CHAPITRE PREMIER
Des Dmides.
Les anciens peuples des Gaules ont été les plus religieux du monde : la candeur de leur vie^ aussi bien que la pureté de leurs Prêtres > appelés communément
Druides, les a rcinliis célèbres parmi toutes les nations, leur a mérité que Dieu leur fit part de ses plus belles lumières, et leur a découvert par avance rincarnation de son Fils, qu'il devait accomplir dans la suite des temps. César et Chrysostôme nous témoignent que ces Prêtres étaient en grande vénération. Les Rois ne faisaient*' rien sans les consulter; ils se conduisaient par leurs avis, et quoiqu'ils fussent élevés au-dessus d'eux par l'éminence de la digniir- du trône, ils leur étaient néanmoins soumis pnr une dépendance religieuse et exécutaient ponctuellemeat leurs oracles. Pendant que ■
les Rois défendaient FËtat par leurs armes > les Druides • rendaient la justice aux peuples ; ils connaissaient de
tomes sortes de crimes; ils jupeaicni souverainement et sans appel, et leurs jugements n'étaient pas moins révérés que s'ils eussent été prononcés par la bouche de Dieu. La plus grande peine dont ils punissaient les coupables était une espèce d'exeommunication qui consistait dans l'interdiction des Sacrifices : ceux qui étaient frappés de cet anathème étaient abandonnés de tout le monde. Les Druides étaieiU exempts de toutes les charges publiques et n'allaient point à la guerre : la paix et la piété faisaient leur partage, et souvent ils s'entremettaient pour pacifier les différends des Princes. Le peuple était persuadé que plus il y avait de Druides^ plus il y avait de fertilité et d*abondance; que plus ils étaient honorés^ plus PÉtat était florissant^ et que la valeur des soldats ne peut rien sans les prières.
Ces prêtres vivaient sous la juridiction d'un souverain sacrificateur qui était l'arbitre de la religion et qui leur commandait avec autorité: celui qui avait le plus de mérite tenait toujours le premier rang. Ils étaient philosophes, théologiens et astrologues, et tenaient des écoles publiques de ces sciences. Leur principal soin était de faire couler dans l'âme de leurs écoliers et parmi le peuple la créance de l'immortalité de ràiae, afin que, i)ar l'espérance d'une plus heureuse vie, ils leur inspirassent le mépris de la mort et les reudissent • intrépides dans les périls. De là vient qu'au rapport d'Ëlien et d'Âristote, les Gaulois ne craignaient ni les tremblements de terre, ni les tempêtes sur mer, ni les foudres du ciel, ni la mort même qui est la plus horrible de toutes les choses. Ils aiïrontaiciU les dangers , et quand Alexandre demanda à. leurs députés ce qu'ils
craignaient, ils répondirent qu'ils n'appréhendaient que la chute du ciel.
De là naissait en eux cette bouillante envie D'affronter une mort qui donne une autre vie, De braver les périls , do chercher les combats, Où Ton 66 voit renaître au milieu du trépas.
Le cours des éludes était chez eux de vingt ans ; ils enseignaient les sciences en vers^ parce que cette façon d'enseigner^ étant plus concise et plus claire^ soulage merveilleusement la mémoire^ et fait bien une autre impression dans l'esprit que la prose; c'est ainsi que les livres d'Aristote furcnl mis en vers pour faciliter réludo, et qu'on fit jusqu'à trois cent mille vers pour enseigner l'ancienne jurisprudence selon Justinien. Aussi on voit que les peuples^ successeurs des Druides dans le pays chartrain et de Dreux, sont pleins d'esprit et font des vers fiicilement : Desportes, Begnier^ Rotrou, 6odeau> évêque de Vence et de Grasse , et plusieurs autres encore^ qui se sont fait admirer par leurs beaux ouvrages, sont originaires de ces lieux. A cette méthode les Druides en ajoutaient une autre, c'est qu'ils ne donnaient aucun écrit, et Origène écrivant contre Gelse, épicurien, le raille de ce qu'il citait/ les livres des Druides. César en rapporte deux raisons: la première, pour ne pas rendre les mystères et les sciences populaires; la seconde , pour bannir des étudiants la paresse et les obliger à apprendre les choses sans se lier à des cahiers, et à n'être point sujets aux reproches qu'Antistiieue lit à un de ses amis qui se plaignait d'avoir perdu des commentaires très^orieux: Tune démit pas, lui disait-il, écrire sur k papier, mais dans ton esprit. Cependant, ces peuples étaient idolâtres et adoraient Teutatès,
Hésus> Bélénns et Taramis. Lear religi<^ allait jusqu'à ' la superstition, et ils étaient tellement attachés à leurs
cérémonies, qu'ails méprisaient toutes les autres. Personne ne sacrifiait sans eux , et comme ils faisaient une profession particulière de deviner et de prédire le futur, ils étaient consultés de toutes les parties du monde; ils faisaient ordinairement leur demeure dans les forêts, à cause du gui de chêne, qui était le principal sujet de leur culte; quciqu'ils fassent répandus dans toute la France et qu'il y en eût dans la Bretagne et dans l'Allemagne, néanmoins ils firent connaître ces cérémonies particulifiiînicnt dans les confins du pays Chartrain. C'était là qu'ils tenaient leurs grands jours^ selon César, et leurs assemblées générales en certam temps de Fan* née. Ils célébraient leurs sacrifices dans des cavernes et des lieux souterrains, parce qu'ils croyaient tirer leur origine des dieux de l'enfer : et comme la ville de Chartres, dite Autricum, en grec, par Plolémée, parce qu'elle est ])leine d'antres, de rnvnnes, de grottes et de caves dans le roc, était bâtiiî alors en grande partie de souterrains, ils en faisaient le lieu principal de leurs cérémo* nies et y consacrèrent un autel à une Vierge qui devait enfanter, Yirgini PARrruite.
