N ELI. ES
Dans notre première partie nous avons décrit les fortiticalions et les souterrains de la ville dont nous retraçons l’histoire. Nous allons, dans cet article ajouter quelques développements à une question de la plus haute importance, et qui nous paraît le côté le plus intéressant de l’histoire de Pro- \ ins.
Nous l’avons dit, depuis l’établissement de la monarchie française on ne voit aucun prince, aucune circonstance, aucun besoin auxquels on pourrait rapporter cette place forte dont la construction aurait coûté des dépenses énormes. Les plus puissants jrois de l’ancienne monarchie, Clovis et Charlemagne, surent constamment porter le théâtre de la guerre loin du centre de leur empire et j)ar conséquent de Provins.
« Le règne de Charlemagne, dit l’ahhé Velly, lut un enchaînement d’actions militaires et lointaines; toujours une expédition est suivie d’une autre, et une j)remière victoire
prépare à une seconde. > Ses conquêtes s’étendirent depuis la Méditerrannée jusqu’à la mer Baltique : toutes ces guerres, et les dépenses immenses qu’il fit à Aix-la-Chapelle pour son palais et pour cette chapelle, épuisèrent les finances de l’Etat. Comment aurait-il bâti Provins ? Mais cette forteresse exista bien avant lui, puisqu’il y envoya des commissaires en 802, pour réformer les abus.
Les guerres civiles, les ravages successifs des Lombards, des Saxons, des Sarrasins, et surtout des Normands, qui durèrent plusieurs siècles, réduisirent la France à un état de faiblesse toujours croissant.
Mais ce qu’il faut remarquer, ce que j’oppose par surabondance à mes contradicteurs, c’est que <î les Normands, « dit Velly, arrivent à Paris qu’ils trouvent sans défense: il « n’y avait que deux ponts de bois : celui au Change et le « Petit-Pont. » Comment Clovis ou Charlemagne aurait- il bâti à tant de frais une forteresse isolée, sur une haute colline, traversée en tout sens par des galeries souterraines, devancée par des prolongements fortifiés, qui ne fut pas même menacée sous ces empereurs, et dont l’histoire de ces temps ne parle pas; quand une foule de villes intéressantes sous le rapport du commerce et des communications n’étaient pas fortifiées, et que la capitale, la première ville de l’empire qu’habita Clovis et les autres rois, ses successeurs, restait sans défense.
Ap rès les Normands, qui ravagèrent et pillèrent la France, et auxquels, à chaque incursion, le gouvernement élait encore obligé de donner des sommes considérables pour les éloigner, arrivèrent les croisades qui, pendant plusieurs siècles, épuisèrent la France d’hommes et d’argent.
Je ne dirai que deux mois pour répondre â l’objection que
m’ont laites quelques personnes peu instruites, et (pii, parlant sans ri^'Aexion, [attribuent l’ancien Provins aux comtes (Je Brie et Champagne. Les premiers comtes habitèrent le pinacle qui est sur la fortification et qu’ils trouvèrent tout construit ; mais, un logement militaire convenant peu à ces princes, ils se bâtirent un palais à l’est de la grosse tour et près de l’église de Saint-Quiriace qu’ils avaient fait construire. L’ancien Provins existait donc avant ces princes ; auquel d’entre eux d’ailleurs pourrait-on l’attribuer?
Le plus lameux de ces comtes, comme le plus riche en domaines, fut Thibaut VI, roi de Navarre, et natif de Provins (voyez j)lus bas l’article qui le concerne). Les dépenses qu il fit en construction d’églises et de monastères , les indemnités qu’il eut à payer à Alix, reine de Chypre, son luxe , mirent un tel désordre dans ses finances, qu’il altéra ses monnaies. En 1250, il fit fermer la ville basse; mais ce lut avec l’argent des habitants que les murs furent construits et réparés : sa mère, la comtesse Blanclie, en avait obtenu la (lerrnission en 1216. Un cartulaire de Champagne, intitulé Liber principutn , et (pii est à la Chambre des Comptes de Paris, rapporte cet acte de 1216, par lequel le roi Philippe-Auguste permet à la comtesse Blanche de taire réparer les murailles de la ville basse de Provins, mais sans lonrne/les. En elfet , antout de la ville basse on ne voit guère que des demi - lunes , et point de cc\s lournell(.'s qui dèlendent l’ancien Provins. Il jiaraît que si c('lte place lorte, hérissée de tours, n’eût pas anciennement ('\isl(‘, les rois de France n’auraient pas permis aux comtes des bâtisses aussi lormidables , quand ils en auraient eu les moxms.
Sans d(Mi(r en n’altribuera pas h's < onslrm'li(>ns de l’an—
cieü Provins aux Gaulois (1). Nous avons dit qu’ils plaçaient leurs habitations près des rivières et des forêts. D’ailleurs ils avaient une toute autre manière de fortifier leurs places de guerre. Leurs murs se composaient (voyez les Commentaires de César) de beaucoup de rangs de grosses pierres et de poutres élevés alternativement les uns sur les autres, et entrelacés en échiquier, ce qui, dit César, fait un elfet assez agréable à la vue, en même temps que ces sortes de murailles sont d’une excellente utilité et d’une bonne défense pour les villes. Hoc opus déformé non est, alternis irabibus et saxis, tum ad utilitatem et defensionem urblum sum-‘ mam habet utilitatem.
Ce sont donc les Romains qui ont jeté les fondements de la haute ville de Provins, et ont fait toutes ces constructions dont fétendue et la solidité rappellent leur manière de bâtir, qu’ils n’ont empruntée d’aucun peuple et qu’aucun n'a su imiter après eux.
Les matériaux qu’ils ont employés étaient à leur proximité; ces fossés larges et profonds, creusés dans la carrière, auront fourni une grande quantité de pierres pour les bâtisses; mais j’ai aussi observé que, au-delà et prés du fossé du couchant, le terrain se trouve plus enfoncé, jusqu’à une grande distance, ce qui vient de ce que c’est de là qu’on a tiré les pierres pour les bâtisses des fortifications et des constructions de l’intérieur. Sous le lit de terre labourable, il règne dans cet endroit une carrière inépuisable, et qui sans doute s’étend fort au loin dans la plaine : on ne cesse journellement d’en tirer des pierres.
il) C’est cependant ropinion d'un antiquaire moderne. Voyez ^rcno'co, [)agc
Los chemins solides qui ont été laits pour conduire ces j)ierres à leur destination existent encore. Le principal est celui qui conduisait h la porte de Saint-Jean ; il paraît être lait d’une couche de pierre très épaisse. Il est encore assez bien conservé. On voit dans les endroits où le terrain se trouvent plus bas, qu’il a été soutenu par un parement do j)ierres. Sur ces côtés se trouvent des broussailles. On lui a donné le nom de chemin de la Belle-Fille ; il ne s’étend pas plus loin que les louilles qui ont eu lieu; ce qui fait voir qu’il n’a pas été fait pour d’autres motifs. Au-delà ce n’est plus qu’un chemin de pied ordinaire.
Nos chemins de charroi, quoique bien pierrés, seraient détruits en peu d’années, s’ils n’étaient pas réparés. Il n’était donné qu’aux Romains de construire des chemins qui durassent des siècles; celui dont je parle en est la preuve.
