‹ Histoire et description de Notre-Dame de ReimsChapitre 85 sur 257 · PILIERS · texte numérisé non relu

PILIERS

Irée des deux premières cliapelles, mais ne soutiennent pas de grandes voûtes , pas plus que les trente piliers engagés dans le mur.

Les piliers de la nel' sont établis parallèlement sur deux rangs, et posés, les deux premiers, à 5“^ 35^ de distance; les seize suivants, à 20^ ; ceux qui précèdent et ceux qui suivent le sanctuaire sont à de distance, et ceux du 'sanctuaire à 9»^ 40*^; les liiût derniers de l’abside vont toujours en se rapprocbant.

Les piliers qui supportent les arcades sont presque tous composés d’une forte colonne qui a ordinairement \m 54c (je diamètre : là viennent s’engager en croix quatre autres colonnes plus petites; elles équivalent -ensemble au volume de la grosse colonne du milieu. Le diamètre total est de 2"^ 84^. — En vertu d’une loi généralement observée au Moyen-Age, la masse totale de la colonne égale la moitié de la masse des contre-forts correspondants à Textérieur.

A chaque travée, trois des moindres colonnes reçoivent les arcades de la nef à leur retombée et les arcs doubleaux des basses-nefs. La quatrième, qui regarde la nef principale, supporte au-dessus du cbapileau une autre colonne de même dimension, aux deux côtés de laquelle sont deux petites colonneltes assises sur le tailloir. Ce faisceau s’élance d’un jet hardi, traverse le triforium , monte le long des fenêtres presque sous les arcs -doubleaux des voûtes de la grande nef, dont il soutient les nervures. A leur sommet, les colonnes sont couronnées d’un chapiteau double de hauteur du chapiteau des colonnettes voisines.

Les quatre piliers principaux du transsept et les deux premiers de la grande nef sont de dimension prodigieuse ; ils s’élèvent' d’un seul jet jusqu’à la hauteur des grandes voûtes, qu’ils supportent ; toutefois, leur force est déguisée par plusieurs colonnettes qui les entourent.

Les piliers de l’abside sont plus forts cjue ceux de (a nef quant à la colonne principale ; mais , contrairement à ceux-ci , ils ne sont pas cantonnés en croix de quatre colonnes : il n’y en a qu’une seule vers l’intérieur. Celleci s’élance , accompagnée de deux peliles colonnes, du chapiteau jusqu’à la voûte , comme celles de la nef. Ce genre de piliers, en usage dans la Normandie, est appelé, pour cette i*aison, 'piliers normands , et on ne les rencontre que très-rarement au Xllïc siècle.

Toutes les colormettes sont ornées, dans leur hauteur, au-dessus des arcades, d’annelets étroits qui forment, en se contournant , les deux cordons horizontaux de la galerie supérieure dans tout le pourtour de l’église.

Le long des murs, et espacés parallèlement aux colonnes de la nef centrale, saillissent d’autres piliers qui limitent chaque travée, et, correspondant aux contre-forts extérieurs, s’unissent à eux pour former un soutènement inébranlable jusqu’à la tombée des voûtes, dont ils reçoivent les nervures.

Ces vingt-quatre piliers sont généralement composés d’un prisme carré, dont la face antérieure est ornée d’une grosse colonne correspondant en tout à celle de la nef, cl dont les deux angles sont évidés en deux colonnelles rondes, destinées à recevoir les arcs-doubleaux des basses voûtes. A côté de celles-ci, est une troisième colonnelle plus petite, qui supporte l’archivolte de la fenêtre.

Comme dans la grande nef, ces piliers sont annelés par le cordon qui serpente autour de l’église à la hauteur des galeries ; ils sont couronnés de chapiteaux.

Tous les piliers de l’édifice, sauf ceux des quatre dernières travées, sont construits d’une seule pierre pour chaque tambour (1 ), ou de deux dont les joints sont adroite-

(I) Assise (le pienes e> liiulriiiucs qui composent le fût irune cotonne.

437 IMÉUIEUU. — I‘1L1EKS ET LEURS CASES.

ineiil dissimulés par l’addition de la colonne cantonnée, fixée dans le pilier principal par son allongement en (|ueue d’arondc. llonnecouri, au XIII^ siècle, en a donné le dessin, (|u’il est facile de confronter avec les colonnes coupées du chœur, au-dessus du dossier des stalles.

