HISTOIRE DE LA PÉRIODE FRANÇAISE
L'incorporation de Genève à la France , si redoutée des citoyens auxquels les anciennes institutions de cette république étaient chères, fut néanmoins un événement heureux, relativement du moins, pour la bibliothèque. L'art 5 du traité de réunion, que nous avons cité textuellement dans un précédent article , consacra les fonds de cet établissement comme propriété inaliénable des anciens Genevois. Dès lors la direction n'eut plus à craindre ni usurpation ni confusion. Le 46 mai 1798 (environ un mois après la réunion) M. Achard-Trembley, commissaire de la Société économique, demanda à recevoir les fonds appartenant à la bibliothèque, et in-
(*) id mars 17t8. On accorde à M. Matthey de retirer son chef-rd'œuvre de charpenterie. — 46 mai i798 même décision pour MM. Reuge et fils. (') Séance du H novembre 4797.
vita la direction à s'adresser à lui dans tous les rappoits entre la bibliothèque et cette société chargée d'administrer les biens des anciens Genevois (*). Le recteur de l'académie, président de la direction, remit en effet à M. Achard-Trembley tous les litres relatifs à cette gestion^ et une décharge générale lui fut donnée pour mettre à couvert sa responsab^ité. Un moment on mit en délibération s'il n'y aurait pas Heu à demander à la Société économique une somme fixe et annuelle comme allocation à la bibliothèque. Mais toute réflexion faite , il fut trouvé plus convenable de rester sur l'ancien pied et de n'employer que la rente des capitaux de l'établissement. D'après le nouveau règlement sur l'instruction publique, cinq nouveaux directeurs furent adjoints aux anciens, et en attendant une révision générale de toutes les ordonnances y relatives, le soin de veiller aux intérêts de la bibliothèque fut confié' à la prudence des bibliothécaires. M. Senebier fut institué dépositaire de nouvelles clés , et en les recevant il protesta de son zèle pour la prospérité de l'institution.
A dater du mois d'août 1798 (messidor an Y!) le registre des séances est tenu dans la nouvelle forme et selon le calendrier ré* publiçain. On accède à la<]emande d'achat de livres doublets, faite par le citoyen Richard de Lyon, mais en se bornant pour commencer à la vente des livres doubles de théologie. En fructidor de la même année on confie la vente d'autres ouvrages au citoyen Pougens (*). Trois membres de la Société économique sont agrégés à la direction , et un comité dirigeant de trois autres membres est élu dans la personne de M. Achard et de MM. les professeurs Lh^ilier et Pictet.
(f) Le capital de la bibliothèque, qui fut remis à la Société écoliomique , s'éleTait à 100,074 florins, pour lequel cette Société paya une rente annuelle de 3,000 florins (M. Vaucher, préface du catalogue de la bibliothèque de Genève).
NB. Il parait résulter des procès-verbaux de la direction, que la Société économique ne versa pas d'abord une somme fixe et annuelle de 5,000 florins. Cet arrangement n'eut lieu que plus tard et ensuite d'un accord qui fut plus ou moins volontaire de la part des directeurs de la bibliothèque. Dans les premiers temps de sa gestion, la Société économique payait l'intérêt des fonds de l'établissement , ce qui , bon an mal an , donnait tantôt plus et tantôt moins.
(') Le chevalier Marie-Charles-Joseph Pougens, mort en 4833, était fils naturel du prince de Coati. Auteur d'un grand nombre d'ouvrages, infatigable travailleur malgré sa cécité, il fut au commencement de ce siècle un libraire-artiste.
Le 15 floréal an VÏI (4 mai 1799) les collaborateurs de la J9fhliothèque britannique firent hommag^e de la réimpression des premiers volumes de leur recueil qui était alors en veine de nouveauté et de succès. La nouvelle direction refusa de beaux classiques grecs , Pindare , Strabon , Xenophon , Denis d'Halicarnasse qu'on lui proposait par voie d'échange. Elle refusa aussi à M. Prévost l'échange des tables chronologiques de Blair contre le Théâtre " des Grecs qu'il avait précédemment donné. La bibliothèque ne pouvant disposer librement , ni pour le capital ni pour le revenu , de l'emploi de ses fonds qui sont entre les mains de la Société économique, M. Martin propose (le 8 fructidor, an VIII, 26 août 4800) que le recteur établisse un budget de ce qu'il recevra de celte Société, afin de régler là-dessus les dépenses. On déclare urgente l'acquisition du Lycée de La Harpe, de l'Hisioire universelle d'Anquetil , des œuvres de Newton et du Dictionnaire des arts et métiers. M. Odier donne des livres de médecine de sa composition et la collection du Moniteur depuis son origine, à condition que la bibliothèque s'y abonnera pour la suite.
Le 1" frimaire, an IX (22 novembre 1800), M. Boissier remplaça M. Lbuilier comme recteur. Celui-ci , en quittant sa charge, remh ses comptes. Il avait reçu 5,676 florins de la Société économique et il en avait payé 4,300.
L'équiUbre entre le doit et Vavoir était donc heureusement rétabli , et l'on pouvait dès-lors être plus large pour les achats. Aussi complète-t-on divers ouvrages dont les suites manquaient , et achète-t^n toute la collection des lois françaises depuis la Révolution.
