‹ Histoire et découvertes de l'Amérique [microforme]Chapitre 42 sur 61 · DIX-HUITIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME ENTRETIEN

M. Hunter. LR

Hier, mes enfans , nous avons heureuse - d 4 : ment abordé avec les braves Mendez et it Fieski ; aujourd’hui nous allons revenir à la qe Ë Jamaïque auprès de notre pauvre Colomb. Le ui Mon cœur me dit que nous pourrions bien ÿ i #1 le perdre dans peu de temps; ainsi met- HE Vi tons à profit les momens qu'il nous est Y 1 1 encore permis de passer avec lui. L'

Taéopise, Oh! il ne mourra pas encore, UE j'espère. 4] Li

CnarLoTtTE. Mon petit papa, de grâce! NUE ne le fais pas mourir, ou bien je vais me 4 1 sauver. |

M. Hunrer (‘avec gruvité ). Mes enfans, en perdant ce que nous aimons, nous avons

108 VOYAGES ET CONQUÈTES beau nous afliger, cela ne change rien à la

destinée : le plus sage est donc de se tenix

prêt à tout, afin d’être en état de supporter |

les événemens les plus fâcheux avec une constance parfaite.

Cependant Fieski ne revenait pas comme il l’avait promis. Chaque jour les compa- #nons de Colomb fixaient leurs regards vers cette partie de l'Océan par laquelle il devait effectuer son retour, et chaque jour leur attente était trompée ; ils imaginent alors que leurs deux envoyés avaient péri, et qu'aucun secours ne les rendrait à

leur patrie. Dans cette cruelle persuasion |

ils regardèrent Colomb comme lunique cause de leur malheur ; ils le chargèrent d'imprécations , se révoltèrent contre son autorité , et jurèrent sa mort.

La goutte le retenait au lit; Porras, un des chefs de la révolte, l’y vint trouver, et lui demanda insolemment pourquoi il ne

voulait pas retourner en Espagne. Colomb

lui répondit avec douceur que , quelque en-

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le maitre, et que si quelqu'un er savait le moyen il l’adopterait volontiers : cette ré-

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ponse, loin de calmer Porras, ne fit que l'irriter davantage ; il se retira brusquement , et se présentant aux équipages assemblés : «Que ceux d’entre vous , dit-il, qui désirent me suivre avancent. »

Ce mot fut le signal d’une révolte générale. L’amiral, quoique malade, voulait essayer de l’arrêter par sa présence; ses domestiques s’y opposèrent, craignant que

les rebelles ne le tuassent. Ceux-ci s’em-

parèrent de dix batelets que Colomb avait achetésdes sauvages , et s’y embarquèrent; et l’amiral, son frère Barthélemi et son üls Ferdinand eurent le cruel chagrin de se voir abandonnés , excepté des malades alités et de quelques domestiques fidèles.

Colomb , les ayant fait venir auprès de son lit, les remercia d’une manière touchante de cette preuve d’attachement qu'ils venaient de lui donner, les exhortant à persévérer dans ces bons sentimens et À espérer de voir bientôt la fin de leur misère.

Pendant ce temps-là les rebelles voguaient en poussant des cris de joie, vers la pointe orientale de l’île, pour passer de là à Hispaniola. Toutes les fois qu'ils des-

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Mais à peine eurent-ils fait quatre lieues qu’il s'éleva un vent contraire qui agita tellement la mer, que leurs misérables batelets commencerent à se remplir d’eau.

Pour les alléger ces monstres abominables massacrérent les Indiens qu'ils avaient à bord et les jetèrent à la mer. Quelques-unes de ces malheureuses victimes , échappées d’abord au fer des assassins, nageaient à côté.des canots et cherchaient à s’y accrocher un moment pour se délasser ; mais, leurs bourreaux leur coupaient les mains et les rejetaient dans les flots. Ne pouvant aller plus loin , et constamment repoussés par le vent, ces exécrables Espagnols prirent le parti de retourner à la Jamaïque.

Tandis que ces monstres à figure humaine cumulaient ainsi crimes sur crimes, Colomb, le courageux Colomb , supportant son malheur avec sa fermeté ordinaire, veillait à ce que les malades qui lui étaient restés fidèles recussent tous les soins qu’éxi-

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DE CHRISTOPUE COLOMB. 201 geait leur état, et qu’il était en son pouvoir de leur donner. Sa tendre sollicitude pour ses compagnons fut couronnée d’un heureux succès, et en peu de temps il eut la satisfaction de les voir tous bien rétablis.

Mais de nouvelles difficultés qu'il n'avait pas prévues l’attendaient.

Les Indiens, qui jusque là lui avaient fourni des vivres, commencèrent à craindre que ces étrangers ne voulussent se fixer chez eux et consommer leurs productions.