De ce chemin de la Belle-Fille^ il en part un autre moins lar^e, de peu d’étendue et nullement fréquenté; il vient en montani aboutir sur la crête du fossé, en face de la grande fortilication du couchant, entre la porte de Saint- Jean et la tournelle de l’angle nord-ouest, mais plus près de cette dernière : ce chemin n’a pas la même largeur que le j)remier, soit qu’il ne fût pas un chemin de charroi, parce (ju’il monte et qu’il est assez élevé à sa partie supérieure; soit, ce qui paraît plus certain, que les cultivateurs des deux rives aient anticipé sur sa largeur; cependant le noyau qui est en j)ierrailles s’est conservé. On voit qu’il a été fait de main d’hommes; il se courbe un peu, sans doute pour rendre moins rude sa pente qui s’élevait juscpi’au bord du fossé. Llle se borne aujourd’hui à l’allée d’arbres qui le borde. A cet endroit, le chemin forme une élévation, parce (pi’il a été cou[)é lors(pie, rommc' j<' l’îïi dit plus haut,. on a
diminué la hauteur de ce fossé en ravalant les terres dans le fond. Ce monticule est couvert de broussailles au milieu desquelles on remarque très bien le chemin direct, et par lequel on amenait des pierres, qui, arrivées là, étaient sans doute descendues dans le fossé pour les constructions des murailles et des tournelles. Il n’est pas possible de se méprendre sur l’origine et la destination de ce chemin ; il n’a jamais pu servir à d’autres usages.
On aime à retrouver ces traces légères, que tant de siècles n’ont pu effacer, et qui nous rappellent l’époque de ces constructions si vastes et si solides, qui ont éprouvé les outrages du temps. Quant à moi, je l’avoue, je ne marche pas sans une émotion produite par de grands souvenirs sur cet étroit chemin qui n’a plus d’objet, mais où je crois voir encore le soldat romain conduire sa voiture ou sa brouette chargée de pierres qui ont fondé l’ancien Provins (on sait que les soldats romains étaient employés à la confection des chemins et des édifices publics).
On pourrait me contester pour ces chemins une antiquité aussi reculée. A l’égard du premier, je n’aurais à opposer que mon opinion, appuyée sur des probabilités. Quant au second, comme il n’a pu avoir d’autre destination que d’amener les pierres aux grandes fortifications de l’ouest, il date sans contredit de l’époque de leur construction : or, comme il n’est qu’un embranchement du premier, et que celui-ci a dù même le précéder, il résulte que ces deux chemins ont été faits en même temps, et qu’ils sont l’un et l’autre de construction romaine.
Pour les bâtisses des fortifications du nord-est de la porte de Jouy, il paraît qu’on avait ouvert une autre carrière; elle était encore plus sous la main que la première. On remar-
que dans un endroit, au-delà du l’ossé et de l’allée d’arbres, un enfoncement qui suit en ligne droite la direction du fossé. Sa largeur parait partout la même, et l’on ne peut douter que ce ne fût une longue tranchée d’où l’on tirait des pierres pour les constructions qui se faisaient de ce côté. On ne voit pas de chemin de transport pour cette carrière, comme pour celle dont nous avons parlé d’abord, parce que cette dernière aboutit sur le chemin public , et tout près de la j)orte de Jouy.
Ces carrières se sont remplies en partie par les limons qu’ont amenés les eaux pluviales depuis un aussi long espace de temps, et on aura aussi cherché à les mettre en état de culture, parce qu’elles sont très près de la ville, et que le terrain de ce côté est très fertile.
Plus on rélléchit sur ce que j’ai dit, et sur la position des Romains, dans la guerre des Gaules, plus on sera convaincu, non-seulement que les Romains sont les fondateurs de l’ancien Provins, mais quec’est une prudence consommée et une sage prévoyance (pii les ont dirigés dans cet établissement militaire; enlinquele besoin et la nécessité leur en faisaient la loi.
Celte guerre, sous un chef aussi habile que César, dura dix ans et pouvait se prolonger davantage. Les Gaulois étaient braves et aimaient la guerre; ils s’exerçaient aux armes, môme en temps de paix. Très jaloux de leur liberté, rien ne leur coûtait pour la défendre ou pour la recouvrer. Leurs femmes, dit l’histoire, prenaient part aux combats et aux travaux militaires.
Les Gaulois étaient renommés pour leur haute valeur (t),
(1) Ils firent plusieurs irruptions en Italie, où leur nombre, dit Rollin, leur taille et leur armure avaient rfpandu la terreur; ils firent la conquête de la Grèce, de la Iloui^ric, de [ilusicurs provinces d’xMlemagne, et passèrent juscpie dans l’Asie-M ineure.
el ies Uomaliis avaient appris à les connaître. Ils faisaient à la bataille de Cannes la force de l’armée d’Annibal; et, conduits par Brennus, ils s’étaient emparé de Rome, fis tinrent renfermé dans l’étroite enceinte du capitole, et furent près d’anéantir ce peuple romain qui devint par la suite le maître du monde.
L’amour de la gloire était sans doute attaché à la terre qu’ils habitaient, et est devenu héréditaire pour leurs descendants. Le monde vient d’être témoin, non sans un grand étonnement, de faits d’armes sans exemple de la part des arrières-petits-fils de ces Gaulois. On les a vus (une grande partie encore dans leur première jeunesse), non-seulement tenir tête à toute l’Europe conjurée, mais vaincre en courant les armées les mieux disciplinées, sans en excepter ces vieux soldats du grand Frédéric.
Mais ce n’était pas encore tout pour César de vaincre les Gaulois, il fallait se soutenir au milieu d’ennemis si difficiles à réduire, et toujours prêts à secouer le joug ; et dans un pays tout couvert de bois, dépourvu de routes, il fallait assurer ses conquêtes, etc. Il fallait, à trois cents lieues de Rome, un point central d’une force à l’abri de toute attaque, et assez imposant pour maintenir dans l’obéissance, ou y ramener, un peuple remuant, guerrier et indocile. Les Romains avaient, outre cela, l’intention de s’attacher la Gaule pour toujours, et d’en faire une province de leur empire, qu’ils croyaient immortel ; c’est ce qui motive ces fortifications et ces bâtisses que dix-huit cents ans n’ont pu détruire, qui ont été dégradées plus par la main des hommes que parcelle du temps, et dont une partie subsiste encore dans son entier.
La position (pi’ils ont choisie [»onr bAtir la forteresse de
Provins, cl les Iravaiix qii’iis y ont exécutés, la rendaient inexpugnable. En bûtissant sur un plateau tellement élevé au-dessus de la prairie, ce qui défendait naturellement la place dans les trois quarts de sa circonférence, les Romains trouvaient l’avantage de creuser ces voûtes souterraines dont ils pouvaient tirer tant de services. Aussi , éloignés de Rome, et s’en trouvant séparés par les Alpes, dont le passage présentait tant de difficultés, il leur était impossible de transporter en Italie les prisonniers qu’ils faisaient journellement, et qu’il était si important et si difficile de garder. On voit dans les Commentaires que, dans un seul accommodement avec quelques villes gauloises. César rendit vingt mille jirisonniers. On jugera combien il est possible que César eût des prisonniers à contenir, lorsqu’on saura que, dans une bataille qu’il gagna contre Vercingentorix, général des Gaulois, ceux-ci étaient au nombre de trois cent mille hommes.
Dans ces caveaux, les prisonniers ne pouvaient leur échapper. La surveillance en était aisée. Ils y étaient sainement: chaudement l’hiver, et fraîchement l’été. Les puits (pii se voient encore dans plusieurs caveaux, et (pielques sources qui se trouvent dans d’autres, devaient faciliter beaucoup le service de ces prisons souterraines. Quelques-unes de (“CS grandes salles, soutenues par des piliers et recevant plus de jour, pouvaient être destinées aux olliciers prisonniers et à renfermer les otages gaulois.
Chez un peuple si peu civilisé, où la guerre se (aisait sans pr(‘caution et sans méthode, et où les Romains avaient a entretenir de grandes armées, il fallait créer des b(’)pitaux et établir des dé|M>ts surs, où fou pi'it, sans impiiétude, trans- ])()rl('r et ri'cueillir b's malades et les blessés des vainqueuih
(jes vaincus ; cl quelques grandes salles souterraines et éclairées servaient peut-être d’infirmerie.
