CHAPITRE XVL
De quelle manière la caintc CiiciViisG do Notre-Dame fut apportée à Gliartres, et comment elle a miracaleusement sauvé la ville plusieurs fois.
La sainte Vierge^ au rapport de Nicéphore^ se sentant proche de sa Ûn, enjoignit aux Apôtres qui l'assistaient^ de donner ses habits à une honnête veuve qui l'avait
toujours bei\ie, depuis que son Fils, s'en retournant à son Père, se fut séparé fl'avnc elle. PiMidant que ces vêtements furent dans la Palestine, ils lirent plusieurs miracles^ ce qui fut cause que ceux entre les mains desquels ils étaient les conservèrent avec grand soin et leur firent faire de belles châsses.
Comme par succession de temps ils passèrent par beaucoup de mains, il arriva que la sainte chemise vint à toiiilx'i en partage à une femme juive, chez qui deux frères, nommés Candidus et Galbius, patrices de Constantinople, étant logés en revenant de Jérusalem, ou lis étaient allés en pèlerinage pour visiter les saints lieux, découvrirent que la sainte chemise de la sainte Vierge était gardée dans une iliasse dont ils remarqurrcnt liien la figure, la grandeur et la largeur. Ils demeuièrent quelque temps avec celte femme, parce qu'elle les pria de bonne grâce de se délasser un peu pour être plus frais à continuer leur voyage. Pendant qu'ils furent chez elle, ils ne perdirent point l'occasion qui se présentait do inciulre cette châsse et de l'enlever de chez cette juive. Pour \ enir à bout de leur dessein, ils lirent lairti une châsse pareille à celle-là , en la place de laquelle ils la mirent et emportèrent celle qu'ils
avaient si ardemment désirée. Ravis de posséder ce grand trésor, ils prirent incontinent leur route vers Constantinople et arrivèrent heureusement au faubourg de Blachernes, résolus de cacher leur riche butin^ aiin que personne n'en eût connaissance; mais ils ne la gardèrent pas long-temps^ car cette sainte chemise s'étant découverte d'elle-même par plusieurs miracles, l'empereur la fit enlever de chez eux et lui fit construire un temple arrondi en dôme, artistement travaillé, dans lequel il la mit; et cette châsse s'appela la tutelle de l'empire*
Elle fut toujours dans cette ville jusqu'à ce que Gharlemagne, à son retour de Jérusalem, vînt à Constantinople oi;i était alors Nicéphorc, l'empereur, et Irène sa femme, qui partagèrent Tempire avec lui; on dit aussi que le roi de Perse nommé Aaron était avec eux. Ces princes magnifiques lui ayant ouvert leurs trésors et lui ayant offert plusieurs raretés d'un prixinestimable^ entre lesquelles était la sainte chemise, il les reftisa toutes, à la réserve de cette sainte chemise et d'autres reliquaires dont Nicole Gilles fait le dénombrement et il les fit transporter à Aix en Allemagne.
Toute cette histoire est bien figurée sur la grande vitre de la chapelle de saint Jean-Baptiste, sise derrière le chœur de la grande église d'Atx-la-Ghapelie : on y voit ces trois princes dépeints avec beaucoup de coffres ouverts auprès d'eux, et cette sainte chemise. Charlesle-Ghauve, petit-fils de Charlemagne, fit transporter en France cette précieuse relique et la donna à l'église de Chartres : Nicole Gilles rapporte ce fait dans la vie de Gharles-le-Ghauve, et les titres de l'église en font mention d'un commun accord. Un vieux poème latin, du Xli'' siècle, touchant les miraciei» de la sainte Vierge^
le contient en ces vers traduils par Jean-le-Marchand^
Lor pristrent la seinte Chemise A la Mère Dex qui fu prise Jadis dedenz Constentiaoble.
Précieus don en fist et noble À Chartres nn grant roi de France, Challe»-Ie-^hanf ot non d'enfance :
Cil rois à Chartres la donna.
Dont l'en croit que gnerredon a , De la Dame qni la Testoît Quant le fils Dex en elle esloit.
Car el pmoit qn'el fost mise , A Chartres en sa mestre iglise , Et qu'el soit encore gardée 0 leu dont eat Dame clamée.
Ces vers expriment le miracle qui s'opéra par cette sainte elieinise peu de tiMups après qu'elle fut apportée à Giiarties, et la merveilleuse délivrance du siège de Chartres par les Normands, laquelle est mentionnée dans rhistoire et les chroniques de Chartres.
