PORTAIL NORD. — VOUSSURE DU MILIEU
d’un ample manteau, est assis sur un trône carré d’une construction simple et sévère. Il porte le livre de vie et la boule du monde ; sa tête a pour auréole le nimbe crucifère. Les saints apôtres, dont la vie est figurée dans les divers bandeaux de ce tympan, vont recevoir la récompense de leurs vertus.
Voussure. — Dans les voussures profondes de l’ogive, sont groupées quarante-deux statuettes, représentant des évêques, des docteurs, et peut-être même des papes. Ils tiennent des livres , fermés ou ouverts , des rouleaux de parchemin; ils sont assis dans une stalle dont le sommet, enrichi de ciselures à jour, supporte la statue suivante. Ces statues ne rappelleraient-elles pas un concile présidé par saint Remi (1)? Serait-ce une vue du ciel, où saint Sixte, saint Nicaise et saint Remi brillent par leurs vertus et par leur science, au milieu des évêques et des docteurs? Ou mieux encore, le sculpteur n’aurait-il pas
0) Lacourt, dans un manuscrit n° 39, renseigné par M. Varin, n® 13, T , dit : « A l’égard de l’autre porte de celte église qui communique » au préau, c’est à l’honneur et en mémoire de saint Remy qu’on l’a » construite, et la vie et les principales actions de ce grand saint y sont « représentées, principalement le premier concile d’Orléans, qu’il lit as- » sembler du temps du règne de Clovis , et où il a présidé. Toutes les » figures des prélats assis et rangés autour du cintre de cette porte sont » d’une sculpture très-recherchée. »
Il serait assez difficile de soutenir que l’artiste a voulu représenter le concile d’Orléans. Saint Remi l’a convoqué en effet, mais il ne l’a pas présidé. Quoi qu’en dise Hincmar, Marlot, s’appuyant sur le recueil des conciles, dit que le président de l’assemblée fut Cyprien, métropolitain de Bordeaux.
Le père Dorigny, dans son Histoire de saint Remi, parle d’un autre concile national convoqué par ce saint archevêque, d’après l’ordre du pape Hormisdas. Il s’appuie sur ce texte de Baronius : « His igitur a » Romano pontifice acceptis litteris, nihil cunctatus generalem synodum » colligendum Remigius curavit. » Ce concile, ajoute le père Dorigny, ne doit pas être confondu avec celui d’Orléans.
voulu réunir, dans la voussure de ce portail ouvrant \ dans le cloître, les pontifes de l’Eglise de Reims, et les j docteurs que comptèrent nos écoles si célèbres? ’
Ces quarante-deux statuettes se divisent ainsi : |
Dans le premier cordon, de gauche à droite, se trouvent ! seize archevêques , revêtus des habits pontificaux et du rational ; ils ont la mitre en, tête et tiennent à la main une crosse et un livre.
Dans le deuxième cordon, on remarque quatorze personnages couverts du bonnet de docteur ; ils suivent de l’index dans un livre posé sur leurs genoux.
Le troisième cordon renferme douze évêques bénissant; ils ont la mitre en tête et la crosse à la main.
A la réunion de ces trois rangées de statues au sommet des arceaux de la voûte, deux anges présentent des couronnes à Notre-Seigneur.
Porte de gauche fermée depuis la fin du siècle dernier. — Cette porte, qui ouvraitdans l’ancien revestiaire, est appelée tantôt la porte du Beau-Dieu^ à cause de la magnifique statue de Notre-Seigneur, tantôt la porte d'Enfer, « parce » que l’enfer y est représenté au-dessus en bas-reliefs,
» avec les diables et les damnés sous différentes formes, selon l’idée et l’imagination du sculpteur (1). s Elle est placée au fond d’une arcade moins profonde que celle du milieu. La partie inférieure et la voussure sont ornées de statues. Dans le tympan se déroule une des scènes que les artistes du Moyen-Age aimaient à reproduire : le jugement dernier.
Trumeau. — Sur le trumeau de la porte d’Enfer s’élève la statue du Christ. Il est vêtu de la tunique et du manteau ; il bénit d’une main, et de l’autre il supporte
(1) Lacoukt, manuscrit 39.
PORTAIL NORD. — TRUMEAU DE LA PORTE d’eNFER. 39
la boule du monde. Ses cheveux flollent sur ses épaules; sa tôle est ornée du nimbe crucifère. De son pied nu, il écrase un petit dragon ailé qui semble se dresser contre lui (1).