Celte même année la direction se trouva dans une position assez perplexe. La République française ayant organisé, comme on sait, des écoles centrales dans chaque département, avait ordonné la formation de bibliothèques à leur usage. Cette création se faisait très rapidement avec les livres provenant des anciennes maisons religieuses, des émigrés et des corporations supprimées. Huit millions de volumes environ avaient été mis ainsi à la disposition des organisateurs de ces écoles qui en avaient choisi environ deux millions. L'Etat se chargeait aussi de répartir les livres anciens dont il disposait à profusion entre les diverses bibliothèques nouvellement créées sur le territoire français , et pour l'avenir , de tenir ces bibliothèques au niveau de la science en leur envoyant en don
des livres modernes. A ce deraier égard la nouvelle école centrale du Léman fut mise au niveau des autres, et Ludea Bonaparte, alors ministre de Tintérieur, adressa à la bibliothèque de Genève , comme aux antres dépôts de livres de la France, divers ouvrages pour l'école naissante. Lecture faite de cette lettre , décision fut prise par la direction de ne pas ouvrir les caisses et de les envoyer au bibliothécaire de l'école centrale , si tant est qu'il y en eût un. Décidément les dons des Bonaparte n'étaient pas en faveur. « lïmeo Danaos > disait la direction. Elle craignait, non sans quelque raison , de mêler ses affaires avec celles de la nouvelle école et de compromettre ainsi les capitaux et l'avenir de l'ancienne bi* bliothèque de Genève qu'on avait eu bien de la peine à sauvegarder. Les écoles centrales ne durèrent pas. Bonaparte, devenu premier consul, se hâia de les supprimer comme des foyers d'idéologie et de républicanisme jacobin. Il chargea Cuvieret d'autres savans de présider à l'organisation des lycées et des établissemens supé* rieurs d'instruction publique. L'académie de Genève fut conservée et devint l'une des académies de l'université impériale , mais sur des bases particulières et avec des ménagemens infinis. Le même arrêté qui l'organisait ainsi, conservait aussi l'ancien collège de Genève fondé au milieu du XYI'' siècle en même temps que l'académie. La bibliothèque fut maintenue dans le local du collège avec tous ses anciens droits. Enfin le gouvernement français eut autant d'égard que possible aux antécédens historiques de ces établisse* mens et à la position spéciale de Genève comme centi^ protestant. Nous disons autant que possible, car avec une machine formidable comme l'administration impériale, et sous l'impulsion de fusion et d'uniformité qui lui était donnée d'en haut, les froissemens devenaient parfois inévitables. On n'osait pas non plus refuser certaines demandes. C'est ainsi qu'il dut en coûter à la direction de céder au ministre de l'intérieur, le citoyen Chaptal, deux manuscrits très précieux, écrits en partie dans l'ancienne langue languedocienne et dont on voulait gratifier Técole de médecine de Montpellier. Le premier de ces livres uniques (n*" 48 du catalogue de Senebier) était un in-8« écrit sur velin et contenant , outre douze opuscules latins de théologie de saint Augustin , du prêtre Âlboin et d'autres auteurs, jm Recueil d* expériences sur Vurine et le sang , écrit en languedocien. Le second (n*^ 161 des manuscrits de Senebier) était un in-folio aussi sur velin et renfermant les OEu--
très de chirurgie d'Abîdcasis, traduites de l*àrabe en idionte du haut Languedoc , et ornées de miniatures représentant les ins^ trumens de chirurgie en usage au XII' siècle, au temps où vivait ce restaurateur de Tart chirurgical ('). À la vérité, le citoyen ministre Chaptal avait offert de donner en échange tels ouvrages que la di*rection désignerait elle-même. Celle-ci^ regardant cette demande t( comme une reconnaissance implicite de la propriété genevoise » de la bibliothèque , » résolut d'y accéder, mais sans spécifier d'ouvrages en échange. En conséquence, le 9 mai 1804, MM. Senebier et Martin s'étant rendus chez M. de Barante, préfet du Léman , lui remirent les deux manuscrits. Le haut fonctionnaire déclara en les recevant qu'il interviendrait pour obtenir quelques bons livres en retour. En effet, le 40 juillet delà même année, M. Chaptal écrivit à la direction qu'il avait inscrit la bibliothèque de Genève au nombre de celles qui avaient part aux distributions du gouvernement , et que pour commencer il lui envoyait les Ché^ neê de r Amérique, par Micheiix, in-folio ; les Plantes du jardin de Celi, en 40 livraisons, in-4° ; le Choix de plantes, en cinq livraisons, in-folio ; les Animaux d'Aristote, 2 volumes in-4^ ; Pofris et ses monumens, par Baltard ; le Théâtre d'agriculture, d'Olivier de Serres ; VArt de bâtir, de Rondelet ; le Traité sur te cUmat de l'Italie, par Houvenel ; divers recueils d'ornemens, des têtes d'étude de Risiphaël et les candélabres de Michel Ange , gravures avec la lettre blanche.
La compensation fut faite ainsi vaille que vaille. Les ouvrages donnés par le ministre ne sont certes pas sans valeur, mais ils sont du nombre de ceux que Ton trouve facilement et partout. Où aller, au contraire, pour retrouver des manuscrits languedociens du moyen-âge ? Qu'en aurait dit M. Fauriel ? Le docteur Prunelle de Montpellier, bien connu par certames transactions bibliographiques, passa pour l'instigateur de la demande faite par Chaptal. Ce fut peut-être par un remords de conscience qu'il envoya à la bibliothèque de Genève un exemplaire manuscrit de la Chronique de Roset découvert par lui à Àuxonne où il était commissaire du
(*) Ce manuscrit figure au catalogue de la bibliothèque de l^école de médecine de Montpellier sous le n° 95 : « Yssi (xymensan las paraulM de AbuW casim, » « C'est , dit le catalogue général des manuscrits des bibliothèques de France publié en 1S49, un très beau manuscrit a deux colonnes. »
gouvernement (<)• Au reste, le gouvernement français tint sa promesse pour l'avenir et dans la même année M. de Ghampagny , qui
(') Disons en passant qa'il ne faut attacher aucune créance à la fin de l'anecdote suÎTante qui a été souvent rapportée par un bibliophile un pea mauvaise langue:
« Bonaparte, premier consul, passant h Genève pour aller vaincre à Marengo , demanda h voir la bibliothèque de Genève. Comme il n^avait que peu de minutes à consacrer à cette visite, il aurait demandé à Denon , qui raccompagnait, de lui indiquer ce que cette bibliothèque renfermait de plus curieux. — « C'est sans contredit, répartit Denon, le livre de Michel Servet intitulé « Christianitmi Restitutio » qui fit condamner an feu cet adversaire de Calvin. »
> Muni de cette information , le premier consul parcourut rapidement les salles. Puis (out-h-coup il demanda au bibliothécaire qui l'accompagnait (l'auteur de Tanecdotc nommait M. Martin) : « Ah , vous avez 1« livre de Servet que l'on dit unique ! » Le conservateur s'empressa de l'exhiber, et en voyant avec quelle attention subite Bonaparte le considérait el le maniait, il ne crut pas pouvoir moins que d'en faire au chef de la République un hommage poli et pro forma. Le pauvre bibliothécaire comptait sans son bote, car Bonaparte, le prenant au mot, se hâta de mettre le livre dans sa pocbe. »
Bien des choses contribuent à démontrer que cette anecdote, assez accrcditée h l'étranger, est controuvée. En tenant pour vraie la visite de Bona<» parte à la bibliothèque et même sa demande , il n'est pas probable que le bibliothécaire eût pris sur lui d'aliéner si lestement un livre aussi capital que le Restitutio Christianismi. Ensuite les registres auraient fait une mention quelconque de cette générosité inouïe. Enfin l'existence de l'édition ori^ ginale ^e ce livre à Genève aurait été signalée bien antérieurement dao9 les catalogues ou du moins dans les nombreux voyages littéraires des curieux de tous les pays.