L'an 908 ou environ^ sous le règne de Gharles-le- Simple, roi de France, et Tépiscopat de Gaucelin ou Gousseaume, évêque de CharUes, Raoul, duc de Normandie, après avoir saccagé plusieurs villes et y)lusieLirs provinces de France, vint assiéger Cii n très avec une ' armée furieuse > à une époque oii la ville n'avait pour sa défense que l'évdque et les habitants et où elle était sans espoir de se procurer des secours étrangers, à cause de la desuiatiou où était le royaume de France,
1 Imprimé chez Gamier» 1S55, in-S', par les soins de M. Cratet^ Dttplesais*
qui «Hait gouv(Tn»! par un prince accablé de niii-ÎTcs et dont la simplicité pouvait plutôt être prise pour lâcheté que pour autre chose.
Alors Pévêque, voyant que tout secours humain défaillait aux habitants, eut recours à la divine assistance, exhorta le peuj)le à jctor les yeux au c'ivA à et se fier après Dieu eu sa priuce^^o et di\ïi\c tiitr-laire. Prenant la sainte chemise et l'élevant en lonue d'étendard, il sortit courageusement sur les ennemis; et dans ces heureux moments, comme si la sainte Vierge eût combattu auprès de cette bannière, au milieu des légions des anges et ar- • changes, il prit une telle frayeur et une telle épouvante à Baoul et aux siens^ qu'ils (h'tiiui'n-'rent le visage conime des stapides et des insensés, se jetèrent précipitamment les uns sur les autres en désordre et fuirent d'une telle façon que les prés de la porte Drouaise, où ils avaient campé, en ont toujours retena depuis le nom de Prés des Reculés, Voici comme en parle notre poète vénérable pour son antiquité :
Li Chartrain la Chemise pristrent, Sos les mars au quaroeaus la mislrent, En leu d^enseigoe et dé beanière :
Qttaot U virent la gent aversière , Si la prl>treiit muU à despire »
Et eatr'eulx à chaffler et rire.
Quarreaus I trestent et sagëtes , Et d^ars turipiois et d'arbalestcs ; Mais Dex qui vit lor mescréaace, I mostra devine Teuchance , Si les avoiigla qu'il perdirent La veue que point il ne virent, Si qu'il m; poi t reculer Ne 110 porenl avant aler.
Quant li CUartraiu aperceu
Oreni le miracle et veu , Que leur fist la dame chariraine , Menlenant fu la joie pleine.
Si s'apareillent d'issir hors, Et garnissent d'armes leur cors, Vestent haubers, et lacent hiaumes, Ovec leu esvesque Gousseaumes, Qui portoit la seinte Chemise, Por deffense et por garantise, Aveques une autre bannière Qui du Voile de la Virge y ère.
De Chartres s'en issirent tuit 0 grant effors et o grand bruit.
En l'est des Paiens tôt se mirent :
Si grant occision en firent , Com il leur vint à volenté.
Des ocis i ot tel plenté.
Que la terre en fu jonchiée.
Tant i ot de gent de trenchiée.
Cette insigne victoire, obtenue par la sainte chemise, est représentée au bas du chœur do l'c^glise.
C'est encore à cette sainte relique qu'un est redevable du miracle suivant, opéré sous l'épiscopat de saint Fulbert. La cathédrale ayant été atteinte du feu du ciel, la veille de la Nativité de Notre-Seigneur (1020), et Tembrasement étant survenu si subitement, qu'elle fut tout-àcoup environnée de flammes , il se trouva des Chartrains si dévoués au culte de la sainte Vierge, qu'ils se jetèrent au milieu du feu pour emporter la châsse où la chemise était renfermée. En effet, résolus à la mort plutôt que de laisser perdre un si précieux trésor, ils l'emportèrent sur leurs épaules, à travers les flammes, en sortirent sains et saufs et la déposèrent dans les grottes. Aussitôt après, les clochers tombèrent, les cloches fondirent.
ainsi que le plomb qui comTait Téglise. On n'entendait partout que le bruit des piliers qui s'écroulaient. Ceux qui s'étiiient réfugiés dans les grottes ne pouvaient trouver d'issue pour en sortir et n'avaient aucun espoir de se procurer des vivres, le feu environnant les grottes : ils se voyaient à tout moment sur le point de mourir de faim ou do devenir la proie des flammes.
Dans cette extrémité, ils implorèrent l'assistance de la sainte Vierge dont ils avaient la chemise avec eux et ils en éprouvèrent aussitôt une faveur singulière. Comme si les flammes eussent redouté sa voix, elles s'arrêtèrent aux portes de l'antre sacré, et la sainte Vierge donna une telle force à ces malheureux qu'ils semblaient tous d'invincibles athlètes; et par ce moyen elle conserva sa chemise saine et entière contre la violence des flammes.