Sous le dais à clocheton qui abrite Noire-Seigneur, un ange balance un encensoir. Le socle et le dais sont sculptés dans la même pierre que la statue.
Cette statue, sans contredit la plus belle de la calhédrale, est connue sous le nom de Beau-Dieu (^); elle n’élait point primitivement placée en cet endroit , mais dans l’intérieur de l’église, adossée nu pilier où fut plus tard élevé l’autel de la Transfiguration (3).
<( Des manuscrits nous disent que celte porte a été ü faite aux dépens d’un marchand dont on ne sait pas J) le nom , qui vendait à fausse mesure ; on voit cette » histoire fort bien représentée en relief sur le piédestal, » au bas de la figure du Sauveur, et sur trois faces. Sur » la première, le criminel paraît debout, nu-lele et les » mains liées, subissant l’interrogatoire devant les juges. » Sur la deuxième, on voit des personnages occupés à » mesurer l’étoffe de ce marchand, avec la figure d’un » enfant qui écrit celte histoire pour la transmettre à la
> postérité. Sur la troisième , on remarque le dit crimi- » nel à genoux, les mains jointes, devant la figure de la » Vierge, comme faisant amende honorable à son église ,
> selon qu’il y avait été condamné (4').... «
Parois. — Contre les parois inférieures de la porte
(1) Coûfregisti capita (iracoüis. {Ps 73.)
Interficiam draconem abaque gladio. ( Daniel. )
(2) Cérémonial de l’Eglise de Reims de 1637, p. 128.
(3) CocQüAüLT, Description de Notre-Dame de Reims, à l’année 1508, t. m, p. 29.
(4) Lacourt, manuscrit n” 39.
(l’Enfer, se dressent, à gauche et à droite, trois grandes statues d’apôtres. Tous foulent aux pieds leurs persécuteurs.
Ils tiennent l’instrument de leur martyre, et sont revêtus de la tunique et d’un ample manteau. A l’exception de saint Jean, tous portent la barbe; ils ont les pieds nus, et la tête ornée d’un nimbe enrichi de pierreries.
Voici l’ordre qu’ils occupent.
A droite , en regardant la porte :
Le premier est saint Jean , le disciple bien-aimé ; sa figure porte les marques d’une grande jeunesse, a pour » montrer, dit Pierre Coulurier, auteur du XV^ siècle, .
» qu’il garda la virginité toute sa vie. » Gomme évangéliste, saint Jean tient un livre richement relié et couvert de pierreries. Sa tête est rasée, et ne laisse voir qu’une couronne de cheveux (1). Sous le socle, devait se trouver Aristodème , grand-prêtre de Diane , son persécuteur. L’histoire de cette persécution aura sa place dans l’étude du portail principal, où elle est reproduite en détail. Ce socle est détruiL ainsi que les deux suivants (2).
Après lui vient saint Jacques le Majeur, tenant l’épée qui lui trancha la tête. Il a le bourdon, la pannetière, la pèlerine coquillagée, emblèmes qui rappellent le pèlerinage, si célèbre au Moyen-Age, de Sainl-Jacques-de-Gompostelle (3). Sous le socle devait se trouver Hérode, qui le fit mettre à mort.
(1) Ordinairement, saint Jean est représenté ayant conservé sa cheve- J
liire, et non point la tète rasée. Un auteur fort ancien prétend qu’en 1
mémoire de la passion de Notre-Seigueur, plusieurs apôtres se rasèrent la |
tète, et que telle est l’origine de la couronne cléricale.
(2) Ces socles furent restaurés en 1827, par M. Serrurier, dans le goût |
de l’époque. . ■
(3) Ce mot Compostelle serait une abréviation de Giacomo apostolo. *
La tradition espagnole prétend que saint Jacques prêcha la foi en Espagne, î;
dans la Galice surtout, avant de retourner à Jérusalem, où il périt sous i
le glaive d’Hérode. Nous ne garantissons point l’authenticité de cette tra- ‘
dition. Rien dans les Actes des Apôtres ne l’autorise, et saint Paul, dans- j
PORTAIL NORD. — PAROIS DE LA PORTE d’eNFER.
Le troisième apôtre est saint Paul, le docteur des Gentils. 11 a le froiU chauve et élevé, une grande barbe (1); il tient en main une épée et un livre (2). Il est placé à la gauche du Sauveur, quoique bien souvent il tienne la droite comme fils de la droite, de la tribu de Benjamin (3), comme apôtre des Gentils, et surtout comme le seul qui ait vu ce que ne peut voir l’œil do l’homme (4). Sous ses pieds devait être Néron, qui lui fit trancher la tête. Comme les précédentes, cette statue est privée de son socle.
