‹ Histoire et description de ProvinsChapitre 7 sur 66 · deuxième partie · texte numérisé non relu

deuxième partie

Faibles traces de Provins dans l’histoire sous Charlemagne et ses successeurs.

Charlemagne après avoir rendu à la nation le pouvoir législatif, après avoir écrit dans ses capitulaires, lex consensu j popuU fit, et constitutione regiSy la loi émane du consentement du peuple et est confirmée par le roi, Charlemagne I sentit la nécessité de créer une administration générale pour contenir dans le devoir et la discipline tant de peuples d on— j gine dilTérente. Tout alors avait besoin d’être réglé : le déij sordre existait dans les tribunaux, dans les monastères, parmi I le clergé, dans toutes les classes de citoyens.

Charlemagne divisa son royaume en districts qui furent < appelés légations, dont chacune était subdivisée en plusieurs ) comtés; « mais, dit Mably, il ne voulut pas suivre 1 ancien 4 w usage de mettre un duc à la tète de chacun de ces grands ^ districts, par la crainte qu’un magistrat unique ne pût pas

« faire face à toutes les affaires ou n’abusât de son autorité. U A la place des ducs, il nomma trois ou quatre grands fonc- « tionnaires dans l’ordre des prélats et dans celui des nobles <r qui sous le titre d’envoyés royaux {missi ou legati domi^ « nid ou regii) furent chargés de la surveillance et de l’ad- « ministration de chaque légation, qu’ils étaient obligés de a visiter exactement de trois en trois mois. »

Charlemagne envoya à Provins des commissaires. [Missi dominici. Voir Velly, tom. 2, page 4.)

Dans un fragment de capitulaire placé sous la date de 802, nous voyons que Charlemagne envoya Tévéque Magenandus et Madelgandus à Paris, à Melun, à Chartres... hi Pari-siaco, Melidunensi, Provinensi, Carnotensi, Si ce fragment, qui ne figure pas dans les recueils originaux des cartulaires de la bibliothèque du Vatican et de Metz, n’est pas une interpolation, Provins aurait eu, en 802, des abus à réformer, ce qui annonce une société, une population déjà ancienne puisqu’elle avait eu le temps de se corrompre.

Charle-les-Chauve,en 844, envoie aussi des commissaires m pago Senonico, Trecasino, Miliduniso^ Proviniso (1),

(1) Une chose à remarquer dans les titres du moyen-âge, ce sont les variantes des terminaisons dans les noms de lieux. On voit ici Prodniso et plus haut on a vu Provnnensi ; ces variantes indiquent assez , aussi bien que celle de Parisiaco et Parisio, que si le latin du moyen-âge variait les terminaisons suivant les temps et les lieux, il respectait du moins la racine, le type du mot. Ces manières différentes d’exprimer Provins sont une forte présomption pour croire que ce nom est romain ; car s’il eût été inventé par les Francs, qui d’ailleurs ne changèrent presque rien h la géographie romaine, le mot eût conservé, dans les actes publics, une forme constante et invariable.

dans les villes de Sens, de Troyes, de Melun, de Provins. Voilà donc encore Provins rangé au nombre des villes.

Il est question de Provins sur des monnaies frappées sous Charles-le-Chauve et surtout sous ses successeurs. On voit dans le glossaire de Dufresne, une pièce de monnaie d’argent, qui porte sur une face i Gvcitici Dbi et sur le revers .

Castis Pruvinis.,.

Provins sous les comtes de Champagne

et de Hrie.

Pour récompenser les services de leurs leudes ou fidèles^ les Mérovingiens leur donnaient les revenus des villes et des bourgs dont ils leur avaient confié le gouvernement. Les bénéfices militaires, comme on les appelaient ne furent d’abord que viagers. L’anarchie dans laquelle les rois fainéants avaient plongé le royaume, encouragea les ducs et les comtes pourvus de ces bénéfices à s’en emparer et à les rendre héréditaires dans leurs familles. Déjà dès 587, les leudes f assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et Childebert, obligèrent ces princes à stipuler dans un traité qu’ils ne pourraient plus retirer à leur gré les bénéfices qu’ils avaient conférés. Celte clause était trop funeste à l’autorité souveraine pour que les rois ne cherchassent pas à en atténuer les effets ou à la violer toutes les fois qu’ils pouvaient le faire.

Charlemagne sut réprimer les prétentions des ducs et des comtes; mais vers la fin de la seconde race, le désordre régna dans l’administration de l’État. La confusion fut même plus grande que sous les derniers rois de la première dynastie. Les puissants, prélats et militaires, se saisirent de tout ce ce qu’ils purent, laissèrent à peine au roi les villes de Laon

et de Soissons et formèrent cet assemblage monstrueux qu’on nomme féodalité.

Une grande partie du territoire qui porta plus tard le nom de Champagne fut possédée par les comtes de Vermandois. Ces comtes descendaient de Charlemagne ; ils avaient les villes de Troyes et de Meaux. Ces possessions passèrent ensuite dans la maison de Thibaut-le-Tricheur par son mariage avec Letgarde, veuve de Guillaume duc de Normandie et fdle de Héribert de Vermandois.

Quoiqu’il ne soit souvent question de Provins, dans l’histoire des comtes de Champagne, qu’après Thibaut-Ie-Tricheur, nous commencerons notre nomenclature des comtes de cette province par ce même Thibaut que 1 on regarde comme la tige de la maison de Champagne.

Thibaut T\ surnommé le Triclie^ir. Il était fds d’un I seigneur appelé Thibaut et de Richilde sœur de cet Eudes, i comte de Paris , qui s’était fait couronner au préjudice I de Charles-le-Simple, en 888. Après la mort d’Eudes,

; Charles-le-Simple monta sur le trône ; mais il n’était pas 1 capable de contenir les grands du royaume qui cherchaient à ) se détruire les uns les autres pour s’emparer ensuite de la I couronne. Robert, frère d’Eudes, voulait, à l’imitation de ce J dernier, détrôner le malheureux Charles. Leroi de France bat ! l’armée de Robert ; mais dominé par une espèce de terreur,

I il se réfugia en Allemagne. Plus tard, Héribert, beau-père 1 du Tricheur, attira, par des protestations de fidélité, Charles- I le-Simple dans ses domaines et il le saisit pour l’emprison— I ner. Alors Raoul duc de Bourgogne est nommé roi de France, i Héribert se fait le geôlier de Charles-le-Simple en recevant du nouveau roi le comté de Laon pour récompense. Les an- \l. ciens chroni(juciirs appelèrent Héribert infulcHuin

simuSf le traître des traîtres. Thibaut-le-Tricheur marcha sur ses traces et l’accompagna dans plus d’une expédition. Ce comte fut l’artisan de sa fortune ; aidé de son courage et de la protection d’Héribert et de Hugues-le-Grand, comte de Paris, il devint l’un des plus grands terriens de France. Hugues-le-Grand lui donna les comtés de Tours et de Blois pour prix des services qu’il lui avait rendus dans la guerre qu’ils avaient faite ensemble à Louis d’outre-mer, leur souverain. Thibaut posséda aussi le comté de Laon, mais Louis l’obligea bientôt à le rendre. Hugues-le-Grand mourut en 956, et Thibaut n’en continua pas moins ses luttes contre l’autorité royale. Sa puissance et ses domaines s’accrurent considérablement : la soif d’acquérir le rendait infatigable et il avait toujours les armes à la main. On prétend qu’il vécut un siècle et que c’est la raison pour laquelle on le nomme aussi Thibaut-le-F/eMic. Il mourut en 978. Tl se signala par un grand nombre de fondations religieuses. On le peint vaillant, mais égoïste et cruel.

Odon fils du précédent, fut comte de Blois, de Chartres et de Tours. L’histoire ne parle de lui que pour énumérer les bienfaits dont il combla les moines ; il mourut en 995 et eut pour fils Thibaut II dont l’histoire parle à peine, et Odon //, qui porta les titres de comte de Blois, de Chartres, de Tours, de Troyes et de Meaux. Sa turbulence inquiéta Robert, roi de France. Le fils de Hugues-Capet fit d’inutiles efforts pour empêcher Odon II, déjà si puissant, de s’emparer après la mort d’Étienne, comte de Vermandois, des comtés de Troyes et de Meaux.

Odon, pensant toujours à s’agrandir, attaque Bouchard, comte de Melun, de Corbeil et de Paris, que le roi affection-

naît et protégeait, et entre dans Melun dont la traluson lui ouvrit les portes. Robert irrité de ce qu’on avait dépossédé son favori, vient lui-méme devant Melun accompagné du duc de Normandie. Odon abandonna la ville et Bouchard fut

réintégré.

Odon lit aussi la guerre à Foulques-le-Noir, comte d’An« jou, à l’instigation de Landri, seigneur plein de vanité et d’ambition. Mais ses armes ne furent pas heureuses.

Ce comte favorisa les prétentions de Constance, seconde femme de Robert, laquelle voulait donner la couronne à son fils Cadet, au détriment de Henri qui était l’aîné. Le duc de Normandie, qui soutenait Henri, battit trois fois le comte de Champagne.

Odon H, fut tué en 1057, dans un combat que lui livra le duc de Lorraine dont il avait ravagé les terres, c< Rodolphe dit que ce fut sur lui (|ue Dieu vengea les fallaces et iniquités de Thibaut-le-Tricheur son aïeul. Sa tête fut envoyée à l’empereur. Son corps racheté par Roger, évêque de ChAlons, son frère, fut porté à son é[)ousc Hermengarde, et ensevelie dans l’abbaye de Marmoulier. » {Résumé de Hlisloire de Champagne, par M. F. de Montrol, 1826.)

Odon laissa deux (ils, Tliibaut et Étienne, dont nous allons [)arler.

Sous ce comte, saint Thibaut nacpiità Provins dans la maison nommée depuis des Orphelines, qui est située un peu au-dessous de l’église bAtie en l’honneur de ce saint. 11 était

de la maison des comtes de Champagne. Son père, le comte Arnold et sa mère Ciselle, lille de Raimond, comte de Sens, le destinaient au métier des armes, il fut fait chevalier A l’Age de dix-sept ans. 11 suivit sous ce litre, son parrain Thibaut 11 au siège d’P^pernay.

Oienloi après, « éclairé, suivant les expressions de M. Ruf- « fier, des lumières de la grâce, pour combattre d autres f( ennemis, la chair, le démon, et le monde, » il se voua tout entier à une vie austère et religieuse. A son retour du pèlerinage de la Terre-Sainte , il parcourut ITtalie comme ermite en mendiant son pain. Il établit sa demeure dans une lorétaux environs deVicence, on il exerça le métier de charbonnier. G’esl à ce litre, rpi’il est devenu le patron de celte classe d’ouvrier^.

îl paraît qu après avoir exercé des actes d’humanité, il reçut les ordres de l’évêque de Vicence, et revint à Provins, où il passa neuf années dans les macérations de la pénitence, enfermé dans une petite demeure composée d’une cellule et d’un oratoire qu’il avait fait construire au faubourg de l’Orme, aujourd’lmi le haut pavé de Culoison. Il y mourut en juin îObC). Son corps, réclamé sans douleparses parents du côté maternel, fut transporté près d’Auxerre, dans une chapelle qui se nomme encore St-Thibaut-des-Bois .

Sa vie exemplaire et les miracles qui, suivant l’historien de sa vie, s’opérèrent avant et après sa mort, par son influence, le firent canoniser. Thibaut son parent, comte de Blois, fils d’Odon II, lui lit bâtir, en 1080, l’église dont nous ne voyons plus que les ruines (Tj. Les reliques de ce saint ne furent apportées dans cette église qu’en 1581. Son buste d'argent doré était porté en procession sons un dais, le 1^*^ juillet, jour de sa fête, et accompagné du clergé de St Quiriace et du corps de ville. Ce saint était représenté , au portail du midi de son église, vêtu en babils sacerdotaux et en eoslume de chevalier. Son image se voyait derrière l’autel ,

(1) Voir le Dictionnaire Tlistorique ^ au mot saint Thibaut.

peinte ù rres([ue, avec la date de 1551. 11 était monté

sur un cheval blanc, liabit rouge, toque bleue, épée au coté et portant un oiseau sur le poing (1).

Thibaut III et É tienne Le ])reraicr eut Chartres et Tours, l’autre la Champagne. Ils se liguèrent avec Eudes frère du roi, et troisième fils de Robert et de Constance, lis firent la guerre à Henri F^’. Celui-ci commença par battre son frère et l’enferma dans Orléans; ensuite, il défit Etienne, Il confia à Geolfroy-Martel , comte d’Anjou, le soin de le venger de l’injure de Thibaut. Geoffroy ravagea la Touraine, le Blesois et mit le siège devant Tours. Etienne et Thibaut accourent à la tête de forces imposantes : la victoire favorisa les Angevins : après un combat sanglant les deux frères prirent la fuite. Étienne mourut en 1039.

Thibaut dépouilla Eudes fils d’Étienne de la succession de son père. Ce fut cet Eudes qui fut la tige des comtes d’Aumale.

Une des plus anciennes fondations de Thibaut, est le prieuré de St-xVyoul de Provins (2). Il installa dans cette église des moines de St-Pierre du Moutier-la-Celle, près de Troyes. Gelduin, archevêque de Sens, se démit à leur profit des dîmes qu’il prélevait dans le ressort de St-Ayoul. Henri 1"'’^ confirma ces donations en 1048. [Voir les étonnants privilèges dos moines de St-Ayoul, au chapitre consacré à Anati/orum, et pour l’église de St-Ayoul, voyez ce mol dans le Dict. historique.)

Étienne et lluques, fils de Thibaut, partagèrent ainsi

(1) 11 existe une vie de saint TUibaut imprimée que l’on peut consulter pour de plus amples détails.

(2) Voyez Lepelletier, Jlistoive des comtes de Champagne el de Brie, 2 vol. in -12, 1753

loiir héritage. Étienne, surnommé Henri, fut comte de Brie, de Blois et de Chartres; Hugues posséda la Champagne. Etienne alla deux fois en Palestine ; il y fut tué en 1102. On disait de cet Étienne qn*H possédait autant de châteaux qii il ij a de jours dans Cannée (1). Son Fds Thibaut hérita de toutes ces richesses.

Hugues, oncle de ce dernier, se croisa comme son frère et mourut aussi en Terre-Sainte. Ce prince trop vanté par les moines à cause de ses fondations, tomba sur la fin de sa vie dans un état voisin de l’imbécillité. 11 aima mieux vendre le comté de Champagne à Thibaut son neveu, que de le laisser à son lils : il finit par se cloîtrer.

