‹ Histoire et description du château d'AnetChapitre 90 sur 138 · DE LA COUPE DE BE.NVENUTO CELL1NI · texte numérisé non relu

DE LA COUPE DE BE.NVENUTO CELL1NI

DIANE DE POITIERS

Les Suisses et ceux de la Garde du Roi sont tous vêtus de la même livrée, avec un croissant d’argent, en avant et en arrière, portant cette devise : Donec totum impleat orbem. » Anet étant la demeure de Diane, il n’y a donc rien de surprenant que ce château porte son chiffre avec celui du Roi; il n’y a pas à s’étonner que ce lieu ait subi le souffle inspirateur de la Dame du lieu, car il est tout naturel que le temple se ressente de la présence de la Déesse. Mais les monuments en plein Paris, jusqu’à la demeure de la Reine, tels que le Louvre, l’Hôtel de ville, etc..., et les châteaux en province, Fontainebleau, Chambord, etc., la rappelaient aussi bien.

Il y a plus encore : c’était Diane, la maîtresse, qui prenait en protection la Reine, l’épouse :

Et celle-là qui en la court royalle Est en faveur, la Grande Séneschalle Doit-elle pas icy le retenir,

Où par vertu on la veoit parvenir?

Nier les amours de Diane et de Henri II est impossible. Jamais maîtresse de roi n’a été plus affichée et exposée aux regards de la nation. Il y eut un si grand zèle à la rendre mémorable qu’on serait tenté de croire que le Roi craignait que l’histoire et la postérité n’en parlassent pas assez. Pour mieux exprimer le fanatisme de son amour, par un privilège inusité

jusqu’alors, Henri II fit frapper des médailles en l’honneur de sa maîtresse; sur l’une on voit la figure de Diane , avec cette inscription : Diana dax V alentinorum clarissima (Diane , très - illustre Duchesse de Valentinois) ; l’âge de vingtsix ans est du reste une énigme, car elle n’eut le Duché de

Valentinois qu’en 1 548 . Sur le revers, Diane est représentée en déesse, vêtue à l’antique, l’arc en main, foulant l’Amour aux pieds , qui est vainqueur de tous , avec cette légende :

Omnium Victorem vici. (J’ai vaincu le vainqueur de tous.)

Une autre médaille porte la figure du Roi, et sur le

revers un grand croissant dans lequel sont enlacées des flèches avec une arbalète; une de ces flèches porte une couronne de laurier surmontée du chiffre de Diane ; cette ornementation est entourée par la fameuse devise : Donec totum impleat orbem.

Bien des auteurs, tels que Garnier et Belleforest, voient dans ces médailles la preuve d’une

faiblesse sans exemple, pour ne pas dire plus; puis, pour effacer l’inconvenance du chiffre de Diane sur les monuments publics , que les mœurs du temps ont consacré et accepté , certains auteurs, comme Balzac et autres, entraînés par les passions politiques et religieuses, dans un excès de zèle insensé, conservateurs enragés des prérogatives royales, surannées quand même, écrivent que le chiffre de Diane n’est qu’une illusion populaire et que ce chiffre est bien celui de Catherine.

Quelque regret que nous ayons de porter atteinte à leur impartialité et à leur connaissance archéologique, la vérité de l’histoire et l’étude des chiffres de Henri II nous obligent à déclarer que tous les monuments bâtis ou terminés sous Henri II portent bien le chiffre de Diane, » mais il y a aussi quelquefois le chiffre de Catherine (Voir à cet égard toutes les reliures des livres de Diane et de Henri II, où les chiffres de Diane se trouvent placés avant celui de la

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Reine, qui est souvent mis au verso, et celui de Diane à la place d’honneur) , ainsi que le prouve la reliure que nous donnons en chromo-lithographie d’un livre de la Bibliothèque du Louvre, intitulé: «Les vies des hommes illustres grecs et romains». Paris, M. DLVI11I. Cette admirable reliure a été détruite dans l’incendie de la Commune, en 1871 .

Pour 11e pas confondre ces deux chiffres, et pour mettre nos contradicteurs dans l’impossibilité de nier notre affirmation, nous en donnons quelques-uns qui prouvent que l’on ne peut pas faire passer l’un pour l’autre.

Les artistes de la Renaissance travaillaient trop sérieusement pour exécuter la première lettre de Diane pour celle de Catherine; la différence est trop visible.

Chiffre de Catherine et de Henri II entrecoupé.

Autre chiffre de Catherine et de Henri II enlacé.

Chiffre de Henri II avec deux croissants enlacés.

Chiffre de Henri II avec deux croissants adossés.

Chiffre de Diane et de Henri II.