Dans la paroi de gauche, trois apôtres apparaissent à nos regards : saint André, saint Pierre et saint Barthélemy.
son Epître aux Romains, écrite a|)rcs le martyre de saint Jacques, dit qu’il se propose d’aller en Espagne, pour prêcher l’évangile dans une contrée où le nom de Jésus-Christ n’a point encore pénétré. Saint Jacques fut le premier apôtre qui mourut martyr. Il est connu sous le nom do Jacques le Majeur.
L’autre apôtre du même nom mourut bien plus tard, à Jérusalem aussi, sous le bâton d’un foulon, après avoir été précipité du haut du temple.
(Ij Remarquons le type suivi par l’artiste de Notre-Dame. Généralement, on donne à saint Paul une épaisse chevelure avec une longue barbe : ici, le docteur des nations est représenté le front chauve ; et nous verrons tout-à l’heure saint Pierre avec une forte couronne de cheveux.
(2) Saint Paul est représenté tenant un livre et une épée : un livre, parce qu’il est docteur , qu’il a consigné sa doctrine dans des livres que nous possédons ; une épée, parce qu’il eut la tête tranchée. On explique encore autrement ces deux attributs : le livre rappellerait sa conversion; l’épée, la fureur avec laquelle il poursuivait les chrétiens; delà ce vers ;
Mucro furor Sauli, liber est conversio Pauli.
Le glaive étincelant est la fureur de Saul ;
Le livre aux pages d’or, le changement de Paul.
(3) Benjamin, id est filius dexteræ. ( Genèse.)
(4) La droite est l’emblème de la vie céleste; saint Paul, ayant été, dès son vivant, ravi jusqu’au ciel, où il entendit des secrets que la bouche humaine ne saurait révéler, occupe le côté droit.
Saint Barthélemy tient un couteau à la main. On sait que cet apôtre fut écorché vif, après avoir prêché l’Evangile de Jésus-Christ en Orient. Sous ses pieds on voit Astragès^ roi des Indes, son persécuteur.
Saint André presse sur sa poitrine la croix, instrument de son supplice. Le sculpteur aurait pu se dispenser de graver le nom de l’apôtre sur le nimbe qui orne sa tête. Ne semble-t-il pas dire encore, en embrassant la croix :
€ O bonne croix, qui as tiré la gloire des membres du i 7> Sauveur; croix longtemps désirée, ardemment aimée, î » cherchée sans relâche, et enfin préparée à mes ardents ;
JD désirs, retire-moi d’entre les hommes, et rends-moi à i
» mon maître. » Sous ses pieds, se trouve le pro- j
consul de l’Achaïe, qui le fil périr. !
Saint Pierre nous apparaît ici avec le type particulier que nous ont laissé les premiers siècles, différent de celui sous lequel nous le représentons aujourd’hui. Une forte couronne de cheveux entoure son front ; il a la figure ovale, le nez d’une grande dimension, la taille haute. Tels n’ont pas toujours été les traits sous lesquels saint Pierre a été figuré. Quelquefois nous le voyons avec une figure •: ronde, le nez légèrement écrasé, une barbe épaisse, des yeux creux et vifs, les pommettes des joues saillantes, ' et surtout le front chauve, ombragé seulement par une légère touffe de cheveux. Saint Pierre n’a pas à ses pieds le coq, témoin de son triple reniement; il tient la clef qui lui fut confiée par le Sauveur. Au XIll^ siècle, saint Pierre porte ordinairement deux clefs (1), quelquefois trois (2).
(1) Les deux clefs, l’une d’or et l’autre d’argent, figurent le pouvoir d’absoudre et celui d’excommunier, de lier et de délier, d’ouvrir le ciel et de le fermer, et non pas l’autorité spirituelle et l’autorité temporelle.
f2) Au VII« siècle, i! est des représentations de saint Pierre portant trois clefs. ( Voir Histoire de V Eglise gallicane, t. V, p. 376, et t. Sh, p.257.)
PORTAIL NORD. — TYMPAN DE LA PORTE d’ENFER. 43
Ici, par exceplion, il n’en a qu’une. Cet exemple se rencontre encore au XII'^ siècle , sur le tympan du Saint- Sauveur, à Nevers.
La statue de saint Pierre est supportée par Simon le Magicien, qui semble étranglé par le cordon de la bourse suspendue ù son cou (1).
