‹ Histoire et découvertes de l'Amérique [microforme]Chapitre 43 sur 61 · FH SE · texte numérisé non relu

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206 VOYAGES ET CONQUÈIES

M. Hunter. Fort bien, mon ami! conserve ce principe , tu ne regretteras jamais de l’avoir suivi, supposé même qu'il t’arrive quelquefois de prendre un de tes semblables pour meilleur qu'il ne l'est en effet.

Colomb avait l’âme trop élevée pour se laisser alier au désespoir, il cacha même à ses gens le chagrin qui le rongeait et l'état désespéré où lui-même se croyait maintenant réduit. Il dit à ses compagnons que le vaisseau n'avait si promptement remis à la voile que parce qu'il l'avait trouvé trop petit pour les recevoir ; que Mendez et Fieski étaient heureusement arrivés à Hispaniola, et qu’ils avaient ordre d’acheter pour son compte un navire d’une plus grande capacité, qui ne tarderait pas à paraître pour les emmener tous.

En effet , il avait reçu des informations sur leur sort. Nous connaissons déjà leur arrivée, et maintanant je peux vous dire pourquoi Fieski n’était pas revenu.

Quoiqu'il eût gagné la fièvre sur le rocher où il avait d’abord descendu, il voulut dès lors, fidèle à sa parole , retourner vers l'amiral, et l’informer du succès de l’en-

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treprise ; mais il lui fut impossible d’engager un seul de ses compagnons à faire ce dangereux voyage une seconde fois. Ses promesses et ses menaces furent infructueuses , et il se vit obligé d'accompagner les autres à Saint-Domingue. Là, joignant ses instances à celles de Mendez, il n'avait cessé de solliciter le gouverneur de leur vendre un vaisseau pour aller prendre leur chef; mais le gouverneur, quel que fût son motif, sut toujours éloigner l’accomplissement de leur désir, sous de frivoles prétextes.

Cependant Colomb avait inutilement tenté de faire rentrer les rebelles dans le devoir : non-seulement ils persistèrent dans leur révolte, mais ils demandèrent même que l’amiral leur délivrât la moitié des hardes et autres effets qui se trouvaient à bord des vaisseaux échoués, le menaçant , en cas de refus, de se faire rendre justice les armes à la main. Leur demande ayant été rejetée, ils se préparérent à exécuter leurs menaces.

Colomb, étant toujours malade, envoya au-devant d’eux son frère Barthélemi , ace.

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compagné de tous ceux de ses gens en état de porter les armes, avec ordre de tenter les voies de douceur, et de n’agir hostilement que dans le cas d’une défense nécessaire. Don Barthélemi s’y conforma scrupuleusement ; mais lorsqu'après avoir joint les rebelles, il les invita à la paix, ils prirent cette invitation pour une marque de faiblesse et de timidité, et commencèrent le combat. Six d’entre eux s'étaient obligés par serment de s'attacher directement à la personne de Barthélemi, et de ne le quitter que quand ils l’auraient vu tomber sous leurs coups; mais il les reçut avec cette intrépidité que nous lui connaissons ; et, comme il fut bien secondé par sa petite troupe, il chargea les rebelles si vigoureusement, qu'il les enfonça, etqu'en peu de temps il remporta sur eux une victoire complète. Quelques-uns furent tués, d’autres pris, ct le reste n'échappa que par la fuite. Parmiles prisonniers, mis aux fers et conduits à bord, se trouva le chef des rebelles, Porras, que don Barthélemi avait saisi et désarmé de sa propre main.

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la clémence de l'amiral ; et cet home généreux , beaucoup plus disposé au pardon qu’à la vengeance, acquiesça sur-le-champ à leurs prières. Ainsi l’ordre et la tranquillité furent rétablis contre toute espérance ; chacun rentra dans le devoir : tous eurent leur grâce, excepté les auteurs delarévolte, qui restèrent dans les fers pour subir la peine qu'ils avaient méritée.

Pendant ce temps, Mendez et F'ieski n'a-

Avaient cessé de solliciter du gouverneur la

permission d'acheter un vaisseau pour le service de l’amiral : après de longs délais , il l’accorda enfin, dans la crainte d’être recherché par la cour s'il continuait à laisser ce grand homme dans la détresse.

Le vaisseau acheté arrive enfin à la Jamaïque , où Colomb avait lutté, pendant une année entière, contre la plus extrême misère. Tout le monde s’embarqua joyeusement, et l’on fit voile pour Saint-Domingue.

Par ordre du gouverneur, qui cachait sa perfidie sous de fausses apparences, Colomb y fut reçu avec les plus grandes démonstrations de joie et les plus grands

210 VOYAGES ET CONQUÈTES honneurs. Mais dans le même temps que ce lâche flattoit un homme qu'il détestait, il rendit la liberté aux chefs de la rébellion, que l'amiral voulait conduire en Espagne pour les y faire juger ; et même il menaça ceux qui étaient demeurés fidèles à leur général de faire informer sur leur conduite.

Colomb, qui avait supporté patiemment tant d'insultes, se sentit assez fort pour dissimuler son ressentiment; mais s’empressant de quitter un pays qu’il semblait n'avoir découvert que pour son malheur, il mit à la voile pour l'Espagne aussitôt qu’on eut achevé l'équipement des deux navires qu’il avait frétés.