Disons toutefois en passant que l'exemplaire du Christianismi restitutio de la bibliothèque nationale de Paris vient de Genève et a appartenu à D. Colladon, juge, qui portait la parole contre Servet dans le procès de l'infortuné hérésiarque. Les passages incriminés iiont marqués et relevés en forme d^index par ce magistrat. Mais d'un autre côté ce volume paraît s'être arrêté en Angleterre avant d'aller de Genève à Paris , car il est annoté par le célèbre docteur Mcad qui avait entrepris de faire une réimpression de la Restitution du christianisme, laquelle ne fut pas achevée et resta suspendue à la page S52. Le fait est que ce fut à la seconde vente de La Vallière, en 1783, que la bibliothèque du roi à Paris acheta l'exemplaire qu'elle possède encore du Christianismi Restitutio pour le prix de 4,120 francs, comme il est marqué à la plume sur le catalogue même du libraire de Bure qui faisait cette vente fameuse. Le duc de La Vallière l'avait acheté en 4 769 à la vente Gaignat (voyez plus bas). On trouve en tête la note suivante écrite de la main de M. R. Mead, premier médecin de S. M. britannique, qui avait fait présent de cet exemplaire à de Boze duquel il avait passé à Gaignat : « Fuit hic liber D. Colladon qui ipse nomen suum ad scrij^sit, Ipse in fine Indicemetmfecit.,.. »
Nous avons entendu dire aussi qu'un autre exemplaire de iVdition originale provenait à la vérité de Genève, mais d'un particulier de cette ville qui l'aurait vends à l'étranger. On sait que ce livre fameux fut imprimé à
remplaça Chaptal aa minislère de rintérieur, envoya à la bibliothèque de Geoève le Traité çles arbres et arbuateê de Duhamel. Un peu plus tard (en 1807) on reçut les Antiquités de Pompeia, par Piranesi et d'autres ouvrages à gravures. M. Duquesnoy^ maire de Paris, envoya les Recherches asiatiques {*), et le bibliographe Barbier le Catalogue des livret du Conseil d*£tat.
En 1805 les achats furent nombreux et importans. La bibliotbë^ que se procura les Annales du Musée de Paris, les livres d'architecture de Percier et Fontaine , les Mémoires de l'académie de Saint-Pétei^sbourg , les ouvrages de Humbold, etc. M. Albanisde Beaumont fit hommage de son bel ouvrage sur les Alpes. Senebier donna de belles éditions grecques de Bodoni , célèbre imprimeur de Parme qui était alors dans toute sa gloire. Le célèbre Necker, mort en 1804 , avait fait un don de L. 1,200 qui avait mis à Taise la direction. Il fut consacré à des achats. MM. de Saussure, Lhui- Mer, Picot, Senebier, Simonde, Maurice, Tingry, Odier, Trembley, Maunoir, Vaucher, Decandolle, Bertrand, Jurine, firent alors hommage de leurs livres nouvellement imprimés, car le mouvement scientifique était considérable à Genève dans ces premières années du dix-neuvième siècle. Le savant Le Sage légua , outre les œuvres de Newton, deux caisses de manuscrits contenant entr*autres les papiers de Fatio de Duillier et des correspondances avec des savans.
Vienne en Dauphiué en iS53 et que l'édition à peu près entière fut brûlée. Cependant des exemplaires originaux existent aussi à Vienne en Autriche, à Prague et ailleurs. La bibliothèque de Genève ne possède que la réimpression allemande (1791) qui lui fut donnée par Itf. J.*L. Dupan. Mais elle a l'édition originale des premiers ouvrages de Michel Servet : « De Trinita^ iis Erroribu8,9 et les Dialogues sur la Trinité imprimés à Haguenau en 4551 et 1532.
11 était de mode, au dix-huitième siècle, chez tous les plus célèbres amateurs délivres, de posséder un ou plusieurs ouvrages de Servet. Le duc de La Vallière, le prince de Soubise, Girardot de Préfond, Gayot, Dufay , Mead et beaucoup d'autres en avaient. Ces livres atteignaient des prix qu'ils seraient loin de conserver aujourd'hui. A la vente de Gaignat, l'édition ori> ginale du Chrisiianismi reatitutio se vendit fr. 3,810. Le prince Eugène de Savoie, passant h Cassel et sachant que l'électeur avait ce livre , ne put pas même obtenir de le voir, tant ce souverain était jaloux de son trésor. Pour en finir avec Bonaparte et la bibliothèque de Genève, ce qui parait très certain, c'est la visite du premier consul et la demande de Texhibition d'un livre de Servet. Le reste est apocriphe.
(^) Traduction des premiers volumes de la collection imprimée sous œ nom en anglais à Calcutta , in-4 .
M. le professeur Maurice ayant proposé l'échange de doublets de la bibliothèque contre d'autres ouvrages, M. Send[>ier fut chargé de régler cette affaire dans laquelle , dit-il , la bibliothèque a iié traitée généreusement, M. Maurice prit des mathématiciens grecs , d'anciens ouvrages anglais et français , les œuvres de Ticho-Brahé et de Kepler, et il donna la mécanique céleste de La* place, des ouvrages de Lagrange, d'Euler et de Legendre. A la même époque , M. Boissier proposa d'échanger sa collection relative à la maison de Savoie , mais rien ne fut décidé pour le moment. Le même M. Boissier fut plus heureux dans l'offre qu'il fit d'échanger des livres contre les animaux conservés dans l'esprit de vin et qui se détérioraient. La direction accepta , à condition que les livres donnés en échange fussent des ouvrages usuels. Le ^t est que l'utilitarisme dominait alors. On votait l'achat de douze exemplaires de tous les auteurs stéréotypés pour « cUoter les priâs de version au collège, » C'était, certes, infiniment trop. On voit aussi de temps à autre recommander l'achat d'éditions de classiques, mais usuelles et ordinaires à Tusage des étudians. C'est ainsi que s'infiltrait petit à petit l'habitude de ne foire du grec et du la-^ tin qu'avec des livres communs et à bon marché, habitude peu esthétique qui a fait prendre en dégoût les études classiques à bon nombre d'étudians qui ne connaissent ainsi des langues mortes et des humanités que le côté sordide et déplaisant. En général les^ lettres avaient tort à celte époque {*) vis à-vis des sciences proprement dites. Celles-ci traitaient celles-là en sœurs cadettes. Nous ne voulons pas dire que ce fut tout-à-fait sans raison , mais la ligne de démarcation était un peu trop tranchée. Sur six ouvrages qu'achetait la bibliothèque de Genève, quatre et même cinq étaient des livres sur les sciences exactes. La littérature n'obtenait guère que quelques livres d'histoire et des voyages. Encore ceux-ci étaientils souvent plus scientifiques que littéraires.