Thibaut IV, dit le Grand. Après avoir porté les armes contre Philippe, roi de France, Thibaut se réconcilia avec le fds, Loiiis-le-Gros. Aussi, Hugues du Puiset, ayant brûlé les terres de la comtesse de Chartres et celles de son fils Thibaut ÎV, le roi de France aida le comte de Champagne à assiéger Hugues dans son cbûteau du Puiset ; Hugues fut fait prisonnier. Thibaut ne tarda pas à se brouiller avec le roi au sujet des terres de ce même seigneur du Puiset, auxquelles S^ouis-le-Gros prétendait et que Thibaut voulait prendre pour lui. Le roi de France, après des prodiges de valeur, défait, prés de Meaux, l’armée du comte de Champagne. Cet échec, celui qu’il essuya encore près de Pomponne, ne dé¬

couragèrent pas Thibaut. Il fait alliance avec les seigneurs de Dammartin, de Montgé, de Beaugenci, de Chûteaufort, de Crécy et de Rochefort. Une conflagration générale s’allume. Le roi, secouru par le duc de Normandie, pouvait ù peine résister à tant d’attaques. Un combat est livré à Join-

(1) Le])cllctier , ihid.

ville, [>rès» du l’uisel. Les Liiaids se baltireiU vaillamuieüt, et la victoire resta indécise. La paix fut conclue à Gisors en 1115 ; mais Tliibanl trouva bien des fois le moyen de la troubler.

Thibaut cabala encore avec les seigneurs contre Louis Vil, dit le Jeune ; il reçut dans son domaine Pierre de La Chûtre récemment élu à rarclievéché de Bourges et dont le roi iLapprouvait pas la nomination. Louis Vil entra en Champagne, j)rit Vitry et le mit à feu et à sang.

Thibaut mourut en 1152 à Lagny-sur-Marne, dans Tabbaye, où il fut enterré. On admirait la magnilicence de son tombeau de porphyre qui existait encore avant la révolution. Ce comte fut très généreux envers les moines et le clergé : aussi les louanges ne lui furent pas épargnées et les chartes lui décernèrent le surnom de Grand. Il lit des donations aux monastères de l’ordre de Clctlrvaux que saint Bernard avait fondé avec l’aide de lingues P'', comte de Champagne.

Le fameux Abeilard reçut l’hospitalité dans le prieuré de St-Ayoul cl la recommandation de Thibaut. Les disciples de ce savant professeur le pressaient de rej)rendre à l’abbaye St- Denis, les leçons qu’il avait été obligé de suspendre ; l’abbé y consentit d’abord ; mais craignant que l’allluence des écoliers ne troiiblùt la tranquillité et le bon ordre qui régnaient dans sa maison, il engagea Abeilard à se retirer au j)ricuié de St-Ayoul de Provins, dont le prieur, Robert, était son ami particulier. Abeilard s’étant lransj)orlé dans cette solitude vers l’an 1 120, y établit une école où il enseigna la dialccti(|ue et la théologie. Les étudiants y accoururent en foule et (pielques auteurs du temps font monter leur nombre jus- (pi’à 5,000. La jalousie des autres maîtres l’ayant forcé dr (■('SSCI' ses leçons, il revint à Sl-l)enis, où il s’atlira d’autres

querelles et des menaces qui Teffrayèrent au point qu’ayant trouvé moyen de s’échapper pendant la nuit, il retourna au monastère de St-Ayoul vers l’an 1122. 11 recommença ses leçons et il y resta jusqu’à ce que Suger, abbé de St-Denis, lui ayant permis de vivre où il voudrait, il vint d’abord, suivant la tradition, à la Fontaine-aux-Eois, près de Provins, où il existe encore une maison appelée le Fetit-Paraclet ; ensuite il se retira dans une solitude, près de Nogent-sur- Seine, à cinq lieues de Provins. Il y bâtit un oratoire sous le nom de Paraciet qui devint cette célèbre abbaye dont Héloïse fut la première abbesse. La comtesse Mathilde, femme de Thibaut, combla cette abbaye de ses bienfaits. C’est au Paraciet qu’Héioise lutta pendant de longues années contre une passion qui ne la quitta qiPavec la vie. « Au milieu du « monastère, écrivait-elle à x4beilard, l’autel et l’encens dis- « paraissent à mes yeux; les hymnes des chœurs sacrés, la « pieuse oraison, rien ne peut m’arracher à mes désirs dé- « sespérés; partout ils me poursuivent et m’agitent. Epouse (c adultère de Jésus-Christ , j’embrasse avec ardeur l’i- « mage adorée de celui que j’avais juré d’oublier pour lui : (( je tombe parfois en gémissant devant la pierre du taber- « nacle, étouffant des soupirs d’amour, et pleurant non de « repentir, mais de regrets. »

Abeilard mourut en 1142 et Héloïse en 1165. Ils furent réunis dans le même tombeau.

Henri dit le iMvge ou le Libéral, Thibaut avait laissé une nombreuse postérité Parmi ses enfants on doit citer Henri qui lui succéda ; Thibaut qui fut sénéchal de France; Ouillaume-aux-Blanches-Mains qui, dans les dignités ecclésiasticpies, acquit une réputation méritée; Alix, femme de î.ouis V!! et mère de Philippe -Auguste. Celte princesse aussi.

remarquable par sa beaulô, que par ses talents, lut riionneur de la maison de Champagne comme elle fut l’or nem eut de la cour de France : elle cultiva la poésie et la musique et encouragea tous les arts.

Guillaume-’aux— Blancbes-Mains fut doyen de St-Étiennede-Meaux. Il appert d’une charte de 1176 qu’il a été aussi prévôt de l’église de St-Quiriace de Provins (I ). En 1168, il avait succédé à Hugues, à l’évéché de Sens; il fut ensuite porté à l’archevéché de Reims que le roi érigea pour lui en |)remier duché-pairie— ecclésiastique. C’est dans l église de Reims qu’il sacra Philippe-Auguste, son neveu. Guillaume, autant que l’époque barbare à laquelle il vivait pouvait le permettre, donna des lois aux peuples qu’il gouvernait; il fut un des premiers seigneurs féodaux ([ui délivrèrent des chartes de franchise aux serfs et aux bourgeois.

Thibaut, comte de Chartres et de F»lois, se noya et mourut prés de la ville d’Acre en Palestine.

Henri F'’, dit le Libéral, alla aussi combattre les infidèles. Il fit preuve de valeur au passage du Méandre qu’il traversa le premier. A son second voyage à la Terre-Sainte, il avait confié le soin de ses états de Rri(*, à Ifierre Rristand, vicomte de Provins, qui habitait une grande maison dite l’hùlcl des lirislands, rueSte-Croix (2).

Henri-le-Libéral s’ap[)li(|ua surtout à rendre ses sujets heureux et à les soulager du fardeau des impôts et des redevances dont le moycn-ûge avait entravé la société. Il lavorisa les fondations monacales, il est vrai, mais il bAtit ou dota Lj

(1) Voyez Lepelletier, t. \.

(2) Ilonri Bristand, en 1193, lll donation de ce vicomté aux chevaliers du Temple. On vit encore à Bi ovins en 1279, un clicvalicr nommé Jean Bristand.

hôpitaux pour les pauvres. En 1 160, il Irausl'éra l’Hotel-Dieu de Provins de l’emplacement de l’abbaye St-Jacques, où il était situé, à l’endroit où nous le voyons aujourd’hui, rue du Murot. c( C’était avant ce temps, est-il dit dans les titres de

l’Hôtel-Dieu , le palais des comtesses de Brie et Blois. L"an- (î cienne tradition veut que les grandes salles qui existent « étaient destinées à représenter des spectacles et des fêtes « publiques (î).

On peut dire que sous Henri-le-Libéral, la maison de Champagne brilla d’un éclat jusqu’alors inconnu ; c’est le temps de la prospérité commerciale de Provins qui monta ensuite, sous Thibaut-le-Chansonnier, au plus haut degré de splendeur. C’est probablement Henri qui donna des chartes de franchises à ses sujets. On peut se fonder dans cette croyance sur deux faits: premièrement son frère Guillaumeaux-Bianches-Mains en avait accordé à la petite ville de Beaumont près de Stenay ; secondement, dans une charte du mois de septembre 1250, sous ThibauGle-Chansonnier, c’est-àdire, cinquante ans après la mort de Henri le-Libéral, on voit que Provins est qualifié de com mune ; on y voit aussi que le même Thibaut ne fait que régler, rétablir des dispositions, des coutumes qui existaient déjà; il est encore question dans cette charte, de maires, Aq jurés, dc^^ droits de la commune de Provins. Guillaume-aux-Blanches-Mains introduisit aussi dans la ville de Beaumont, pour laquelle il eut une alîection particulière, des maires et des jurés.

On se demande, en lisant les chartes d’affranchissement, où la féodalité pouvait trouver l’idée d’institutions , telles que celle des communes, des maires et des jurés, lorsque nu~

M) Voir le mot ÎIôlcI-Dieii dans le Piefionnaire Hislorifpie.

cunc analogie n existait entre ces inslitutions et les mœurs léodales. II faut bien convenir que c’était là une réminiscence des anciennes municipalités gauloises que les Romains modiliérent, que les rois Francs rétablirent sous leur première forme, que la féodalité ébranla ensuite et que Louis-le-Gros,

d immortelle mémoire, retira enfin de la poussière de la servitude.

A toutes les probabilités qui portent à croire que Henri-Ie- Libéral aiïranchit Provins, on peut ajouter celle-ci qui nous semble décisive : Henri qui donna une grande impulsion au commerce de cette ville ne put obtenir ce résultat qu’en af- Iranchissant les Provinois des charges et des redevances qui pesaient sur ses sujets et qui gênaient le commerce.

On osa attenter à la vie d’un aussi bon prince. Anne Meuniei , à laquelle Provins se glorifie d’avoir donné la naissance, sauva Henri par un trait héroïque. Irois gentilshommes attendaient le lever du comte, dans son palais de Provins. De Saint-Foix dit que la scène se passa dans une allée du jardin. \oici comment il raconte le iaii dans ses Essais sur Pcius^ 5 édit., tom. 5, pag. 175 : « Je ne connais pas de « titre d’anoblissement plus llatteur et jilus beau que celui que produisirent, à la réformation, les descendants d’Anne « Meunier. Trois liommes dans une allée du comte de Prie « et Champagne, en attendant son lever, s’entretenaient du « complot qu’ils avaient fait de l’assassiner. Anne Meunier, « derrière un arbre, avait entendu une partie de leur cou- « versation. \ üyant (ju’ils partaient pour exécuter leur des-

« sein, emjiortée par l’horreur de l’atlenlal contre ce prince, « et craignant de ne jias avoir le temps d’avertir, elle cria c< d un bout (1(‘ 1 allée, en leur taisant signe (pi’elle voulait « leui parler, lu d oux s’avance; elle le fait tomber à scs

« pieds d’un coup de couteau de cuisine, attac{ue les deux « autres sans doute bien armés, et contre lesquels, dit la « chronique de Provins, elle se débattit victorieusement, et

quoique couverte de blessures, elle ne quitta pas prise jus- « qu’à ce qu’elle fût parvenue à les faire arrêter. On trouva c( sur eux les preuves de leur conspiration, îls l’avouèrent « dans les tourments et furent écartelés de suite. »

Le comte Henri donna une marque éclatante de sa reconnaissance à Anne Meunier; il l’anobÜt elle et son mari, Gérard de Langres, qui occupait une place honorable près du prince. Par ses lettres patetilcs datées de il75, Henri les exempte eux et leurs descendants à perpétuité, de toute sortes de tailles, subsides, impositions et autres charges publiques. Il est dit de plus qu’il ne pourront être contraints de plaider, quelque cause que ce soit, que devant la personne du prince. Les armoiries que le comte leur donna étaient d’azur au liond’or, avec cette devise : Vincil omnia, pour marquer le courage de lion avec lequel Anne Meunier avait attaqué les conjurés. Cette famille se perpétua longtemps à Provins. M. de Louptière cite des lettres-patentes de différents rois de France qui conlirraèrent les privilèges de la famille Meunier. Le meme auteur rapporte des actes de liil , liiO, liC8 et 1568, qui prouvent que les femmes de la lignée d’Anne Meunier anoblissaient leurs maris. Celle famille subsista plus de cinq cents ans, et s’éteignit en 1668; encore croit-on que c’est par négligence, et parce qu’elle ne put présenter ses litres lors de la révision des titres de noblesse (1).

(I) En 1720, lin professeur de rhétorique, à Provins, ht dans une séance publique, réciter à ses écoliers un poème latin à la louange d’Anne Meunier. Il existe, sur le meme sujet, dan» nos

lIcnri-ic-Libéral, pour rendre grâce à Dieu d’ètre èchap|)t* à un aussi grand péril, voua un voyage à la Terre-Sainte, et institua quatre chanoines dans la chapelle de son palais. Cette chapelle placée d’ahord sous Finvocation de la Vierge, et appelée Notre-Dame , porta plus tard le nom de St-Blaise.

En 1160, Henri-le-Lihéral fit reconstruire en pierre l’église de St-Quiriace, avec un dôme surmonté de la statue colossale de Ste-IIélène. (Voir le mot St-Quiriace, au Dict. Uist.)

St-Quiriace, par une bizarrerie digne du moyen-âge, avait des chanoines réguliers et des chanoines séculiers : ils étalent continuellement en querelle. Voici ce que dit, à ce sujet, Fauteur de l’histoire des comtes de Brie et de Champagne (1) : c( Henri termina le dilTérend qui existait depuis longtemps, « entre les chanoines séculiers et les chanoines réguliers de St-Quiriace de Provins. (Cart. St-Quiriacl et St-Jacobi). On avait introduit vers Fan 1 155, la régularité dans cette église, malgré les chanoines séculiers : ils s’opposèrent si (ortemeut à la violence qu’on leûr avait faite, (pie le pape Adrien donna commission à iîugues, archevêque de Sens, â Thihaud, évêque de Paris et â Manassés, évêque d’Orléans, de transférer, par l’autorité apostoli(]ue, les chanoines réguliers en un lieu plus convenable à des rein gieux, pourvu (pie le comte Henri, Fahhé Odon et scs chanoines réguliers fussent d’accord de ce changement de

anciens manuscrits, un cantique composé d’un grand nombre de versets et qui commence ainsi : Audite omnrs pentes... vende et

videle Ojyeru Dei . On fait remonter ce canti(pn* au 13*^ siècle :

l’auteur n’en est pas connu.

