DIX-NEUVIÈME ENTRETIEN
À la fin da dernier entretien , les jeunes gens s'étaient bien aperçus que M. Hunter n’était pas encore au bout de sa narration; mais ils ne pouvaient deviner ce qui lui restait à raconter.
« Vous verrez, disait l’un, que papa s’est encore joué de nous! Sans que nous nous y attendions, Colomb ressuscitera, comme autrefois Robinson. Vous en souvient-il? »
« Non, je ne crois pas cela, disait un autre; cette fois-ci il avait l'air trop sérieux. »
« Oh ! l’autre fois il l’avait aussi, s’écriait un troisième, et ce n'en était pas moins une plaisanterie. »
CuancortTe. Dis-nous au moins, mon cher papa, ce qui va suivre encore , ou bien nous ne pourrons dormir de toute la nuit.
« Pauvres petits! lui répondit-il, je se-
rais vraiment désolé de vous causer des insomnies. »
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DE CHRISTOPHE COLOMB. 217 CHarLoTTE. En ce cas, il faut donc que que tu nous le dises.
M. Huwrer. Le faut-il en effet ?
CaarLoTre. Oh ! je veux dire seulement, si tu veux bien avoir cette bonté-là!
M. Huwrer. À la bonne heure. Va donc rappeler tes frères.
CHARLOTTE (criant. } Mes petits ais!
mes petits amis ! Oh, vite : papa veut continuer.
M.Hunrer (àses enfuns). Charlotte pense que vous passeriez une mauvaise nuit si je ne vous disais pas ce qui vient à la suite de notre histoire. Or, comme j'aime qu’au bout d’une journée bien remplie, vous jouissiez d'un sommeil tranquille , il faut bien que je vous délivre de votre inquiétude.
Tous. Oh ! voilà qui est charmant!
M. Hunter. Écoutez donc ce que j'ai encore à vous raconter.
Colomb, mes enfans, est véritablement mort; un autre homme parait sur la scène, et n'y figure pas mal non plus.
Quecques-uxs. Qui donc?
VOYAGES ET CONQUÈTES
M. Hunter. Un peu de patience, et je vous le nommerai.
Il faut d'abord vous mettre au fait de ce qui arriva depuis la mort de Colomb , jusqu’au moment où cet homme , dont vous ne savez pas encore le nom, commença à se montrer sur la scène politique ; sans quoi vous ne sauriez comprendre son histoire.
Reportons d’abord nosregards sur Saint- Domingue, pour voir ce qui s’y est passé sous l’administration d’'Ovando.
Ovando n'était pas un mauvais gouverpeur pour les Espagnols qui s'étaient établis dans cette île. Il fit plusieurs règlemens sages; il rétablit assez bien la tranquillité et la concorde dans la colonie ; il enrichit, par l’exploitation des mines , le roi, ses compagnons et lui-même; et, ce qui surtout est devenu important pour cette île ainsi que pour l'Europe, il introduisit le premier dans les Indes occidentales la cul-
ture de la canne à sucre, dont il fit venir le plant des Canaries.
Voilà qui était fort bien. Mais pourquoi a-t-il fallu que ce même homme, qui faisait des dispositions si prudentes, se con-
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duisît envers les malheureux. habitans de ce pays comme un monstre digne de l’abomination de toutes les personnes susceptibles de pitié? Ecoutez comment il les a traités; et puis vous me direz si le jugement que je viens de porter de lui a été trop sévère.
Non content d’avoir subjugué tous les vieux habitans propriétaires légitimes de l'île, toute cette population indienne si douce, si inoffensive, et de l’avoir condamnée aux travaux les plus pénibles, et à des charges annuelles qui surpassaient infiniment ses forces, il l’envisagea comme une troupe de bestiaux dont il pouvait disposer à son gré. Pour se rendre agréable à ses compagnons avides, il imagina de donner à l’un vingt de ces infortunés; à un autre cinquante; à un troisième cent ; à peu près comme chez nous un riche propriétaire distribue tant de moutons ou de porcs à ses fermiers ; et en même temps il leur permit d'employer ces malheureuses créatures à tout ce qu'ils voudraient , et de les traiter comme bon leur semblerait.