Vers 1806 , comme la guerre avec l'Angleterre et le blocus continental empêchaient toutes relations directes avec l'Angleterre,
(*) Nos lecteurs genevois apprendront avec plaisir que M. le professeur ' Bétant est occupé en ce moment, avec Taide du gouvernement de Genève et de quelques particuliers , de la fondation d'une bibliothèque classique ancienne , composée essentiellement de bonnes éditions , de livres philologiques modernes, et affectée à Pusage du gymnase de Genève. Cette création ne saurait être trop encouragée.
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M. le recteur Boissier s'éâit chargé de prendre des arrangemens particuliers pour que les bibliothécaires reçussent directement les livres imprimés dans la Grande-Bretagne et destinés à la bibliothèque de Genève. Le même fonctionnaire renoua avec M. Tilliardde Paris (') la négociation pour la vente ou réchange des doublets. Ce libraire fit passer une longue liste de livres nouveaux qu'il offrait contre les anciens , mais les prix auxquels il taxait sa marchandise parurent trop élevés. Après examen , la direction résolut de rompre avec M. Tilliard, qui paraissait si difficultueux et d'entrer en marché avec M. Manget, libraire genevois. MM. Boissier et Senebier menèrent la chose à bien. Le 49 juin 1805, ces deux savans annoncent « que M. Manget a offert 9,000 livres des dou- M blets delà bibliothèque, mais payables en livres de son catalo- » gue. On décide d'accepter mais sur d'autres bases. On proposera » à M. Manget de payer 4 pour V^ par année du capital offert, dès » le 6 juillet 1806, ou d'ajouter fr. 240 à son offre. » M. Manget accepta en s'engageam'de plus à faire payer en numéraire, dans l'espace de six mois , le solde restant, s'il mourait ou si sa maison venait à se liquider. M. LeFort fut chargé de régler la partie financière de l'opération qui fut ratifiée le 19 avril 1806 .
En. j 807 , à la demande de MM. Martin et Lecointe, il fut arrêté « que l'on procéderait à un nouvel arrangement des livres par classes, et que pendant cette opération la bibliothèque resterait fermée. Les bibliothécaires furent autorisés à s'adjoindre , durant tout ce travail extraordinaire, un jeune homme intelligent avec un salaire de dix à douze louis. Les deux anciens serviteurs, Jaques et Mégevand , furent congédiés. Le 29 août 1807 la direction eut la douleur de recevoir la nouvelle officielle du décès de son bibliothécaire, M. Martin, enlevé au milieu de ses travaux de nouveau classement. L'appartement dans le local de la bibliothèque fut laissé à M"'*' sa veuve jusqu'à la nomination d'un nouveau bibliothécaire, et M. Martin fils fiit proposé et accepté pour suivre les travaux de son père. Ces travaux marchèrent rapidement et furent achevés avant la fin de l'été malgré les excessives chaleurs.
M. Martin fils suivit de près son père. Le 15 avril 1809 (*) la
(') La maison Tilliard, très ancienne dans la librairie parisienne, existe encore. M. Hippolite Tilliard est aujourd'hoi , à Paris , libraire dn roi de Prusse.
(') Il est à remarquer que l'année 4808 se passa tout entière sans une
direction payait un tribut à sa mémoire et constatait tout ce qu'il avait fiait, conjointement avec M. Lecointe, pour arriver à la rédaction d'un bon catalogue, sans erreur possible entre les numéros d'ordre de chaque livre et le numéro correspondant au registre. Senebier seul restait debout et il fallait lui trouver des adjoints. M. le professeur Weber fut choisi et accepté par l'académie et la Société économique, mais on lui adjoignit comme aide M. Favre- Cayla fils.
Celte même année, 1809, fut encore fatale par la mort de Senebier, mort qui porta le dernier coup à toutes les anciennes traditions. Ce savant était en charge à la bibliothèque depuis dix-huit ans. Comme bibliothécaire titulaire et comme bibliothécaire honoraire, il avait rendu d'éminens services. On lui doit le catalogue des manuscrits , celui des éditions rares et incunables , le catalogue des imprimés qui a servi de base à celui dont on se sert maintenant, des dons multipliés et de toute espèce. Il couronna cette carrière de dévouement en léguant à la bibliothèque la meilleure parlie de ses livres , et le manuscrit de son Histoire littéraire de Gônève, tel qu'il l'avait préparé pour une troisième édition de ce bon ouvrage. Tout le monde lettré connaît Senebier comme un savant ingénieux et actif, doué d'une pénétration infatigable et auteur de découvertes importantes dans la physique végétale et l'histoire naturelle {*). Bien que ses études de prédilection fussent d'abord portées ailleurs que vers l'érudition et la bibliographie , il s'était adonné à ces branches des connaissances humaines avec une telle force de volonté , qu'il avait fini par y devenir aussi fort que ceux qui les cultivent par goût exclusif et par passion. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer une anecdote que l'on trouve consignée dans le Voyage d'une Française (M"* Gautier) en Suisse et en
seule séance de la direction. Les travaux d'intérieur avaient cependant été terminés en 4 807 (séance du 27 août 4807).