« lieu et de la compeusalioii des revenus qu’ds avaieul à Sl- « Quiriace. La chose se passa de la manière que le pape souf( haitait. On donna aux chanoines réguliers l’église de St- « Jacques, qui était alors un Hôtel-Dieu, avec les franchises, coutumes et biens dont elle jouissait depuis le comte « Thibaut , et la liberté d’élire un abbé selon la règle de St- « Augustin(t). Henri, comte de Champagne, Hugues, arche- « vêque de Sens, les chanoines rétablis dans l’église de St- « Quiriace ajoutèrent beaucoup d’autres biens à ceux de « l’Hôtel-Dieu de Provins, afin que les chanoines réguliers (( de St-Jacques n’eussent plus rien à demander aux cba- « noines de St-Quiriace, Entre les églises cédées aux religieux c( de St-Jacques, on y voit celle de Soisi que Hugues, fon- (( dateur en partie de cette église, donna aux chanoines sé- « culiers de Provins, afin d’en récompenser les chanoines (( réguliers qui sortaient de St-Quiriace. Notre-Dame de « Soisi était encore, en 1155, une abbaye de chanoines dont f( Richard était abbé : ce fut à sa prière que le comte Henri (( donna cette année même à l’abbaye de Soisi, soixante sous « de renté (2) sur le salage de Provins. Cette église d’où on (( tira les chanoines réguliers de l’église de Provins, devint « ensuite un prieuré dépendant de l’abbaye de St-Jacques. « Thibaut et Etienne, frères de Henri, approuvèrent la « translation des chanoines réguliers de St-Quiriace à St- (( Jacques. Guillaume, archevêque de Sens, frère du comte « de Champagne, approuva aussi en 117G ce qui s’était fait (T sous son prédécesseur et donna aux chanoines de St-Qui- « riace l’église de Parois et celle de Vilaines, avec la présen-

(1) Caria* an. 1159. ItüO.elc,

(i) Caria S. Jacobi Pniv.

« laliüii lies prêtres, et la moitié de tous les reveîius de ces « églises; il leur donua aussi le pouvoir d’excommunier et « d’absoudre de leur propre et seule autorité dans l’étendue « de ces deux églises et môme dans les paroisses de St-Ayoul « et de Fontenet fl), ceux qui leur feraient tort; il leur « confirme le même droit à l’égard de leurs autres églises. « Guillaume ajoute que si l’église de St-Quiriace venait A (( cesser l’olTicc divin, à cause de l injure qu’on aurait faite « aux chanoines, les églises de St-Jacques et de St-Ayoul, se doivent donner de garde de faire le service divin. Henri continua toujours de faire du bien aux églises de St-Qui- « riace et de St*Jacques. Quelques années après l’établisse-

ment des chanoines réguliers dans St-Jacques, les pauvres « furent transférés dans le nouvel hôpital de Provins que « Henri H, fils du comte Henri fonda par le commande-

U ment de son père, et à qui la comtesse Marie et Henri son (( mari firent beaucoup de bien (2). »

Comme on le voit, ce n’était pas [)etite chose que de régler des intérêts si compliqués.

Henri-le-Libéral mourutà Troyes, au moisdemars 11^1 ; il avait épousé, Marie siriir de Philippe-Auguste de laquelle il

eut :

Henri U et Thibaut V. Le [)remier fut élu lieutenantgénéral de l’armée chrétienne en Palestine. Il épousa Isabeau, veuve de Conrad de Montferrat, et devint, par la protection de Philippe-Auguste et de Richard Cœur-de-Lion, roi de Jérusalem , à la place de Guy de Lusignan qu’on dédommagea en lui donnant le royaume de Chypre.

(!) Aujounriiui Saiiit-Bricc.

^2i Carta M. S. doniiis dei Pruviii et llistor. M. S. L). Grillon ini'clici.

Après avoir signalé sa vie par des exploits qui lui acquirent un grand renom, il périt malheureusement d’une chute qu’il ht du haut d’un balcon (1 197). Henri eut deux hiles de son mariage avec îsabeau; l’une d’elles, Alix, qui épousa Érard de Brienne, suscita plus d’uTi embarras, comme on le verra plus tard, au fameux Thd)aut le Chansonnier .

Thibaut V, frère de Henri H, épousa la hile de Sanchele-Fort, roi de Navarre. On ignore s’il usurpa ou s’il acquit à prix d’argent l’héritage de Henri H. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que ses possessions furent disputées à son hls par Érard de Brienne, époux d’Alix. Thibaut V se croisa comme son frère ; il avait alors 26 ans. Une maladie violente dont il succomba, vint l’arrêter dans ses projets (1201). Il fut inhumé à Troyes, dans l’église de Saint-Etienne. Il laissa Blanche de Navarre enceinte de Thibaut VI, dit le PosU hume.

THIBAUT VZ, dit le Posthume et le Chansonnier.

Érard de Brienne conçut le projet de dépouiller le jeune Thibaut. Érard était parti pour la Palestine avec le projet avoué d’épouser une des hiles de Flenri H, roi de Jérusalem et oncle de Thibaut, afin de se donner par-là des droits aux comtés de Brie et de Champagne. Le mariage eut lieu , malgré le roi de France et le pape qui protégeaient le jeune

comte de Champagne. Erard, devenu roi de Jérusalem, voulut faire valoir ses prétentions sur l’héritage de Thibaut , et ne se découragea pas en voyant dans cette aiïaire le roi de France, le pape et les barons se prononcer contre lui.

La comtesse Blanche, veuve de Thibaut V , femme d’un esprit supérieur, sut maintenir l’intégrité des possessions de son jeune hls. Fatiguée des prétentions d’Érard, elle consentit à lui paver à lui et à sa femme une rente de douze mille

livres assignée sur des (erres en lief-lige , réversible sur la tète de leurs héritiers. Elle compta en outre è Érard et à sa femme quatre mille livres de Provins. Les clauses de ce traité

furent plus tard consignées dans un acte qu’Erard lit dresser en novembre 1 *22 1 .

Philippe-Auguste, dont le père avait épousé Alix, fille de Thibaut-le-Grand , contribua beaucoup à cet arrangement. Louis VIII continua la même protection au jeune comte de Champagne. Ce fut dans la cour de ce roi que Thibaut Vî passa les premières années de sa jeunesse. C’est là que Thibaut conçut de bonne heure la passion qu’il ressenlil pour la reine Blanche de Castille. La reine, remarquable par sa beauté autant que par son esprit, entourée d’hommages, de vénération, lit sur le cœur de Thibaut une impression qui ne s’effaça plus. Sa mère, peut-être pour le distraire de son fol amour, lui lit épouser Gertrude, comtesse de Metz et d’IIasbourg, veuve d’un duc de Lorraine qui avait prêté le secours de scs armes à Thibaut, lors de son dilîérend avec Érard de Briennc.

Bientôt après, Thibaut lit casser ce mariage pour cause de stérilité. Il épousa Agnès de Bcaujeu.

I.e comte de Champagne ne fut pas détourné de son amour pour Blanche par ces deux mariages. Brillant, ])lein de grâces et d’esprit, il savait entretenir les dames de ces riens charmants avec lesquels on captive leur cœur. « Onequesne « fut (pii connut mieux (|uc lui l’art de bien dire aux da- « mes. » Déjà s’introduisait à la cour cette galanterie qui donna tant (riidluence aux femmes sur la marche des évènements. Thibaut, doué d’une cxipiisc sensibilité, savait leur ap|)rendre leur pouvoir dans des vers empreints d’une délicatesse et d’un coloris chevalcresipie. Dans le tourbillon dc^s

plaisirs, le comte de Champagne ne rêvait que d’une dame ; son sommeil était troublé par une vision toujours assise au chevet de son lit. Le fracas des armes, le tumulte des affaires, rien ne pouvait le distraire de la dame de ses pensées^ de Blanche de Castille.

Dévoué à la personne de Louis Vîlî, il avait fait vœu de ne le quitter jamais. îl pensait par là mériter un regard de Blanche au cœur fier et altier. Thibaut accompagna le roi dans le Limousin, le Périgord, le pays d’Aunis, que les Anglais avaient envahis, et il contribua vaillamment à chasser l’étranger de ces provinces. îl prouva qu’il était digne de l’épée de chevalier dont il avait été armé quelques années auparavant de la main du roi, en présence de la reine.

(1225). Thibaut suivit ensuite Louis en Languedoc, dans la croisade contre les Albigeois, expédition homicide, inspirée par la politique et l’ambition, flétrie par tous les cœurs honnêtes, et au service de laquelle le pape et le roi de France convoquèrent tant de bras armés par un aveugle fanatisme.

Quinze ans auparavant, le Languedoc et la Provence avaient été horriblement ravagés: Béziers avait été détruit de fond en comble. Louis met le siège devant Avignon. Les nombreuses attaques des croisés sont repoussées avec vigueur. ^On se décourage. Les barons s’aperçoivent qu’ils versent le sang au profit de la puissance royale. On fut étonné de voir le comte de Champagne, à la tête des seigneurs mécontents; il manifeste l’intention de se retirer, sous prétexte que ses quarante jours de service, auxquels il était tenu, sont expirés. Le siège languit; on accuse Thibaut de favoriser les assiégés. Le roi, outré de colère, le menace de brûler ses terres. Le comte de Champagne méprise ces menaces, emmène ses troupes et entraîne celles des confédérés.

I.ouis VI II s’éloigne il’Avigiioi» cl incurl bienloi apres à Monlpensier. Mille l)ruils ont couru sur la cause de sa mort. Quelques-uns rattribuèrent au poison et ne craignirent pas (le faire planer d’odieux soupçons sur le comte de Champagne. Cet empoisonnement lui fut reproché en maintes occasions, il est vrai ; mais Thibaut, pendant le reste de sa vie, ne donna aucune preuve de cruauté. Il faut avouer que son amour pour Blanche était un fondement à ses bruits. Cependant si l’on considère que Blanche et son fils le vertueux Louis IX reçurent Thibaut à la cour; si l’on se rappelle que ce roi secourut Thibaut dans plusieurs circonstances, on se convaincra que le pieux Louis IX n’aurait pas ainsi protégé le meurtrier de son père. Louis VIII était mort d’une maladie inconnue sans doute à la médecine ignorante de cette époque.

(L226). A la mort de Louis Vlîl, Louis ÎX avait douze ans: une minorité remue les ambitions. Les barons aspiraient à la régence; ils ne pouvaient pas supporter la perspective de voir une femme à la tête des alfaires. Blanche, j)ar sa |)olitique, déjoua toutes les menées, fit face à l’orage et trouva deux prélats qui jurèrent que Louis V^ÎIU’avait déclarée régente à son lit de mort. Elle tiïit d’une main ferme les rênes du gouvernement. Thibaut se rapproche de la reine et appuie sa politique. La vie du comte de Champagne ne sera désormais (pi’une suite de contradictions. Suivant le bon ou le mauvais accueil de la reine, il sera pour ou contre elle. On peut croire (pie si Thibaut avait osé parler d’amour à la reine du vivant de son mari, il ht tout pour plaire h la veuve. Ses empressements furent repoussés. Il y avait à la cour un homme (pii avait su s’emiiarer de l’esprit de la réi!enl(‘. C’était le conseiller intime de la reine, le lé^at du

pape(l). Thibaut était jaloux de l’autorité du légat; peutêtre croyait-il aussi, comme on le disait alors, que ce prélat jouissait des faveurs de la reine. Mathieu Paris, moine anglais, n’a pas craint de dire que Thibaut et le légat partageaient les bonnes grâces de Blanche, et dans un langage où percent évidemment ses sentiments hostiles pour la reine, il a écrit que Blanche était poUuta duorum fiominum semine. Le savant et circonspect président Hénault dit que ces deux hommes étaient jaloux l’un de l’autre.

Quoi qu’il en soit, le comte de Champagne, se rendant à Beims pour assister au sacre de Louis IX, reçut un cruel affront provoqué par la reine qui probablement ne fut que l’instrument du légat du pape. Les portes de Reims furent fermées à Thibaut et à sa suite.

Le comte de Champagne, justement irrité, arme contre le le roi, et se réunit à la ligue de Hugues, comte de la Marche, de Pierre de Dreux dit MauclerCy du comte de Bretagne, des comtes de Ponthieu, etc.

Blanche, effrayée de cette ligue formidable, tenta de détacher Thibaut des projets des mécontents. Rien ne lui était plus facile. Thibaut reparut à la cour. Pour expliquer sa conduite aux seigneurs ligués, il leur lit accroire qu’il ne se rendait auprès de la reine que pour épier les secrets de son conseil. Blanche voulut connaître le plan de la conspiration ; le faible

(!) O cardinal, nommé Romain, avait pris un grand ascendant sur l’esprit de la reine; c’est par elle qu’il détermina Louis VIII à se croiser contre les Albigeois et à continuer l’œuvre d’iniquité que le Saint-Siège poursuivait depuis trente ans contre les comtes de Toulouse. Romain eut une immense influence sur la politique des premièies années du règne de Louis IX.

Thibaut a\oua lc»ut. Sa seconde reiuuie, Agnès deBeanjeu , venait de inouï ir, et peut-être nourrissait-il l’espoir d’épouser Blanche de Castille , comme plusieurs historiens l’ont (‘ru.

Alors les mécontents veulent dépouiller le (‘omte de Champagne, et font valoir, les armes à la main, les prétentions d’Alix, fille de Henri II, aux comtés de Champagne et de Brie. Thibaut courait les plus grands périls. Les seigneurs confédérés lui proposent la paix à la condition qu’il épousera Yolande, fille unique du duc de Bretagne, le plus implacable ennemi de Blanche et de Louis IX. Yolande était lielle, son héritage était la Bretagne : Thibaut accepte.

On prend jour pour la célébration du mariage. Thibaut se met en chemin. Le duc de Bretagne et sa hile attendaient le comte de Champagne au monastère du Val-Secret où le mariage devait avoir lieu. Thibaut arrivait: Geolfroy de la Chapelle lui barre le passage en lui remettant une lettre. Le comte tressaillit! il ouvrait une lettre du roi dictée par la reine.

« Sire Thibaut de Champaigne, j’ai entendu (|ue vous « avez convenancé et promis à prendre à femme la fille du (( comte Pierre de Bretaigne. Pourtant vous mande que « si cher que vous avez tout (juant que amez ou <( roijaume de France , que ne le lacez pas. La raison pour- « quoi vous savez bien; je jamais n’ai trouvé pis cpii mal (( n’ait voulu faire que lui. »

A la lecture de cette lettre suppliante et tendre, Thibaut tourne la bride de son cheval et s’en revient l’Ame tantiU pensive, tant(3t pleine d’espoir.

Le duc de Bretagne, à la tète des seigneurs ligués tombe sur les terres de Thibaut et met jilusieurs villes h feu et à sang. L’armée ennemie vint assiéger IVovinsoù le (‘omle de

Cluuiipafiüe s’élail eiilermé. La résistance des assiégés et le

manque de vivres tirent retirer les assaillants. D’ailleurs Planche de Castille, protégeant ouvertement Thibaut , fit marcher le roi au secours de la Champagne et de la Brie.

