BISTOIRE DE LA PÉRIODE TRANSITOIRE (DE 1793 A
La bibliothèque de Genève ne passa pas sans secousses du régime paisible , régulier et paternel des trois derniers siècles, sous celui que lui fit la « révolution française. Et d'abord, depuis Tannée 1793 , date à laquelle nous avons arrêté les annales de l'antique institution, jusqu'à l'année 1798, où Genève fut réunie à la France, plusieurs régimes provisoires et intérimaires se succédèrent, mais en passant presque aussi vite que les constitutions politiques dont ils étaient comme des accessoifes obligés. Le plus important de ces changemens fut celui qui remplaça définitivement, après plusieurs essais d'autres combinaisons^ l'ancienne commission de la bibliothèque par le Sénat académique institué par la constitution de 1797. Ce Sénat devait la faire administrer par trois directeurs pris dans son sein , ^lus par lui , et par deux bibliothécaires qu'il pouvait choisir parmi tous les citoyens reconnus aptes à remplir ces fonctions. Le recteur devait nécessairement être l'un des trois membres académiques de cette direction.
Ces temps de fermentation politique, en général peu favorables aux lettres, ne furent pas autant qu'on pourrait le croire, du moins pendant les deux ou trois premières années, des temps désastreux
pour la bibliothèque. Quelques hommes d'élite parurent même redoubler de zèle et de soins , dans la tenue de cette belle collectioD de livres et de manuscrits, à mesure qu'ils s'éloiguaient davantage de la politique active. Le Dulces ante omnia Muêœ, cette légende du sage que nos magistrats lettrés du dix-huitième siècle inscrivaient si volontiers sur la porte de leurs cabinets de travail, devint surtout alors une vérité et une vérité forcée.
Le professeur Senebier, qui avait déjà rendu un service si important aux lettres en général et à la bibliothèque de Genève en particulier, en publiant son excellent catalogue des manuscrits , sembla prendre à tâche de se multiplier pendant cette période. C'est ainsi qu'en février 1793 il acheva , avec la coopération de M. Lecointe et de quelques autres (') > le travail long et minntieux du numérotage de tous les livres , comme opération préliminaire de la rédaction d'un nouveau catalogue des imprimés. La direction, voulant reconnaître la sollicitude désintéressée de M. Lecointe , lui offrit de choisir les ouvrages qui seraient à sa eonve* nance parmi les doublets à vendre. M. Lecointe n'accepta que la Paléographie de Montfeucon. Sur la demande de Senebier, un squelette et divers autres objets étranges qui encombraient les sak les et empêchaient de vaquer convenablement au service intérieur, furent écartés; et transportés ailleurs C)- Le même obtint aussi qu'un relieur spécial serait affecté à la bibliothèque. Cela était devenu d'autant plus nécessaire que les volumes subissaient des détériorations plus -nombreuses à mesure que le prêt des livres s'élargissait. Cet inconvénient porta même M. de Tournes à faire la proposition de restreindre ce prêt, mais elle fut écartée, probablement comme dangereuse vu les temps où Ton vivait. Ce temps était en effet celui des concessions sur tous les points bien plus que tcelui des restrictions. Les comptes, vérifiés le 3 février d793, présentèrent un avoir de 28,000 livres courantes.
Il arriva cependant un moment où la fermentation politique devint si forte , où le bruit des scènes de forum , de ckibs , de rues
(') M. Diodati seconda activement Senebier dans la nouvelle classification des liTres imprimés. L'ordre des livres sur les rayons y fut conforme à celai qu'occupaient leurs titres sur le catalogue. Un répertoire alphabétique facilita les recbercbes*
(') M. le docteur Maunoir ayant demandé à acbeter le squelette, la direction refusa , mais elle consentit à le faire transporter dans la chamhrt dPanaiomU (séance du 1 7 septembre \ 796).