On remarque, dans la construction de ces caveaux, des destinations differentes et des intentions particulières. On en voit où règne une sorte d’élégance, et qui sont assez éclairés, et d’autres où on a alfecté de la rusticité et même des formes brutes. Au nombre de ces derniers, on peut en citer un rue de la Vaze. L entrée est basse et assez profonde. On trouve d’abord un espace carré dont la voûte est soutenue dans son milieu par un pilier. On descend sur les côtés, par des pentes rudes, dans des souterrains pratiqués grossière¬
ment dans du tuf mêlé de roches saillantes. Tout est brut et comme à dessein, le sol et la voûte. On trouve çà et là quelques maçonneries. Il faut quelquefois se tenir courbé, ramper, franchir des roches : la plus grande obscurité y règne. Dans ces constructions bizarres, et où l’on reconnaît souvent la main de la nature, on n’a pu avoir d’autre vue que d’en former des cachots pour y recéler des criminels, ou pour punir des prisonniers de guerre indociles, et des tentatives de révolte de leur part.
Ce qui se présente le plus souvent en descendant dans ces caveaux , c’est une pièce régulière et bien bâtie, mais peu éclairée, de laquelle partent des galeries qui vont se perdre quelquefois assez loin dans la profondeur du terrain. Sous deux maisons, au nord de la grande place, ainsi qu’à l’endroit dit la Citadelle, proche la porte de Saint-Jean, après la première pièce un peu éclairée, on trouve des caveaux creusés irrégulièrement dans la carrière. Des blocs de pierres anguleux en forment naturellement la voûte. Ces
caveaux tournent sur eux-mêmes. Un d’eux, celui de la citadelle, est, dans son pourtour, revêtu jusqu’à la hauteur de
trois à quatre pieds, d’un coiitre-mur maçonné, qui forme soubassement et comme un lambris d’appui. Un autre de ceux dont je viens de parler , après la première pièce carrée, présente une ouverture qui conduit assez avant sous la place, dans la direction du puits. On trouve, à son extrémité, une maçonnerie dans laquelle est une porte murée, ce qui annonce que ce caveau allait plus loin. Sous la porte de Saint- Jean, il y a des caveaux qui paraissent avoir du se joindre à ceux de la citadelle : on trouve encore de ces ca¬
veaux rue Couverte, contre le pinacle, etc.
Il semble qu’en creusant ces galeries on a trouvé des cavités naturelles, comme on en voit dans les grandes carrières de pierres, et dont on a profite. C est a ces cavités prolongées qu’il faut attribuer cette irrégularité choquante et cette espèce de désordre qu’on y remarque. Il n’était question alors que de bAtir dans quelques endroits pour soutenir la voûte na¬
turelle.
La plus grande jiartie de ces souterrains a été murée, comme je l’ai dit ; cependant on en voit encore qui se prolongent assez loin sous les rues, les maisons et la place. Il y a deux siècles, on pouvait les parcourir tous. Voilà ce qu’on lit dans les manuscrits de ce temps : cc L’architecture et
la beauté des voûtes et des lieux souterrains qui « occupent toute l’étendue de la ville haute attiraient « l’attention des étrangers, et semblaient former une ville <r souterraine. » M. Rutlier, dans son histoire de Pi ■ovins, rapporte qu il a visité toutes ces voûtes souterraines (|ui, ditil, sont d une admirable slruciure. Nous sommes privés aujourd hui de la plus grande partie de ces galeries et de ces lieux souterrains qui ont été murés. Quant à ce qu’il en reste, il est bon de prévenir qu’il y aurait quehpies dangers à les par-
courir sans précaution. 11 y a une soixantaine d’années, une personne qui me touchait de très près s’étant engagée dans les beaux souterrains de la maison des Filles-Dévotes (voyez le Dict, liist,), une partie de la voûte tomba presque sur ses pieds : depuis ce temps, l’entrée en a été murée; il n’en reste plus que le commencement qui forme encore de beaux caveaux à l’usage du propriétaire de la maison ; elle est située au pied de la grosse tour (1).
Ces souterrains étaient apparemment aussi une manière de bâtir chez les Romains. On voit à Rome beaucoup de souterrains, et voici ce qu’on lit dans l’ouvrage des Victoires et Conquêtes des Français, t. xiii, p. 519 : « Dans la « presqu’île de Sermione (Italie) se trouvent de vastes ruines « de la maison de campagne de Catulle. Sa longueur est de « 110 toises, et sa largeur de 50. Sous toute l’étendue de « cette immense construction étaient de vastes souterrains qui « existent encore presque dans leur entier, et qu’on peut U parcourir. M. Hénin, lieutenant-général, a tracé le plan « de cette antique maison du voluptueux Catulle. » (Voyez Caveau du grand hôtel-dieu.)
Si l’on voulait en croire une opinion assez répandue, il y aurait des caveaux qui se prolongeraient dans la campagne; mais il faudrait qu’ils passassent sous les fondations des fortifications et sous les fossés très profonds : c’est ce qui paraît invraisemblable. Probablement ces caveaux et galeries n'avaient, comme nous l’avous remarqué, d’autre destination
(1) Une nouvelle lli^loii'e de Provins a ci ii trop bouigcois de suivre l’opinion de son devancier sur la destination de ces souterrains. Elle a dccouçert que ccs immenses caveaux et ces longues et ténébreuses galeries servaient au eardage de la laine. En ce cas, les drapiers de Provins ne craignaient pas les Irais de luminaire.
(}uc de reiilermer, dans l’inlérieur de la place, le biilin l’ail sur l’ennemi, les otages et les prisonniers de guerre, et de servir de magasins pour fournir aux besoins des armées.
L’immensité des travaux que nous venons de décrire ne laisse pas de doute aux esprits rédéchis sur l’origine de ces étonnantes constructions.
Notre opinion , touchant l’origine de l’ancien Provins , est particulièrement fondée sur l’utilité dont il fut à César, et, en conséquence, sur la nécessité où il se trouva de le bAtir. Dans un pays peu cultivé, comme était la Gaule, où César taisait la guerre depuis plusieurs années, combien d’objets ne fallait-il pas apporter de Rome pour le service des armées, indépendamment de ceux que le pays pouvait fournir, comme vivres, fourrages, bestiaux? 11 fallait donc avoir particulièrement, au milieu de la Gaule, un grand dépôt central, qui, par sa force, ne donnAt aucune inquiétude pour fournir de tout des troupes nombreuses, et, comme nous l’avons déjà dit, un grand quartier d’hiver dans le besoin (I ), une retraite en cas d’échecs et de revers (2) , enfin une réserve (5j. Il fallait de grands ateliers pour la réparation et la construction des machines de guerre, des charriots de transport, et de tout ce qui concerne l’iiabillement, l’équipement, les harnais, etc.; et même pour employer et manufacturer sur les lieux les matières premières et brutes que pouvait fournir le pays.
Il était donc besoin d’ouvriers de tous genres, qui , avec tes gens attachés au service des armées, le grand nombre de ceux employés aux bAtisses, rendaient ( sans y comprendre les soldats) la population de Provins considérable.
(1) (2) (3) Voyez A ^cndicuni.
Elle devint une ville loute romaine au milieu des Gaules, et tout fut construit par le gouvernement, jusqu’aux habitations particulières, aux puits, etc.
Les Romains trouvèrent, dans la Gaule, des villes qui leur furent plus ou moins dévouées, dont ils tirèrent de grands secours, et qu’ils fortifièrent pour leur usage ; mais l’ancien Provins fut une création toute romaine. Ils en firent un poste purement militaire ; et César, qui mettait en quar-' lier d’hiver, dans les grandes villes de la Gaule, moins de deux légions (12,000 hommes), en plaçait à Provins, dont l’étendue était bien plus bornée, six légions. (Voyez Agendicum.)