La passion du comte de Champagne devint plus brùlanle que jamais : Thibaut jaloux de la faveur du légat, voyait encore qu’Enguerrand de Couci et le comte de Boulogne ambitionnaient de plaire à Blanche. Ces empressements irritaient son amour et semblaient donner un nouveau reflet à la beauté de la reine. Mais Thibaut n’était pas écouté.

Cependant le comte de Champagne se montrait en toute occasion dévoué à la cour. En 1229, l’infortuné Raymond, comte de'^Toulouse, l’ayant choisi pour médiateur entre lui eCJa régente, il embrassa vivement les intérêts du jeune roi. C’est îyMeaux que le traité qui dépouillait le comte de Toulouse de son patrimoine fut conclu.

En vain Thibaut protestait de son dévoûment à Blanche de Castille; en vain murmurait-il des pertes et des ravages

qu’il essuyait tous les jours de la part des ennemis qu’il s’élait faits, à cause d’elle, sa destinée ne changeait pas. La reine, par un sourire, par des promesses, entretenait la bonne volonté de Thibaut; et lorsque le comte se croyait au comble de ses vœux. Blanche reprenait son air imposant. Elle borna ses complaisances à vouloir bien négocier un accord entre Thibaut et Alix, reine de Chypre, dont les droits étaient le prétexte de la guerre des seigneurs. Blanche prêta de l’argent à Thibaut pour payer les quarante mille livres tournois é Alix, moyennant lesquelles la reine de Chyj)re abandonnait tous scs droits, fœ comte s’engagea aussi à servir à Alix une rente de deux mille livres assignée sur des terres de la Champagne.

Blaiiclie se montra ingrate: elle vouiut (jiie Thibaut lui remit pour garantie du prêt des quarante mille livres leS comtés de Blois, de Chartres, de Sancerre, et le vicomté de Chateauduii. Thibaut obéit, quoiqu’il y eût un piège dans cet arrangement.

(1232). Le comte de Cbampagne épouse Marguerite, hile du seigneur Archambaud de Bourbon, Il paraît que ce mariage améliora les finances de Thibaut; car à peu jirès dans le meme temps, il proposa ù Blanche de Castille de le relever des cessions temporaires qu’il avait faites au roi pour garantie du prêt des quarante miile livres. Thibaut ne tarda pas à s’apercevoir que la reine-mère l’avait joué. (1235). Honteux de ses faiblesses, il se dépite et se brouille avec la cour. 11 lève des troupes'. Le roi se prépare à lui tenir tète. Le comte de Champagne, intimidé par ces préparatifs, ou plutôt ramené par Blanche, pose son épée et demande la paix. Pour l obtenir il cède Montereau, Faut-Yonne, Bray et Nogcntsur-Seine. Il lui fut sans doute pénible de se déposséder de ces villes, après en avoir déjà perdu bien d’autres; « comme « il hésitait, Blanche le pressa. Enlin, rendant de rechef les « armes à l’amour, et a|)rès un grand soupir, il lui dit: Par « ma foi, madame, mon cœur, mon corps et toutes mes « forces sont à votre commandement. xVprès ce sacrifice, il « s’en alla tout pensif, enq)ortant dans son cœur, pour tant « de belles terres dont il s’était dépouillé, le souvenir de sa (( dame qui se cbangeait en tristesse, quand il venait; à pen- « ser (pi’elle était si honnête et si vertueuse qu’il n’en aurait « que de rigueurs (1).

(1) Citation faite par les Mémoires Historiques de Cliampagne, [)ar IMézeray, Lepelletier, Anquetifle Dielionnaire Féodal, etc., (extraite de la elironiqne de Saint-Denis.)

Thibaut avait été couronné roi de Navarre, après la mort de son oncle maternel Sanche-le-Fort, qui n’avail pas laissé d’héritier (123 'î). Les faveurs de la fortune auraient dû consoler Thibaut des disgrâces de l’amour. D’ailleurs Blanche de Castille vieillissait: et la disproportion d’âge qu’il y avait entre lui et la reine devenait plus sensible. Cependant après après avoir signé le traité qui lui enlevait trois villes, il revint briller à la cour de France.

Comme s’il eût voulu donner des preuves de son indépendance, il maria sa fille Blanche, qu’il avait eue d’Agnès de Beaujeu, avec ce même Pierre, duc de Bretagne, dont il avait été près d’épouser la fille.

La reine-mère lui en fit de vifs reproches, et au dire de Fauchet, Thibaut sentit renaître dans son cœur une passion que le temps semblait avoir calmée. 11 fit en cette occasion : « les plus belles chansons, les plus délectables et mélodieuses i< qui oncques fussent ouïes en chansons ne instruments et c( les fit escrire en la salle de Provins et en celle de Troyes, « et sont appelées les chansons du roi de Navarre. »

Peu après (1239) , Thibaut partit pour la Palestine à la tête d'un grand nombre de chevaliers qui voulaient se signaler. Mais cette croisade fut sans succès, et au bout d’un an, le comte de Champagne fut de retour dans ses états.

C’est alors qu’il s’appliqua à faire prospérer la Champagne et la Navarre. 11 favorisa l’agriculture et le commerce; il accorda ou confirma à une foule de villes des libertés et des privilèges.

11 existe à la bibliothèque royale, parmi les titres relatifs aux comtes de Champagne et de Brie, une charte datée de septembre 1230, par laquelle on >oil évidemment que les habitants de Provins étaient depuis longtemps en possession,

de libertés assez étendues |)üiir cette époque. Les noms de commune Provins, bourgeois de Provins qui reviennent à chaque instant dans cet acte prouvent une certaine continuité dans l’exercice des droits municipaux de cette ville. On y voit que la justice était indépendante du comte, et que ce dernier partageait avec la ville les amendes prononcées contre les justiciables. Il retint pour lui ou pour son prévôt la connaissance des crimes de meurtre^ de rapt et de vol.

On aperçoit dans cette charte quelques lumières sur les éléments dont se composait alors la population de Provins. Indépendamment des gens de commune, justiciables deséchevins et du maire de la vdle (sauf les crimes que le comte s’était réservé), il y avait encore à Provins plusieurs classes d’individus, des chevaliers, des clercs, des serfs, des Juifs. Ces personnes et leurs biens étaient placés sous la juridiction du comte. Cependant Thibaut dit que lesamendes seront inlligées à ces personnes selon les us et coutumes de Provins, preuve que les traditions d’une organisation municipale , antérieure à roccnj)ation des comtes, se j)er[)étuaient encore dans celte ville. Cette organisation pourtant avait éprouvé bien des modilicalions de la part du régime féodal : les échevins, qui dans beaucoup de municipalités étaient élus par les bourgeois, étaient choisis à Provins |)ar le comte ou ses représentai! (s. Le maire était [u ls parmi les treize bourgeois nommés écbevins par le comte, et ce maire était élu par eux. On voit })ar celle charte que l’autorité munici|)ale et celle du comte étaient distinctes, et que chacune avait ses limites bien délinies. Thibaut donne à choisir à ceux des habitants de Provins qui étaient sous la protection des comtes d’y rester ou de se mettre sous celle de la commune (1).

(!' I.a c'iiarte que ’Vliibaut accorda à la ville de Troyes, cr>

celle epoque, il régnail un besoin général de régler el de conslaler par des acles publics les droits de chacun; la bourgeoisie gagna beaucoup dans ces circonstances, parce qu’elle eut la facullé d’étendre ses droits moyennant finance, ce qui diminuait d’autant le pouvoir des grands terriens, des barons, et préparait de loin l’anéantissement de la féodalité.

Thibaut, pendant les dernières années de sa vie, s’occupa exclusivement du bonheur de ses peuples. Simon de Joinville, son grand sénéchal, l’aida à rédiger les coutumes de Champagne et de Brie. Il donna une nouvelle forme k la cour supérieure de justice qui siégeait à Troyes et qu’on nommait les Grands Jours. La jurisprudence de cette cour servit de base au travail que Saint-Louis, Philippe-le-Bel , Louis XI, Charles VIII et Louis XII firent faire sur les coutumes du royaume, pour en former un corps de législation générale.

La réforme des coutumes, les chartes en faveur des communes, les encouragements qu’il donnait à l’agrioulture et au commerce prouvent assez que Thibaut avait l’esprit généreux et élevé. Comment croire que ce comte ait assisté au supplice d’environ deux cents hérétiques Brûlés sur le mont Aimé prés de Vertus en Champagne? Comment croire cette assertion du moine Albéric, lorsqu’on connaît les vers dont Thibaut avait flétri la croisade de Louis Vlll contre les Albigeoisfl J ?

1242, reiiterme des privilèges bien plus restreints que ceux (U nt tb’ovins jouissait.

;'1) Nous avions erii que Tliibaut avait en elTet été présenta ce supplice ; mais après mûr examen , nous ne pensons pas que Thibaut eut pu permettre ectte atrocité sur son domaine- De fa»

D’ailleurs Thibaut s’inquiétait fort peu si le clergé perdait ou non sa puissance. Il porta lui-méme plusieurs coups aux tribunaux ecclésiastiques en leur enlevant la connaissance de certains délits que le clergé revendiquait pour lui; et il se moqua de la lettre rulminante que Grégoire IX lui écrivit à ce sujet.

Le comte de Champagne ht néanmoins des donations au Chapitre de Saint Quiriace, à l’IIôtel-Dieu, aux bénédictines de Provins. En 1257, ce prince fonda le monastère du mont Sainte-Catherine [Hôpital Général.) . Voyez ce motau Dictionnaire Historique. Dans le même temps, il attacha quelques chapelains à la chapelle de son palais; il y en eut jusqu’en ces derniers temps, sous le nom de chapelains de Saint-Biaise. Thibaut seconda la piété d’un Provinois nommé Baunier, qui donna tous ses biens pour fonder un monastère dcBernardines. Le comte de Champagne érigea ce monastère en abbave, sous le titre de Notre-Dame-du-Mont, ensuite sous celui des hlles-Dlcu.

Thibaut ètal)lit aussi à Provins, à Césanne et à Troyes un

natiques prélats profilèrent de l’absence du comte pour taire à Dieu cet exécrable holocauste : cet acte abominable eut lieu en 1239; et Thibaut était alors en Palestine. Parmi les prélats présents à cette infamie était Nicolas de Brie, évêque de Troyes. Les guerres contre les Albigeois du Languedoc semblaient avoir versé une fanatique rage dans le cœur des prélats : ils voyaient des liérétiques partout, et ils les appelaient tous du nom généra^ iVJlb i^eois avec cette ignorance et cette intolérance qui distinguaient les hauts dignitaires ecclésiastiques. L’histoire vengeresse a marqué du sceau d’abomimitiori tous ces cannibales, évêques, archevêques et moines , qui, poussés par Pierre de Castelnau , ("onrad, de Saint-Ange, légats du pape , et Saint- Dominique, l)uren( le sang des hommes, au nom d’un Dieu d(' paix!

couvent de Cordeliers. 11 donna quelques privilèges à l’abbé de Lagny.

Provins doit à Thibaut la culture de roses qui devint une des nombreuses industries de cette ville. Il rapporta aussi de son voyage un morceau de la vraie croix, qu’il donna à 1 e— giise nommée depuis Sainte-Croix.

Thibaut mourut à Pampelune en l25o ou 1254.11 fut inhumé dans cette ville et son cœur fut transféré à Provins dans l’église des Cordeliers.

Législateur et protecteur de ses peuples, Thibaut a un autre titre non moins brillant aux yeux de la postérité, celui de poète. Il fit écrire ses chansons au pinceau sur les murs de ses palais de Troyes, de Pampelune et de Provins. Nous allons mettre sous les yeux du lecteur quelques fragments de^ ces poésies.

Une chose singulière, c’est que Lévesque de la Ravallière, qui rassembla et publia en 1742 les chansons de Thibaut, dit qu’il ne pense pas que les poésies du roi de Navarre aient été faites pour Blanche de Castille. 11 s’attache à rapprocher certains passages qui seraient contradictoires, s’il y était question de la mère de Louis IX, ou qui n’auraient pas avec elle le moindre rapport. Lévesque de la Bavallière s’est mal posé la question ; il ne s’agissait pas de savoir si toutes les chansons de Thibaut avaient été composées pour Blanche, mais si dans quelques-unes il était question de cette reine. Quiconque lira avec attention les 66 pièces de Thibaut réunies par Lévesque de la Bavallière, en comptera aisément près de quarante dans lesquelles Thibaut se plaint des rigueurs d’une dame, et on voit clairement qu’il s’agit toujours de la même personne. I.es évènements de la vie de Thibaut, l’extrême mobilité de sa conduit(‘ s’expliquent naturellement

par la passion qu’il avait conçue. En efiel, il se révolle plusieurs lois contre la reine, et c’est toujours elle qui le ramène; l’ascendant qu’elle exerçait sur le comte était d’autant plus puissant qu’elle n’avait jamais cédé à ses obsessions.

Lévesque s’étonne de ce que la reine ne soit pas nommée dans les chansons de Thibaut. 'C^esl pour nous une raison de plus de croire qu’elles élaientpour elle; car Thibaut dit dans sa onzième chanson :

Aucuns si sont qui me veulent blâmer,

Quant je ne di à cui je suis amis,

• Mais y a Dame, ne saura mon penser

Nus, qui soit nés, fors vous cui se le dis.„.

Il 7j a (les gens qui me blâment de ne pas dire de (J ai je suis l’ami; mais hormis ma dame à gui je le eonjie, nul qui soit né ne saura mon secret...

rhihaut tient sa parole dans toutes ses autres poésies; il ne nomme jamais la dame dont il essuie les rigueurs.

Dame merci, merci cent fois.

Pitiés vous prengne h cette fois De moi qui suis ainsi des trois.

[C/uinson /'.)

Dame; grâce , grâce! s'écrie Thibaut, prenez pi lie de moi gui ai tant souljert!

Amors de vous ne me dois pas loer

Trop savez bien le cœui' d’un homme embler;

’Mais (Pou l'cndic n’esf-il termes, t^c lins,

Ains le tene/. rn esrnais, en balaïu'c...

[('hausoii \/.)

Amour, je n'ai pas à me louer de vous ; il vous est trop facile de prendre le cœur d'un homme ! Mais pourquoi le tenir toujours en émoi, en balance? Voulez-vous donc le tourmenter sans relâche?

Le comte de Champagne trouve un adoucissement à ses maux dans les poésies qu’il compose.