Dieu s'est communiqué particulièrement à trois sortes de devins avant l'Incarnation de son Vtîrho : aux MageS, aux: Sybiiles et auv iiruidos. Les Mages, très-savants dans l'astrologie, ayant prévu que le Dieu du ciel devait naître un jour sur la terre, en attendaient Tavénement avec une extrême impatience, et Dieu la leur manifesta tant par une révélation particulière que par l'apparition d'une étoile extraordinaire. Les Sybiiles ont reçu le don de prophétie en récompense de leur virginité, et ont pénétré dansi^ es plus giands mystères de la religion chré-
tienne. Les Druides qui avaient eu CDirimunication avec les Egyptiens, les Phéniciens et les Juifs , et qui avaient lu leurs livres 9 connurent par un esprit prophétique platôt que par une prédiction fortuite , qu'une Vierge enfanterait m Jour un Fih pour le salut et la félicité de l'mivers. Ils lui élevèrent des autels en plusieurs-endroits, avec cette inscription : Virgini pai iiurœ , et jetèrent par ce moyen, dans la ville de Chartres, les premiers fondements de la dévotion h la sainte Vierge , et de ce superbe Temple^ chef-d'œuvre de Tart, que les Chrétiens ont consacré à sa gloire^ et qui est aujourd'hui le séjour de la sainteté et de la grâce.
GHÀPITHE IL De la manière dont cette église a été lifttia.
Cet Autels élevé par les Druides en Fhonneur de la
sainte Vierge, dans la ville de Chartres, long-temps avant la venue du Fils de Dieu, demeura dans le même état jusqu'à ce que les ténèbres du paganisme, cédant aux lumières de TEvangile, fussent dissipées. Sans mettre ici en question si saint Savûiiea et saint Potentien ont été les premiers Apôtres de cette contrée, s'ils passèrent par Chartres avant d*aîîer à Sens, s*ils y envoyèrent saint Edoald et saint AlUu pour cultiver la loi dont ils avaient planté Tétendard , et si saint Aventin en fui le premier Evéque, il paraît certain que la foi y fut prêchée peu de temps après la mort de Jésus-Christ et la séparation des Apôtres. Ceux qui furent envoyés en ces lieux pour y annoncer i'Ëvangile, firent beaucoup de progrès
et trouvèrent des dispositions merveiileases pour la conversion des peuples, par le rapport des cérémonies des
Druides à nos mystères. 11 y en avait trois principales : le culte envers une Vierge qui devait enfanter^ l'oblation du pain et du vin qui était ordinaire dans les sacrifices, et l'adoration du Tau. C'était autant de préparations à la foi des principaux mystères de la religion chrétienne^ de rincamation du Verbe , du Sacrifice de rEueharistîe et de la mort de Jésus-Christ en croix. Si saint Paul^ voyant dans Athènes un autel dédié à un Dieu inconnu, prit de là occasion d'annoncer Jésus-Christ, on ne peut pas douter que cet Autel , consacré à la Vierge, ne fût à ces premiers Missionnaires un argument très-puissant pour persuader aux Chartrains les vérités de la loi et les tirer de la superstition» En efiét^ Us prêchèrent aVec tant de succès qu'Us acquirent en peu de temps à Jésus- Christ un grand nombre d'habitants de celte ville.