Ces statues ont été peintes : il en reste des traces visibles.
Le Tympan de celle porte est tout entier consacré à Noire-Seigneur, venant, dans sa gloire, juger les vivants et les morts (2).
Ce grand sujet se retrouve dans presque tous les monuments religieux du Moyen-Age. Il n’est point, en effet, de prédication plus puissante, plus capable de réveiller la foi endormie dans les cœurs, de calmer les passions, d’inspirer de généreux sacrilices. On sait que la peinture du jugement dernier convertit Bogoris, roi des Bulgares.
L’imagier chrétien ne peut s’inspirer à des sources plus fécondes que les livres saints : aussi est-ce l’Evangile ou l’Apocalypse en main que nous devons étudier cette belle composition.
Le Christ, entouré de la Vierge, des anges et des apôtres,
(1) On sait que cet apostat voulut acheter les dons du Saint-Esprit, et donna ainsi, le premier, l’exemple du trafic des choses saintes, crime appelé, de son nom, simonie, et traité comme hérésie par les Pères de l’Eglise. Repoussé avec son argent, Simon devint l’ennemi irréconciliable des apôtres. Après avoir séduit par ses prestiges un grand nombre de personnes en Orient, il vint à Rome, pour repaitre la folle curiosité de Néron. Une tradition rapporte que Simon ayant voulu s’élever dans les airs par la magie, en présence de l’empereur, saint Pierre se mit en prières ; l’enchanteur tomba et se brisa les membres. Ce miracle, loin de toucher le cœur de Néron, excita sa fureur, et fut la cause de la mort de saint Pierre.
(2) « Iterum venturus est cum gloria judicare vivos et mortuos. »
{Symbole de Nicée.)
est assis sur son trône, emblème de puissance (1). Il va juger les hommes, donner le ciel aux bons, Tenfer aux méchants. L’étendard de la croix apparaît (2). Aux quatre vents du ciel retentit l’appel qui convoque tous les morts au tribunal de Dieu (8). Toute créature est en travail ; la terre s’entr’ouvre en mille endroits pour rendre au jour et à la vie toute celte poussière qui lui a été confiée depuis les premiers jours du monde. Les anges arrêtent le mouvement des deux pour mettre fin au temps ; ils séparent les élus et les réprouvés (4) qu’une vie d’un jour avait semblé confondre. Satan arrive : il dilate ses abîmes et vient réclamer sa proie. Au-dessus de cette violente agitation, un calme auguste, mais terrible, règne autour du trône d’où va partir la solution dernière.
Nous recommandons à l’examen de l’archéologue tous les détails de celle porte, et nous demanderons la permission de nous y arrêter un instant.
Le drame se divise en trois actes bien distincts : la résurrection des morts, le jugement, la séparation des bons et des méchants. Chacune de ces scènes occupe un plan différent.
Le plus élevé est réservé au Christ ; il est sur un trône fort simple , de forme quadrilatère , que volontiers on prendrait pour un sépulcre : souvenir peut-être de ce tombeau qui devait être glorifié (b). Le nimbe crucifère (6)
(1) « Quum venerit Filius hominis iu majestate sua et omnesangeli cum » eo, tuuc sedebit super sedem majestatis suæ.» (Saint Mattoieu, XXV.)
(2) a Et tune parebit signum Filii hominis.» (Saint Matthieu, XXIV.)
(3) « Et mittet angelos suos cum tuba et voce magna, et congrega- » bunt electos ejus a quatuor ventis. » (Saint Matthieu, XXIV.)
(4) U Et separabit eos ab invicem, sicut pastor segregal oves ab
» hædis. » (Saint Matthieu, XXV, 32.)
(5) « Et eritsepulcrum ejus gloriosum. » {Isaïe, XI, 10. )
(6) Le nimbe crucifère est l’attribut exclusif du Sauveur ; c’est par la croix qu’il a clé glorifie dans sa chair.
PORTAIL NORD. — TYMPAN DE LA PORTE D’eNFER. 45
entoure la tête du souverain juge ; tout en lui respire justice et sévérité. Une draperie élégante revêt le corps de THomme-Dieu, laissant, toutefois, à découvert les cicatrices, objet de tant d’espérance et de confusion. Ses mains étendues montrent la place des clous qui rattachèrent à la croix.