et même d-éoliafaud , rendit tellemeot impossibles les occupations studieuses, que la tribUothèque de Genève s'en ressentit. Tant qu'on n'avait eu la révolution que par contre-coup et comme une répercussion du grand calaclisme de la France , la position avait encore été tenable. Mais il paraît qu'elle ne le devint plus lorsque les Genevois firent de la terreur chez eux et pour leur compte. Du moins les registres de la bibliothèque présentent-ils un blanc complet , une lacune de plus de deux années , depuis le mois de février 1793 jusqu'au mois de février 1795. A cette dernière date la cornmission alors en ofiBce vote un abonnement au Journal de la Con^ vention nationale. C'était la littérature du moment. Le 24 septembre 1795 plusieurs directeurs furent remplacés, et le 12 novembre de la même année un nouveau règlement fut discuté et voté, i^ articles concernant le prêt des livres furent placés en tête du registre où les lecteurs autorisés signaient leurs noms. Le département de l'inslruction publique et le Conseil administratif approuvèrent ces dispositions.
En 1796 et 4796 on achète surtout des livres anglais de philosophie, de médecine et de sciences exactes. La bibliothèque du docteur Sylvestre, contenant environ 250 volumes de médecine et de chirurgie , est payée quinze louis d'or nenfe. Le 23 juin 1796 , la direction reçut l'avis que l'illustre Charles Bonnet avait légué à la bibliothèque 60O livres courantes , ses manuscrits , « atfec ordre de ne pas laiuer sortir ceux-ci guns une autorisation de la direcHon , » et de plus le crayon original (portrait) du célèbre Spallanzani , dessiné par un célèbre artiste.
Une commission spéciale fut aussitôt nommée pour s'enquérir de tout ce qui constituait « hs manuscrits de Charles Bonnet » ceux qui avaient été remis comme représentant le legs, étant loin de paraître complets. Cette commission , ayant iait des démarches auprès de la famille, rapporta, par l'organe dé M. Lefort ('), « que les manuscrits de Bonnet étaient : 1* les mémoires de sa vie'; 2» sa correspondance avec Albert de Haller ; 3» son Grenier y soit collection de différentes choses, mais on ignore où ces mélanges ont été déposés ; 4« V Essai sur la eie à venir , manuscrit dont un exemplaire est dans la famille de Saussure. Quant à tous les autres manuscrits, comme journaux d'observations et autres, ils ont été
(*) Le 22 avril 1797.
presque entièrement épuisés et détruits par l'auteur qui s'en eAi servi pour la réimpression de ses œuvres. Madame Bonnet ayant déclaré {*) vouloir garder les Mémoires de la pie de son mari , et n'avoir pas connaissance de divers autres manuscrits réclamés, M. Senebier fut chargé de tenter de nouvelles démarches.» La direction fit aussi prier Madame Bonnet de réserver pour la bibliothèque les mémoires de la vie de son époux et de tâcher d'obtenir de M. de Saussure V Essai sur la f>ie à venir et le crayon de Spallanzani (*). En attendant le résultat, on donna à Madame Bonnet une décharge particulière pour le manuscrit de correspondances qu'^e avait remis , et de plus une déclaration de ne rien réclamer de ce qu'elle assurait n'avoir pas entre les mains , toutefois avec restriction du droit que la bibliothèque se réservait contre les héritiers (^. La sœur de M. Bonnet fit don du portrait de son frère peint par YuU.
Dans cette même année 1797 , la nouvelle direction prescrite par la constitution entra en charge. Elle fut composée de MM. Prévost , recteur, Pictet , professeur, Lefort , prof. , représentant le corps académique, et de MM. Martin etLecointe, bibliothécaii'es. On voit que dès les premières séances il s'éleva des conflits entre la direction , le sénat académique et la chambre des comptes , au sujet de plusieurs dépenses , comme chauffage des auditoires, im<* pression de témoignages pour les étudians, etc. , que Pou voulait faire supportei à la bibliothèque. La direction protestait contre l'emploi de fonds que la loi affectait exclusivement à cet établisse^' ment. M. Prévost fut chargé de soutenir les intérêts de la biblio»
(*) le 4 mars 4797.