Les colonnes de la grande nef et du li anssept n’ont pas un môme diamètre, mais elles sont tellement harmonisées entre elles (jue l’on ne s’aperçoit jias, au pi’emier aspect, de cette dilTérence. Les quatre (|ui sup[)ortent la voûte du sanctuaire, et celles (jui avoisinent le portail, sont évidemment d’une force exceptionnelle ; mais, pour rendre leur grosseur moins sensible, les deux colonnes qui suivent celles du portail, en bas de la grande nef, sont plus fol les (jne les autres ; et de même le pilier (jui précède et celui qui suit les colonnes supportant les gramles voûtes du transsept sont également d’un volume un peu plus considérable.

11. Les bases sur lesquelles reposent les pilieis ont la forme ordinaire : elles sont assises sur des plinthes trèshautes qui se prolongent le long des nefs et des tranesepts.

Elles ont le caractère du XIIl^ siècle, excepté celles qui supportent les piliers des quatre travées ajoutées au XIV^ siècle. Ainsi, le bas de la colonne est entoure d’un tore aplati, accompagné, aux angles, de volutes ou griffes de dessins différents. Ce tore semble s’affaisser sur lui-même, à raison du poids qu’il supporte, et forme une scotie approfondie, sur laquelle viennent se superposer deux tores cylindriques.

La grande plinthe, ornée d’un talon qui porte l’ensemble du pilier, est un octogone présentant au droit du fût principal quatre faces de 0"^ 50^ de hauteur, surmontées de deux autres degrés. Cette plinthe et ces deux degrés, se continuant le long des murs, retiennent les

bESCKlPTlON DE LA CATHÉDRALE DE REIMS.

piliers entre eux, fortifient le pied du mur lui-même , et offrent autant de sièges aux pauvres, pour rjui l’Eglise n’oublia jamais d’alléger les privations de la vie. (Sil’architectc du XllE siècle n’eùt point eu celle pensée, il se fut contenté de souder aux parois du rnur un stylobale imposant.)

Ce n’est point là un fait spécial à Notre-Dame de Reims. M. Aubert, dans son Histoire de la cathédrale de Poitiers, mentionne ces degrés superposés, et il ajoute que l’esprit de celte fondation s’est conservé jusqu’à nos jours. « Aux grandes solennités, quand la procession, avant la )> messe conventuelle, parcourt gravement les bas-côtés î de la vieille basilique, on peut voir ces sièges véné- » râbles, garnis de paysans des villages voisins, qui, un >> genou sur les dalles, ei s’appuyant d'une main sur le » bâton classique de leur voyage, regardent passer, en » se signant, le symbole de la Rédemption. Successeurs » intelligents des générations écoulées, ils semblent vej) nus, sans le savoir, comme des représentants de la » vieille toi catholique, dont la sollicitude leur procura » ce lieu de prières. »

Celle plinthe et ces degrés se retrouvent entre les piliers de la grande nef, qui vont depuis le transsept jusqu’au chevet, du- moins quant à la partie extérieure. Rien ne nous indique qu’ils aient existé à l’intérieur ; c’était cependant un ancien usage d’en ménager de semblables pour servir de siège aux clercs qui assistaient aux aflîccs (1).

Il est à remarquer que le mur des chapelles absidales n’est pourvu que d’un slylobate à hauteur d’appui, sans marches. Un élégant cordon relie et continue les tores et les scoties des bases du pilier: nouvelle preuve que les

1,1) Cette parliculai’ilê se remarque à Poitiers, à Foy, à Conques en Houergue, à Nolre-Dame-des-Miracles, à Mauriac.

(Voir un rappoil de M. Mérimék, liuïlelit} monumefaal , l. IV, p. 280.)

INTÉniEUR. — PILIERS ET LEURS CHAPITEAUX. 2;J9

sièges indiqués plus haut sont destinés aux indigents : ils ne sc retrouvenl (jue là oii les fidèles pouvaient se placer pour assister aux offices et pour entendre la prédication.

111. Les chapiteaux qui couronnent les piliers de la nef, du chœur et de l’ahside, jusque dans les plus sombres recoins, sont tous fouillés avec un soin particulier, et par la richesse de leur dessin, par leurs volutes recourbées, par leui’s feuillages gracieux, ils attestent le goût des artistes du XlIIe siècle et sont riionrieur de rarchitecture chrétienne.

On y remarque une élégante simplicité et une admirable variété : pas deux chapiteaux (jui se ressemblent, et ce[)endanl ce sont presque partout des feuilles étalées, contournées, inclinées, enlablées avec une grâce et une harmonie indéfinissables. Peu d’animaux, à peine quel- (jues oiseaux ; rarement des personnages : ici domine la dore du pays : la vigne, le chêne, le trèfle et autres plantes vulgaires et connues de tous.