Cette appréhension et les mauvais traitemens qu'ils avaient éprouvés de la part des rebelles remplirent leurs cœurs de crainte et d'horreur pour les Européens , et ils cescèrent tout à coup d'apporter des provisions aux vaisseaux échoués,

La présence d'esprit de Colomb lui fit trouver encore un moyen de se tirer de ce cruel embarras , et ce moyen il le dut à ses connaissances astronomiques. Prévoyant qu’il y aurait incessamment une éclipse de lune , il profita de cet événement pour faire revenir les insulaires à leurs anciens sentimens de respect et de bienveillance ; et voici comment il s’y prit.

202 VOYAGES ET CONQUÈTES

Il fit convoquer par un sauvage qu'il avait amené d’'Hispaniola les chefs des naturels en les avertissant qu'il avait à leur communiquer une chose de la plus grande importance. Quandils furent venus, il leur annonça par l'organe de son trucheman, que son Dieu, qui avait créé le ciel et la terre , les punirait s'ils refusaient de subvenir à leurs besoins ; que pour marque de la punition qui menaçait leurs têtes, ils verraient dès ce soir la lune selever avec un visage courroucé et rouge de sang, et que par là ils pourraient juger des désastres qui allaient les accabler s'ils ne se hâtaient pas de leur fournir comme auparavant les choses nécessaires à leur subsistance.

Cette prédiction fut d’abord pour les insulaires un objet de risée générale ; mais quand la lune à son lever parut en effet s’obscurcir, et qu’ils virent que les ténébres allaient toujours croissant , alors la raillerie fit place à une consternation universelle, et ces mêmes sauvages hurlant et remplis d’effroi vinrent supplier l'amiral d’intercéder pour eux auprès de son Dieu, à l'effet de détourner le châtiment qui les mena-

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çait. promettant qu'à l’avenir ils ne le laisseraient plus manquer de vivres.

Colomb s’enferma dans sa chambre et n'en sortit qu'au moment où l’éclipse commencait à diminuer. S’adressant alors aux pauvres Indiens : « Dieu, leur dit-il, voit avec plaisir vos bonnes résolutions; il ne vous punira pas de votre conduite passée. Ne craignez rien : pour preuve du pardon qu’il vous accorde, la lune va bientôt reparaître dans tout l'éclat de sa lumière. »

Cette prédiction ne tarda pas à s’accomplir, et les sauvages dans l'admiration louèrentle Dieu des chrétiens , ets’empressèrent d'apporter aux Espagnols toutes les provisions dont ils avaient besoin.

Huit mois s'étaient déjà écoulés depuis le départ de Mendez et de Fieski, sans que l’on eût reçu de leurs nouvelles ni de l’un ni de l’autre. On ne douta plus qu’ils n’eussent péri; et les hommes qui restaient à Colomb renoncèrent enfin à toute espérance de secours. Le désespoir leur suggéra l’idée d'abandonner aussi leur malheureux chef, et d’aller joindre les autres rebelles,

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204 VOYAGES ET CONQUÈTES qui continuaient de faire des courses dans l'île et de vivre de rapine.

Mais au moment où ils allaient exécuter leurs desseins, ils furent agréablement surpris par l'apparition d’un petit navire européen qui jetait l'ancre à peu de distance de la côte. Bientôt celui qui le commandait se fit conduire à terre, et vint remettre à l’amiral, de la part du gouvernenr d'Hispaniola, une lettre accompagnée d’un baril de vin et de quelques provisions. À peine eut-il débarqué qu'il rentra dans la chaloupe, regagna le bord de son vaisseau , et remit à la voile. La lettre qu’il avait apportée ne contenait que quelques complimens stériles.

Sans doute vous ne devinez pas mieux que les gens de Colomb ce que signifiait cette apparition : je vais vous le dire.

Ovando, gouverneur, que nous connaissons déjà par l'indigne conduite qu’il a tenue envers Colomb, ne désirait rien tant que de voir ce grand homme périr dans sa misère ; car s'il retournait en Espagne il craignait qu'il ne sollicitât de nouveau son rétablissement dans les droits de vice-roi

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des Indes occidentales, et qu’alors luimême ne perdît son gouvernement.

Ce fut pour s'assurer de ‘at de détresse de celui dont il s'était fait l'ennemi qu'il fit partir son député, avec ordre de revenir aussitôt qu'il aurait reconnu la situation de l'amiral. Quelques historiens prétendent que cette information ne cachait aucun mauvais dessein ; d’autres prêtent à Ovando un motif plus criminel : ils supposent qu'il n’agissait ainsi que pour s'assurer du moment où Colomb devait succomber, et retarder jusqu'alors le départ du bâtiment qui devait le ramener à Saint-Domingue.

À présent , mes enfans, vous êtes les maitres de choisir entre ces deux opinions celle qui vous paraîtra la plus vraisemblable. Cependant je suis curieux de savoir à laquelle vous donnez la préférence.

Tous. A la dernière, à la dernière.

M. Hunrer. Pourquoi plutôt à celle-ci qu'à l’autre ?

Henri. Parce que l'imagination se refuse à croire qu'Ovando ait été un pareil monstre, et que, dans les cas douteux, on doit

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