£n consultant V Annuaire du département du Léman, on voit que sous le régime français la bibliothèque ne s'ouvrait qu'un seul jour de la semaine > le mardi de i heure à 3. En 4815, d'après TAnnuairc de 1844 , on assigna le samedi de dix. heures à midi aux. gens de lettres qui désiraient consulter quelques ouvrages, a Peu de personnes , je crois , dit M. Vaucher, ont fait usage de cette faculté. »
(^) Charles Bonnet peint ainsi Senebier dans la table analytique de sa correspondance : « Son art d^ebserçer prouve l'étendue de ses lectures et son zèle ardent pour le perfectionnement de l'histoire naturelle. Il m'a ôté jus* qu'^ la liberté de le louer. »
Franche-Conilé (*). Elle nous moatre Senebier dans l'exercice de ses fonctions de bibliothécaire.
« Parmi les portraits , dit la voyageuse française , qui ornent le » pourtour de la bibliothèque, je remarquai au milieu de ce^x de » Calvin , de Mayenne et d'autres érudits, celui de lord Stanho- » pe ('), plus moderne. En lisant au basses qualités écrites en lan* » gue anglaise , que je traduisis sur-le-champ , ce qui n'était pas » difficile , le bibliothécaire , petit homme , blême , froid , sensé ». et de beaucoup d'esprit, me demanda si je savais l'anglais. Je N répondis, avec ce ton léger qui nous accompagne souvent, qu'il » fallait hien savoir un peu de tout. Cette réponse, qui n'était » ni juste ni réfléchie, voulait sans doute dire que j'étais instruite » sur pluâ d'un point. Mais M. Senebier (car c'était lui), açcou^tumé >! à juger les hommes et les choses , appréciant mes connaissances » à ma réponse , me répondit : « Tant pis , madame , il faut sa^ n voir moins et le posséder mieuje. «> La réponse du savent était d'autant plus caractéristique que , lui , savait beaucoup et savait
bien.
M"* Claparède légua, en cette même année 1809. les manuscrits tbéologîques de feu son époux, le professeur Claparède, avec la singulière clause qu'ils ne sortiraient pas de la bibliothèque, excepté pour ses petits^fils , étudians en théologie.
L'influence du voisinage de Coppet commença à se faire sentir alors. La bibliothèque manquait d'auteurs allemands et ne savait trop où et comment il fallait aller les chercher. Le célèbre critiqua Schleguel, qui était alors auprès de M*»* de Staël, fut consulté «t
(*) Londres (Neuchâtel) 1790.2 volumes iii-8^. M. dUvernois, qui fut maire de Colombier quand' Colombier, près de Neuchâtel, formait une mairie, dirigea et sarTeilla l'impression de ce livre spirituel et abondant en données curieuses sur la Suisse occidentale. C'est un bon complément du Toyage de Sinner dans le même pays.
(') J^&rd Stanlwpe avait fait aux bibliothèques de Berne et de Genève des préaens d'une munificence rare en 1774, et la direction de celle de Genève avait voulu avoir son portrait {voir notre article précédent , n^ de février 48§â, page 114). Le don fait k la bibliothèque de Genève par ce seigneur anglais, connu par ses opinions libérales, consistait en de splendides édi* lions deMillon, Bacon, Boyle, Locke, Addisson, Swifft, Cook et autres, excellens classiques anglais. « Il peut y en avoir pour deux cents livres 6ter- » lings, » dit un voyageur anglais (Moore). Le fait est que ces beaux livres^ supérieurement reliés, sont toujours un des ornemens de la bibliothèque cle Genève.
fournit la note « des meilleurs classiques allemands avec les meilleures éditions » (24 avril 1809). Dans la même séance , les jours d'assemblée de la direction furent fixés au dernier samedi des mois de mars, juin , septembre et décembre, à 10 heures du matin. M. Berenger fut choisi définitivement comme sous-aide. Quelque incertitude paraissait exister touchant la composition même de la commission de direction , car les projets de réforme de l'ancien règlement étaient tombés dans l'eau. On avait alors , dans les départemens de l'empire français , les idées fixées sur des choses d'un tout autre ordre. La Société économique déclara qu'elle n'avait aucune objection à laisser les choses sur l'ancien pied et diaprés cela on invita à la prochaine séance (du 24 juin 1809) MM. de Roches, Picot, père, L'Huilier, professeurs, Delarive, professeur, et Favre-Cayla , fils. M. Favre se chargea de faire exécuter la reliure des manuscrits qui en avaient besoin. M. Favre-Cayla fils est ce citoyen genevois, aussi distingué qu'honorable, qui fut connu ensuite, depuis son mariage, sous le nom de Favre-Bertrand. Mort l'année dernière, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, il fat durant plus de quarante ans l'un des membres les plus assidus et les plus éclairés de la direction de la bibliothèque de Genève. Plu • sieurs livres de cet établissement portent des notes de sa main , écrites ordinairement au crayon sur les feuillets liminaires. Elles témoignent de l'étendue de ses connaissances dans l'histoire littéi*aire et ta bibliographie. Durant sa longue gestion, M. Favre-Bertrand fit des donations importantes à la bibliothèque et il a publié dans les Mémoires de la Société d*histoire et d'^ archéologie de Genève une excellente notice sur les livres imprimés dans cette ville pendant le quinzième siècle (de 1478 à 1500) ('). M. Favre-Bertrand possédait une magnifique bibliothèque par-
(^) M. Favre-Bertrand donne la liste des livres suivans imprimes à Genève au 45*"* siècle : Le liçre des saints anges (4478), le Roman de Méltuine (1478), le livrede Sapience (1478), Fierahras le gf(*an« (1 478) , VHwlogede 5«}»tfiice (1478), ilf onipulu» Ctiratorum (1480), Legendtt sanctorum (1480); Thomas de jéquinà de modo predicandi (M81), Histoire d^OUvier de Castitle (4482), le Doctrinal de Sapience {Promenthour , 4482) , Le roman des sept safès (1 483) , Fierahras (4488) , Passoniale (4490) , Les sept sages (4490) , Mis^ êate (4491), Constitutiones sinodales Diœcesis Gehen (4493), Statuta Eccles. Geben ( 4495)9 le Fardelet hystorical (449S), Pro'jnostication de comète (1800) , etc, , ete. Cette énumëration a été complétée. II faut entr'autres y ajouter le Pfouble Roy Ponthus et la Chronique d'^JpoUin , roy de Tyr, qui ont été vendus 4,765 francs à la vente de Louis-Philippe.
tîcuUère , riche surtout en belles éditions de classiques ancien^ et modernes. Cette collection, recommandable par le choix de$ li<vres et par leur bonne conservation , existe encore, et le local qui la renferme, dans une campagne près de Genève, est orné d'un très beaq groupe de Canova, commandé à Rome à Tillustre sculpteur par M. Favre lui-même.