Une chançon encore voil Faire pour moi réconforter,

Por celi, dont je me doil,

Voeil mon chant renouveler Por ce ai talant de chanter Car quant je ne chant, mi oil Tornent, sovent en plorer.

{Chanson XIIL)

Je veux faire encore une chanson pour me réconforter, Je veux renouveler mes chants pour celle dont je me plains. Je désirerais toujours chajiter, car dès que ma voix se tait, mes yeux fondent en pleurs.

Certes c’est là l’expression naïve et passionnée d’un profond amour, d’un amour qui dure depuis longtemps et qui durera encore... peut-être toute la vie.

Ce qui augmente et irrite la passion de Thibaut, c’est que sa dame est simple, sans faste et sans orgueil, c’est qu’elle lui fait un accueil gracieux.

Simple et franc sans orgoil f)uidai ma dame trover,

IMolst me fu di bel acoil.

{Chanson XIU.)

Tout cela s’accorde avec la conduite de Blanche à l’égard de Thibaut. L’adresse de la mère de Louis IX consistait à

|)érer.

Aussi le chaiisouiiier, dans une charmanle allégorie, (chanson XXXI) se représente emprisonné par l’ainonr dans une tourelle dont r Espoir Trompeur, la Beauté et les Inquiétudes sont les geôliers.

Parlois Thibaut s’abandonne à une mélancolique résignalion. Un nommé Philippefon croitque c’est Philippe de Nanteuilj, lui demande lequel des deux amants aime le plus vé’ritablement, ou celui qui est attaché ù sa maîtresse par les laveurs, ou celui qui est dans l’attente de les obtenir. Cetti* (pieslion llatte le cœur chagrin du poêle, il répond:

Pliilippe plus doit valoir.

Cil qui alenJ main et soir De sa dame avoir merci.

Philippe, celui-là a plus de mérite qui sait attendre malin et soir que sa dame lui accorde merci .

Un clerc consulte Thibaut sur ce qu’il doit faire; il ainu' une dame à qui il n’ose le déclarer; doit-il renoncer à Tamour? Thibaut lui conseille de persévérer. Le comIe de Champagne était bien en droit de lui donner un tel conseil, lui qui persévérait depuis si longtemps!

Le sentiment des rigueurs de sa dame le poursuit toujours. il huit une satire contre la corruj)tion des mœurs de sou siècle, en se |)laignant des refus de sa belle.

En s’embanpiant pour la croisade (I20(S ou 12.1!)) , il s’écrie :

Dame, ensi est qu’il m’eu covient aler Et départir de la doce contrée Où tant ai mauz soulTei t et endurez!

Dame, il faut doue vous quitter; U faut partir delà douce contrée où f endurai tant de maux pour vous!

Dans deux ou trois chansons il regrette en Terre-Sainte la vue de sa dame.

On ne peut s’empêcher de voir, dans les fragments que nous venons de citer, une passion permanente et jamais satisfaite. En lisant ces passages, et bien d’autres pièces dont nous n’avons pas parlé pour ne pas fatiguer le lecteur, on se convaincra que la plupart de ces poésies ont été faites pour Blanche de Castille; aveugle qui ne le verra pas.

Voici comment M. Villemain apprécie, dans son Cours de Littérature, le mérite des chansons de Thibaut: « Ses « vers respirent une naïveté gracieuse; les expressions « ont une grâce qui n’a pas tout-à-fait vieilli. Enfin, la « principale règle de nos poésies, le mélange alternatif des (( rimes masculines et féminines s’y fait déjà sentir. Obser- « vée d’abord dans les chansons, Tl semble que cette règle « eut pour origine l’instinct musical. Mais de là, elle passa c( dans tous les genres de poésie et fut dictée par le goût. (T C’est le plus grand progrès que fit le mécanisme de nos f( vers. Thibaut n’observe pas souvent cette règle, mais il la « devine et s’en sert à propos. Malgré la rudesse de la lan- « gue d’Oil, quelques-unes de ses chansonnettes ont une <( douceur élégante qui ne serait pas indigne des (rouba- « dours, et qui, déplus, est déjà toute française, d

Plusieurs écrivains qui n’ont pas cru à l’amour de Thibaut, etM. Villemain est du nombre, se sont fondés sur la difï'érence d’âge qui existait entre le poète et la régente. En 1226, en effet, à la mort de son mari, Blanche avail trente-’ six ans: on peut donc penser que son amour commença

— ih) —

quand lîlaïu liu avail à peu [)rès 3^ aus. Qu’y a-t-il de plus ordinaire dans la vie que de voir des jeunes gens de dix-huit à vingt ans s’éprendre pour des femmes de trente? Surtout lors({ue ces femmes sont belles, et que leur beauté s’est conservée. Plus lard, sans doute, la disproportion d’âge devint plus sensible; mais Thibaut, en continuant à entretenir sa passion, voyait certainement dans Planche vieillie, celle qui, étant dafjs la Heur de l’âge, l’avait séduit par l’éclat de ses charmes.

Lévesque de la Ravallière prélend que les chansons de Thibaut ne furent pas écrites sur les murs de son palais de Provins. Voici pourtant ce que rapporte Lepelletier dans une réponse à ce même Lévesque : « Il n’y a pas encore cent ans « que l’on voyait dans une salle du palais des comtes de « Champagne et de Brie, â Provins, les chansons de Thi- (( haut écrites sur la muraille. Je le sais de JL Ru /fier « même qui les a vues. » (t )

Ces vers se voyaient encore après plus de cimj cents ans sur les murs du réfectoire du collège, qui, comme on sait, lut établi dans le palais des comtes. La tradition, (|ui (pielquefois exagère , voulait qu’ils eussent été écrits de la main meme de Thibaut. Ces vers avaient été toujours religieusement conservés, et j’ai (jiielque souvenir de les avoir vus dans ma première jeunesse. Un supérieur de l’oratoire peu lettré, et pour (jui rien n’était respectable , lit blanchir le rélecloire, et les vers disparurent : je me souviens bien qu’on cria a la profanation.

Thibaut-le-Chansonnier, outre sa tille Blanche mariée a

I) Yclly dit (ju’il y avait aussi dos tliaiisons peintes sur les vil res.

Jeaii4e Roux, iluc de Rreiagiie, laissa deux lÜs, Fhibaui et iîenri, qu’il eut de sa troisième femme Marguerite de Bourbon.

Thibaut VIT âgé de quinze ans, fut placé sous la tutelle de sa mère qui fut déclarée régente. Le duc de Bretagne prétendit au partage des domaines de Thibaut Vï, dont il avait épousé la 011e. Il fallut assembler les barons de France en cour des Pairs pour décider ce différend. Il fut convenu que le jeune Thibaut VU paierait trois raille livres de rentes à son beau-frère, pourl’abandon des droits qu’il pouvait avoir sur la Champagne et la Brie (1256).

Louis ÏX, qui avait beaucoup contribué à cet arrangement, donna sa fille Isabelle au jeune comte de Champagne (1257). Les noces se Orent à Melun; ensuite les deux époux vinrent à Provins, où ils furent reçus à grand honneur et à grands frais, comme le rapporte Joinville dans son histoire de Saint Louis. C’est Joinville lui-méme , sénéchal de Champagne , qui demanda Isabelle pour Ihihaut.

Le comte de Champagne, malgré les représentations du sire de Joinville, suivit Louis IX dans sa seconde croisade. Thibaut eût été plus sage de rester dans ses états en s’appliquant à les faire prospérer. Le pouvoir municipal de Provins prenait chaque jour de nouvelles forces; le commerce de cette ville inspirait naturellement à ses habitants un caractère d’indépendance. (1270) Thibaut VU mourut à Trapany en Sicile où les débris de l’armée des croisés avaient débarqué.

Ce comte fut inhumé dans l’église des Cordeliers de Provins, auxquels d avait fait des donations, et son cœur fui dé— })osé au couvent des Jacobins. Après la destruction de ce couvent, on le transporla avec beaucoup de pompe el de cé-

loi

rémoilie dans l’église de rHùpital-Général, où se IrouveiU, (juelques-uns de ses ossements, de ceux d’Isabelle qui suivit de près son mari, et de ceux de Thibaut-le-Chansonnier (Voyez Hôpital-Général.) •

Henri III succéda à Thibaut VII, son frère, qui n’avait pas laissé de postérité. Ce comte passa presque inaperçu. Il mourut en 1274 à Tampelune. Il avait eu un lils de Blanche d’Artois, nièce de Louis IX. Voici comment l’auteur du llé^ sumé de V Histoire de la Champagne raconte la mort du his de Henri III: « Le gouverneur et la nourrice de cet en- <( faut, qui était d’une compiexion de nain, se le jetaient, C( dit -on, en jouant, et son excesssive petitesse ne leur faisait « présager aucun danger dans ce jeu, quand le gouverneur « le laissa échapper de ses mains. Le jeune prince tomba « par la fenêtre d’une haute galerie; le malheureux qui (( avait causé sa mort se précipita [)ar la même fenêtre, et « mourut brisé comme lui! C’est ainsi (pie l’imprudence « d’une nourrice donna la Navarre et la Champagne à « Jeanne, encore au berceau, et ajouta plus tard une cou- « ronne à celle de Philippe-le-Bel, en meme temps T^u’elle (( réunit l’une des plus importantes provinces de France à (( son royaume. »

Cette réunion eut lieu en 1285, j)ar le mariage que Philippe-le-lîardi avait su ménager entre son lils Philip[)e-le- Bel et Jeanne, héritière de Henri HL

Pendant la minorité de Jeanne, la Champagfie ('t la Brie furent gouvernées par Edmond de Lancastré, qui, en 1277, avait épousé la veuve de Henri HL Edmond de Lancastre prenait le titre de comte de Champagne: il ht de Provins son princi[)al siqoiir. C’est lui (pii gouvernait lorsque le meurtre

de Peniecôle, maire de Provins, eut lieu. Nous allons dire

dans quelles circonstances.

Guillaume Pentecôte^ fils de Robert Pentecôte, était chevalier et seigneur d’un fiefauchâtel de Provins. Nommé maire de cette ville pour la troisième fois en 1277, il fut assassiné en son hôtel de la mairie, dit le Pinacle, en janvier 1280, par les ouvriers en laine, pour avoir fait retarder le son de la cloche qui annonçait la retraite et la cessation du travail; On lui reprochait aussi d’avoir pris le parti du roi Philippe-le-Hardi, contre les intérêts de la commune de Provins. Voici comment on rapporte ce fait:

c< Le roi Philippe, pour soutenir une guerre dans la Navarre’, leva de grandes contributions sur les marchandises de draps et sur les cuirs, dont la ville de Provins faisait son plus grand commerce; ce qui émut et mécontenta extraordinairement tous ceux qui y avaient intérêt, et dont le nombre paraîtrait incroyable à ceux qui n’ont pas une connaissance de la population d’alors de la ville de Provins, puisqu’il est constant que plus de soixante raille personnes étaient employées dans ctis deux fabriques, d’où l’on peut juger que l’émotion fut grande. Néanmoins, par su prudence, le chevalier Guillaume Pentecôte apaisa la rumeur; et, pour récompenser, en quelque façon, les maîtres de ces métiers, il ordonna que les compagnons, qui quittaient auparavant la besogne de fort bonne heure, prolongeraient leur travail d’une heure. Cette ordonnance excita parmi les ouvriers un grand tumulte; ils se portèrent en grand nombre à l’hôtel du maire; ils enfoncèrent les portes et le massacrèrent, ainsique plusieurs de ses domestiques. Ils pillèrent la maison et y mirent le feu. Ils en firent autant aux maisons de quelques échevins, et commirent beaucoup d’autres dégâts dans la ville.

« Le comte crEgmond (v. Fontaine aux Écus), envoyé \m' le roi pour venger le meurtre de Guillaume Pentecôte, et les suites qu’il avait eues, imposa de fortes contributions aux habitants de Provins, après avoir puni les plus coupables. Il ôta les privilèges dont la ville jouissait, et fit casser la cloche du clocher de Saint-Pierre, qui avait donné le signal de la révolte en sonnant le tocsin.

« Lorsque les habitants rentrèrent en grûce, il leur fut permis, par lettres-patentes de juillet 1281, de faire fondre une cloche qui serait mise dans le donjon de la grosse tour de la ville haute, qui, dans le langage vulgaire, s’appelait Gcntico, pour sonner la retraite; et, afin de rappeler le meurtre de Guillaume Pentecôte, elle fut nommée Guillernette, ou Guillaumettu,

« Guillaume Pentecôte fut transporté par ses amis dans 1 église de 1 abbaye de Saint-Jacques, où il fut enterré; on le voyait encore, il n y a pas beaucou[) d’années, figuré sur sa tombe, en habit de chevalier, ayant un poignard dans la [loitrine. La lin tragique de Guillaume Pentecôte fut l’époque de la décadence de la ville de Provins. »

Jean-d’Acre se lit l’instrument de la vengeance de Philippe-le-Hardi. Il rechercha avec rigueur les auteurs des troubles et les livra à la corde et à la hache.

Bientôt nous lerons le récit des principaux évènements (pu se passèrent a Provins depuis sa réunion à la couronne jus(pi aux tem|)s modernes. Pour le commerce, les monumenls et la description physique de la ville, voyez le 2>/c~ tionnaire Historique.

Le moment nous semble venu de donner quelques éclaircissements sur l’origine de la ville basse.

AnATÏIaOn’JM.

Anai iLonuM , nom qu’on a cru d'abord une erreur de mot, mais qui est reconnu pour avoir été un nom de IPbOvins , et probablement celui de la ville basse.

ÏI n’y a j)as longtemps, j’ai eu occasion de remarquer que, dans quelques dictionnaires modernes latins et français, on trouvait, à la lettre A, Ànatilorum, Provins, et à la lettre P, Provinum, Provins. Dans les dictionnaires français et latins, des mêmes auteurs, on trouve, au mot Provins, Provimim seul; il n’est nullement question à^Anatiloriim. Les lexicographes vivants , auxquels je me suis adressé, ne disent rien autre chose, sinon qu’ils avaient, sans nui esprit de critique , répété ce que l’on avait dit avant eux. J’ai consulté plusieurs savants de la capitale qui s’occupent de géographie. Tous ont été étonnés de trouver ce mot, Anatilorum, pour Provins, et auquel on n’avait pas fait attention. Après quelques recherches dans les anciens auteurs, on a trouvé aussi Anatiloriim, Provins; mais, comme on n’y a vu aucun rapport avec Provins, Provimnn , on a pensé que c’était une erreur, et on a d’abord cherché h le prouver.