Près du juge suprême, apparaît Marie. Elle se tient prosternée , et implore sa bonté en faveur de ceux qui , sur la terre , lui donnaient le nom de Porte du CAcl, de Secours des Chrétiens. Elle élève vers son divin fils ses mains jointes et ses regards suppliants; sa taille est noble et imposante, sa pose digne et pleine de grâce ; un long manteau donne à son corps virginal quelque chose de grand et de vénérable (1). Du coté opposé, saint Jean- Baptiste, le plus grand d’entre les enfants des hommes (2), prie à genoux, les mains jointes et la tête levée. Il porte une longue barbe, de grands cheveux; son manteau, frangé tout autour, rappelle cette couverture de poils de chameau qu’il portait dans le désert (3). Dans bien des cathédrales où ce sujet est reproduit, ce n’est pas saint Jean-Baptiste, mais l’apôtre saint Jean qui se trouve à ge-
(1) C’est une faute d’avoir, dans cette scène, représenté la Sainte-Vierge et les saints dans l’attitude de la prière. Cela peut sembler touchant, poétique, mais la vérité du dogme n’y est pas respectée. Au jugement dernier, plus d’intercession efficace ; la justice s’exerce dans toute sa rigueur.
« On pourrait néanmoins, dit Molanus, trouver une justification à de » semblables peintures. On pourrait dire que Marie et Jean-Baptiste, » ainsi que les autres saints, rendent grâce au Seigneur de l’avènement » de son royaume, et le remercient des bienfaits dont il les a comblés. » Il serait encore possible de dire que cette altitude suppliante ne si- » gnifie point que Marie et les saints prient pour les damnés, mais » qu’en ce terrible moment, les justes eux-mêmes sont saisis de frayeur. »
{Institut, de V Art chrétien, t, I«^)
(2) « Non est major inter natos mulierum. »
(3) a Tpse autem Joannes habebat vestimentum de pilis camelorum. »
(Sa^t Matthieu, III, 4.)
DOUX près du Sauveur. L’idée n’est pas moins belle de i réunir au pied du trône du Juge suprême, Marie et le disciple bien-aimé, qui, tous deux, se tenaient auprès de la croix.
Sur le même plan, mais aux deux extrémités, le groupe est complété par deux anges qui tiennent, avec des draperies, l’un la croix et la lance (1), l’autre la couronne d’épine et les clous. Ces instruments se dressent devant les méchants, comme des accusateurs que rien ne pourra fléchir; pour les justes, au contraire, ce sont des signes d’espérance et de salut.
Les deux plans inférieurs retracent la résurrection des morts. L’action commence : les morts sortent pêle-mêle, et comme effrayés, de leurs tombeaux de pierre, se dégagent des voiles lugubres qui les enveloppaient, et s’empressent de répondre à la voix des anges. Plusieurs s’élancent d’un même sépulcre, pour indiquer que les cimetières, encombrés peu à peu de ces dépouilles humaines, reçurent successivement sur des ossements desséchés les cadavres des générations nouvelles. Quelle animation ! quelle variété dans les poses ! quels caractères d’étonnement, de crainte ou d’espoir dans ces hommes occupés du son terrible de la trompette qui les réveille 1 Quelques-uns pensent échapper à l’épouvante qui les domine , en se bouchant les j
oreilles; d’autres se cachent; de toutes parts, on prie, j
on gémit (2). C’est un contraste et un désordre universels. '
Dans plusieurs églises où cette scène est reproduite, à i Poitiers, par exemple, les sexes sont confondus; ici, au •
(1) « Tune parebit signum Filii homiuis. »
fSAINT Maithieü, XXIV, 30.)
(•2) » Et reges terræ, et principes, et tribuni, et divites, et fortes, et » omnis servus et liber absconderunt se... Et dicunt niontibus et pétris : ■ Cadite super nos et abscondite nos a facie sedentis super thronum et » ab ira Agni, quoniam venit dies magnus iræ. ■ [Apocal., VI.)
PORTAIL NORD. — TYMPAN DE LA PORTE D’eNFER. 47
contraire, la distinction est très-frappante, et les femmes sont couvertes de linceuls qui les enveloppent de la tète aux pieds.
Ces deux bandeaux, qui comptent vingt-neuf statuettes, ne sont séparés que par une légère guirlande de fleurs, pour montrer que la scène est la même.
Les morts sont réunis : le jugement va commencer. 11 semble que la scène dont il s’agit aurait dû se trouver plus rapprochée du souverain Juge, et ne pas être séparée par les deux cordons supérieurs où se trouvent les morts sortant de leurs tombeaux. L’artiste a prévu cette difTicullé, en enveloppant tout le tympan de nébules qui indiquent clairement que tout se passe dans les deux.