En 1810, MM. Bonstetten et Trembley-CoUadon ayant demandé de consulter chez eux la correspondance de Bonnet et de Haller, la direction décida que la lecture n'en serait permise que dans la bibliothèque à la discrétion du bibliothécaire. Elle manifesta de plus l'intention de publier cette correspondance avec Tautorisation de la faouUe de Haller C)- MM. les professurs Prévost et Delarive, chargés d'examiner les nombreux volumes des lettres de.Bonnet , rapportèrent qu'elle ne serait agréable au public qu'autant qu'on pourrait faire un choix. L'impression fut votée à l'unanimité ('} et M. Boissier fit faire une copie du manuscrit original sous ses yeux.
La bibliothèque reçut, à la fin de cette même année, de la part du ministère de l'intérieur, les Fêtes à V occasion du mariage de S. M, Napoléon, et de M. de Barante, préfet, le livre de M. soq fils sur la Uttérature du XVIII® siècle.
En 1811 , la direction n'eut que quatre séances. Dans celle du 3 mars, M. Boissier fit observer qu'à mesure qu'on avançait dans
(') 11 rësnltc de certaines lettres échangées, déjà du vivant de Charles Bonnet, entre lui et quelques membres de la famille du grand Haller, qu'un des fils d« celui-ci mettait opposition à cette correspondance. Bonnet s'en étonnait et cherchait à lever les difficultés.
Les principaux correspondans de Bonnet, dont on a les lettres originales h -la bibliothèque de Genève, sont (outre Haller), Latande, Réauniur (95 let"* très), Allamand, Keat, Abauzit, Foutenelle, Formey, Loys de Cheseaux., Pluche , Garcin, Le Sage , le président de Montesquieu, de Brosses, le comte de Tressan, Adanson, Euler, Malesherbes, Dupuy, Condillac, Yan Swieten, Spallanzant , Mérian , de Saussure , Lavater, Bonstetten , Duhamel , Deluc , Bertrand , Tissot , Needham , Sulzer, Bomare, Rosier, Senebier, Bailly, Condorcet , Jean de MuUer, Goic , Maliet du Pan , Ancillon et une foule d'au* très savans et hommes d'élite, parmi lesquels beaucoup d'Italiens et d'Anglais. On se figurera facilement quelle riche mine , encore en grande partie inexploitée, présente cette volumineuse coUectiou. Bonnet ne recueillait et ne classait que les lettres intéressantes , mais il admettait celles d'inconnus quand le contenu lui paraissait remarquable. 11 est telle de ces épitres quij pour être signée d'un nom peu ou point connu dans la république des lettres, n'en est pas moins digne d'attention. Pour ne citer qu'un exemple» nous signalerons une lettre de Paul-H. G^det de Neuchàtel , datée de 1790 et relative à la doctrine de Swedenborg (vol. XVII).
(') Séance du 29 décembre 1810.
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la copie des manuscrits de Bonoet , il se persuadait davantage de la nécessité de revoir certaines parties^ vu Taccusation de soci^ nianisme portée contre ce savant.
La Ubliothèque acquit alors plusieurs livres importans provenant de la vente célèbre de H. de Couronne, mais elle s'enrichit surtout par l'heureuse intervention du nouveau préfet , M. Capelle. Voici comment : ce fonctionnaire annonça qu*il existait dans une saUe de la mairie de Bonneville (') une certaine quantité de livres dont il envoyait le catalogue, en priant la direction de faire choix de ceux qui seraient à' sa convenance en écrivant seulement en marge le moiréêervé, La direction se bâta de profiter de cette bonne occa^ sion d'acquérir quelques-uns de ces anciens livres si rares etqu*on ne trouve plus guère que dans les bibliothèques monastiques , en^ ir'autres plusieurs Bibles des 15«» et 16"»* siècles, d'anciennes éditions vénitiennes d'Âristote, un Catholicon, de vieux sermonnai'res , les Staiuia Sabaudiœ de 1505, des Déerétalea de 1476 et de 1484 , le Nouveau Théâtre de Piémont et de Savoie, 2 volumes grand in^^olio avec de magnifiques planches, des ouvrages de Symphorien Champier, de Jean de Turrecremata et entr'autres VEwposiiio super Psalmoa, le Cavalier de Savoie , la Réponse ékt citadin de Genève (1606), Dom. Cellier, histoire générale de& auteurs sacrés et ecclésiastiques en 23 volumes in-4<', etc. (*). Mais ce qui constitue la partie la plus précieuse de ces riçhessies «i inopinément et si heureusement tirées de Bonneville , c'est incontestablement quelques vieux livres français , rarissimes , imprimés en caractères gothiques , comme Le livre des sainte anges, Genève » 1478; BoGAGB, De la Ruyne des nobles hommes et fem^ mes , Lyon, 1483, in-f», très bel exemplaire; le Caihon en fran-fais, Lyon , 1492 , in -4** ; VaUre le Grand, imprimé à Paris par Philippe, le noir. Malheureusement ce dernier volume est impar»
(') Cette petite ville du Fauctgny faisait partie du départemçiiit du Lé» uan.
(^) La liste des ouvrages demandés au préfet Capelle occupe trois pages et demie de format in-S^. Le seul ou h peu près le seul qui ne fut pas accordé , et qui est à regretter, est le Roiarium Sermonum de Burli , imprimé à Pignerol en 4479 par de Rubère, in-folio. On connaît deux antres ouvrages imprimés avant 1 500 à Pignerol , en Piémont , par Jacob d« RiAeU , savoir : B(^e de CoiMoIaHone , 1479, f^^ et Ofidit meiamorfhes, , 4480, f*. Beaucoup de très petites localités avaient des imprimeries quand de fort grandes villes n'en possédaient pas encore.
feit. Due chose qu'il serait carieuiL de retrouver ce serait la liste originale et intégrale de ces livrés délaissés dans une salle de l'bôfel-de^ville de Bonneville. Que sont^ils lous devenus P Probablement que par discrétion , la bibliothèque de Genève n'a pas voulu trop enfler la liste de ses desiderata. Peut-être que parmi les ou*vrages laissés de côté il s'en trouvait d'întéressans.