(') Ce portrait de Spallanzani ne parait pas être jamais entré dans la bibliothèque. Du moins on n'en touvc pas de traces.
(") Les manuscrits de Charles Bonnet , déposés à la bibliothèque de Genève , forment quatre-vingt-quatre volumes in-4^ avec nn index de même format , écrit tout entier de la main de ce savant. La correspondance originale des notabilités de tous les pays avec Bonnet est contenue dans dix-sept de ces volumes. Le tout est classé et rangé dans Tordre minutieux que ce savant mettait à chaque chose qu'il faisait.
Les Mémoires sur ma vie et mes écrits , en forme de lettres adressées à MM. Haller, Trembley et de Saussure , constituent un volume in-4° de 564 pages écrites en entier de la main d^ Bonnet. Ils renferment des choses très intéressantes au milieu d'autres qui le sont moins. La correspondance offre une riche mine aux explorateurs et aux amis des sciences philosophiques et natur-historiques.
tbèque ei de foire les placements de ses deniers. La plus stricle économie diU régner dès ce moment dans les dépenses, même les plus urgeoles {*) , parce que la nouvelle constitution avait restreint les resscNirces de la bibliothèque, qui se trouvait réduite uniquement au revenu de son capital sans aucune autre allocation. Au commencement de 1798 0)) les besoins de la République de Genève allant (oiijonrs en croissant et les rentrées ordinaires diminuant en proportion , la nouvelle direction se vit même exposée à perdre d'un seul coup tout son capital si laborieusement accumulé. Le nouveau Conseil administratif de la ville de Genève fut invité par une requête à classer la bourse de la bibliothèque parn^i les. opposans généraux aux nouvelles mesures fiscales , et à donner en temps utile à la direction avis des fonds qu'il était question dé vendre. Dans cette position pénible, la direction, voulant cepeur dant montrer son bon vouloir, consentit à prendre à ses frais le chauffage des auditoires et à céder son droit sur les immatriculations des étudians dans les années où le sénat académique ne pourrait subvenir à ce chauffage ('). C'était à qui crierait misère parmi les corps lettrés. Le res angusia dotni ne fut jamais plus qu'alors une triste vérité.
, Au nombre des moyens que tenta d'employer la bibliothèque pour se.faire de l'argent, on voit à chaque instant revenir, dans le registre des délibérations, la vente des doublets. Plusieurs fois die fut proposée ; mais les temps étaient mauvais ; les libraires disaient des offres dérisoires et de plus ils entendaient payer en assignats (*). On entra néanmoins en pourparlers avec divers libraires, soit Genevois soit étrangers, comme Manget, Charles Pougens de Paris, Tilliard de la même ville. Mais la négociation n'a-
(') 4 797, 4 mars. On ajourne rautorisation d'une somme de trois louis pour un sceau et autres menus frais.
(') Séance du 47 janvier.
(') Il faut se rappeler que la bibliothèque avait un droit sur les immatriculations des étudians. Celles de la Faculté de droit devaient entr'autres servir à l'achat de livrés de jurisprudence..
(^) On sait à quel prix fabuleux se vendaient les livres au temps des assignats. Un volume qui coûterait aujourd'hui 5 à 4 francs , se vendait jusqu'à fr. 250. Nous avons sous les yeux |a facture d'une petite collection de livres assez ordinaires , achetée à Pari^ par un Suisse en 4 798 , et qui s'élève à fr. 38,000 pour environ ^00 volumes. L^emballage de ces livres est. porté à 700 francs et l'on donne un assignat de 500 francs au facteur chargé de les porter à la messagerie.