On aurait pu croire que les Romains avaient, dans la Gaule, d’autres places fortes qu’ils auraient bâties sur le modèle de celle de Provins, et avec les mêmes destinations ; mais c’est ce qu’on ne voit pas dans l’histoire, ni sur le sol de la France ; et Provins, par les restes considérables qui subsistent aujourd’hui, par cette enceinte et cette suite non interrompue de fortifications imposantes et d’ouvrages souterrains (ce qui ne se rencontre pas ailleurs), non-seulement devait tenir le premier rang, mais semblerait avoir été la seule de son genre. Sa position, au milieu de la Gaule et sur les confins du Sénonais, est remarquable; car les Sé nouais, peuple très puissant, et qui avait une grande intluence dans les affaires delà Gaule étaient toujours en révolte ou disposés à se révolter contre César. Le salut des armées, le succès de l’expédition et la conservation de la Gaule à la république, ont pu , en grande partie , être attachés à (ette place forte. Admirons donc la sagesse, la prévoyance et les puissants motifs de ce peuple dans ces constructions qui ont survécu tant de siècles à l’empire romain', et dont
les resifs impérissables on rappelicnl à jamais l’existence et le génie.
On nous dira que César avait aussi établi à Nevers, Noviodiimim Oppidum, de grands magasins pour le service et le besoin de ses armées, qu’il y tenait en dépôt les otages des Gaulois et la caisse publique ; mais ce fut de sa part une grande imprévoyance, dont il eut bien lieu de se repentir. Nevers est une ville en pays plat, sur le bord de la Loire; ce qui contraste beaucoup avec l’ancien Vvomm-' Agendîcum , construit sur le haut d’une colline escarpée, place très fortifiée et purement militaire, n’ayant aucune relation commerciale, et n’étant meme pas un lieu de passage. Nevers, par sa position, était une ville de commerce, une ville ouverte, qui attirait les voyageurs, et était d'un accès facile. C’est ce qu’on apprend en lisant cet endroit des Commentaires. « César, au lieu de retenir, comme il était de la pru- « dence de le faire, deux chefs des armées gauloises, Yiri- « domnreel Eporedorix, leur permet de se retirer : eos ab c( se dirnisit. Ils passent par Nevers, et s’y arrêtent. Ils « prennent des connaissances sur l’état de la ville, et, ap- (( prenant qu’une nouvelle fédération contre César avait « lieu , ils crurent qu’ils ne devaient pas laisser échapper « l’occasion de porter un coup bien sensible h César. Ils « massacrent les gardes de la ville (il n’est pas dit ceux dont <( ils se servirent pour cette exécution), les voyageurs et ceux <( que le commerce avait attirés. Ils enlèvent les otages, l’ar- )) gent de la caisse militaire, un grand nombre de chevaux, c< et tout ce ([ui était à leur convenance. Ils brûlent ou jet- « tent dans la Loire ce qifils ne peuvent emporter, et tout ce <( (pii pouvait être utile aux Romains. » Itcupic intcrfcclis MoviodiDii cuslodihus, (juifiue en uegotidudi (lui iline-
ris causa convenerant, pecuniam alque equos inter se partiti sunt; absides civitalum curaverunt deducendos. . . Frumenti, quod subito potuerunt, navibus avcxerunt ; reliqtium flumine atque incendia corruperiint.
Après ce désastre, César sans doute n’en sentit que mieux l’importance iV Agendicum-VYO\\m, place qu’il avait rendue inabordable, qui était interdite aux étrangers, où tout était parfaitement en sûreté, où il y avait d’immenses magasins, puisqu’il y mit en quartier d’hiver 06,000 hommes, indépendamment des valets et des suivants de l’armée , et qui, sous tous ces rapports, était la seule de son espèce dans la Gaule.
On a déjà vu , et nous reviendrons sur cette question , qu’Agendicum , dont il est souvent parlé dans les Commentaires de César , ne pouvait être que l’aneien Provins : une foule de preuves viennent à l’appui. Cependant les historiens et quelques traducteurs modernes pensent qu’Agendicum doit se rapporter à Sens. Ils ne mettent même pas cela en doute ; mais ils n’avaient aucune connaissance des fortifications et autres constructions qui existent à Provins : jusqu’ici personne ne s’était occupé des recherches qui font l’objet de cette dissertation et de celle que j’ai placée en tête de ce volume. En les lisant avec attention , il ne peut rester aucun doute que rx\gendicum de César ne soit l’ancien Provins, parce que ce n’est plus une simple opinion : lapides loqiiuntur.
Après la conquête et la retraite des armées romaines de la Gaule, il n’est pas douteux que les Romains n’aient conservé à Provins de fortes garnisons, tant pour contenir le pays dans l’idiéissance, que pour ojiposer une barrière aux peu-
j)les (lu Nord et de la Germanie, (jui pouvaient donner de
rinciuitilude.
Dans cet état de paix, beaucoup de familles d’ouvriers, de i^ens attachés aux armées, de soldats licenciés, se fixèrent probablement à Provins. Des familles gauloises se seront mêlées avec eux, et beaucoup de constructions publicjues et militaires, devenues vacantes et inutiles, auront été employées à des services particuliers.
Après la destruction de l’empire romain dans la Gaule, ce qui eut lieu un peu avant le règne de Clovis , le mélange des Francs et des Gaulois, ayant augmenté la population, il sera arrivé, danscet étatdepaix, qu’on aura cherché^ descendre la colline, à s’établir au pied et dans la prairie où étaient toutes les commodités de la vie, dont on était privé sur le plateau élevé de l’ancien Provins. Ces avantages et un commerce plus facile ont fait insensiblement déserter la ville haute et fonder la ville basse. Les maisons et les autres établissements romains auront été détruits et n’auront pas été reconstruits, ils auront tous disparu pour faire place à des bûtisses particulières , de moins en moins durables, et il ne sera resté que ces caveaux, etc., a l’épreuve du temps, dont les habitants n’ont appliqué à leur usage que quelques-unes de ces salles basses à piliers, auxquelles on aura fait des retranchements et dont on aura muré les communications, line partie sert aujourd’hui de caves et de granges. Sous les comtes de Champagne , beaucoup de métiers de tisserands y furent établis.
Nous ferons remarquer qu’en général les habitations sont fort éloignées des fortications. Dans cet espace de vide, on ne voit point de ruines (pii annonceraient (rancieniu's bAtisses. Aj)paremment tout c(î terrain vague et abandonné à
la culture était destiné à camper les troupes romaines qui se rassemblaient à Provins. Entre la porte de Saint-Jean et celle de Jouy, le terrain est profondément sillonné, et la tradition lui donne le nom de Camp-de-César. Il résulte que Provins, comme ville habitée , n'était sous les Romains et dans le premiers siècles de notre ère d’aucune importance , et que ces grandes forlifications n’étaient pas pour en défendre les habitants , puisque , comme nous l’avons dit, elles étaient très en arrière des habitations.
Aujourd’hui, dans ce qu’on appelle la Ville- Haute , se trouve compris le cloître de Saint— Quiriace , le collège et les anciennes prisons; mais il me paraît certain que l’ancien Provins se terminait du côté de l’est à la grosse tour. En effet , il part de cette tour , à son midi , un grand mur qui se liait aux grandes fortifications par la tournelle aux Anglais , près du pinacle, ou plutôt qui en faisait partie. Il y a aujourd’hui une interruption dans cette partie, mais, dans l’origine, comme on l’a vu, une porte ou poterne, sous le nom de porte Hodois , par laquelle on descendait à la prairie.