Le quatrième bandeau est divisé en deux parties. L’imagier, voulant figurer la séparation des bons d’avec les méchants, donne , dans une première partie, les vertus sans leurs différents attributs. Comme il était très-difficile de représenter ces êtres abstraits et célestes, l’artisle a recours aux symboles et aux figures allégoriques. Durand de Mende veut que « les vertus soient personnifiées sous la » forme de femmes voilées , pour indiquer leurs charmes » secrets, et la douce nourriture par laquelle elles fortifient » l’âme qui les possède (i). «
Les vertus figurées dans ce bandeau sont, les unes voilées, les autres couronnées , celles-ci assises , celles-là debout. Il est bien difficile de les spécifier ; elles n’ont aucun signe distinctif, et au lieu de trouver sept femmes, dont quatre seraient les vertus cardinales, et trois les vertus théologales, nous ne rencontrons que six femmes et un religieux. Toutefois, nous nous hasarderons à nommer chacune de ces statuettes. A notre sens , le religieux
(1) « Virilités in mulieris specie depinguntur quæ mulcent et nutriiint. .> {Rat. div. off., t, pr.)
et les deux statues couronnées représenteraient les vertus théologales, et les quatre femmes qui les suivent seraient les vertus cardinales. Développons notre pensée.
Le religieux assis, vêtu de la chasuble , la crosse en main, et tenant le livre des Evangiles, figurerait la Foi, 11 a pour diadème la couronne cléricale, la tonsure.
VEspérance serait symbolisée sous les traits de cette femme couronnée, assise à la droite du religieux. Un riche manteau, amplement drapé, l’enveloppe de ses plis majestueux ; elle tient dans la main droite un livre fermé , et lève sans effort sa main gauche vers le ciel (1).
La Charité serait figurée par la troisième statue. C’est encore une femme couronnée , qui ne diffère pas beaucoup de la précédente ; sa pose est absolument la même, peut-être moins sévère ; elle a le livre et le manteau, et place sur son cœur la main qui lui reste libre.
Les quatre outres statues de ce groupe sont encore moins caractérisées, excepté cependant celle qui est assise sur le même plan que les trois vertus théologales, à droite de la Charité. Sa figure paraît beaucoup plus jeune ; elle ne porte ni ce manteau qui drape les vertus, ses compagnes, ni ces boucles de cheveux qui retombent si gracieusement sur leurs épaules. Elle a les mains jointes, dans l’attitude du plus profond recueillement. Cette figure si douce, si pieuse, serait peut-être la vertu de Religion, qui se nourrit surtout de la prière et de la méditation. Ces sept statues sont nimbées, en signe de leur béatification.
A gauche , se trouve un ange aux ailes déployées : il lient une navette , et présente l’encensoir à un évêqiie vêtu de tous les ornements pontificaux , la mitre, la crosse, la chasuble, le pallium elle rational.
La première partie du bandeau est terminée par un arbre, fleuri du coté des vertus et desséché du côté des
(l) « Scio enim cui creclidi, et ccrlus suni quia potens est depositum « meum servare in ilium dicm. » ( I. Timoth. )
PORTAIL NORD. — TYMPAN DE LA PORTE D’eNFER. 49
vices. Dans l’art chrétien primitif, l’arbre chargé de ses feuilles est le symbole de réternelle félicité. La Sainte Ecriture représente sous cet emblème le juste lui-même, dont celte félicité est la récompense (l). Comme le fait observer ïlermas : a Dans Fliiver de celte vie , les justes » ne se distinguent point des pécheurs , parce que , en j> cette saison, rien ne fait discerner les arbres secs d’avec. B les vivants ; mais dans l’autre vie, (jui est un perpétuel » printemps, on reconnaîtra les justes, arbres pleins de » vigueur , parce qu’ils seront ornes de leurs feuilles , ü tandis que les impies resteront secs (2). «
Les vices sont figurés par onze pcrsonnarjes mutilés, qui , sans doute , représentent une scène impure de Sodome (3). Nous ne nous arrêterons pas à la deviner : elle est presque entièrement détruite. On aperçoit encore un homme avec des pieds en forme de griffes, et une femme tenant de la main droite un crapaud qui lui ronge le sein. Ceci prouve au moins que l’artiste a voulu représenter le vice impur, non dans une vue obscène, comme bien souvent on s’est plu 6 le répéter, mais pour donner une grande horreur de ce vice qui conduit directement à l’enfer.