Il est bon que je rapporte ce que M. Barbié-du-Bocage, membre de l’Institut et professeur de géographie, m’a écrit à cette occasion; voici un article de sa lettre dont il m’a permis de faire usage:.... « Quant au mot Anatiloriim, « dont je neTne doutais pas, je l’ai trouvé, en elfet, dans le <r dictionnaire latin de Noël, qui est sous la main de tous les « écoliers; il me paraît qu’il l’a pris de celui de Boudot. J’ai

fC

désiré rcmuiiler plus haut, et je l’ai trouvé dans le dictionnaire: Interprète manuel des noms latins de la Géographie aneienne et moderne , donné en 1777, en un volume in-8^, [)ar Chandon. L’article n’est pas plus étendu que dans les dictionnaires postérieurs qui paraissent l’avoir pris de là. Mais d’où Chandon l'a-t-il tiré? c’est ce qui me reste à savoir. »

« J’ai inutilement feuilleté les ouvrages que Chandon

cite dans sa préface, et je n’ai rien trouvé. Dans les ordonnances des rois. Provins est toujours appelé Provinuni ou Pruvinnm... J’ai cherché à la bibliothèque du roi dans toutes les éditions de Jules-César. J’ai trouvé dans celle de Vascosan, Paris, 1545, in-folio, dans une table des noms de Và Géographie ancienne et moderne, articles: Agendicum, Sens ou Provins; Anatilorum, Provins-en-Brie.

« Voilà donc d’où Chandon a pris son article; mais d ou Vascosan a-t-il pris le sien? C’est ce (jue je ne pourrais dire... Je ne saurais remonter plus haut que Vascosan, et alors nous sommes réduits à des conjectures pour trouver l’origine de ce mot. Pour moi, je pense (jiie quelques commentateurs maladroits de Jules— César ayant lait mention, sur la marge du texte de son manuscrit, des Anatilii peuples situés en Provence, dont il est question dans Pline^ mais non dans Jules— César ; oucelui qui 1 a aidé dans

son édition a |)ris cet articleaussi maladroitement, etl’a placé dans kNomenclator Geographicus , en changeant lemol Anatilii en Analilorum , et celui de Provence en Provins: au surplus, tout cela n’est (ju’une conjecture hasardée; vous en ferez ce (jue vous croirez convenable. »

Un autre géogra])he d(' Paris, consulté sur (‘e mot, x\na-

tilorum, ap[)iiqué à Provins, a lait aussi beaucoup de recherches. Il a trouvé, dans un dictionnaire attribué à Henri Etienne : Dictionarium hisloricum , geograpliicum , poeticiim, Lugduniy apiid Pillehotte, 1 603, AnatUorum, oppidum Gailiæ Lugdunensis, gallicè Provins. Ce savant, M. Jouanneau, ne voit dans ce mot, ainsi que M. Barbié-du-Pocage, aucune étymologie qui ait rapport à Provins.

Mais, de ce qu’on ne lui voit aucun rapport, il n’en est pas moins vrai que ce nom existe, et on n’en doute plus. 11 peut donc se faire que ce soit faute d’un examen suffisant qu’on ne lui trouve aucune analogie avec Provins: je vais le faire voir, et montrer que ce n’est pas sans raison qu’ij a été donné à cette ville. J’aurai cet avantage, que n’ont pas eu les savants que j’ai cités, c’est d’avoir des données et des connaissances locales qui leur manquaient.

D'abord, il m’est aisé de faire voir que c’est légèrement qu’on dit qu’il y a erreur de copiste. Ce n’est pas, comme il arrive quelquefois, une similitude de mot qui peut en avoir lait prendre un pour un autre. Un géographe, ou son copiste, ne met par mégarde Anatilorum pour Anatilii, il aurait mis au moins Anati/iorum, et comment, par distraction, peut-on ajouter à un mot orum Au lieu d’un peuple on ne met pas une ville, et pour un peuple de Provence on ne met pas Provins. Toutes ces suppositions-là sont donc gratuites; mais ce qui me paraît prouver, sans réplique, que ce n’est pas une erreur involontaire et une faute d’attention , c’est que le premier auteur de cette prétendue erreur, Vascosan, dit, comme M. Barbié-du-Bocage le rapporte, A (itorum, Provins^en-Brie. Or, si Vascosau eût vu dans un auteur ancien Anatilii, peuple de Provence, lui ni son co^

piste n’auraieiit pu mettre Ayialilorum, Provins-cn^Brie, Ce n’est donc pas et ce ne pouvait être une distraction; et une preuve que Vascosan était à la chose, et connaissait bien le pays dont il parlait, c’est qu’il a mis Agendicum, Sens ou Provins. Il flottait donc entre ces deux villes, ce qui prouve son attention. D’ailleurs, dans la table alphabétique de noms de la géographie de Vascosan, et Anatilorum doivent se trouver très prèsl’un de l’autre, et presque se toucher. L’erreur paraît donc impossible.

Nous avons vu plus haut, dans un dictionnaire attribué à Henri Étienne , Anatilorum , oppidum Galliæ Lugduîiensis, galUcè Provins; Anatilorum, ville de la Gaule lyonnaise, en français Provins. (Et observez que ce dictionnaire s’imprimait à Lyon.) Voilà qui est très circonstancié. Il n’est plus permis de douter qu’Anatilorum ne soit un nom de Provins, et il l’est encore moins quand j’ai prouvé qu’Agendicum était Provins, et non pas Sens.

Si, de mes observations sur la ville haute de Provins, nom ([ui a succédé à Agendicum, il est résulté des vérités sur sa fondation, sa destination, etc., des observations sur la ville basse j)Ourront, je crois, expliquer ce qu’a d’embarrassant le nom d’Anatilorum appliqué à Provins.

La ville basse est très moderne, comparée à la ville haute. Celle-ci était, comme on l’a vu, une place forte, dans une belle position sous le rapport militaire, mais qui ne convenait pas aux besoins de la vie civile. La prairie (jui se trouve au bas de la colline, au contraire, présente tous les avantages (pi’on peut désirer pour la vie privée. On communicjue d’une ville à l’antre par une seule rue très longue, dont on a cherché à adoucir la pente, mais qu’il serait impossible à nos voitures de roulage de monter ou de descendre.

C’est, selon moi, la seconde ville, de beaucoup postérieure à la première, entin la ville basse, qui, pour être distinguée de la haute ville, a reçu le nom à' Ânalilorum, Les grandes opérations de commerce, comme je le dirai, qui se faisaient principalement dans la seconde de ces villes, ayant en*tièrement cessé, par suite des temps, d’appeler les étrangers dans ia ville basse, et l’intervalle qui séparait ces deux villes étant diminué, et ayant cessé d’avoir lieu par la construction d’habitations intermédiaires et en descendant la colline, il en sera résulté que la dénomination do[inée à la ville basse se sera effacée et perdue à la longue, et on n’aura plus considéré Provins que comme une seule ville qui s’étendait du haut de la colline jusqu’à la partie la plus basse de la prairie. Le seul nom de Provins aura prévalu, et aura été commun aux deux villes; ce qui n’aura pas empêché, par l’habitude contractée et pour s’entendre, de considérer Provins, comme partagé en deux villes.

Mais d’où vient qu’on a donné anciennement à la ville basse le nom à' Anatilorum ? Voilà le point de la difficulté. Nous allons traiter cette question , et nous sommes heureux de pouvoir, à cet égard , présenter quelque chose de vraisemblable, et qui s’appuie sur de grandes probabilités. Nous ne nous Hâtions pas de ne point encourir la critique de certaines gens, qui ne font rien , qui ne sont capables de rien faire, et (jui pour ces raisons, trouvent mauvais tout ce que font les autres flj.

Ânaülorum est visiblement composé de deux mots latins,

(1) M. Opoix ii^anrail pas dà se préoccuper des ci-iti(|ues des esprits irrélléchis. Les hointues (pii s’exercent sur des sujets tels que ('eux que M, Opoix a traités, reia’ontrent toujours des cou-

anati et de lorurn . Il aurait donc une double étymologie. ^ naü est le datif iVanas , ancitis, qui signitie en français cane et canard. Lorum veut dire courroie de cuir, en sorte que ce mot peut se prendre pour la matière dont cet objet est fait, pour du cuir: c’est un nom pour un autre. Je puis meme appuyer cela d’une manière incontestable. Dans notre mot cuirasse, se trouve cî/zV tout entier. Nous n’avons pour le rendre en latin que le mot /or/ca, qui vientde /o/'?im;etIes Latins, par entendaient du cuir qui servait à couvrir la poitrine du soldat, ou son bouclier : lorum exprime donc cuir.

Mais y a-t-il quelques rapports entre canard et cuir avec la ^ille basse de Provins? C’est ce qu’il faut chercher. Je vais, comme je Fai dit, hasarder quelques conjectures. J’espère même donner beaucoup de vraisemblance à mon opinion, qu’Anatilorum ne peut être que le nom qu’on aura donné à la ville basse , et qu’il a beaucoup d’analogie avec elle.

La ville basse est dans une prairie resserrée par de hautes collines, et coupée par deux petites rivières. Elles sortent fré- ({uemment de leur Ht. Un orage, ou une pluie un peu prolongée sullisent | our les faire déborder. Avant qu’on eût fait des murs de circonvallation, des parapets et des constructions pour garan tir les habitations autant que possible, tout ce terrain bas était donc habituellement summergé en grande partie. Ajoutez (pi’anciennement cette prairie était couverte

liadiclcurü. J. es os[»nts mal organisés n’cmbrassciU pas tontes les analogies, tons les rap[)or(s ilans leur ensemble, ils ne voient (jn’nn eob’’ des objets ; et souvent meme, ehe/- eux, la eontradirtron est une taf'tique poui'sc* jnunin'r supérieurs.

de bois, cl parliculièrement de châtaigniers ; aussi toutes les anciennes charpentes d’églises en sont-elles faites.

Ces bois entretenaient la stagnation des eaux, et rendaient marécageux le terrain, cju’on n’aura réussi a assainir qu à la longue et successivement par des travaux d’arts, pour y établir des habitations, enfin une ville. Je ferai observer aussi qu’il y a dans la ville basse une longue rue qui porte le nom de rue des Marais. Il peut donc se faire que ce soit sous ces rapports qu’on ait fait entrer, dans la dénomination de cette ville, le mot anati, comme indiquant un endroit marécageux et propre aux canards. Il y a aussi une rue assez longue qui porte le nom de Cour— l’Oison, ouCuloison. On dit aussi souvent l’un que l’autre. Cette terminaison oison peut s’entendre de jeunes oies, et indiquer encore un marécage. On prétend môme qu’anciennement on disait aussi Cuir-l' Oison , et ce mot se trouve dans un ancien titre. Cette dernière dénomination serait la véritable. Le mot cuir s y trouve, et Cuird’Oisondevientla traduction française etlesynonymed’ylnatilorum, et nous don ne l’explication de lortim . J ajouterai qu’il est probable qu’anciennement on élevait , dans la ville basse, une grande quantité de canes et d’oies, dont on faisait commerce, et qui pouvaient avoir quelque renommée. Il y a plusieurs villes dont certaines volailles font la réputation.

On attribue les dénominations latines, dans le moyenâge , aux moines qui alors étaient les seuls qui fussent instruits; et il est remarquable qu’il y avait, en 1048, dans

l’endroit le plus bas de la ville, et au milieu des bois, par conséquent dans la partie la plus aquatique, un prieuré de moines. Dans ce prieuré furent apportées les reliques de Saint-Ayoul; voyez ce mot, auquel la paroisse de la ville basse

est dédiée.

C’était autrefois un

pèlerinage extrêmement en

vogue, et où l’on se rendait de très loin. Nous avons vu encore une grande affluence venir, le jour de la fête, chercher la guérison à toute sorte de maux, ou demander^’^à^ en être préservée. Un certain nombre même passait la nuit dans l’église où la châsse du Saint était exposée. 11 va sans dire qu’il s’y faisait des miracles.

II est donc probable que^‘’ce sont ces religieux de'Saint- Ayoul qui, dans ces temps reculés, ont composé le mot Anci'tUorurriy dont la première moitié, devait [indiquer

peut-être un endroit propre aux canards. De grands marécages, et la nature ferrugineuse, comme'je le dirai plus bas,;de l’eaude nos rivières pourraient donner^plusde fermeté, de saveur et de délicatesse à la graisse et à la chair de ces volailles, ce qui leur aurait fait une certaine réputation (1); ou, comme j’aime à le croire, ce mot anati sera^entré dans le nom’de la ville basse, comme synonyme et comme indiquant un endroit marécageux ;anali était d’autant mieux choisi, que, voulant distinguer la seconde ville delà première, la désignation d’un marais contrastait davantage avec la sécheresse et l’aridité du terrain de la ville haute.

Les moines de Saint-Ayoul avaient une grande autoritô. Nous avons encore vu, de nos jours, et jusqu’à la révolution, les religieux de Saint-Ayoul être pendant huit jours, à commencer du li septembre, maîtres de la ville.

(1) Ceci se trouve vérifié. Un propriétaire d’iiu moulin sur la Voulsie, M. Guérard, où il élève beaucoup de volailles, lu’eerit, à l’occasion de ce que je viens de dire , qu’il est dans I usage d’envoyer à Paris des canards à quelques amis qui leur trouvent un goût plus fin et une eliair [)lus délicate (jue ceux que l’on vend partout ailleurs. (a’Uc ii’.manjuc sur les <anards se lait aussi sur les jeunes nies.

Dans cel iniervalle toutes les juridictions cessaient à Provins. La justice civile et criminelle se rendait dans une salle du couvent, et au nom des moines, par des officiers de leur choix ; ils exercèrent une police sévère par toute la ville. Les prisons étaient visitées. On vérifiait les mesures, les poids et les balances. Les rues étaient tenues dans la plus grande propreté, et même éherbées. On n’y souffrait ni décombres, ni charrettes, ni bois à demeure. Les marchés aux légumes, à la volaille et au poisson, se tenaient dans la place de Saint- Ayoul.

Comme les affaires portées au tribunal des moines étaient commencées et finies pendant les huit jours, et que les frais étaient très modiques, on y assignait tous les mauvais payeurs; on V porlait les actes de tutelle et autres. Ce tribunal était tellement encombré d’affaires, que le dernier jour, veille de Saint-Mathieu, on y plaidait jusqu’à minuit. Le bon ordre qui régnait dans la ville, les frais de justice peu coûteux, et la célérité des affaires ont fait regretter l’abolition de cette juridiction, comme on regrettait que les avantages qui en résultaient fussent limités à un temps aussi court.