De l’autre côté de la grosse tour et ù son nord , il y avait, à n’en pas douter, un gros mur qui se joignait h la tour et fermait la place dans cette partie. Le mur ne se retrouve plus auprès de la tour; mais à une certaine distance, près des Orphelines , et en montant la rue du Murot , on en voit les débris qui suivent la direction que nous venons de leur attribuer. Ce mur a été coupé en cet endroit pour donner plus de largeur à la rue , lorsqu’on a , pour le même motif, abattu la porte qui se trouvait là, et qui s’appelait la Vieille-Porte. Ce mur coupé a neuf pieds d’épaisseur, et on voit qu’il se dirige en droite ligne sur la grosse tour ; mais
pouKuioi ce mur ne se rchouvc>-t-il plus du côté de la tour, où il semble (pi’il devait se lier? Eu voici satjs doute la cause :
l® Dans des temps postérieurs , l’église collégiale de S.-Quiriace et le palais des comtes ayant été bAtis à l’est de la grosse tour et en dehors de l’enceinte, on aura abattu une partie de ce gros mur, pour communiquer aisément de la ville au palais (cette rue s’appelle encore la rue du Palais) , à l’église et avec les maisons cauonicales ; 2® ou lit, dans l’bistoire de Provius , que les Anglais qui eu lurent les maîtres , comme on l’a vu , |)endant un certain temps , obligèrent les habitants de construire, à leurs frais, ce gros mur circulaire, cette ceinture dont la grosse tour se trouve euvelo[)pée jusqu’à une certaine hauteur; c’est ce qu’on appelle le Pàté-aux-Anglais. Ce mur circulaire , qui peut avoir (piarante toises de développement, et peut-être six toises de hauteur, a dû employer une grande quantité de matériaux; et il est naturel de croire (pi’on en a pris une partie dans la longueur de ce mur (pi’on avait sous la main et qui était devenu inutile. Ce mur fermait donc l’ancien Provins au nord de la grosse tour; il descendait sur la rue du Murot, où il se trouve coupé comme nous l’avons vu.
Il est bon de faire observer (pie de ce mur, et entre la rue du Murot et celle du (doître, anciennement rue du Palais, il part, à angle droit, un autre mur cpii , se détachant de l’em'einte de la place, s(; prolonge (‘tse dirige eu dehors au levant. Il soutient, en j)assant , les haut(‘s terrasses du cloître , au nord. Ce mur d’embranchement est soutenu et fortilié par d’émuanes piliers d(^ chasse et par une toui nelle carrée (jui prend h‘ nom de Pults-Cei tain. Après celle lournelh' le mur se (ouibe un peu, comme le tait la colline; erjsuit(' il se ( onllniK' ('n ligue droit(‘, (‘I MenI tonner le mur
intérieur des anciennes prisons, en recevant une porte par où on descend du cloître , et qui s’appelait la Fausse-Porte.
On voit que la grosse tour avait sur ses flancs, au sud et au nord , un gros mur qui la partageait en deux , en sorte qu’une partie se trouvait en dedans de la place , et l’autre en dehors de la ligne des fortifications. Il s’en suit que tout le terrain à l’est de la tour, le cloître, l’église de S.~Qui— riace et le collège ne faisaient pas partie de la place forte de Provins; nous en exceptons l’emplacement des anciennes prisons, sur lequel nous verrons qu’était établi probablement un fort, lequel terminait le mur d’embranchement dont nous venons de parler.
La grosse tour était plus utile, et offrait bien plus de movens de défense, étant placée sur la ligne des fortifications, que si elle se fût trouvée plus dans l’intérieur; ce qui serait arrivé, si le cloître et le terrain qu’occupe le collège eussent été une partie intégrante de la place; d’ailleurs le mur qui les entoure est trop faible, et on peut même dire qu’il est presque nul au midi du cloître , et c’est sans doute ce qui a donné lieu, il y a quelques siècles et dans le moyenâge, pour défendre celte partie, d’y construire une tour dite la Tour-de-Gannes , ou Tour-des-Maréchaux. (Voyez plus bas cette tour. ) Les liomains ont pu faire quelques légers travaux pour disputer ce terrain extérieur, mais ils ne devaient pas y attacher une grande importance ; car, quand l’ennemi, après avoir perdu beaucoup de monde, s’en serait emparé, il n’en eût pas été plusavancé. Il se trouvaità découvert et arrêté brusquement par la grosse tour, d’où il aurait été facilement écrasé par les machines de guerre et autres movens de défense qu’elle pouvait contenir. Elle seule , appuyée sur les côtés, comme nous l’avons dit, par deux fortes
inuraillos, sulïisalt pour protéger celte partie de la liante ville, ayant ses caveaux, son puits, et, dans son intérieur, assez d’espace pour contenir beaucoup de soldats. Elle était Il elle seule une forteresse, et pouvait soutenir un siège.
Ce terrain extérieur, à l’est de la grosse tour, assez étendu, et où se trouvent le cloître, l’église et le collège, n’a pas été inutile aux Uomains. Il a été visiblement aplani, et il est possible que ce fut dans l’intention d’y faire camper des troupes , quand la place n’était pas suflisante pour les contenir toutes. Cette situation présentait des avantages, et ce canq) se trouvait suffisamment défendu par la grosse tour, et par le fort que nous présumons avoir été construit dans la place (ju’occupèrent les anciennes prisons.
La grosse tour, travestie en clocher, avec sa toiture en tuiles et en |)ointe, qui lui en donne tout l extérieur, n attire pas assez l’attention; mais, comme fort, comme conslruction romaine, elle mérite d’étre connue dans ses détails.
Elle présente une forme carrée dont les angles sont coupés ; ce (|ui lui donne buit pans. A cbaijue pan coupé se tiouve une tourelle qui devient à sa partie supérieure une guérite : b’i , elle se trouve séparée de la tour ; mais, à une certaine hauteur, elle s’y rattache par une arcade de douze pieds d’épaisseur, et davantage dans la partie inbudeure.
I.’entrée, au rez-de-chaussée, dans le corps de la tour, n’existe: (pie depuis un certain temps. On voit nu'^me (pi elle n’a été faite (pi’à coups de marteau. On trouve, tout aupi('‘S de cette ouverture, h's restes (‘t le commencement de l ancien ('scalier par hupiel on montait dans l intm leiii de la tour, (‘t la pièce du bas n avait point d issue au dehois.
Au-dessus d(‘ la salle basse dont nous venons de jiarler, il s’i'ii Irouv»' une autre de même largeur et ib* même liauteui,
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fie laquelle on communique avec la pièce du bas par un escalier intérieur. Dans cette seconde salle il y a une large cheminée dont le dossier est concave. Le tuyau se perd dans la maçonnerie. La manière dont la voûte est supportée a paru, à des architectes, un chef-d’œuvre pour sa hardiesse. Autour de cette grande salle se trouvent, dans les murs et dans l’épaisseur des tournelles, une petite chambre à cheminée et plusieurs caveaux obscurs , bizarrement construits, qui sembleiit avoir été destinés à placer des prisonniers. Quelques-uns , d’un rang distingué, y ont été enfermés, il y a plusieurs siècles. On avait aussi établi une chapelle dédiée à saint Pancrace. Voici ce que rapporte Belfort, auteur des Chroniques et Annales de France, imprimées en 1579 , fo 74 : CC L’ an 835 arriva la conspiration de trois enfants de « l’empereur Louisde-Débonnaire contre leur père ; et Char.
les, son petit-fils, fut envoyé prisonnier à la tour du Châtel « de Provins-en-Brie ; mais, l’année suivante, ce prince Cf ayant été délivré par les F rançais, et restitué en son royau- « me et empire, Charles, son petit-fils , qui était toujours « prisonnier à Provins, lui fut ramené. »
De la salle supérieure , dont nous venons de parler, on monte, par un escalier qui aboutit, en dehors de la tour, sur un trottoir circulaire muni d’un parapet qui permet, à cette grande hauteur, d’en faire le tour à découvert, de communiquer avec les quatre guérites, et d’établir des machines de guerre contre des assaillants. N’eût-on, de ces parapets, fait tomber que de grosses pierres, on aurait écrasé ceux qui auraient tenté l’escalade ou la sape de cette forteresse.