Autre chiffre de Diane et de Henri II.

Chiffre de Diane seule.

Delta,

chiffre de Diane en grec.

Chiffre de Henri II

avec les emblèmes de Diane.

Delta ,

chiffre de Diane en grec.

Chiffre de Diane grec et français.

Après avoir mis le lecteur à même de comparer les chiffres, il nous reste un autre argument plus sérieux encore, c’est que les chiffres ne sont pas les seuls ornements qui caractérisent

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les hommages rendus à Diane; il y a en outre une grande quantité de flèches, d’arcs et de carquois qui accompagnent son chiffre, jusqu’à Diane elle-même qui est sculptée dans l’escalier de Henri II au Louvre, l’arc et la flèche en main, le carquois sur l’épaule et le croissant sur la tète, avec sss chiens. Toute cette belle et riche décoration peut-elle être mise à l’intention de la Reine Catherine?

Comme on le voit, les chiffres sont peu de chose en comparaison de cette ornementation mythologique si bien détaillée.

Nos savants contradicteurs voudront-ils nous expliquer quel est le rapprochement à établir pour que cette splendide décoration puisse représenter la personne de Catherine de Médicis?

Le portrait de Henri II, par un autre ambassadeur Vénitien, nous donne quelques détails sur Diane et sur son importance politique :

Aujourd'hui, je dois vous assurer qu'il est devenu gai, qu’il a une mine rosée; il a peu de barbe, mais néanmoins il la rase. Mais la personne que le Roi aime et préfère, c’est Madame de Valentinois; c’est une femme de cinquante-deux ans, autrefois l’épouse du grand Sénéchal de Normandie et petite-fille de M. de Saint-Valier, laquelle, restée veuve jeune et belle, fut aimée et goûtée du Roi François et d’autres encore, selon le dire de tous; puis elle vint aux mains de ce Roi lorsqu’il n’était que Dauphin. Il l’a beaucoup aimée, il l’aime, et elle est sa maîtresse, tout âgée qu’elle soit. Il est vrai de dire que, bien qu’elle n’ait jamais employé de fards et peut-être en vertu des soins minutieux qu’elle prend, elle est bien loin de paraître aussi âgée qu’elle l’est. C’est une femmed’intelligence et qui a toujours été l’inspiratrice du Roi, et qui même l’a aidéde sa bourse lorsqu’il était Dauphin. Sa Majesté lui en garde une grande obligation, et dès le commencement de son règne l’a fait Duchesse de Valentinois, et lui a donné le droit decontrôle sur tous les Offices du royaume; elle en a tiré plus de cent mille écus; il lui donne encore, et fait en cela et toute autre chose tout ce qu’elle veut. Elle est au courant de tout, et chaque jour, pour l’ordinaire, le Roi après son dîner va la trouver et demeure une heure et demie à raisonner avec elle, et il lui fait part de tout ce qui arrive.

La Reine Catherine de Médicis, en 1549, fit une entrée solennelle à Paris, conduite par le Roi qui y présida. La Dame d'honneur de la Reine était la Maréchale de la Marck, fille de Diane de Poitiers. Devant la Reine, et sur la même estrade, étaient assises sur deux rangs douze Duchesses et Comtesses, parmi lesquelles se trouvaient Diane de Poitiers et Diane de France, Duchesse de Montmorency d’Amville. Toutes ces nobles dames étaient vêtues de riches habits couverts d’hermine et de perles, avec des couronnes ducales sur la tête, ornées de perles et de pierreries.

Des Chevaliers offrirent des couronnes aux Dames de la Cour, et adressèrent à Diane ces vers :

Au chesne verd se donnoit la couronne, etc. qu’on trouve dans le récit de du Tillet.

Dans une autre cérémonie Diane occupa le premier rang : ce fut à l’entrée du Roi à Lyon, où il fut reçu par une grande fête donnée en son honneur, rcar le principal sujet de la fête fut la représentation d’une chasse conduite par une Diane chasseresse.

Pendant le règne de Henri II le culte de la tendre Vénus fut délaissé par les artistes, qui, pour plaire au Souverain en faisant allusion à sa propre devise royale, qui les autorisait, et en

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même temps au nom de la favorite, de sorte que la flatterie pour la maîtresse se pouvait déguiser sous la convenance officielle , ne produisirent plus que Diane au milieu de ses nymphes, dans toutes les galantes situations que lui donne la mythologie. La fête de Lyon en fut un des plus curieux et des plus délicats exemples.