Ces privilèges furent donnés aux religieux de Saint-Ayoul par le comte Henri. Denisart, au mot Assises (Collection de Jurisprudence), en parle comme d’un privilège unique et remarquable par sa singularité. Voici l’extrait de cette charte donnée par le comte Henri :

Ego îlenricus, etc., ecclesiæ sancli Aijgul/ilii de Pruvino juslitiam villœ et castellaniœ Pruvini grossam et gracilem, allam et hassam, de latrocinio, raptn, homicidio, etc., septem primis dielms nundinarum dnraniibiis, conccdoct laudo in perpetuum...

La juiissancc de ces moines, dans les premiers temps de

la rondalloii de la ville basse, el leur aiuour-propre auronl j)ü les porter à donner un nom particulier A cette ville nouvelle, où ils jouaient un laMe si important. Nous leur attribuons Anfitilonim, parce qu’il Faut enfin trouver h ce mot, qui est tout latin, une origine quelconque, et nous dirons toujours; cbercbez-en une autre, à ceux qui ne sont pas de notre opinion.

Quant <à lorum, (pii fait la dernitue moitié du mot Ana~ ti forum, et qui, comme je l’ai fait voir, peut se piendre en français par cuir,voicice (jue j’ai à en dire: I.e terrain des environs de Provins participe beaucoup du fer, et, dans la prairie, l’eau miiu'rale ferrugineuse est très abondante; elle s’y fait remarquer à la simple vue dans beaucoup d’endroits. ' Toutes nos ea.ux contiennent donc plus ou moins ce métal; et j’ai fait voir, dans la minéralogie de Provins, que les eaux ferrugineuses sont très propres à la fabrication du cuir, et que c’est à ces eaux que les cuirs faliriqués à Provins doivent leur (pialité; ce (pii les fait beaucoup rectiercber.

C’est aussi aux eaux ferrugineuses, très communes en Angleterre, (pi’on attribue la bonté des cuirs anglais. îl est donc probable ([ue c’est le grand commerce de cuirs que la ville basse de Provins faisait avec l’étranger, et la réputation dont ils jouissaient, qui ont donné occasion de faire entrer le mol forum dans la dénomination de la nouvelle ville qui s’était formée au bas de l’ancienne. Elle avait pris tant d’accroissement qu’un de ses laubourgs allait jusqu a Fontenay,' aujourd’hui Saint-Price. Elle elbaça bienUH 1 ancienne. C’est ce que nous allons voir jiar le nombre d’établissements qui se formèrent, ce qui nécessita sans doute un nom particulier, sous lequel elle put être connue el distinguée de la ville primitive.

lÈtablissements de la ville basse, Anatilorum.

Quoique une place particulière soit destinée dans le /)/clionnaire Historique à bien des monuments et à bien des édifices, nous jugeons à propos de jeter un coup-d’œil général sur les accroissements de la ville basse dont le commerce absorba, pour ainsi dire, toute la vitalité de Provins et détrôna la ville antique, la ville haute.

Tout annonce que la ville basse fut un grand entrepôt de marchandises, et un rendez-vous de commerce qui attiraient des négociants, des manufacturiers et des consommateurs de tous les pays. On peut en juger par la quantité d’établis^ sements commerciaux qu’on remarquait dans la ville. « L’af- « fluence des commerçants étrangers, est-il dit dans les « anciens mémoires sur Provins, était si considérable dans « la ville basse, qu’on fut obligé de bâtir des magasins et a des hôtels. » Ces derniers établissements étaient occupés pendant les foires, par des négociants de différentes villes, comme le prouvent des marchés (1) passés entre eux et les propriétaires de ces magasins.

Voici ce que le temps et la tradition nous ont conservé de ces hôtels.

Il y a quelques années on a détruit, rue Culoison, de très belles voûtes soutenues par des rangs de piliers en pierres de taille, avec des chapiteaux. L’endroit porte encore le nom à' Hôtel de Toulouse. C’étaient de vastes magasins où les négociants de Toulouse s’établissaient dans le temps des foires. Tout à côté est un hôtel appelé V Hôtel de la Sou-

(^1; Il existe encore de ces sortes d’acles.

die. On y voit tnicorc de ces voùies à [»iliei's, dont une partie a été détruite. En face, dans la môme rue, se trouvent aussi de beaux magasins voûtés et soutenus par des colonnes. On com|)tait encore dans cette rue les liôtels des villes de Cambrai, d’Aurillac, de Reims, de Rar-sur-Aube, et plusieurs hôtelleries comme celles de Saint-Pierre, de Saint-Georges, de la Croix Blanche, etc. Et plus près du cloître de Notre-Dame, le grand hôtel des Osches. C’était particulièrement dans ce quartier (|ue les marchandises foraines se vendaient. On croit (|uc l’hôtel des Osches était un de ces édifices où les négociants concluaient leurs transactions et qu’on nomma plus tard Bourses. (\o]'gz Nolre-Dcime-dii’Vcd. ) Là, se trouve une rue appelée la rue du Temple.

Dans la rue de Troyes , ainsi nommée parce qu’elle était autrefois la roule qui conduisait à cette ville, il y a un ancien bâtiment sous lequel est une double voûte, dont une très endoinniagée par le temps; au-dessus étaient des magasins voûtés. On en a depuis longtemps détruit les cintres encore apparents, pour en faire une hahitalion. Dernièrement on a percé dans le mur de devant des fenêtres, et abattu les anciennes ouvertures. Cet endroit, (pii n’avait pas toujours servi de magasin, s’appelle le Clidl eau- Fort. Actuellement c’est une habitation ; elle a des titres qui datent de plus de cinq cents ans. Voyez Château-Fort. Dans la même rue était le petit hôtel-dieu, le marché aux orges et une halle aux draps.

La halle de Troyes était dans la rue du Balançois, (pii va aboutir sur le rempart. On voit que les marchands de cell(‘ ville en rendaient, en 1340, six livres dix sous au chapitr(; de St-Quiriace. La rue du Balançois conduisait, en traversant le rempart, à la porû' du Balançois, placée sur le mur

de la ville, en face de la rue. Celle porle n’exisle plus depuis qu’on a fait la Porle-Neuve, comme plus commode aux gens des hameaux voisins pour venir à la ville.

Les élablissemenls de commerce de ces quartiers n’élaient pas les seuls qui se trouvassent dans la ville basse. Il existe dans la rue des Barbeaux un long bâtimenl qui s’appelle V Hôtel des Voûtes, donnant sur la rivière Durtein, où il a une ouverture. C’est une triple voûte au rez-de-lerre , soutenue par douze piliers sur trois rangs. De leurs chapiteaux sortent des arceaux en ogive. L’étage supérieur ne présente plus que des naissances de piliers; le reste n’est plus qu’une charpente. Ce sont ces belles voûtes qui ont donné le nom à cet hôtel.

Vis-à-vis cet hôtel est un autre bâtiment antique qui se nommait V Hôtel des Crochets. Les murs ont deux pieds et demi d’épaisseur. On voit, en dehors et en dedans, des cintres qui ont été mutilés pour en faire des habitations. Ce n’était autrefois qu’un grand magasin. Tout prés, et rue des Caves , on va abattre , dans une maison au midi , des restes de voûtes avec des piliers donnant sur la rivière. En face et au nord de cette rue, dans une maison nouvellement construite, on remarquait aussi de ces voûtes. Il existe encore, dans les gros murs, des arcades en pierre de taille. Ces fragments de mur faisaient partie de l’hôtel de la Commanderie. Voyez Vicomté. La tradition apprend que dans la même rue il y avait des établissements semblables.

Rue du Moulin-de-la-Ruelle (1), et en face de cette

(1)Ce noni lui vient de cequhutreloiselle n’était qu’une ruelle qui conduisait au moulin. Depuis, en 1703, on abattu une maison en face de l’hôtellerie de l’Ecu, qui tenait à cette ruelle ; ce qui fait que l’entrée est devenue très- large.

usine, il y a dans a une grande maison, et près la partie qui suit la petite ruelle montante, appelée la rue des Vieux-Bains, de belles salles à piliers élevés, supportant des voûtes d’une belle construction et d’une solidité qui semble être à l’épreuve du temps. Les murs ont au moins trois pieds d’épaisseur. Cet endroit s’appelait V Hôtel des Vieux-Bains et Etuves, Dans la même rue, la maison qui fait le coin de la rue du Murot (voyez Rues) était aussi une maison de bains et étuves. Cette portion de la rue du Murot vient aussi de changer de nom.

Dans la rue Syrurgue, improprement indiquée rue des Capucins, il se trouve un bâtiment considérable et d’une forte construction. Par bas est une grande pièce, au milieu de laquelle il y a des piliers, et sur les murs de côté des pilastres. Les voûtes avec arceaux sont d’un beau travail. L’étage au-dessus est éclairé sur la rue par de larges et hautes ouvertures , en ogives et figurant des croisées d’église (1). Le carreau de cette salle haute est rémarquable, de même que la cheminée qui s’y trouve. Le foyer est pris, très-ingénieusement, dans le piédestal d’une colonne de pierres qui forme le tuyau, et qui, à son sommet, au-dessus du toit, est terminée par un chapiteau. Tes gouttières sont

(1) Ces croisées d’eglise dont parle M. Opoix sont entièrement semblables aux croisées de la galerie du chœur qu’on admire dans la cathédrale de Meaux. Le chœur de cette belle basilique fut fini grâce aux libéralités de Jeanne P®, reine de Navarre et comtesse de Champagne, mariée, comme on Ta vu, en 1285, à Philippe-Ie-Bel. Selon toute probabilité, c’est le chœur de la cathédrale de Meaux qui a servi de modèle aux croisées de cet hôtel, plutôt que celles-ci n’en ont servi au chœur : il serait permis de conjecturer alors que cette construction date du commencement du XIV* siècle.

des dalles de pierres, avec des lançoirs de même matière, et figurant des animaux. lis ont été détruits, depuis peu de temps, au midi, par une bâtisse qu’on a appuyée sur ce côté, mais iis existent encore au nord.

Cette vaste construction s’appelait V hôtel de Vauiuisant^ Vallis lucens ; il a servi anciennement à donner des festins, et on le louait pour faire des noces. On voit que, dès l’an 1127, il appartenait à l’abbaye de Vauluisant, ordre de Citeaux, A côté de l’hôtel de Vauluisant, il y a une maison où se trouve au rez-de-chaussée , une voûte soutenue dans son milieu par on pilier ; elle s’appelait V Hôtel des Lions.

Au coin de la rue de Syrurgue et de celle du Pont-Pigy, est une grande maison dont le mur, sur la rue, très ancien, présente aussi de grandes croisées d’église. L’intérieur a été abattu et est devenu une maison bourgeoise: on a trouvé, en 1821, dans les caves, des pièces d’or, dont quelques-unes sont des florins à l’Agnelet. Voyez Monnaîcs de Provins. En face de cette maison est la rue des Lions où se trouvent d’anciens magasins voûtés et soutenus par des piliers ; ils ont servi, dans les derniers temps, de greniers à sel. Au coin de cette même rue, est une maison engagée dans l’auberge de l’Écu, appelée les Vieux bains et Etuves. Il en reste une salle basse, dont la voûte est portée dans son milieu par un pilier. Sur le côté se trouve encore une petite voûte.

\J hôtel du Poids-des-Laines était une grande maison rue aux Aulx, située presque vis-à-vis la petite rue qui conduit au marché des Cordeliers. Cette maison donne sur la rivière Durtein ; on y voit une belle voûte.

Ce n’était pas seulement des commerçants de plusieurs provinces de France qui fréquentaient les foires et les marchés de Provins^ il en venait des pays étrangers.

Les commerçants de la Lombardie avaient, dans le temps des foires, leur halle particulière aussi bien que les marchands de Troyes. Ils payaient cinq sous de droit, pour cette halle, au chapitre de S.-Quiriace. De dorno per Lumbardos in Vendinisy etc.

Les commerçants de Louvain payaient, pour leur halle, deux livres. De magnâ domo templi in vendinis sancti Aygulplii per fiabitatores de Lonvan., diiœlibrœ. Peutêtre est-ce cette grande maison, appelée Maison du Temple, qui a donné le nom à la rue où elle est située.

Il y a aussi dans la ville basse la rue des Allemands, dans laquelle se trouve une grande maison portée sur des voûtes. Elle était autrefois Vhôtel des Allemands. On y voyait deux ligures portant le costume germain, sculptées sur le cintre de la porte; elles ont disparu quand on a reculé la porte pour lui donner plus de renfoncement.

Au bout de cette rue, est un pont sur la Voulsie aussi apj)elé le pont des Allemands. En fa^’c, en traversant la rue des Marais, il y a une cour appelée la cour Bajolais, et dans le fond était une synagogue ou école des Juifs, dont on voit encore des r-cstes.

Dans un outre quartier de la ville, il y a la rue aux Juifs, et, au bout vde cette rue, une fontaine dite la Fontaine de la Pisserotte: toùû près et au nord, est la rue de Hollande. Elle conduisait au réiîîpaYt, en traversant la rivière sur un pont qui a beaucoup été diminué de largeur en 1718. Au coin de celle rue de Hollande et de celle aux Juifs, il y a une grande et belle maison qui a été autrefois une synagogue. C’est ce que disent les titres de cette maison.

Les Flamands avaient aussi à Provins des établissements et même un corps^-de- garde. C’élai) sur le même rempart,

dont nous venons de parler, qu’était le corps-de-garde flamand, autrement la Tour-Flamande. Elle était formée de la demi-lune qui existe encore. C’est celle qui touche à la barrière de l’Hôpital Général. Elle était sans doute couverte, et surtout plus élevée; mais, quant à l’étendue, elle est diminuée aujourd'hui de ce qu’elle était lorsque c’était le corps-de-garde flamand. Alors elle anticipait de cinq à six pieds sur le rempart actuel. Il est aisé de s’en assurer ; la fondation se voit encore. Elle a été coupée à rez-de terre du rempart, quand on a fait la plantation qui existe aujourd’hui.

Le chemin qui, du pont des Aveugles (au bas du mur des Jacobins), va à l’Hôpital Général, conduisait autrefois droit à la tour flamande, et s’appelait la rue des Prés, ou de la Tour-Flamande. Il a été un peu détourné, comme on peut le voir, lorsqu’on a fait une brèche au mur du rempart pour aller à l’hôpital. Avant ce temps, qui ne remonte pas à plus de cinquante ans (1), on n’arrivait de l’Hôpital à la ville que par la Porte-Neuve, en suivant une petite chaussée dont on voit encore des restes.

Cette tour flamande pouvait être une tour de guet. Voyez tours. On ne sait pas ce qu’elle avait de haiiteur ; on voit qu’elle a été abattue jusqu’à trois pieds environ de la terre; qu’elle était d’une très solide construction ; que le,^ parements de pierre intérieurement ont été arrachés, et^que l’épaisseur du mur pouvait avoir cinq pieds. Le ïïiucqti’on a élevé sur l’ancienne construction est d’une même hauteur et d’une même bâtisse que ceux du rempart.