De ce trottoir, on monte par quatre escaliers étroits , pris dans l’épaisseur des murs , à l’étage supérieur, où on a mis des cloches : on y remarcjue, à une certaine hauteur, des
ouvertures larges et élevées ; il y en a deux dans chaque pan du mur de la tour. Leurs jambages soutiennent la charpente de la toiture moderne. On a d’anciennes gravures de cette tour qui lui donnent encore un étage surmonté de créneaux, et qui , dans l’origine, se terminait par une calotte, sans doute de maçonnerie; ce qui était indispensable pour une tour dont la solidité annonçait l’intention qu’elle durât beaucoup de siècles.
Ce dernier étage, au-desssus des cloches du chapitre, et avant qu’on les y eût mises, s’appelait le Donjon. En 1571, il se trouvait dans un état complet de ruines, on s’occupa de le rétablir en charpente. Il est dit, dans le devis qui en fut fait ; « Que les ouvrages, pour le donjon de la tour où est « la cloche de l’horloge et de la retraite de la commune de « la ville, s’élèveront à la somme de 275 livres 6 sous (somme « assez considérable alors) ; il faudra , pour la charpente, « quatre pièces de trente pieds, de treize à quatorze pouces <r de gros, etc., etc., huit milliers d’ardoises pour le chapi- « teau du donjon, etc. » Toute la tour fut en meme temps réparée, ainsi que l’escalier de pierres extérieur, dont on voit encore les restes, et qui servait à monter dans la tour.
Ce que j’ai appelé le trottoir est nommé dans le devis la terrasse; elle fut alors couverte par un toit, et il n"y pleuvait pas, comme il arrive aujourd’hui. On voit encore, à une certaine hauteur, des tr(»us et des arrachements de pierres dans le mur de la tour, où on avait apparemment posé les chevrons du toit, ce qui annonce que très anciennement il n’y en avait pas.
Lorsque les chanoines, en 1691, obtinrent la permission de placer, dans la grosse tour leurs cloches, (jualre grosses et deux moyennes, la (oui où elles étaient placées et (jui était
dans l’endioit du cloître où est une croix de fer, tombant eu
plus assez spacieux, parce que, faisant retraite, son diamètre était moindre que celui de la tour. Les ouvertures que nous voyons aujourd’hui, au nombre de huit, pratiquées dans la partie du mur où sont les cloches, n’existaient pas dans cet état ; anciennement c’étaient de simples créneaux. Elles n’ont été rabaissées, soit avec le ciseau ou la scie, que pour donner des issues au son des cloches. Je dois dire qu’à six pieds audessus de la voûte où sont les cloches, le mur de la tour est coupé dans sa largeur. La partie coupée otfre intérieurement un rebord ou chemin étroit qui règne dans tout le pourtour ; en suivant le chemin, on pouvait voir et découvrir, par les créneaux, tout ce qui se passait dans la campagne; mais, ces créneaux ayant été rabaissés jusqu’au niveau du chemin circulaire, il devient dangereux de se pencher pour voir au dehors, parce qu’il n’y a plus de mur d’appui; lorsqu’il y avait un donjon, le chemin étroit n’en existait pas moins. Le petit escalier de quatre ou cinq marches qui monte sur le chemin circulaire se voit encore.
La grosse tour était donc couronnée anciennement par des créneaux, comme le sont les anciens édifices militaires, et c’est ce que l’on remarque dans les gravures que l’on a de cette tour. 11 est facile aussi de se convaincre, par l’inspection des petites tourelles dont nous avons parlé, qu’elles étaient également terminées par une plate-foripe avec des créneaux. Le manuscrit de M. Rivot fait mention de ces créneaux, les huit grandes ouvertures ôtent de la majesté à la tour, et font qu’elle ressemble moins à une forteresse qu'à un clocher. Cette lour, tronquée et abâtardie par sa couver- Uirc en pointe, a, de plus, perdu une grande partie de sa
bcaulô et j)resqiic toute sa gnlce. Elle est déparée aussi par la baraque queTou a construite pour y loger le sonneur. Ce n’est donc plus que par cette description et les gravures anciennes qu’on peut connaître ce qu’était cette tour, sa belle constriiclion et le génie de ses premiers constructeurs. Sa hauteur est actuellement de 135 à 140 pieds, en y comprenant le monticule sur lequel elle a été bâtie. Cette tour, telle qu’elle était anciennement et telle qu’on la voit aujourd’hui , avec sa coupe verticale , se trouve gravée sur le plan de l’ancien Provins.
Le monticule est de forme ronde, et l’on monte de tous
côtés pour arriver au mur extérieur de la tour. Il est possible que, de sa base, c’est-à-dire du pavé de la rue dite rue du Palais, jusqu’au rez-de-chaussée de la grande salle basse de la tour, ce mamelon ait quinze pieds d’élévation. Il en avait, dans l’origine, sûrement davantage; mais, pour y construire la tour, on en aura rabaissé le sommet alin d’aplanir le terrain. Près delà porte extérieure de la tour, la fondation se trouvant découverte et entamée assez prolondément, il est aisé de reconnaître la nature du noyau de ce monticule. Il y a (juelqiies années, j’ai fait remarquer à plusieurs personnes (pi’on y distinguait encore une couche horizontale, mais légère , de marne. Actuellement, sur les bords aj)parents, elle est décomposée et se lève par feuillets. Dans cette couche marneuse, j’ai trouvé de ces spaths striés et en aiguilles, (‘omme on en voit dans nos terres marneuses, et dont j’ai j)arlé dans la minéralogie de Provins.
C’est donc ce monticule qui a décidé l’emplacement [)Our la conslruclion de la grosse tour, et qui aura détermine à lixer dans cet endroit la ligne de fortilication du côte de l est. On voit, j)ai riieureux emploi de ce monticule comme par
tout ce que nous avons lait observer, combien le plan de l’ancien Provins a été réfléchi et sagement exécuté. Des ingénieurs en chef du gouvernement, attirés par la description de r ancien Provins, en ont pris une connaissance détaillée, et sont convenus qu’on ne pouvait choisir une situation plus heureuse pour une place forte, et que les travaux et les constructions ne pouvaient en être mieux co-ordonnés. Ils ont avoué, de plus, qu’il ne se trouvait pas en France, ni dans l’Europe, une si belle suite et de si beaux restes de forlilications antiques.
Avant d’arriver à la grosse tour, du côté du sud, on trouve une porte pratiquée, à quelque distance, dans le gros mur, dit les Petits - Murs. Cette porte est prise au levant ; mais cette entrée qui mène à la tour est moderne ; elle n’a été faite que depuis que la tour a servi de clocher, et pour communiquer plus aisément de l’église aux cloches.
La porte primitive existe encore ; mais elle est à l’ouest de ce gros mur qui fermait Provins de ce côté. Il a neuf à dix pieds d’épaisseur. On entre dans ce mur; mais on ne le traverse pas : on trouve dans son épaisseur une allée ; d’abord de trois pieds, et qui va en s’élargissant, comme fait le mur; puis un escalier toujours dans la longueur du mur, et qui aboutit en face de la tour. A droite est un puits dont l’ouverture est fermée ; à gauche, est le commencement de l’escalier dont nous avons parlé, et qui conduisait dans l’intérieur de la tour, au-dessus de la salle basse.