M. Viollet-le-Duc voit, dans les chapiteaux de Notre- Dame de Reims, un perfectionnement très-grand, où furent conciliées les grandes difficultés que les architectes avaient jusque là rencontrées dans l’union des chapiteaux du gros pilier et des colonnes engagées. « Ici , dit l’illustre arjo chéologue, le gros chapiteau conserve son ordonnance » propre au milieu des quatre autres. Ceux-ci prirent » tonte la hauteur du gros chapiteau en deux assises, mais 0 une seconde astragale vint les diviser à mi -hauteur. »

Les piliers isolés ont seuls ce caractère remarquable. La colonne principale y est couronnée par un chapiteau très-élevé; les quatre colonnes moindres dont il est flanqué ont un double chapiteau séparé par une astragale. Les hauts piliers du sanctuaire , ceux des tours du

portail , ceux des basses-nefs et de l’intérieur des chapelles n’ont pas ce double couronnement, qui produit un effet des plus heureux, et qui forme une des particularités les plus saillantes de notre cathédrale.

Les chapiteaux des collatéraux , du triforium , des chapelles, sont ornés d’un seul rang de crochets, tandis que bien souvent, dans les autres chapiteaux, les feuilles sont disposées sur deux rangs , sur trois, ou même sur quatre. Les crosses sont tantôt autour du vase, tantôt aux angles de l’abaque, jamais dans les cordons inférieurs. Parfois, l’abaque est large ; souvent, c’est un mince filet; en un mol, dans les chapiteaux des piliers isolés, on sent que l’artiste a cherché à allier les plus charmantes fantaisies avec les principes de son art.

La forme des tailloirs (1 ) des chapiteaux est remarquable . M. Viollet-le-Duc les cite dans son Dictionnaire ; « Celui » du gros chapiteau, dit-il, est un carré posé diagonale- » ment; ceux des petits chapiteaux sont octogones : ils » sont combinés de manière à circonscrire exactement la » trace du lit du sommier (2) des arcs et des bases des ?) cinq colonnetles montant jusqu’à la naissance des grandes » voûtes, ainsi que le démontre la section horizontale. La » ligne ponctuée indique le pilier : en A, BB, CG, sont les » cinq colonnettes qui, posant sur un des quatre chapiï> leaux octogones, portent le gros arc doubleau, les deux » arcs ogives et les deux formerets (3) des voûtes hautes ; en » DD, les traces des sommiers archivoltes sur lesquels j> reposent les écoinçons entre les piles, le triforium et les

(1) Partie supérieure du chapiteau des colonnes; espèce de tablette carrée sur laquelle pose l’architrave.

(2) Pierre qui reçoit la retombée des voûtes.

(3) Nervure d’une voûte gothique.

INTÉRIEUK. — DESCRIPTION ICONOGRAPHIQUE. 241

» grandes fenêtres; en EE, les deux arcs ogives des » voûtes des bas-côtés; en F, l’arc doubleau de ces memes ,) voûtes. Le tailloir du chapiteau principal avait scs deux » diagonales GlI, IK, parallèles et perpendiculaires à l’axe > de la ne(, ce qui était motivé par la trace du sommiei ,> de tous les arcs. On arrivait ainsi successivement à * prendre le lit inférieur du sommier comme générateur ,, du tailloir du chapiteau. Ce que l’on ne saurait trop à> remarquer dans la structure de la cathédrale de Reims,

» c’est la méthode, la régularité de toutes les parties (1). »

Les chapiteaux ont tous été badigeonnés, les uns en gris, au moment du sacre de Louis XVI, les autres en jaune, au moment de celui de Charles X.

Nous décrirons plus lard, à l’arlicle Ornementation extérieure et intérieure, la flore de nos chapiteaux.

Plusieurs sont ornés de personnages et d’oiseaux caches dans les feuilles. Ils appartiennent à l’iconographie de Notre-Dame, et M. l’ahbé Tourneur a cru devoir les mentionner dans un mémoire sur les statues de l’inlerieur de la cathédrale (2); nous l’imiterons, ou plutôt nous lui emprunterons cette partie de son travail.

Avec lui, nous partons du portail, et nous tournons a droite par le côté du midi, près du tombeau de Jovin.

« Les trois premiers piliers, dit-il, n’ont rien de remar- » quable que les signes du XIV^ siècle dans leur feuillage » touffu.

(1) M. VioLlet-le-Düc, t)icHonn. d'archit.. article Chapiteaux, t. Il, p. 518.

(2) Mémoire couronné par l’Académie impériale de Reims, le 31 Juillet 1856.

)) Au quatrième pilier (1), i, un oiseau, à tête humaine » mitrée, regarde une chouette, à visage humain, perchée » sur une feuille. Un autre personnage, clerc ou laïque, » détourne la tête. Serait-ce V idolâtrie?