Une décoration avait été faite représentant un petit bois, et Brantôme nous en fait le récit suivant :

En cette petite forest s’esbattoient force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils, toutefois privez, et lors Sa Majesté entr’ouyt cornets et trompes sonner, et tout aussi tost apperçeut venir, au travers ladicte forest, Diane chassant avec ses compaignes et vierges forestières, elle tenant à la main ung riche arc turquois, avec sa trousse pendant au costé, accoutrée en atours de Nymphes à la mode antique; son corps estoit vestu avec ung demy bas à six grands lambeaux ronds de toile d’or moirée, semés d’estoiles d’argent, troussée jusques à demy jambe, découvrant sa belle jambe et ses botines à l’antique de satin cramoisy couvertes de perles et en broderie; ses cheveux estoient entrelacés de gros cordons de riches perles et, au dessus du front, un petit croissant d’argent brillant de menus diamants.

Ses compaignes estoient accoutrées de divers façons d’habits et de taffetas rayez d’or, tant plein que vuide, le tout à l’antiquité, leurs testes adornées à la nymphale avec force perles et pierreries.

Aucunes conduisoient des limiers et petits lévriers, et aultres chiens en laisse avec des cordons de soie blanche et noire, couleurs du Roy pour l'amour d’une Dame du nom de Diane qu'il aimoit ; les aultres portoient de petits dards, le fer doré, avec de petites et gentilles houppes pendantes, de soye blanche et noire, les cornets et trompes aornés d’or et d’argent pendant en écharpes à cordons de fil d’argent et soye noire, et, ainsi qu’elles apperceurent le Roy, un lyon sortit du bois, qui estoit privé et de longue main à cela, qui se vint jetter aux pieds de la dicte Déesse, lui faisant feste ; laquelle le voyant ainsi doux et privé, le prit avec un gros cordon d’argent et de soye noire, le présenta au Roy avec un dixainen rime; sous ce lion, doux et gracieux luy offrait sa ville de Lyon. Diane et toutes ses compaignes lui firent une humble révérence. Ce furent les premières Dames et Damoiselles de Lyon qui représentèrent Diane et son brillant cortège.

Madame de Valentinois, dite Diane de Poitiers, que le Roy servoit, au nom de laquelle cette chasse se faisoit, n’en fust pas moins très contente, et aima fort, toute sa vie, la ville de Lyon.

Comme on vient de le voir, Diane présidait, avec le Roi , une grande partie des réceptions royales, et tenait la place de la Reine, retenue par ses nombreuses grossesses. En effet, après une longue stérilité, vaincue par les conseils d’Ambroise Paré, Catherine eut un enfant tous les ans, pendant dix années. Il est impossible de ne pas voir, dans cette fécondité continuelle, l’influence d’une rivale, qui voulait ainsi se débarrasser de la femme légitime, en l’occupant aux soins de la maternité, et, d’un autre côté, en témoignant ainsi qu’elle ne voulait pas éloigner d’elle son mari. Il n’en est pas moins vrai que les dix enfants de Catherine laissaient Henri II libre de passer son temps avec Diane, qui, avec une adresse ambitieuse bien remarquable, établissait et maintenait son empire avec des moyens par lesquels une autre aurait pu le perdre.

Des lettres de Diane, adressées à M. et à Mme de Humières, Gouverneurs des enfants du Roi ,. publiées pour la première fois par M. Georges Guiffrey, dans son livre si curieux et si nouveau sur Diane, nous indiquent la cause de son influence sur l’esprit de la Reine. Les soins empressés et calculés qu’elle donnait à ses enfants donnent l’explication de son ascendant sur le Roi et sur la Reine; c’est ainsi qu’elle sut faire accepter sa situation auprès du Roi par toute la Cour et même par la nation, qui finissait par ne plus voir en elle que la gardienne vigilante des enfants de France.

Les témoignages de l’amour du Roi pour Diane allaient en se multipliant; le temps semblait passer sur cette passion sans l’altérer. On ne sait ce que l’on doit le plus admirer, de

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l’art de plaire de la favorite ou de la fidélité d’un jeune Roi entouré de toutes les séductions d’une cour brillante et voluptueuse.

Henri II était encore bien jeune que Diane commençait à vieillir, sans en porter aucune trace. Pour aplanir la différence de l’âge et abréger la distance des années, elle se mit à partager ses goûts et à aimer les plaisirs. Elle prodigua, dans ses merveilleuses demeures, les fêtes, les jeux et les distractions de la jeunesse. Tout respira autour d’elle un air de joie et un parfum d’éternel printemps. Parmi tant de séjours charmants, Anet, palais enchanté, était le préféré. La vie s’écoulait joyeuse et rapide dans ce lieu plein de délices et d’enchantements. N’était-ce pas pour le Souverain un paradis terrestre? La nature y avait multiplié toutes les grâces; les beaux-arts, la richesse et le goût y avaient entassé toutes les merveilles.

