‹ Histoire et description du château d'AnetChapitre 83 sur 138 · JACQUES DE BRÉZÉ · texte numérisé non relu

JACQUES DE BRÉZÉ

Jacques de Brézé, succédant à son père, ne présenta qu’un épervier lors de la foi et hommage qu’il rendit au Roi Louis XI pour ses quatre Châtellenies. Cette foi et hommage furent reçus par lettres patentes données à Rouen, et, quelque temps après, on enregistra des lettres patentes exprimant la volonté du Roi que le Sieur Jacques de Brézé,' Grand Sénéchal de Normandie après la mort de Pierre de Brézé, son père, fût payé des gages de la dicte charge à raison de douze cents livres par an.

Pendant quinze ans la vie de Jacques et de sa femme fut assez paisible-, cinq enfants étaient venus cimenter son alliance avec Charlotte de France; mais, bien que la naissance des enfants eût dû resserrer les liens qui les unissaient, les dernières années furent trèsagitées.

Jacques, jaloux à bon droit, comme 011 le verra, forçait sa femme, autant qu’il le pouvait, à rester constamment près de lui, et ne lui laissait de liberté que lorsqu’il était contraint d’aller à la Cour de son royal beau-frère. Ces mauvaises dispositions réciproques devaient amener une terrible catastrophe.

Nous empruntons le récit suivant au texte des lettres de rémission, publiées par M. Douet d’Arcq dans la Bibliothèque de l’École des Chartes.

Le samedi 3i mai 1477, veille de la Trinité, Jacques étoit à son Château de Rouvres, c’est-à-dire à la Ferme de la Couronne, à trois kilomètres d’Anet. Il passa toute la journée à la chasse dans la Forêt d’Anet, où il avoit commandé à sa femme de l’accompagner. Le soir ils revinrent ensemble souper à la Ferme de la Couronne, qui servoit de rendez-vous de chasse et qui étoit située près du Presbytère de Rouvres. Après le repas, le Sénéchal se retira dans sa chambre et dit à sa femme de le suivre. Celle-ci s’en excusa en prétextant qu’il fallait auparavant qu’elle nettoyât ses cheveux, que la poussière de la journée avoit souillés; à quoi le sire de Brézé lui répondit : «Bien », et s’en fut seul se coucher, pensant que Charlotte ne tarderoit pas à venir le retrouver. Il s’endormit bientôt, et après, environ la mye-nuyt, disent les lettres de rémission de 1486, ledit de Brézé fut esveillé par un sien serviteur et Maistre d’hôtel, nommé Pierre l’Apothicaire, et par son Barbier, qui lui vindrent dire que ladite Charlotte, meue de lescherie désordonnée, avoit tiré et amené

JACQUES DE BRÉZE.

avecques elle un Gentilhomme du pays de Poitou, nommé Pierre de La Vergne, lequel estoit Veneur de la chasse dudit Seneschal , lequel elle avoit fait coucher avec elle , dans la chambre qui estoit au-dessus de celle où estoit couché le dit Seneschal. Pour quoy icelluy Seigneur, meu de grand ire et desplaisant dudit cas, se leva soudainement de son lit, et de chaude colère print une espée et vint à la chambre où estoit ledit Pierre et ladite Charlotte, et fut bouté l’uys de ladite chambre qui estoit fermée en dedans. En laquelle chambre ledit Seneschal trouva ledit La Vergne en chemise, auquel, de prime face, il bailla ung ou plusieurs coups de ladite espée, tant d’estoc que de taille, tellement que ledit de La Vergne mourut en la place. Et, ce fait il s’en alla en ung cabinet joignant ladite chambre, où il trouva sadite femme, cachée dessous la couste d’ung lict où estoient couchés ses enfants, laquelle il print et la tira par le bras à terre, et, en la tirant à bas, luy frappa de ladite espée parmy les espaules, et puis, elle descendue à terre et estant à deux genoulx, luy traversa ladite espée parmy le sein et estomach, dont incontinent elle alla de vie à trespas, et puis l’envoya enterrer en l’Abbaye de Coulons, et y fist faire son service, et fist enterrer ledit Veneur en ung jardin au joignant de l’hostel où il avoit été occis.