» De Tautre côté, iii, deux animaux a tête de moines, » l’un mordu à la queue par un hibou. Entre les deux, » un petit singe. Est-ce une tentation? Les numéros ii et » IV n’ont aucune figure sculptée.

» Cinquième pilier, vis-à-vis la chaire. Aucun sujet.

» Sixième pilier précédant le chœur :

» 1® Vers le bas de l’église, sur la petite colonne, un » moine et une religieuse causent en se regardant face à » face. Leur corps d’oiseau a les ailes très-courtes et » finit en forme de dragon. Est-ce la luxure ?

» 2« Vers le bas-côté, un très-beau centaure décoche » une flèche à un chameau. — Tous les iconographes » voient là V orgueil et la révolte; le chameau est, en » effet, l’emblème de l’obéissance.

» 3o Vers le haut de l’église, regardant le chœur, deux » jolis petits hommes paraissent se disputer un panier de » raisins. Le panier est entre les deux : ils le soutiennent M chacun de la main gauche. De la droite, l’un s’apprête » à frapper du bâton son compagnon, qui le repousse. — » La gourmandise ?

j> 4® Vers la grande nef, deux affreux dragons à queue D de feuillage se tournent le dos, tout en se regardant » d’un air furieux. — La colère?

(1) Pour plus de clarté, nous suivrons invariablement cet ordre: 1" la colonnette placée vers le bas de la nef ; 2" celle vers la petite nef ; 3® celle vers l’abside ; 4" celle vers la grande nef.

INTÉRIEUR. — DESCRIPTION ICONOGRAPHIQUE. Mo

» Septième pilier , premier du chœur. Vers la grande » nef, IV, huit ou dix oiseaux becquellenl des figues.

» Sur la colonne i, regardant le bas de Tégiise, deux B animaux front à front ; un à tête de chien, ailes, corps B et queue de dragon.

» Vers la basse nef, ii, un lion furieux, la gueule béante,

O a saisi dans ses griffes à la gorge et au ventre un » malheureux chevreau , qui paraît mort et la langue » pendante. Vis-à-vis, un dragon s’apprête à partager la » proie. Rien de mieux fini que toutes ces sculptures.

» Vers le haut de l’église, iii, un oiseau, à tête humaine B et au corps de colombe, écoute atientivement le dra- B gon qui lui parle. — C’est la tentation.

» Le huitième pilier n’a que quatre oiseaux à tête hu- » moine, à la colonne iv, vers la grande nef.

B Au neuvième et au dixième jusqu’au transsept, rien à » remarquer. Au-delà du transsept, à droite, au troisième » pilier, deux oiseaux se regardent front à front.

)j A gauche, deux piliers ont des personnages. Pre- B mier pilier à partir de V abside : deux petits enfants, B dont l’un semble puiser dans un coffre-fort, tandis que B l’autre le frappe avec violence ; un vase assez grand est » auprès d’eux.

» 2° Deuxième pilier du chœur ou le 8^ à compter de- B puis le portail : vers la grande nef, iv, une , religieuse » à corps de colombe, à queue de feuillage, s’enfuit fort » effrayée, mordue qu’elle est par-derrière par un animal » furieux. Vers le bas-côté, ii, deux grands monstres se )) menacent et vont se déchirer, pendant qu’entre eux un » gentil petit lapin broute tranquillement sa feuille de B chou; toujours les vices, les vertus et les combats de la B vie spirituelle figurés par des animaux imaginaires qui » auraient défié Grandville par l’esprit, la verve, le talent » avec lequel ils sont faits, et qui sont la plus spirituelle, B comme la plus hardie caricature des vices et des tra-

» vers de l’époque admirable du XIII^ siècle, à laquelle ils » appartiennent évidemment (toutefois, par une réminis- » cence de l’art et des usages de l’époque romane).

» Enfin, deux chapiteaux encore méritent d’être signalés. » L’un dans la chapelle Saint-Jean, à côté de la porte de » la nouvelle sacristie : un homme transperçant un dragon » de son épée. L’autre à la chapelle Saint-Remi, à côté de » la chapelle centrale de l’abside : un homme lutte contre » un lion. Ces deux figures rappellent à s’y tromper les » belles frises romaines du plus beau temps de l’art, in- » spirées sans aucun doute, comme plusieurs autres dé- » tails de notre monument, par l’arc-de-triomphe, ou par » les nombreux palais construits par les vainqueurs du » monde dans leur métropole de la seconde Belgique. »

Sur les chapiteaux reposent les arcs doubleaux des voûtes des basses-nefs, et les ogives des travées qui donnent passage sous les côtés.

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