Le cinquième bandeau est aussi divisé en deux parties. Tout autour du Sauveur viennent se ranger les élus , séparés des méchants par l’archange saint Michel. C’est une longue procession où règne le pins grand ordre , où tout respire le bonheur ; point d’empressement, point de confusion. Les élus, dirigés parles anges, sont placés dans le sein d’ Abraham. Ils sont représentés par quatre personnages
(1) « Erit tanquam lignum.... (cujus) folium non defluet. » (Ps. I.)
(2) Hermas, de Similit., lib. III, ch. 3 et 4.
(3) Aux pieds de ces personnages sont des ruines amoncelées, d’où sortent des flammes. Ce qui prouve que l’imagier a voulu figurer la destruction de Sodome.
conduits par un ange qui lient l’un d’eux par la main. Tous ont de grandes robes (1). Deux autres anges, les ailes étendues, présentent sur un linge une âme sous la forme d’un petit être humain. Ce sont peut-être les petits enfants enlevés de ce monde , avant que la malice du siècle ait pu dépraver leur intelligence ou corrompre leur cœur (2). Au centre du groupe , Abraham , assis , lient un grand voile dans lequel on aperçoit sept petites statuettes, figures des âmes des élus. A la droite du saint patriarche, se trouve la répétition des mêmes figures : deux anges qui portent une âme sur un linge, et un sixième ange qui conduit quatre autres personnages , et en tient un par la main.
Cette manière de représenter les. justes dans le sein d’Abraham est ordinaire au XIII^ siècle ; on la retrouve à Saint-Etienne de Bourges, à Moissac, à Vézelay. Elle est fondée sur l’Ecriture Sainte. Dans l’évangile de saint Matthieu, il est dit que les saints reposeront avec Abraham dans le ciel ; et dans saint Luc, nous voyons le mendiant Lazare dans le sein de ce patriarche (o). Les prières de la liturgie énoncent la même vérité : Que les anges vous conduisent dans le sein d’Abraham (4).
Avant de passer à la scène suivante, remarquons le nombre de huit dans les élus conduits par les anges, et celui de sept dans les âmes déjà placées par les anges dans le sein d’Abraham. Ne serait-ce pas une allusion aux huit
(1) a Dalæ sunt illis singulis stolæ albæ. » CJlpoc., VI, 11.)
(2) « Raptus est ne malitia mutaret intellectuin ejus aut ne fictio deci-
» peret aniniam illius. » {Sagesse, IV, 2.)
(3j ■ Recumbent cum Abraham in regno cœlorum. »
^Maith., VIII, 11.)
»' Dives. .. vidit Abraham a longe et Lazarum in sinu ejus. »
(Luc. XVI.)
(4) « In sinum Abrahæ angeli deducant te. -
béatitudes et aux sept vertus opposées aux péchés capitaux, que nous allons bientôt voir dans les enfers ? Remarquons également que si, dans les réprouvés, nous devons apercevoir un évêque et un religieux, nous les trouvons aussi au nombre des élus. Ils sont ici, il est vrai, au dernier rang, tandis que, tout-à-riieure, nous les trouverons au premier. C’est que Dieu juge toujours plus sévèrement ceux à qui il a fait plus de grâces, et auxcpiels il a donné la puissance sur les autres (1).
A gauche de celte scène de bonheur, les maudits marchent vers l’abîme qui les attend (2) Les uns détournent la tête; les autres regardent avec envie les élus qui s’éloignent, et semblent s’écrier avec un douloureux accent : « Nous » nous étions donc trompés (3) ! » Plusieurs, mornes et silencieux, sont absorbés dans une espèce d’anéantissement ; tous, enfin, font résistance, et s’efforcent de fuir l’infernal supplice; mais une chaîne les retient: elle est fortement tendue et s’imprime sur leurs vêlements. Un démon à l’air brutal les tire en se moquant. 11 semble obéir aux ordres d’un ange, qui, l’épée à la main, est là pour faire exécuter les ordres du souverain Juge, et fermer les portes de l’abîme. Cet ange, c’est saint Michel, debout, dans une altitude noble et imposante, chassant devant lui les réprouvés.
Parmi ceux-ci , on voit une femme qui pleure. Nous croyons qu’elle représente l’avarice, car elle tient suspendue à son bras une bourse pleine d’argent. Elle regarde l’archange et le prie les mains jointes.
Auprès d’elle, dans le second plan du bandeau, est un personnage sans caractère.