M. Prévost , professeur^ qui avait travaillé sur les manuscrits de Le Sage, les réintégra en offrant une armoire pour les placer dans le haut de la bibliothèque (<). M. Soiron offrit un portrait en émail du général Montesquiou , qui rendit de ^i grands services à Genève quand il commandait l'armée des Alpes, en résistant au parti français qui le poussait à s'emparer de cette ville dès 1792. Un petit moniÊmeni avec une légende furent commandés pour accompagner ce portrait. MM. Lecointe se chargea de feire presser la copie des lettres de Bonnet et de Haller.
En 18te, M. Favre-Berirand proposa un nouveau projet de règlement ayant surtout pour but de fixer un nouveau mode de comptabilité avec la Société économique , afin de mettre à même , une fois pour tontes, la direction Je savoir sur quelle somme elle pouvait compter. Ce projet fut adopté. Cette oiême année , la Société économique donna 3,000 florins (*). MM. Manget et Cherbuliez , libraires de la bibliothèque^ restaient alors devoir fr. 476 sur le prix des doubles acquis par M. Manget. Us s'étaient libérés en livres fournis par eux.
Dansla séance du 27 juin 4 812 , M. Prévost fit une communication importante. Il devait se vendre, à la Roche, un très grand nombre de livres rares sur la Savoie provenant de M. Montréal.
. (^) Le Sage, français naturalf se Genevois, était membre ^a la Société royale de Londres. « Génie vraiment original , dit Charles Bonnet , il a écrit > u«e dissertation sur 4es uffinités chimiques qui fut couronnée à Rouen. Les ïï physiciens admireront Tesprit inventif qui brille dans ses recherches sur » la pesanteur. » On a signalé récemment et avec raison les découvertes de Le Sage qui pressentaient les applications de la télégraphie électrique. Les manuscrits de Le Sage reposent encore dans Tarmoire donné par Prévost en dehors dd local ordinaire de la bibliothèque où ils n'ont pu être casés faute de place.
(^) Bien que l'on fût sous le régime français , les comptes de la biblio^ thèque étaient toujours tenus en florins de Genève (à 46 centimes le florin). Le budget annuel de la bibliothèque roula constamment sur la modeste somme de 3,000 de ces petits florins durant toute la période impériale. Encore vers la fin ce modique revenu faillit-il être compromis.
M. LePoit fut chargé de voir ce qui pourrait convenir à Genève dans cette collection {*).
C'est le moment de faire la remarque que \\eu de pays sont aussi riches que la Savoie en livres très anciens, surtout de théologie catholique, de légendes, de chroniques et d'histoire locale. Malheureusement ils sont trop souvent en mauvais étal et usés de manière à ne pouvoir pas figurer dans les cabinets des curieux. Il va sans dire que nous ne parlons pas des belles bibliothèques de quetques amateurs de Chambéry et d'autres lieux. On peut appliquer au Valais ce que nous disons de la Savoie.
MM. Dupan et Picot fils voulurent bien se charger, à la fin de Tannée 1812 , de Tarrangement du médailler ; ils donnèrent à cet effet plusieurs doubles de leurs collections particulières (*). En décembre de celte même année le préfet €apeUe fit une ouverture légèrement msidieuse. Sous couleur de statistique il demanda, au nom du ministère de rinlérieùr, un tableau des livres rares et précieux de la bibliothèque de Genève. C'était au moment où Ton faisait affluer à la bibliothèque impériale de Paris toutes les raretés insignes des bibliothèques des cent-quarante et quelques départemens de l'Empire français (>). M. Boissier fut charge de répondre avec beaucoup de ménagemens au préfet : m que la bibliothèque de » Genève, propriété inaliénable réservée par le traité de réunion , » n'était point dans le cas des autres dépôts de livres de l'Empire. >>
(') Ces liyres ne furent pas vendus, du moins en totalité, car le même dépôt de livres de Montréal doit encore exister à La ^oche en Faucigny. Peut-être provient-il de Bonneville, qui est tout près.
(*) M. Picot fils donna environ 800 doubles , dont les trois-quarts au moins en billon. 11 résulte d'un rapport de M. Picot que le médailler renfermait environ 2,000 monnaies romaines. 11 proposait d'acheter au poids, de M.. Plantamour Saladin, les monnaies de Genève provenant du médailler Jallabert , dont plusieurs uniques ou à peu près. M. Picot conseillait de profiter de cette bonne occasion et de vendre la médaille d'or du poids de qua^ tre onces , représentant l'alliance de Louis XIY avec les Suisses que la bibliothèque possédait en argent et en or. Avec le prix de cette seule médaille on aurait acheté mille monnaies. La direction décida qu'on n'aliénerait paa la médaille d'or en question , vu qu'elle provenait de la famille Bonnet. Mais elle mit à la disposition de M. Picot les fonds nécessaires pour acquérir les monnaies du médailler Jallabert.
{*) Le préfet répondit que le but du ministre était uniquement de procurer à Genève les livres qui manquaient h la bibliothèque. Sur quoi l'on décida prudemment de remettre simplement la liste des ouvrages donnés par le gouvernement et dont les suites n'étaient pas venues (séance du 26 juin J813).
Il parail néanmoins que le préfet ne se tint pas pour battu , car H est encore question d'explications à lui fournir dans une autre séance. — La direction consentît à l'échange d'un vieux télescope contre une Bible d'Osterwald et une Bible hébraïque sans points , échange proposé par M. Lecointe.
1843. M. Romilly fait marché avec la direction pour mettre les noms des personnes que représentent les portraits de la bibliothèque. Cet accord est conclu sur le pied de six sols de Genève par lettre jaune ou blanche. On consacre un legs de 60 francs de M^i« Gallant à l'achat des Recherches de Cuvier sur les ossemens fossiles des quadrupèdes. — Divers livres de gravures ayant été endommagés par des curieux indiscrets , on décide de les tenir sous clé. Le reste des délibérations de celte année est à peu près nul. On voit de plus en plus que Tattention est ailleurs qu'aux livres. L'achat le plus important consiste dans les Etudes de la na^ ture, de Bernardin de Saint-Pierre.