Pour lors ce faible et bon peuie fut tel-
220 VOYAGES ET CONQUÈTES
lement maltraité par ses maîtres barbares, que la plus grande partie en mourut de misère et de fatigues ; et que les autres, dégoùtés de leur triste existence, cherchèrent à y mettre fin eux-mêmes. Quand Colomb décourrit ce pays, le nombre des habitans était estine à un million; environ quinze ans après, on n'y comptait plus que soixante mille âmes; en sorte qu'en aussi peu de temps il n'y eut pas moins de neuf cent quarante miile personnes dé- . truites par la barbarie des Européens.
Il restait dans l’île une seule province, vaste et fertile, dont les habitans étaient aussi rendus tributaires, mais qui cependant jouissaient encore du bonheur d’être gouvernés par leur proprereine. Cette princesse s'appelait Anacoana, amie déclarée des Espagnols, et qui acquittait régulièrement le tribut auquel elle avait été taxée pour elle et pour ses sujets.
Malheureusement plusieurs des anciens complices de Roldan, gens sans conscience, s'étaient établis dans cette province. Quoiqu'ils fussent traités par la reine et ses sujets avec toute la bonté imaginable, ces
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scélérats se permettaient de temps à autre des violences contre eux. La reine se vit
dé- donc obligée de réprimer leur insolence, hè- et cela les irrita. Pour se venger, ils forme- Co- rent l’abominable projet d'attirer sur ce ha- peuple hospitalier le plus grand des maliron heurs. Ils vinrent trouver le gouverneur plus Ovando à Saint-Domingue, et lui dirent u'en que la reine Anacoana méditait une rés de volte, et songeait à se soustraire promptedé- ment à la domination espagnole ; qu'ils lui conseillaient de la prévenir, et de s’assurer ce, de sa personne ainsi que de ses biens et de ient tout son pays.
penêtre Ovando avait trop d'esprit pour ne pas rite pénétrer le noir dessein de ces misérables, aséé et pour ne pas sentir combien leur accude sation était injuste et hasardée ; mais conxée voitant lui-même les biens et les terres de la reine , il feignit honteusement de croire Pa cette accusation fondée, et il résolut d'agir ce, comme si elle l'était en effet.
do i- Cependant les forces de la reine n'é- SU- D taient pas du tout à mépriser. Elle régnait
ces EE sur un district d’une vaste étendue; et l’on
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222 VOYAGES ET CONQUÈTES assure qu'elle avait jusqu’à trois cent caciques pour vassaux.
Cuanzes. Qu'est-ce que des vassaux ?
M. Huwrer. Tu ne sais pas cela, toi qui en es un toi-même !
Cuarzes. Moi?
M. Huwrer. Sans doute; toi, et toustes frères, vous êtes réellement des vassaux.
QuELquEs-uxs. Eh ! de qui?
M. Hunter. De moi. Ne vous ai -je pas donné à chacun une portion de terrain pour un jardin ? N'’êtes-vous pas obligés , en revanche , de m'aider à bècher , à sarcler et à arroser le mien toutes les fois que je l'exige ? Est - ce que je ne vous protège pas. afin que personne ne ravage le vôtre et n’y enlève quelque chose malgré vous ?
Et si quelqu'un d’entre vous me quittait , ou venait à mourir, ne serais-je pas en droit de reprendre son jardin et de le concéder à un autre?
CHarLes. Oui.
M. Hunter. Je suis donc en effet votre suzerain, et vous êtes mes vassaux. Comprends-tu maintenant, mon ami, ce que l'on veut dire par ce mot ?