Il est parlé de cette tour, ou corps-de-garde flamand, à l’occasion d’une inondation considérable arrivée en 1677.

(1) M. Opoix écrivait ceci en 1823.

Le procès-verbal porte que les eaux renversèrent plusieurs toises de mur près le corps-de garde üamand.

Eu 1591, il est dit, Anecdotes de Provins, vol. 1, que le sieur de la Rochette, gouverneur deProvins pour la Ligue, obligea le chapitre de Sainl-Quiriace à faire construire une guérite près le corps-de-garde flamand.

Il y a encore quelques dénominations relatives au commerce qu’il est à propos d’indiquer. On remarque dans la ville basse un vaste terrain qui porte le nom de ia Foireaux-Chevaux , et la rue qui en est proche s’appelle la rue aux Mulets. Nous avons vu qu’à la ville haute un grand espace avait les mêmes destinations, et s’appelait le Coursaux-Bêtes. Dans ces deux villes les établissemens étaient doubles.

Un autre grand terrain, dans la ville basse, employé aujourd’hui, comme le premier, au jardinage, a retenu le nom de Marché-au-Beurre. Plus dans le centre sont les rues des Porcelets, ou aux Pourceaux; la rue aux Oignons, la rue aux Aulx, ad allia, l’Élape-aii-Vin ; les rues de la Friperie, de la Cordonnerie, des Bouchers; la halle au Poisson, à la Marée (il y en avait aussi une à la ville haute). Voyez Bon-cficrie et Halle au Poisson.

Il fallait qu’il se vendît une prodigieuse quantité de ces menues denrées, comme ail, oignon, beurre, pour qu’il y eût, pour chacune, des places désignées, et des rues qui en portassent le nom. Quant au marché au beurre, on peut croire qu’il s’y trouvait infiniment moins de beurre frais que des beurres fondus et des beurres salés qui arrivaient du côté de la Flandre, et dont se chargeaient surtout les commerçans du midi delà France, où le beurre manquait absolument.

Toute la ville basse, Anatilorum, était donc un grand marché dans le temps des foires; un rendez-vous de plusieurs nations, et une place de commerce où se faisaient d’importantes affaires.

Ce qui est bien digne de remarque, c’est qu’une foule d’objets que présente la ville haute de Provins nous retracent une antiquité qui remonte à dix-huit cents ans, et qu’il n’est pas de quartier dans la ville basse et presque pas de rues qui ne rappellent des souvenirs de six ou sept siècles; ce qui distingue toujours Provins des autres villes.

Après avoir lu, dans notre Dictionnaire historique, les articles Foires de Provins^ Monnaies, Population, etc. On se fera encore une idée plus exacte de l’importance de cette ville.

Evènements importants arrivés à Provins depuis sa réunion à îa couronne (1).

Cliarles F, en 1358, n’étant encore que dauphin et régent du royaume, pendant la captivité du roi Jean, en Angleterre, convoqua à Provins les états de Champagne, dont il reçut les plus grands témoignages d’attachement ; ce qui irrita d’autant plus contre la ville de Provins Charles-le- Mauvais, roi de Navarre. Ce prince, pour appuyer ses prétentions sur la Champagne, faisait cause commune avec Edouard Ilî, roi d’x4ngleterre, qui avait pris les armes pour tAcher de s’emparer de la couronne de France.

Ce fut pour défendre Provins contre ces deux ennemis, qui méditaient d’en faire le siège, que Charles, dauphin, fit détruire, comme nous l’avons dit ailleurs, les faubourgs de Provins , la belle église et le cloître de Notre -Dame-du-Val , au faubourg de Saint-Brice, pour que les ennemis ne pussent pas s’y établir.

En Edouard, roi d’Angleterre, assiège Provins en

personne, mais sans succès. Il fut contraint de se retirer en voyant la bonne contenance de cette ville, et le peu de cas

(1) On ne saurait trop applaudir M. Opoix d’avoir su se borner à faire le récit des évènements les plus considérables qui ont eu lieu à Provins, et de n’avoir pas imité un historien qui, à propos de cette ville qui ne figure, après sa réunion à la Couronne, qu’à de longs intervalles dans nos annales, a fait une médiocre bistoire de France dans laquelle on lit trente ou quarante ])ages sans (ju’il soit le moins du monde question de Provins. M. Opoix respecte davantage son lecteur.

que fit de ses affreuses menaces, son gouverneur, Simon de Joy , d’autres disent de Jony.

En 1561, Charles-Ie’-Maiivaisy roi de Navarre, s’empara de Provins. Le traité de Brétigny, en 1361, avait amené la paix, et les provinces dévastées commençaient à jouir du calme, quand l’ambitieux et vindicatif roi de Navarre, chercha une seconde fois à s’emparer de Provins. Il s’en rendit maître en 1378, aumoyen d’intelligences qu’il s’était ménagées auprès de Guillaume de Mortery, alors gouverneur, et qui, plus tard, paya de sa tête cette trahison.

Le duc de Berry y frère de Charles V, à Provins. — A peine les Navarrois s’étaient établis dans Provins, que le duc de Berry, frère de Charles V, vint faire le siège de cette vilie. Les attaques furent faites avec la plus grande impétuosité. Déjà les machines de guerre avaient fait deux brèches ; l’une, du côté de Saint-Jacques, et l’autre à peu de distance de la tournelle Fanneron. Les Navarrois, etfrayés de ces machines, demandèrent à capituler et se retirèrent.

Philippe, duc de Bourgogne, en 1417, occupa Provins militairement ; il s’en empara, ainsi que de plusieurs villes voisines de Paris, dans l’intention louable de déjouer les projets d’Isabeau de Bavière, femme de Charles VI. Cette méchante reine avait déshérité son fils, depuis Charles VII, héritier présomptif de la couronne, et avait pris le parti du roi d’Angleterre pour faire régner sa fille, épouse de ce roi.

Charles de Suivant le père Montfaucon, les

Anglais étant à Coulommiers environ l’an 1450, les liabitants de Provins ouvrirent leurs portes au capitaine Charles de Ducilly, lorrain , lequel , à la tète d’une troupe de gens de guerre , rôdait autour de la ville , et cherchait à s’en empaler. On lui fit jurer qu’il ne ferait aucun mal ni aucun

tort à qui que ce fût; mais une fois entré, il commit toutes sortes de brigandages, et exigea de fortes contributions des habitants.

Les Bourguignons se rendirent maîtres de Provins, par escalade, dans le temps des troubles qui agitèrent le royaume sous Charles VI. (Voyez Velly, tomeiv, page 161 , 1*^® édition. )

Les Anglais à Provins. — La nuit du 2 octobre 1432, les Anglais entrèrent dans la ville par la porte du Pain , à l’aide d’échelles de cordes. Cette porte, par laquelle on faisait entrer le pain des villages voisins, pour la consommation de la ville, se trouve dans les murs du rempart, près de Moulin-Neuf et de la porte des Bordes. Elle est composée de deux forts jambages en pierre de taille; dans leur épaisseur on remarque la naissance des cintres dont les arcades n’existent plus. (Voyez le mot Fortificalions.)

Les Anglais exercèrent beaucoup de cruautés à leur enentrée dans la ville. Nicolas Girême, commandeur de l’ordre de Malte, aidé de Denis de Cbailly, bailli de Meaux, rassembla un corps de troupes, et fit tête aux Anglais. Il chassa la garnison, dont une partie fut passée au fil de l’épée. A celte nouvelle, l’armée anglaise qui était campée 6 quelques lieues vint faire le siège de Provins ; malgré la résistance que la ville opposa, les ennemis entrèrent et massacrèrent tout ce qui se délendit. Ils égorgèrent douze habitants dans l’église de Saint-Ayoul. Ils. en usèrent comme dans une ville prise d’assaut, détruisirent beaucoup d’édifices publics et d’habitations particulières. La misère était à son comble, et la ville devint prescjuc déserte. Les Anglais se vengèrent du commandeur Girénjc en ruinant totalement le bel hôtel des Templiers, appelé la Belle-Maison, au lieu dit

l’Ermitage, qu’habilait le commandeur. lisbrùièreni encore le château de Montaiguillon et la commanderie de Rampillon qui lui appartenaient. [Ex ckromco Sancti-Quiriaci,)

Le commandant de la garnison anglaise, Thomas Guérard, pour se mettre à l’abri de quelque attaque, voulut se fortilier d’abord dans l’hôtel de la Madeleine; ensuite il commença quelques constructions sur le côté de la grosse tour, près la porte Hodois elle Pinacle, s’appuyant sur la tournelle du Luxembourg; mais il préféra s’établir dans la grosse tour, au pied de laquelle d lit construire, aux frais des habitants, a ceinture en maçonnerie et la plate-forme circulaire, appelée le Pâié-aux- Anglais. Il fit de plus abattre un certain nombre de maisons qui avoisinaient la tour. Pour subvenir aux dépenses de toutes ces constructions, il avait demandé, une contribution de deux mille livres. Bientôt attaqués par les mêmes Nicolas Gireme et Louis de Chailly , les x4ng!ais évacuèrent enlin la ville, dont ils emmenèrent beaucoup d’ouvriers en laine, qui emportèrent avec eus I aune de Piovins, mesure encore en usage en Angleterre.

Il y a environ ITO ans, on trouva, en loinllant dans le jardin de l’abbatiale, à St-Jacques, 500 têtes d’Anglais qui avaient été décapités lors de la première entrée de Nicolas Girêrae. Pour le récompenser de ses services, le roi, après la retraite des Anglais, le nomma gouverneur de Provins. On lit encore, dans les anecdotes de Provins, qu en 1459, les habitants de cette ville firent présent à Nicolas Girême de trente écus d’or pour sa bienvenue.

Henri ÎV assiège Provins en 1590. Cette ville avait pris le parti de la Ligue contre ce prince. Elle lui ouvrit ses portes, et fut obligée de payer une amende de huit mille écus

d’or au soleil. Le roi y établit pour gouverneur Robert-du- Harlay, baron de Montglas.

Bientôt après, les habitants se révoltèrent de nouveau, et, à l’aide de secours que leur envoya le duc de Mayenne, chef de la Ligue, ils chassèrent le gouverneur pour le roi, ainsi que la garnison. Valentin Renard, qui exerçait à Provins, depuis long-temps, avec honneur, la charge de lieutenantgénéral, fut le seul qui refusa de signer le traité de la Ligue. I! préféra perdre sa place.

Henri IV vint, en 1592, faire le siège de Provins une seconde fois. Ce siège ne dura que trois jours. Le roi avait établi son quartier général au monastère des Cordelières, aujourd’hui riiôpita! général, dans le pavillon à gauche, donnant sur les jardins.

Dans ces temps, chaque communauté de la ville devait avoir son canon de bronze ; celles qui étaient trop peu nombreuses fournissaient la poudre, les boulets et autres objets propres à l’artillerie. Il arriva que la pièce des vignerons, (jui était du plus fort calibre, lira sur le quartier du roi; le boulet pénétra près de l’appartement du roi, causa quelques dommages, et des officiers furent blessés. Ce prince ayant appris que ce boulet avait été tiré par les vignerons, dit : «Ventre-saint-gris, quels vignerons! » Il fit transporter 1 son quartier au mont Jubert , et ensuite au château de Monlbron.

Les habitants , après trois jours de résistance , vinrent i, apporter au roi les clefs de la ville, demandèrent pardon , et 1| le roi le leur accorda.

Voici, sur les deux sièges de Provins, quelques circonstances tirées des Annales de Provins, tome i, page 4-69. i Dans un évènement lellenient important, où Henri IV se

trouve en scène avec les Provinois, nous ne devons rien omettre. « Après la première reddition de la ville de Provins sous Tobèissance du roi, les habitants cherchèrent à se révolter de nouveau et à s’unir à la Ligue. Robert-du-Harlay, baron de Montglas, gouverneur de la ville, qui soupçonnait leur dessein, passa son épée à travers le corps du nommé Garanjon, qui tenait au peuple des discours séditieux, et il fit punir de mort Nicolas Thomassin, convaincu de correspondance avec le duc de Mayenne, général de la Ligue. Malgré ces punitions, les habitants chassèrent les troupes du roi, et se rendirent au duc de Mayenne, qui' donna le gouvernement de la ville à Jean Pastoureau, seigneur de la Rochette.

Henri IV, forcé de venir en faire le siège, se logea comme nous l’avons dit plus haut, à l’abbaye des Cordelières. Le coup de canon qui fut tiré venait de la terrasse dite des Crochets, qui faisait partie du jardin dit des Brébans.

Christophe Laurel avec François de Beaufort et quelques autres, par un principe d’amour pour la patrie, allèrent trouver le roi, qui était encore dans l’indignation de ce qu’on avait eu l’insolence de tirer le canon sur son logement. Il leur lit demander le sujet qui les avait engagés à prendre la liberté de venir lui parler. Ils répondirent qu’ils venaient apporter à Sa Majesté des propositions de paix. « Des propositions de paix, dit le roi! c’est vouloir traiter d’égal avec son roi. Vous mériteriez que je vous fisse pendre. Vous êtes des traîtres et des rebelles. Christophe Lauret lui répondit : « Ah ! sire, nous sommes vos enfants. Joseph pardonna à ses frères qui l’avaient vendu comme un esclave. Nous espérons de Votre Majesté la même grâce. » Celte réponse toucha ce prince si disposé à pardonner. «Ventre-saint-

gris, dit-il, ces gens parlent l’Ecriture, et il les admet à son audience, leur ayant marqué à quelles conditions il voulait que la ville se rendît. Les dignes habitants retournèrent annoncer des paroles de grâce à leurs concitoyens, qui portèrent au roi les clefs de la ville : le roi les reçut avec bonté. Ils témoignèrent leur reconnaissance en lui restant fidèles, et en instituant, en mémoire de leur soumission, une procession générale et une messe solennelle qui se célébra tous les ans jusqu’à la Révolution. Tous les corps ecclésiastiques et laïques y assistaient (1).

(1) Henri IV, en quittant Provins, laissa au couvent des Dames Cordelières le brevet suivant :

c Trésorier de mon épargne, payez comptant , des deniers de « votre charge, même de ceux qui procéderont de la cotisation «I de ceux de Provins, la somme de 2ü0 écus que j’ai donnée a aux Dames religieuses du Mont-Sainte-Catherine, pour les réi compenser des pertes et démolitions qui ont été faites en leur t couvent pendant le siège.

a Fait au camp de Sourdun, le 3 septembre 1592.

t Henbi. »

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