COMÉDIE EN UN ACTE
SEÈIVE PREMIÈRE
CRISALE, MARTON.
CRISALE.
Qu’on ne m’en parle plus. C’est une affaire décidée, et qui va se terminer tout à l’heure.
MARTON
Comment, monsieur, tout ce qu’on peut vous dire ne vous empêchera pas de sacrifier ainsi votre fille. Vous la donnez sans son aveu , et, contre son gré, au premier venu.
CRISALE.
Je te l’ai déjà dit ; une fille bien née n’a de volonté que celle de ses parents; et refuser un homme dont les talentsl’emportent sur tous ses rivaux, c’est se montrer peu digne d’être la fille d’un artiste. Dans ma famille de père en fils nous avons tous exercé la peinture. Je n’ai qu’une fille, je veux qu elle épousé un peintre; sa beauté, son esprit, peut-être aussi le bien que je puis lui donner, l’ont fait rechercher de bonne heure , beaucoup me la demandaient à la fois en mariage. Embarrassé du choix et ne voulant la marier qu’à un peintre, j’ai annoncé que je la donnerais
à celui qui aurait le mieux fait son portrait. De tous les concurrents, Lisimon est celui qui a le mieux réussi. Ce sera lui qu’elle épousera, et loin qu’on doive l’en détourner, je veux qu’on cherche à l’y disposer. Entendez-vous, Marton.
MARTOPÎ.
Song'ez donc, monsieur, combien il est désagréable pour une jeune demoiselle d’être ainsi exposée à une sorte d’encan, et de devenir la proie d’un inconnu.
CRISALE.
Qu’appelez -vous encan ! que voulez-vous dire par ces mots dl^ proie et d’inconnu ? Voilà comme vos idées communes ravalent les choses les plus relevées. Ma fille devient le prix du plus digne : elle est la palme que doit couronner le front du vainqueur. Cette pensée qui m’est venue me flatte infiniment : je ne voudrais pas pour beaucoup n’avoir pas conçu une si heureuse idée. Elle devrait flatter également ma fille; elle nous fera honneur à l’un et 4 l’autre, et ce trait méritera d’être cité dans l’histoire de la peinture.
MARTON
Une femme peut ne pas avoir autant d’ambition. Hél monsieur, un peu moins de gloire et plus de contentement; cela n’estil pas préférable dans la vie? n’y a-t-il pas d’ailleurs d’autres états aussi honorables que celui de peintre?
CRISALE.
Taisez-vous. Apprenez qu’il n’est rien au-dessus d’un peintre. Son pinceau rival de la nature... que dis-je rival? il sait la corriger et l’embellir. La nature ne nou5 présente rien d’accompli. Ses ouvrages nous donnent bien l’idée de la perfection; mais elle ne l’atteint pas : le modèle parfait, le beau idéal est une production de l’art; les scènes que la nature nous offre sont passagères, le pinceau sait les fixer, et les présenter incessamment aux yeux. Ses beautés disséminées au hasard, et jetées ça et là à de grandes distances, ne sont que des impressions isolés et successives. Le peintre sait en faire un heureux choix, les réunir avec goût, et les rapprochant dans un même cadre, produire des effets plus frappants. Le peintre enfin donne des couleurs à la pensée, retrace les faits mémorables, et fait passer à la postérité les traits
des hommes les plus célèbres.. , Mais où m’emporte l’enthousiasme de mon art, et devant qui en relevai-je l’excellence !..
MAKTON.
Pardonnez-moi. monsieur, je sens tout cela ; mais permetlezmoi de vous exprimer que mademoiselle Julie , tout en voulant vous complaire, voit avec une répugnance...
CRISALE.
Je le sais bien; et c’est ce qui a fait qu’elle n’a pas voulu se prêter à mes désirs, et se laisser peindre d’après la nature. 11 a fallu que les concurrents la peignissent de mémoire; mais je n’en suis pas trop fâché : cette difficulté a été vaincue par plusieurs, et surtout par Lisimon qui a très bien attrapé la ressemblance.
MARTON
Songez donc aussi que ce monsieur Lisimon est l’homme qui lui convient le moins. C’est un bourru, elle est d’une douceur d’ange : il est laid, elle est charmante; elle a dix-sept ans, il en a plus de quarante.
CRISALE.
Je ne vois pas là de quoi m’alarmer pour elle. Elle est douce, elle se fera mieux à riiumeur de Lisimon ; elle est belle, elle en sera plus aimée; il est plus âgé qu’elle, et tant mieux: je suis vieux; je peux venir à manquer, il lui servira de père; il est bon qu’à son âge, une femme trouve, en son mari, un homme d’expérience.
MARTON
Enfin, monsieur, vous allez la rendre malheureuse à coup sur. Vous contrariez une inclination...
CRISALE.
Ah ! je vous entends, et c’était là où on voulait en venir : c’est à dire que , parce qu’elle s’est follement éprise d’Eraste, il faut que je me prête à ce goût frivole, et que je la donne à une tête éventée.
MARTON
Eraste est un garçon sage , c’est le ûU d’un de vos anciens amis. Il a quelque fortune.
TRiSALE {impatiemment).
Eraste n^est pas peintre.
MARTON
Monsieur, il n’a pas moins d’enthousiasme pour cet art sublime.
CRISALE.
Sublime, à la bonne heure.
MARTON
Je crois même qu’il s’en occupe.
CRISALE.
Oui, comme ses pareils : par désœuvrement. On apprend aujourd’hui à peindre, comme on apprend à tourner ou à jouer d’un instrument, et le tout pour tuer le temps. Enfin on ne me gagnera pas là-dessus.
SCÈIVE SECOIVDE.
CRISALE, JULIE, MARÏON.
JULIE
Mon père, laissez-vous toucher.
CRISALE.
Ah ! ah ! vous m’écoutiez donc? mais je vous le repète, tout cela est inutile. C’est chez moi un parti pris.
JULIE
Voulez-vous ma mort ?
CRISALE.
Non, je ne veux pas votre mort; on ne meurt pas comme cela; mais je veux que vous oubliez pour jamais Eraste, et que vous vous disposiez de bonne grâce à épouser Lisimon.
JULIE
Mon père, je ne pourrai consommer ce sacrifice.
CRISALE.
Il y va de mon honneur, vous obéirez, ou je ne vous reconnais plus pour ma fille.
JULIE
Vors ferez le malheur de ma vie.
CRISALE.
Il n'est pas d’ailleurs en mon pouvoir de reculer. Ce concours a été annoncé avec trop de publicité. Je m’attendais si peu à vous voir refuser l’honneur d’exciter l’émulation des artistes, et d’étre la récompense des talents, que j’ai promis sans hésiter votre main au plus habile. Ma parole est sacrée, et mon honneur veut que vous épousiez Lisimon puisqu’il a vaincu ses rivaux. Déjà son oncle, M. Alcande est venu ce matin me sommer de tenir ma promesse : mais comme à la rigueur, ce n’est qu’à midi que le concours doit être fermé, je l’ai remis à cette heure-là. Il n’est pas probable que d’ici à ce terme d’autres se présentent, et surtout l’emportent sur Lisimon ; aussi dans deux heures il aura des droits sur vous. Allez, préparez-vous à l’accepter pour époux.