(1) « Gui commendaverunt mullum, plus petent ab eo. »
« Judicium durissimum bis qui præsunt, fiet. »
(2) « Ibunt hi in supplicium æternum. » i
(3) a Ergo erravimus. »
(Lüc, XVI.) {Sagesse, VI.)
(Matth.,XXV, 46.) [Sagesse, V, 6.)
La colère pourrait être figurée par le guerrier que nous voyons au troisième rang.
Après lui, vient un abbé en costume de son ordre; il porte sa crosse, et marche la tête baissée; la crainte et la confusion sont peintes sur son visage.
Ce personnage, qui a la bouche horriblement ouverte et pousse des cris de désespoir, ne serait-il pas la personnification de Tenvie?
Un autre maudit^ perdu dans ce groupe sinistre , n’a rien qui puisse nous aider aie caractériser.
Parallèlement au religieux revêtu de son costume distinctif, est un évêque en chape, et la crosse a la main.
Au guerrier est opposé un roi, les épaules couvertes du manteau traînant, et la tête ceinte du diadème. L’imagier a-t-il voulu figurer l’ambition, fille de l’orgueil ?
Ces huit personnages sont liés par la longue chaîne que tient un horrible démon; tourne vers les victimes, il ricane d’une manière épouvantable, et tire démesurément une langue effilée, en leur montrant le lieu du supplice.
C’est une vaste chaudière, dressée sur un trépied, sous lequel brûle un feu ardent qui darde ses flammes tout autour de cette cuve. Une foule de têtes apparaissent, confondues pêle-mêle dans ce gouffre dévorant ; elles s’y perdent, elles s’y enfoncent, et les corps ne se voient plus. De chaque côté de la fournaise, deux diables hideux refoulent les damnés : celui de droite , en appuyant sur leurs têtes ; celui de gauche, en les frappant de sa fourche. Un crapaud, figure de l’impureté, s’échappe delà chaudière.
Nous ne nous arrêterons pas à faire observer dans quel sens il faut prendre ici la présence, au milieu des réprouvés, de ces personnages honorés d’un haut caractère ou d’une sainte autorité. Beaucoup veulent y voir une satire du clergé, une pensée démocratique, une vengeance des petits contre les grands. Il est difficile de croire que les prélats qui faisaient bâtir ces édifices, qui donnaient eux-
PORTAIL NORD. — VOUSSURE DE LA PORTE d’eNFER. 53
mêmes les sujets des sculptures , se fussent résignés à symboliser leur condamnation. 11 est plus naturel d’y voir des leçons (jue tout le monde peut lire dans l’Ecriture Sainte (1), dans les traités des devoirs du sacerdoce et de la vie religieuse. Et si les moines, qui sculptaient euxmêmes leurs bas-reliefs ne craignaient pas de se mettre au nombre des réprouvés , c’est qu’ils voulaient rendre pour eux la leçon plus frappante et toujours visible.
Voussure. — La voussure de cette porte est digne du sujet qu’elle encadre; elle se déroule avec un luxe d’ornementation (|ui révèle la fécondité de l’art chrétien. Elle SC divise en trois gorges oii sont placées , de distance en distance, sous de petits dais, de gracieuses statuettes.
La première gorge de l’ogive nous présente dans l’arceau un tem[)le ouvert , où doivent entrer les élus. Audessous , à droite et à gauche , deux anges sonnent de la trompette pour appeler les hommes au jugement (-). Trois autres anges soutiennent sur des draperies des couronnes d’immortelles.
Dans la deuxième gorge se voient, deux à deux, à gauche et à droite, cinq docteurs (3) assis sur des trônes. Ils sont en chasuble, portent les cheveux courts, sont sans barbe, et tiennent sur leurs genoux des livres ouverts. Par ces cinq docteurs , le sculpteur a peut-être voulu représenter les apôtres déjà figurés en partie sur les parois inférieures de ce portique. Suivant la promesse de Notre-Seigneur, ils doivent juger les douze tribus d’Israël (4). Ils ont audessus de leur tête un temple ouvert.
(1) s. Mattu., XIX. 23; S. Luc, XVII, 33; ibid.,y\. 24; XII, 8, 21.
(2) a lu novissima tuba; canet enini tuba, et mortui résurgent. »
(I Corinth. ,XV, 52.)
(3) 9 Qui élucidant me , vitam æteruam habebunt. »
{Ecclés., XXIV, 31.)
(i) « Sedebitis super sedes, judicantes duodeoiin tribus Israël. »