Je viens de dire qu’en entrant dans le mur, par l’ancienne porte et la moderne, on se trouve dans une allée voôlée qui monte à la tour; après un peu d’examen, je me suis aperçu que cette allée était une galerie bouchée, près la poile ancienne, et qu’elle se conlinuait dans le mur en des(eudanf.
Ou on volt A lino oorlaino ilislanco dos vosli^os ; lo rosto n’oflre pins ipao des rninos. Une galerie pratiipiéo dans l’épaisseiir d’un mur de forlilication peul être aussi un objet de réllexion, comme le sont tant d’autres parties de l’ancien Provins. Nous rappellerons que, dans la grosse tour, quatre escaliers sont pratiqués dans l’intérieur du mur (1).
(1) Cette tour dans laquelle on a voulu reconnaître le caractère du niojen-age, parce qu’il fallait avant tout contredire M. Opoix, ressemble à beaucoup tle celles des anciens sur lesquelles nous avons des notions. La grosse tour de rrovins est à deux étao-es ; les Commentaires de César parlent à plusieurs reprises de tours superposées les unes sur les autres dans les camps retranchés. On lit dans le livre V de la Guerre des Gaules^ que Cicéron, pressé par les Liégeois et ceux de Namur et du Ilainaut, passa une nuit à se fortifier dans son camp. On ajouta de nouveaux étages aux tours, turres coiitahulantiir.
La tour de Provins est octogone dans sa pai-tie supérieure. Mézeray, dans son Histoire de France avant Clovis, parle d'une tour que Caligula, au rapport de Suétone, fit élever sur les bords de l’Océan .
Mezeray s’exprime ainsi : c Suétone, qui nous apprend cette « particularité ne marque point précisément l’endroit ; mais « assurément c’était près de Boulogne. Et ce ne peut être que » cette tour qu’on appelait la tour d' Ordre, qui, ayant subsisté € jusqu’à ces dernier temps (Mézeray écrivait sous la minorité « de Louis XIV} est maintenant renversée sur le coté, la mer, € dont elle était autrefois assez éloignée , en ayant peu à peu « miné les fondements. On la voyait sur une éminence, bâtie de c pierre noire, A HUIT PANS, chacun d’environ 24 pieds de « large et à trois etages On lui avait depuis cinq ou six siècles « donné ce nom de tour d' Ordre , parce qu’elle était dans le « territoire de la baronnie d’Ordre. Les Anglais l’appelaient c V Honinie-Ficux, h cause, que, de loin, elle représentait la € figure d’un grand vieillard. »
Il faut remarquer : 1^ l’épaisseur de ce gros mur où se Iroure une galerie, el qui, d’un côté, se liait à la grosse tour, et du midi à la porte Hodois et à la tournelle aux Anglais, etc. Celui qui était au nord de la tour probablement avait la même épaisseur. Nous avons vu que, sur la rue montante, où il était coupé, il avait neuf pieds ; 2^^ que la première entrée de la tour, et la seule jusqu’à ces derniers temps, était à l’ouest du mur, par conséquent dans l’intérieur de la place de Provins; qu’il n’y avait point de communication avec l’emplacement où est le cloître, etc.; ce qui ne laisserait plus de doute sur ce que j’ai dit, que tout le terrain, à l’est de la grosse tour, ne faisait pas partie de l’ancien Provins.
Une preuve que, de tout temps, on n’a reconnu, pour la seule porte de la tour, que celle qui est à l’ouest, c’est que c’est à cette dernière, quoiqu’elle ne fût plus d’aucun usage, que, même jusqu’à l’époque de la révolution, les nouveaux possesseurs de fiefs et d’arrière-fiefs, dans toute l’étendue du domaine de Provins, étaient tenus de se présenter pour rendre la foi et hommage qu’ils devaient au roi, à cause, est-il dit, de sa grosse tour de Provins. Voici ce qui avait lieu alors : « Les nouveaux possesseurs se présentaient à cette porte de « l’ouest, avec l’épée et les éperons, assistés de deux notaires
« et de deux témoins. îl s’agenouillaient comme vassaux. <( On frappait trois coups avec le heurtoir de la porte. Le (( concierge de la tour paraissait sur le parapet. On lui de-
« mandait si le roi était là, et, sur sa réponse négative, on (( dressait un procès-verbal ; le vassal devait aussi baiser le (( heurtoir. » Madame la marquise de Saint-Micaut, dans ces derniers temps, s’en dispensa endormant six francs au concierge Mathieu.
Nous avons dit que la grosse tour terminait l’enceinte de
rancion Provins du coté de l’est; une observation qui j)rouvcrait encore que ce terrain ù l’est, et en dehors de la place, n’entrait pas dans le grand système des fortifications, c’est qu’on n’y voit point de ces travaux souterrains qui, dans l’intérieur de la place, se communiquent et s’étendent à de grandes distances. Sur cette langue de terre à l’est, on aura construit, mais bien postérieurement aux grandes fortifications, l’église de Saint-Quiriace qu’on croit avoir succédé à un temple d’une divinité celticpie. Les comtes de Brie et de Champagne, devenant possesseurs de Provins, et voulant y faire leur résidence, auront bAti ensuite leur palais plus à l’est, et sur le sommet de la colline ( nous verrons qu’ils avaient d’abord habité le pinacle), et ils auront embrassé tout ce qui compose aujourd’hui le collège et les anciennes prisons.
Ces ])rlnces ne pouvaient choisir , dans toute la ville haute , un emplacement plus convenable. En efiet , il domine le bassin de la prairie; sa forme, demi-circulaire, fait face au midi; au levant et au nord elle offre une vue aussi agréable (jue variée. Le simple mur, qui entourait, au sud et à l’est, le palais des comtes, était d’une défense sufilsante alors, où la guerre ne se faisait que de province à province, et ne pouvait être qu’une espèce de guerre civile.
C’est l’église collégiale de Saint-Quiriace, à laquelle étaieni attachés beaucoup de chanoines et autres gens d’église, qui a nécessité la construction des maisons qui forment ce qu’on appelle le Cloître, et que nous avons cru devoir distraire de l’ancien Provins. Actuellement que le chaj)itrc est détruit, ces maisons sont liabitécs par des gens aisés; mais, si ces maisons n’avaient pas existé, par l’obligation imposée aux chanoines d’habiter prés d(î la collégiale, certes on n’y en con-
siruirait pas aujourd’hui. Pourquoi cela ? c’est que, comme je Faisait voir, l’emplacement de la haute ville, ne présentant que des inconvénients et des privations de tous genres, ne convenait pas pour fonder une ville, surtout quand, sur le penchant de la colline et dans la prairie, on trouvait toutes les commodités de la vie. Nous avons dit que l’ancien Provins, par ses désavantages pour la vie privée, n’en était que plus propre à devenir un poste militaire très important; ce qui paraît démontré.
Plus nous considérons ce terrain, en avant et au sud-est de la grosse tour, plus il nous paraît évident qu’il n’a pas fait partie de l’ancien Provins. Son enceinte s’arrondit; cequi est en opposition avec la manière adoptée par les Romains, dans tout ce qui nous reste des grandes fortifications. Elles sont constamment établies sur des lignes droites, et les angles de retour, terminés par des tournelles, sont des angles droits ou obtus.
Nous avons déjà vu que , de la tournelle aux Pourceaux, il partait un long mur au sud, sur lequel était appuyé, dans son milieu, l’ancien couvent de Saint- Jacques, et que ce mur se continuait jusqu’au pinacle, et ensuite à la tournelle qui en est proche; enfin, que là se trouvait, en retour, le mur qui va se joindre au midi de la grosse tour. Ce qu’il y a de remarquable, c’est cet autre long mur, situé au nord, dont nous avons parlé , lequel commence à la tournelle Fanneron , et , passant près de l’ancienne église de Notre-Dame , allait, sauf quelques interruptions , aboutir derrière les Orphelines, où se trouvait le mur en retour, de neuf pieds d’épaisseur, qui est dans l’alignement delà grosse tour. Ce long mur, disons-nous, avait, comme celui du
iniiii, et, aussi dans sou milieu, uu établissemeut l'orlitié, qu’on appelle aujourd’hui le liourg-Neuf.