Les Druides, voyant l'accomplissement de leurs prédictions, quittèrent !cs oiiiljrcs pour suivre la vérité, et les peuples passèrent avec joie des ténèbres. à la lumière : ces antres et ces cavernes furent changés en Oratoires; les Chrétiens s'assemblaient dans ce lieu souterrain consacré à la Vierge, et y célébraient tous les jours le Service divin. Quirinus, gouverneur de la ville pour l'Empereur Claude, ayant appris ces choses, persécuta les nouveaux Fidèles, et épiant le temps qu'ils étaient assemblés dans cette sainte Chapelle^ y envoya des soldats qui en passèrent une grande partie au fil de l'épée et en Jetèrent les corps dans un puits qui est sous Fautel de la Vierge. Le courage et la constance de ces premiers Clirétiens à souffrir le martyre le lirLiit apiu li r le Puits des Saints-Forts, La rage de ce tyran s aut^meala contre eux et contre son propre sang^ quand il sut qu'ils avaient
fait entrer dans leur secte sa fille unique > nommée Modeste, et qu'ils Pavaient baptisée. H fit souffrir à c€»lle-d tout ce que l'inhumanité est capable d'inventer, et la fit
jeter ensuite dans ce puits avec les autres niarlyrs. 11 lit eîiiprisonncr les chefs qui gouvernaient celte nouvelle Eglise. Mais dans le temps qu'il méditait sa ruine entière. Dieu permit qu'une mort subite enlevât de ce monde ce tyran, et en fît un châtiment exemplaire. Le sang de ces martyrs fut la semence des Chrétiens; le meurtre de tant d'innocents rendit cette Chapelle plus vénérable et plus fréquentée : Ton y continua les divins exercices; ies Chrétiens s'y renflaient assidûment, et ce Heu sacré fut pendant deux siècles Tabri et le refuge de FËglise persécutée contre la violence des tyrans.
Le nombre des Chrétiens croissant de jour en jour, et cette Eglise souterraine demandant une plus grande étendue, on lit dans la ville divers Oratoires, et il fat enfin itjsuiu de bâtir une Eglise au-dessus de la sainte Grotte, capable de contenir et de rassembler tout le peuple. Cela ne fut pas difficile dans une ville qui était une des plus considérables des Gaules, et la demeure ordinaire des Hois et Souverains Pontifes. Aussi ce Temple était beau et magnifique, comme on en peut.jugef encore par les Grottes qui datt^m de cette époque et qui se sont conservées en leur enliei jusqu'à présent. La dévotion envers la sainte Vierge était si grande, que l'on venait en pèlerinage à Chartres des extrémités de la chrétienté, et Fou y accourait en foule faire ses offrandes.
L'Eglise dura dans cet état de paix et de tranquillité jusqu'au règne de Charles-le-Chauve et à Pépiscopat de Fruiiuld. Alors llastinir, chef des Danois-Normands, feignant de rcaoncer à son iniiniiic iiuur les habitants et du vouloir le baptême, comme s il eut brûlé d'un désir ar-
dent de se faire chrétien ^ abusa do la simplicité de ce pieax Ëvéque et des habitants^ qui de bonne foi Tadmirent dans la yiïle, lui et tous ses soldats. Aussitôt que les Normands furent entrés^ ils firent couler des flots de sang et de larmes^ incendièrent toute la ville et passèrent au fil de réi»cc ce qui s'était sauvé des flammes. On rapporte que le plomb, dont l'Eglise était couverte, coulait à grands flots dans les rues, et que les peuples de dix lieues à la ronde virent ce triste incendie dont les flammes s'élançaient en tourbillons jusqu'aux cieux.
Cette première désolation de PEglise de Chartres fit connaître la ferveur des Chrétiens de ce temps-là^ car elle fut bieniut rebiUie et ne le céda point à la première en magniii('oi\ce. Elle ne dura pas deux cents ans dans cette nouvelle splendeur: iJieu, peul-élre irrité contre son peuple, permit que dès l'an 973, aux nones du mois d'août, sous le règne de Lothaire, alors roi de France^ et sous répiscopat d'Hardouin, Richard, prince dé Normandie, fit la guerre à Thibaud-le-Tricheur, premier comlc de Citai ires, assiégea la ville, la prit de force et y fit mettre le feu, qui consuma l'Eglise et les maisons des babitauts.
On la réédidSi de nouveau et on la fit la plus belle, la plus magnifique et la plus pomieuse du monde; mais à peine fut-elle achevée, qu'elle fiit encore détruite par un incendie. En Fan iOSO, sous le règne de Robert et répiscopat de Fulbert, elle fut brûlée par le feu du ciel : il * n'en demoura que de misérables restes et de tristes ruines, qui jetèrent Ja consternation dans les esprits. Ce fut la troisième désolation de cette Eglise.
Ëlle fut réparée dans un état à peu-près semblable à celui où on la voit aujourd'hui, par les soins de TEvéque Fulbert, sur les plan et dimensions qu'elle avait avant sou
embrasement. Les fondations ^ plusieurs muriùlles et
colonnes ayant résisté au désastre de Tinccndie;, on les conserva, ce qui fit dire qu'elle avait seulement été réparée par ce Prélat. Enfin un quatrième incendie vint presque entièrement consumer la cathédrale en il9i^ sous Fépiscôpat de Regnault de Mouçon : mais la piété des fidèles eut bientôt réparé ce sinistre. Tout le monde chrétien contribua pour un si saint ouvrage : nonseulement des princes et seigneurs fraiicais, mais encore un grand nombre de princes étrangers firent part de leurs richesses; c'est ce qu'attestent les emblèmes et attributs qui décorent les vitraux de Cjette Eglise^ achevée vers le milieu du XIII* siècle.