À ce dernier voyage, il éprouva le même sort qui l’avait presque continuellement poursuivi depuis le commencement de ses

grandes entreprises. Les tempêtes furieuses |

qui s’élevérent peu après son départ mirent le vaisseau qu’il montait dans un état si déplorable qu'il fallut le renvoyer à Saint-Domingue; l’autre fut si maltraité qu'il fallait un courage plus qu'ordinaire pour oser faire sur son bord un si long

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voyage. Sans parler de ses avaries, il avait perdu son grand mâtet son mât de misaine.

Néanmoins Colomb continua sa route, et fit, avec ce navire à moitie brisé, une traversée de sept cents lieues marines. Il mouilla enfin, après avoir couru les plus grands risques , dans le port :° San-Lucar en Andalousie.

Vous vous attendez sans duuie à voir la fin de ses adversités; mais vous l'espérez en vain. À peine eut-il mis pied à terre, qu’il fut accablé par la nouvelle du plus triste événement qui pûtlui arriver. Sa seule protectrice, la reine Isabelle, venait de mourir. 1l avait mis en elle toutes ses espérances pour obtenir enfin justice des indignités sans nombre dont on s'était rendu coupable envers lui; et la voilà qui n’est plus! Que peut-il désormais se promettre de la part d’un monarque ombrageux, peu fait pour penser avec grandeur, et qui semblait jaloux de sa gloire ?

Néanmoins, dès que sa santé fut un peu rétablie, il se rendit à la cour pour faire au roi un rapport du succés de son voyage. Il fut reçu avec la froideur la plus marquée;

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contre les offenses multipliées de ses ennemis; et sa demande non moins légitime d'être rétabli dans ses droits fut éludée sur de frivoles prétextes.

Ainsi ce grand homme, qui avait si bien mérité de la couronne d’Espagne, fut obligé de consacrer le déclin de sa pénible vie à solliciter la justice d’un juge inique et les bontés d’un roi prévenu!, et cela toujours inutilement, jusqu'à ce que le ciel luimême terminât ses longues et amères souffrances. Epuisé par toutes les fatigues et les chagrins qu il avait éprouvés, il mourut enfin à Valladolid l’an 1566, dans la cinquante-neuvième année de son âge, ou, suivant d’autres, dans la soixante-cinquième.

Sa mort fut digne de sa vie. Il mourut avec cette même tranquiilité d'esprit qu'il avait toujours fait paraître dans les scènes même les plus terribles.

Voulez-vous maintenant que je vous fasse connaître le tableau que les historiens ont fait de la personne et du caractére de ce héros?

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Tous. Oh! oui, mon papa!

M. Hunter. « Il était, disent-ils, d’une taille haute et bien proportionnée. Son regard et toute sa personne annoncçaient de la noblesse. Il avait le visage long, le vez aquilin, les yeux bleus et vifs, et le teint blond. Dans sa jeunesse, ses cheveux étaient roussâtres ; mais ses travaux pénibles et les adversités contre lesquelles il avait à lutter sans cesse les firent blanchir de bonne heure. Ses heures de satisfaction fuicnt en petit nombre,etpassèrent rapidemer inais rarement il y eut un jour où il n'eût à endurer des douleurs aiguës, ou des contre-temps fâcheux, ou des chagrins très-cuisans.

» Il avait d’ailleurs le corps bien constitué, et autant de force que d’agilité dans les membres. Son abord était facile et prévenant, ses mœurs douces et aisées. Il était affable pour les étrangers, humain à l'égard de ses domestiques, enjoué avec ses amis ; et, ce qui le distinguait surtout, il était d’une égalité d'humeur admirable dans toutes. les situations où il se trouvait.

» [1 paraît par les événemens de sa vie

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qu’il avait l’âme grande, un génie élevé, l'esprit pénétrant , le cœur à l'épreuve de tous les contre-temps , beaucoup de prudence et de circonspection dans toute sa “onduite. Il n'a guère eu ses pareils en courage et en fermeté dans les dangers, et les plus grands obstacles ne lassèrent jamais sa patience.

» Quoiqu'il eût passé les deux tiers de sa

vie dans une fortune très-médiocre, il n'eut |

pas plus tôt changé de condition qu’il prit naturellement des rmanières nobles, et qu’il parut né pour commander. Personne ne prenait mieux que lui cette gravité bienséante, et ne possédait plus parfaitement cette éloquence insinuante et judicieuse qui donnent du poids à l’autorité. Il parlait peu, mais toujours avec beaucoup de grâce et d'énergie.

» Il vivait sobrement , et s’habillait avec simplicité ; et chaque fois que ses expéditions étaient accompagnées de disette et de peines, il renonçait à toutes les jouissances que ses compagnons ne pouvaient partager avec lui.

» Dans sa jeunesse, il s'était appliqué

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avec soin aux sciences, et il y surpassait la plupart de ses contemporains. Mais ce qui plus que tout cela le rend digne de notre estime et de notre admiration, c’est sa piété solide et sa probité sévère. Il était enclin à la colère ; mais combattant ce penchant par les principes de la religion, il l'affaiblit tellement par un exercice continuel, qu’il put opposer, comme nous l'avons vu, la douceur la plus admirable aux offenses même les plus grossières de ses indignes adversaires. »

Tel a été l’homme à qui ses contemporains ont rendu si peu de justice, mais dont le nom passera de bouche en bouche jusqu’à la postérité la plus reculée, et excitera toujours l’amour et l’admiration dans le cœur de ceux qui savent apprécier des vertus telles que les siennes.

Ici M. Hunter se tut, et ses jeunes auditeurs demeurèrent LL LC temps dans une triste rêverie.

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