Après avoir ainsi tiré vengeance de l’affront fait à son nom et rendu à sa femme les derniers devoirs, Jacques de Brézé s’en alla intrépidement à Paris, ne doutant pas de la justice de sa cause. Aussi, quand un Officier du Parlement vint , au nom du Roi,. lui ordonner de se constituer prisonnier sous huitaine à la Conciergerie, n’hésita-t-il pas un instant, persuadé que ses juges ne manqueraient pas de l’absoudre. Mais il avait compté sans la vieille animosité de Louis XI contre sa famille; la rancune royale, qui aurait tenu peu de compte de la belle maxime de l’un de ses successeurs : « Le Roi n’a pas à venger les injures faites au Dauphin », avait sommeillé; endormie par le mariage de Jacques de Brézé avec la sœur chérie de Louis, elle devait se réveiller plus vive que jamais après un pareil coup porté à l’affection du Roi.

Louis XI commit d’abord un Président et douze Conseillers pour procéder à l’interrogatoire du Grand Sénéchal ; mais , voyant qu’il avait quelque chance de gagner son procès devant le Parlement, le Roi eut recours à ces moyens extrajudiciaires dont il faisait si souvent Usage. Le 24 novembre 1477, vers cinq ou six heures du soir, une barque vint toucher au pied de la tour de la Conciergerie, où était enfermé le sire de Brézé. Des hommes armés descendirent du bateau , se firent livrer le prisonnier, et, sans avoir égard à ses réclamations, sans lui laisser le temps de se vêtir chaudement par le grand froid qu’il faisait, le forcèrent à monter avec eux dans la barque, ne permettant à aucun de ses gens de l’accompagner. La barque descendit rapidement la Seine jusqu’à Saint-Cloud; là on mit à terre le prisonnier et on le livra à Robert d’Estouteville, Prévôt de Paris, son ennemi mortel, que le Roi avait chargé d’être désormais son gardien.

A la mort d’Estouteville, Jacques de Brézé fut transféré, lié et garrotté, au château de Nemours, où se trouvait la Cour, puis à Vincennes. Plus tard on le transporta à Vernon, puis à Dreux, et enfin au château de Lavardin, en Vendômois. Là, nouvel interrogatoire, pendant lequel Brézé, menacé de la torture, avoua tout ce qu’on voulut et convint qu’il avait poignardé sa femme sur de faux rapports.

Enfin, après plus de quatre années de prison, la peine capitale et la confiscation de ses biens, qui avaient été prononcées contre lui, furent commuées par Louis XI en une amende de cent mille écus d’or, quatre millions de notre monnaie. Cette commutation de peine porte la date du 22 septembre 1481 .

Jacques de Brézé, voyant que ses terres étaient grevées de charges et d’hypothèques , et

qu’il était dans l’impossibilité de payer une aussi forte amende sans les vendre, les offrit au

iS

LE CHATEAU D’ANET

Roi, qui les accepta. Le contrat fut passé à Tours, le 8 octobre 1481, et il y fut stipulé une condition de réméré pendant un an.

Louis XI ratifia cette vente par lettres patentes du 14 août 1483, et presque en même temps, en octobre 1483, au Plessis-lès-Tours, il fit donation desdites terres à Louis de Brézé, fils aîné de Jacques et de Charlotte, et filleul du Roi.

Trois ans après, en i486, Jacques de Brézé obtenait du roi Charles VIII des lettres de grâce et de rémission, par lesquelles il rentra dans ses titres et dans ses biens neuf ans après le meurtre de Charlotte sa femme. Cette décision du nouveau Roi et de son Conseil prouve surabondamment qu’on n’était pas bien persuadé de l’innocence de Charlotte de France.

On peut voir d’ailleurs sur lui l’excellent article, suivi de pièces justificatives du plus haut intérêt, que M. Douet d’Arcq a imprimé dans la Bibliothèque de l’École des Chartes , 2e série, V, 1849, p. 210-39.

Ajoutons enfin que Jacques de Brézé était grand chasseur et un peu poète.

M. Jérôme Pichon a publié, en 1 853, chez le libraire Aubry, la réimpression, d’après un exemplaire unique de l’édition gothique imprimée par Pierre Caron à Paris, vers 1494, d’un poème bien curieux : « le Livre de la Chasse du Grand Seneschal de Normandye et les Ditz du bon chien Souillard, » charmant volume auquel nous ne pouvons ici que renvoyer nos lecteurs.

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