boocic jamais , soit parce qae ces libraires faisaient de^ condition^ onéreuses et offraient presque uniquement^ comme paiement, des livres neuft contre des vieux. On sait que c'fst toujours un marché de dupe , quand on a affaire à un marchand de livres quelque peu entendu. Que foire cependant ? Ouvrir des souscriptions volontaires , comme cela avait eu lieu au commencement du siècle (en 1748) était chose absolument impossible. Les préoc* cupations étaient ailleurs qu'aux livres, vives et poignantes. Les testateurs ne paraissaient guère non plus se douter qu'il existât une bibliothèque publique (*). Le moyen d'une loterie, déjà plusieurs fois mis en avant , entr'autres en 1777 , était moins que jamais praticable. Cependant la direction foisait des efforts inouis pour tenir la bibliothèque au niveau des progrès dé la science. Toutes les productions nouvelles un peu capitales étaient acquises par voie d'échange ou autrement. C'est ainsi qu'on se procura contre des doubles les collections de mémoires des sociétés savantes d'Irlande, d'Amérique, de Calcutta,. la suite des Transactions philosophiques , le Système du monde de Laplace , les annales de médecine de Duncan, le voyage de Stedman à Surinam, les Amœnitates de Linné. L'académie de Genève, qui avait reçu en don trois volumes des mémoires de la société royale d'Edimbourg, en fit hommage à la bibliothèque à condition que la reliure indiquerait la provenance du livre. En un mot, on foisait pour le mieux et comme on pouvait. L'infatigable Senebier se multipliait. Il donnait le catalogue des manuscrits de théologie de la bibliothèque de Vienne, V Origine des cultes de Dupuis, la traduction des voyages de Spallanzani, des raretés italiennes comme le Malman* aie Racquistato de Perlone Zoppoli (Zorenso lAppi) («) , et en-*fin plusieurs ouvrages en diverses langues pour lesquelles on lui adressa de vil^ remerciemens {^). Le citoyen Desporles (Félix) donna alors comme le signal de Tiotervention française en envoyant le mémoire sur le commerce des Français aux colonies d'Amérique, et le citoyen Pougens offrit tous les livres sortis de ses presses sauf les romans. Le citoyen Lalande gratifia aussi la di-
(') Enregistrons cependant deux legs, l'un de M. Banquet (250' livres courantes en novembre 1797), et l'autre de M. Jaques Lemaire (de 50 livres courantes en 1 798) .
(') Séance du 22 avril 1797.
(^) Séances du M novembre 1797 et du 14 septembre 1798.
reclîon d'uoe médaille frappée à son effigie par une société de Bourg en Bresse. Malgré tous ces expédiens, rannée 1797 à 1798 offrait UD déficit de 450 livres courantes. Les débiteurs profitaient de rincertitude des temps pour ne pas s'acquitter, et le 27 janvier 1798 le directeur fut autorisé à s'appuyer de l'autorité du sénat académique pour exiger les rentrées. Les maîtres de métiers, qui avaient déposé leurs che£s-d'œuvre, voyant que la bibliothèque était en baisse, demandaient à les retirer, ce qui leur était accordé sans difficulté (^). Les livres prêtés rentraient moins exactement, et la Feuille d'avU renfermait d'incessantes invitations pour qu'on eut à les rapporter ou à les remplacer. Un M. Dunant, ayant perdu un volume, est autorisé (le 27 janvier 1798) à le remplacer par un ouvrage, taxé comme d'occasion, de la valeur de l'ouvrage dépareillé taxé comme nçùf.
La crise approchait, et la direction de la bibliothèque, en ce qui la concernait, s'efforçait de la conjurer et témoignait de sa défiance contre l'intervention française, directe ou indirecte. C'est ainsi que la Sociéié des arts, ayant reçu en don le buste du général Bonaparte, la direction de la bibliothèque refusa de le recevoir en dépôt. « Que s'il iaut seulement, ajoute-t-elle (') , l'em- »> magasiner, on cherchera une place convenable dans l'établisse^ » ment y mais non dans la bibliothèque même» »