Ces deux murs, dans leur longueur, sont dépourvus de tournelles, comme il s’en trouve aux autres murs des grandes fortifications; mais, environ dans leur milieu, il y a, dans le mur du midi, la ci-devant abbaye de Saint-Jacques^ et, dans celui du nord, le Bourg-Neuf.
11 n’est pas douteux que l’emplacement de Saint-Jacques ne fût, dans l’origine, un endroit très fortifié, et que le lieu dit le Bourg-Neuf ne fût aussi uu fort d’une certaine importance. Ainsi ces deux murs, nus dans tout le reste, étaient défendus par des forts qui se trouvaient au milieu de leur longueur. 11 faut aussi observer que ces deux murs sont sur le haut de la colline, et que, par conséquent , ils ne nécessitent j)as ces tournelles rapprochées , comme on en voit aux autres fortilications qui sont de niveau avec la plaine; et, pour chacun de ces deux murs, un fort placé au centre de la longueur suffisait à sa défense.
On ne peut ne pas être frappé de la ressemblance, de la régularité et de l’espèce de symétrie qu’on remarque dans ces deux longs murs, qui, partant d’un point éloigné, venaient se terminer à la même distance de la grosse tour; et, pour j)Ius grande ressemblance, nous dirons que les deux forts, Saint-Jacipies et le Bourg-Neuf, sont appuyés tous deux, en dehors de la fortification, par une suite de piliers de chasse, et (pie ce sont les deux seuls endroits où il s’en trouve autant. Ce (pi’ll y a encore de bien remarquable, c’est (pie tons les deux ont (piatre cents mètres de long, et, à celle occasion, nous feront aussi observer que le mur, à l’ouest , et dans h'- (piel se trouve la porte de Saint-Jean, a ('‘gaiement (piatre cents mètres de longueur. Ces observations deviennent pré-
cieuses ; elles coiilii ment ce que nous avons vu, que Provins olTre un ensemble de constructions exécutées sur un terrain neuf, et d’après un plan vaste et raisonné.
Ce qui prouve que Saint-Jacques, dans l’origine, était un fort, ce sont ces grandes bâtisses souterraines qu’on y voyait encore il n’y a pas longtemps, et avant qu’elles eussent été couvertes de ruines. Ce fort, par suite du temps, aura été détruit, au moins en partie, et employé à d’autres usages. Ainsi on sait que, bien avant l’établissement de l’abbaye de Saint-Jacques, c’était là qu’était l’Hôtel-Dieu (et plus anciennement un hôpital de pèlerins); mais, comme cet endroit est très éloigné des habitations, qu’il reçoit d’aplomb la chaleur brûlante du midi, on n’aurait pas adopté cette place, si on en eût eu le choix; et il est probable que, si on y a autrefois placé l’Hôtel-Dieu, c’est par économie, et parce qu’on y trouva des bâtisses toutes faites.
Je dois dire que, le long du mur de Saint-Jacques, il y avait anciennement un grand fossé, qui était la continuation de ceux dont j’ai fait mention. L’abbaye de Saint-Jacques tenait de la ville ce fossé à bail emphytéotique; il a été comblé, lorsqu’on a fait ces belles terrasses qui descendaient jusque sur la route de Paris, lesquelles, à leur tour, ont disparu, par suite de la révolution (1). Le reste de ce fossé se retrouve encore; il descend, en suivant le mur de prolongement (voyez plus bas), jusque prés la porte de Paris.
(1) La maison conventuelle, dûine grande étendue et d’nn bel aspect, dominait ces terrasses. Aujourd’hui , tout cela ne présente plus que des mines; elles font partie delà eollection des vues lithographiées de Provins.
On a conservé te plan colorié d’après lequel ont été faites ces terrasses, qui, sans contredit, étaient le plus bel ornement de la ville.
Quant à l’autre long mur, sur lequel est établi le Bourg- Neuf, voici ce que j’en ai à dire : Ce mur qui commence h la tournelle Fanneron, et qui se continuait sans doute jusque dans l’enclos des Orphelines, est celui qui a le plus souffert des dégradations, parce qu’il a été bâti trop sur la pente de la colline. Les pluies et les autres accidents ont découvert et déraciné la fondation, au point qu’en 1770, trente toises de la longueur de ce mur, d’une épaisseur de six pieds, sur vingt pieds d’élévation, n’étant plus soutenues, se sont renversées la nuit; les débris sont restés sur place. Le bruit sourd et la commotion qui en résultèrent se firent sentir dans une partie de la ville haute, et l’on crut, dans le voisinage, qu’un tremblement de terre avait lieu. Ce qui reste de ce mur, jusqu’au prés de la poterne du Bourg-Neuf, se trouve aussi miné. Il semble ne poser sur rien, et d’un jour à l’autre , il peut également s’écrouler. On ne doit donc pas s’étonner s’il manque, en grande partie, peu après le Bourg- Neuf, et si l’angle et la tournelle, que nous croyons avoir été dans l’enclos des Orphelines, ne se retrouvent plus. Tl faut aussi observer que la pente de la colline est plus escarpée dans cet endroit, et que le mur, conséquemment, avait encore moins d’assiette que dans la partie où il s’est trouvé renversé depuis.
Si môme on voit peu de vestiges de ce mur, voici ce qui j)cut en être la cause : l’église de Notre-Dame, qui était l’église paroissiale de la ville haute, était bâtie tout prés de ce mur détruit. Elle se trouvait lâ très éloignée des autres quartiers de la ville. Il fallait y descendre par une douzaine de marches, il n’est pas probable qu’on l’eut placée aussi désavantageusemeni et d’une manière aussi peu commode, si des considérations particulières cl d’économie n’(‘ussenl dé-
terminé à choisir cet emplacement. Celte église était grande, avait deux bas-côtés, et elle était voûtée dans toute son étendue. Il faut aussi observer qu’elle a été consumée, en 1485, par le feu du ciel, et qu’elle a, en quelque façon, été rebâtie deux fois. Ce sont les pierres du mur détruit par le temps qui ont servi à bâtir l’église. On en aura hâté la destruction et la démolition jusque dans la maison des Orphelines; mais il paraît que les fondations existent encore dans cette maison, et jusqu'à l’endroit où nous présumons que pouvait être la tournelle qui faisait l’angle, et d’où parlait, en droite ligne, ce mur épais qui recevait la vieille porte, lequel était dans la direction de la grosse tour, et dont la portion qu’on en voit, sur la rue du Murot, a neuf pieds al’épaisseur ; car, quand on travaille à la bêche dans le jardin des Orphelines, on trouve que, dans la direction du mur des fortifications, la terre a peu de profondeur, et qu’on est arrêté par de la maçonnerie.
J’ajouterai que l’église de Saint-Thibaut se trouvait à la ])roximité de la maison des Orphelines et du mur détruit. Cette église avait une haute tour carrée et deux bas-côtés. Il est très vraisemblable qu’on se sera servi, pour la bâtir, des matériaux du long mur détruit, meme des pierres de la tournelle et de la portion du mur de neuf pieds qui devait exister dans l’enclos des Orphelines. Ce sont sans doute ces matériaux, qu’on avait sous la main, qui ont déterminé, comme pour l’église de Notre-Dame, à construire une église dans cet endroit. On voit encore qu’elle était bâtie de toutes pièces et avec des pierres de démolition. Les piliers étaient faits avec des moellons et du ciment. Les ruines de cette église se voient dans la collection des vues lithographiées.