils massacrèrent plusieurs de ces Espagnols vagabonds.

Tous ces événemens menacaient la colonie naissante d’un anéantissement total.

Les Indiens, jusqu'alors timides et pacifiques, éclairés par le malheur, froissés dans ce qu’ils avaient de plus cher , l’indépendance et le repos, jetaient un regard sur l'avenir, et n'y voyaient que l’esclavage, le déshonneur et la mort.

Les Espagnols ne leur faisaient plus illusion. Ce n'étaient plus pour eux des êtres célestes, mais des oppresseurs. D'un autre côte, ces bons insulaires, cédant

à l'influence du climat, plaçaient tout

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DE CHRISTOPHE COLOMB. 119 était si libérale qu'elle fournissait sans culture à leurs besoins, et leurs besoins étaient peu de chose; une poignée de mais et un peu de cassave (1) sufisaient à leur nourriture. Ils voyaient avec étonnement qu’un Espagnol dévorait dans un seul repas plus que quatre des leurs pe pouvaient manger dans toute la journée. Ils prirent donc ces Européens pour des mangeurs insatiables, qui n'étaient venus de si loin que parce qu'ils avaient consommé toutes les provisions de leur patrie , et que, semblables aux insectes, ils s'étaient vus obligés d'aller chercher

ailleurs de quoi subsister ; d'où ils tirèrent

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(1) La cassave où manioc est une plante qui croît en Amérique, et qui s’élève à environ quatre pieds de hauteur. Cet arbrisseau a les feuilles larges et la tige grosse ; sa racine a la figure d’une betterave ou d’un navet, et cinq à six pouces de diamètre. Mangée crue elle est de mauvais goût et malsaine ; mais en la pilant on en peut tirer une substance farineuse , qui, séchée au soleil ou à l’aide du feu, fournit des galettes qui sont très-nourrissantes et fort bonnes à manger.

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116 VOYAGES ET CONQUÈTES

la conséquence que les vivres de leur île ne suffiraient pas long-temps à leur propre nourriture et à celle de ces hôtes voraces, et qu'ainsi une famine générale ne tarderait pas à les réduire aux plus cruelles extrémités.

Cette considération et les violences que les Espagnols exerçaient sur eux tous les jours les convainquirent de la nécessité de secouer sans délai ce joug insupportable. Ils prirent donc les armes , se réunirent sous leurs caciques, et formèrent, par la jonction de tous les corps particuliers , une armée nombreuse.

Tel était l’état des choses quand Colomb revint à fsabelle. Tout était en mouvement , tout annonçait la guerre. La na-

tion entière des Haïtiens, excepté le seul}

Guakanahari, qui restait toujours attaché aux Espagnols, était sous les armes, et prête à tomber sur cette poignée d'hommes qui les opprimait. Ils étaient, dit-on, au nombre de cent mille combattans.

Colomb s’effraya moins du danger qui le menaçait lui et sa colonie que des injustices par lesquelles des chrétiens à ses or-

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dres avaient inspiré aux Indiens paisibles une si grande animosité contre eux. Il se vit réduit à la cruelle nécessité de porter le carnage parmi des hommes qui ne cherchaient qu’à assurer leur propriété, leur liberté et leur viecontre des brigands : triste situation pour un homme aussi délicat et aussi humain que l'était Colomb!

Dans ce déplorable état, il reçut Ja visite du fidèle Guakanahari, qui vint lui témoigner la part qu'il y prenait, et lui offrit son secours. Cet ami constant des Espagnols, en les protégeant comme il avait fait, s'était attiré la haine de tous les autres caciques ; en sorte que la nécessité et son inclination le portaient également à se mettre du parti des Européens. Colomb lui en témoigna sa reconnaissance , et l’un.et l’autre mirent leurs troupes en campagne.

Préparez-vous maintenant, mes enfans, à voir en Amérique la première scène guerrière qui fut l’origine de tant de cruelles et horribles tragédies, par lesquelles cette malheuréuse partie du monde a été depuis ensanglantée. Mais un événement de cette

importance mérite que nous lui consa- <rions un entretien particulier.

VOYAGES ET CONQUÈTES

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