47 décembre 1814. M. le recteur Boissier expose que les circonstances extraordinaires dans lesquelles on s'est trouvé cette année n'ont pas permis que la direction fat convoquée. Il rapportera sommairement ce qui est survenu : « La direction a eu le mat- ^ heur de perdre M. Lecointe qui a rempli les fonctions de biblio- » thécaire durant vingt ans. La République de Genève ayant été ré- » tablie {*) le 31 décembre 1813 par l'entrée des Autrichiens dans » cette viile^ et ayant ensuite été menacée d'un siège par les Fran- » çais , il a été pourvu à la sûreté des principales médailles dont » M. le régent et conseiller Couronne a été fait dépositaire. Enfin , » la Compagnie académique étant rentrée dans ses fonctions , elle a » procédé au choix de deux bibliothécaires dans la personne de
(') Le département du Léman , dont Genève 0t partie de 4 798 à 48t/lt, se composait de portions de pays très distinctes , qui se séparèrent alors l)our suivre d'autres destinées très différentes. C'est le cas de rappeler que' la préfectnre du Léman, qui comptait ^08,500 âmes, était composée de trois sous^préfectures , celles de> Genève, de Bonne ville et de Thonon. La limite de ce département et de celui du Simplon , était formée par le torrent qui sépare aujourd'hui le village de Saint-Gingolphe en deux parties, l'une à la Savoie et l'autre au Valais.
La sous-préfecture de Genève comprenait , outre le territoire de l'ancienne république , le pays de Gex , aujourd'hui français , et une grande portion de la province savoisienne du Genevois. Elle comprenait 10 cantons, ikO communes et 100,000 âmes de population. Ces détails de géographie impériale sont déjà si loin de nous qu'il n'est pas inutile de les remettre en mémoire pour l'éclaircissement de plusieurs passages de cet article.
[. Weber, qui remplissait déjà ces fonctions, 6t Bourrit , pas« >» teur de Sacoonex , qni est venu habiter Tappartement délaissé « par M. Lecoinle. Les deux seuls membres de la direction étran-> <• gers à Tacadémie sont MM. Acliard-Trembley et Favre-Bertrand. »Ce dernier a remis 500 francs laissés à la bibliothèque par » M. son père. M. Barthélémy Noël a légué cent cinq florins. »
M. Bourrit inaugura ses fonctions en achetant des pamphlets relatif à la restauration des Bourbons , et Ton décida , puisqu'il y avait des fonds disponibles , d'acquérir l'ouvrage de Delambre sur TastroDomie. MM. Soret et Duval , étudians, font hommage d'une monnaie de la Chine et d'une roupie d'or de Perse. M. le recteur Boissier, qui avait eu jadis le projet d'écrire l'histoire de la maison de Savoie , offre encore de vendre à la direction les livres qu'il avait rassemblés dans ce but , ceux du moins qui ne sont pas en« core dans la bibliothèque. On prie MM. Favre et Simonde {*) de donner un préavis là-dessus.
1815. Séance du 18 février. H résulte du bilan des finances de la bibliothèque qu'il y a plus de 6,000 florins de disponibles y compris l'argent livré par la Société économique. M. Favre présenle une leltre de M. Raynouard qui désirerait qu'on lui prêtât un des manuscrits en langue vaudoise dont il aurait besoin pour la composition de son livre sur la littérature provençale. On ajourae la réponse jusqu'à la reconstitution de la direction. On s'enqniert des meilleures éditions de classiques imprimées en Allemagne. Le traitement du commis Bousquet est porté à 204 florins. M. Bourrit s'étant aperçu que des étudians copiaient textuellement le manuscrit de M. Claparède sur la critique sacrée, on arrête de leur laisser prendre seulement des notes pour se conformer aux prescriptions du don.
Les graves inquiétudes des Cent jours, qui mirent de nouveau en question le sort de Genève , ne permirent pas de s'occuper activement de la bibliothèque. Voici tout ce qu'on trouve d'intéressant dans la première délibération de la direction qui stiivit la seconde restauration : « On propose de cesser l'abonnement au Mon niteur et d'acheter Y Histoire des croisades , par Michaud. » (2 septembre 1816.)
Il est impossible de mieux indiquer eu deux lignes, sans aucune
(') M. de SUmondi.
préocctipatioa épigrammatiqne mais uniquemetit par une colnddence fortuite, que Genève allait entrer dans une nouvelle ère, et par conséquent sa bibliothèque aussi. Autre temps , autres mœurs, et par conséquent autres lectures. Ladireclion, suivant l'impulsion des événemens , avait inauguré la période de la domination fran« çaise en s'abonnant au Journal des débats de la convention na^ iionale, et elle marqua la fin de cette période en se désabonnant au bureau du Moniteur (0. C^était donner à entendre qu'on avait assez de la France , de sa politique , et que moins on entendrait parler d'elles et mieux ce serait. C'était comme une sorte de bou« tade inspirée par la lassitude et la crainte de tomber dans le pire. Le fait est que la bibliothèque de Genève fut heureuse de s'en tirer comme elle fit avec l'Empire, qui parfois était assez exigent et incommode. Ses grandeurs n'étaient pas à l'usage de cet utile -éta-^ blissement. Mais s'il ne s'enrichit pas outre mesure durant cette période, on peut dire qu'il ne s'amoindrit pas non plus et qu'il se maintint sur un pied respectable, grâce aux anciennes traditions et au zèle des continuateurs de l'œuvre des Turettini , des Abauzit, d^ Eaulacre et des Senebier.
Il nous reste à retracer les principales révolutions par qjù la bibliothèque a passé depuis la restauration qui, en 1816, lui rendit son ancienne organisation jusqu^à la présenta annéç 18/52» U VA sans dire que nous le ferons brièvement et en n1nsista,nt que sur les traits essentiels. Si^ pour les temps déjà anciens , il est une foule de détails intéressans à mettre en lumière «t à sauver du naufra^ des siècles , c'est au contraire un devoir de s'abstenir, poup les phases modernes ou contemporaines, de tout ce qui pourrait sentir l'anecdote ou la personnalité.
Nous terminerons notre travail , comme nous l'avons aanoncé , par ooe description succinle de Ja bibliothèque telle qu'elle est au« jourd'hui , par i'énumération rapide des raretés sur lesquelles l'œil et l'attention du visiteur doivent stfrtouC se porter, et par l'indica» lion des araâiorations notables que l'administration actuelle est en voie d'exécuter.
(^) L^onnement au Uaniteur a cependant été repris et il se continue toulours. On sait de quel prix est ce joarnal officiel pour l'histoire contemporaine. La collection de la MMiotbèqae de Cenèye €9t complète.