Le feu s'étant éteint, l'évêque Fulbert, le Chapitre et le clergé, avec la plupart des habitants de Chartres, coururent aussitôt pour décombrer les grottes, pensant trouver ces malheureux morts de faim ou évanouis de frayeur, ou consumés par les flammes, et craignant la perte de leur sainte relique; mais Dieu, Dieu qui n'afilige jamais les siens qu'il ne leur réserve toujours plus de miséricorde qu'ils n'en méritent, et sa sainte Mère qui avait eu soin de conserver à ce peuple ce qu'il avait de plus cher, rendirent l'évêque, le clergé et le peuple bien étonnés quand ils virent ces fervents chrétiens sains et saufs et qui semblaient plutôt sortir d'un paradis terrestre que d'une grotte environnée des horreurs de la mort. La conservation de la sainte châsse, demeurée intacte des atteintes des flammes, leur causa d'autant plus de joie que la crainte de la perdre les avait presque mis au désespoir.
Alors on chanta des hymnes et des cantiques entre-
mêlés de larmes de joie. L'évêquc et le doyen cliargèrent la sainte châsse sur leurs épaules pour la porter solennellement en procession, afin que chacun eût plus de ferveur et de zèle pour remercier Dieu de ces grâces et chanter des cantiques en l'honneur de la sainte Vierge.
En effet, les Chartrains s'aperçurent bientôt après, Tan 1137, sous l'épiscopat de Geoffroi de Lèves, leur évôque, quel prix ils devaient attacher à la conservation de la sainte chemise. Louis-le-Gros, alors roi de France, ayant résolu de ruiner entièrement leur ville, en haine de Thibaut, quatrième de ce nom, qui en était le comte, parce que celui-ci l'avait appelé en duel et avait compromis son honneur par des propos injurieux, l'évèque Geoffroi, informé de la colère et des menaces de ce prince, fit assembler son clergé, tout le peuple chartrain, et fat au devant de lui en procession solennelle, où la sainte chemise fut portée.
Alors le roi, calmé et revenu à des sentiments meilleurs, grâce à la protection de la sainte Vierge, se mit humblement à genoux, fit retirer toute son armée, au lieu de se venger comme il l'avait résolu, et défendit, sous peine de la vie, de faire du mal à aucun habitant. Il entra dans la ville et devint si fervent pour le culte de la sainte Vierge, qu'il accorda au Chapitre de l'église le pouvoir d'affranchir ses esclaves, comme on le voit par ses lettres-patentes gardées autrefois au trésor de ce lieu, en date de 1138.
On pourrait ici rapporter plusieurs autres miracles que la sainte chemise a faits en faveur de ceux qui, ayant besoin du secours de la sainte Vierge, passaient sous cette châsse. On pourrait même compter grand nombre de chevaliers sauvés des plus grands dangers, pour avoir seulement porté sur eux une figure de cette
chemise de Notre-Dame, par forme de préservatif; mais on en parlera au chapitre des miracles. Les personnes qui doutent que nous ayons eu, à Chartres, la chemise de la sainte Vierge, pourront consulter Suger, abbé de Saint-Denis, dans sa vie de Louis-le-Gros, sous lequel il vivait; Philippe de Bergame, en sa chronique de 810. Guillaume-le-Breton s'exprime ainsi à ce sujet :
Tout le monde à genoux révère dans ces lieux La chemise qu'elle eut sur son corps précieux, Quand elle produisit d'une couche féconde L'Agneau qui vint ôter tous les péchés du monde.
L'église de Chartres perdit ce trésor pendant les troubles de la Révolution; mais le Seigneur permit qu'il tombât entre les mains de personnes pieuses, qui depuis l'ont rendu à la cathédrale.
M^'' Jean-Baptiste-Joseph de Lubersac, ancien évêque de notre ville, reconnut l'authenticité de cette précieuse relique, comme il est constaté par son procès-verbal du 8 mars 1820. Elle consiste aujourd'hui en deux morceaux, d'étolTe de soie blanche écrue, dont l'un est long de deux mètres douze centimètres sur quarante centimètres de largeur, et l'autre long de vingt-cinq centimètres sur vingt-quatre de large. La dernière translation a été faite le l^r août 1849 par les soins de Mk»" Claude- Hippolyte Clausel de Montais, évoque de Chartres. Ce n'est pas à proprement parler une chemise de la Vierge, mais un voile ou tunique dont l'antiquité donne raison à la pieuse tradition qui le fait appartenir à la trèssainte Mère de Dieu. Ces vénérables restes sont enveloppés dans une étoffe plus légère et plus claire, qu'on a long-lenips désignée sous le nom de voile de la Vierge, mais que tout le monde s'accorde aujourd'hui à appeler
voile de sainte Irène, de rinipéralrice Irène qui en fit présent à l'empereur Charlemagne. C'est une étoffe byzantine d'une grande richesse de dessin : elle a été reproduite par la chromo-lithographie d'après les dessins de M. P. Durand qui avait assisté à la translation du icr août 1849 K