Les splendides beautés du Château d’Anet furent chantées par tous les poètes du temps. Joachim du Bellay, dans une ode à Diane, dit, après avoir parlé de Tempé et de Délos :

Après ceux-ci faut dire Le Paradis d’Anet ;

Mais, pour bien le décrire,

Nommez le Dianet.

Dans un de ses sonnets, le même auteur s’exprime ainsi sur Diane et sur son Château :

De vostre Dianet — de vostre nom j’appelle Vostre Maison ci' Anet — la belle architecture,

Les marbres animez, la vivante peinture,

Qui la font estimer des maisons la plus belle,

Les beaux lambris dorez, la luisante chapelle,

Les superbes dongeons, la riche couverture.

Le jardin tapissé d’éternelle verdure,

Et la vive fontaine à la source immortelle;

Ces ouvrages, Madame, à qui bien les contemple, Rapportant à l’antiq le plus parfait exemple,

Monstrent un artifice et despence admirable,

Mais cette grand’doulceur jointe à cette hautesse,

Et cet Astre bénin joinctà cette sagesse,

Trop plus que tout cela vous font esmerveillable.

On trouve aussi dans les poèmes de Mellin de Saint-Gelais , dont M. Blanchemain vient, dans la Bibliothèque Elzevirienne, de donner une si bonne édition , une pièce intitulée :

Epistre du Roi estant à Annet et la Royne estant demeurée à Saint-Germain ,

en couche de Monseigneur d’Orléans .

Faict promptement par le commandement du dict Seigneur.

Au long ne veux vous compter l’artifice

Ni la beaulté du gentil édifice

Qui monstre bien, en mesnage et haultesse,

La modestie et bons sens de. l’hostesse.

LE CHATEAU D’ANET

Sans l’avoir veu, tel ne l’eusse cuidé,

Tant il est propre et bien accommodé;

Puis, au sortir de l’œuvre des maçons,

On void jardins, de quatre ou cinq façons.

Qui font trouver, en leurs plantz tous divers,

La primevère aux plus geliez hivers.

Trop ne fauldroit parlant temporizer Si tout voulois particulariser;

Suffise vous qu’en nulle autre contrée Plus belle chose à peine est rencontrée...

La munificence du Roi se manifesta encore par un don de cinq mille cinq cents écus à Diane, qui est accompagné de la quittance de Diane de Poitiers, en date du troisième jour de janvier i55o.

Ce présent royal fut bientôt suivi par une autre donation relative à la reconstruction du Château d’Anet, et qui prouve combien la faveur royale aimait à combler Diane de ses bienfaits.

On connaît aussi, en date du 2 mars i55i, la mention d’un don de ce cinquantes pyedz d’arbres à prendre dans la forest de Dreux, pour les employer au bastiment d’Ennet. » La pièce se trouve aux Manuscrits de la Bibliothèque Nationale , n° 5 128, f° 1 17.

L’année précédente, le Roi, allant à Anet, en novembre i55o, avait amené son fils, et celui-ci écrivit une lettre à sa mère, très-remarquable pour la mention des curiosités du Château. Cette lettre, publiée par M. Guiffrey d’après l’original qui fait partie de la collection de M. Ferdinand Moreau, est datée d’Anet, i3 novembre ;

Estant avecques mon Roy et ma Cousine de Valentinois, ne feray faulte leur dire aussy le plaisir qu’avons eu à Ennet, où avons passé, voyantz belles Maisons, beaux jardins, galleryes, vollières et beaucoup d’autres belles et bonnes choses, et ne dormy jamais mieulx qu’en ung grant lict où je couché en la chambre de mon Roy.

Diane, comme il convenait, avait eu la bienséance et la délicatesse de disposer au Château d’Anet un appartement royal entièrement décoré aux chiffres et aux armes de Catherine de Médicis, avec toutes ses devises, tout à la fois par précaution, par déférence, par courtoisie et par convenance politique. La Cour, en suivant le Roi à Anet, pouvait se croire au Louvre, chez le mari de la Reine, où son chiffre avec celui de Henri II était répandu à profusion dans cette pièce faisant partie des appartements destinés au Roi lorsqu’il venait à Anet. On peut voir actuellement au Château d’Anet , dans les vitraux en grisaille nouvellement restaurés, des fragments de cette belle décoration, aussi rare que peu connue.

La lettre suivante, que nous empruntons encore à M. Guiffrey, nous montre le plaisir que Diane éprouvait d’apprendre que le Roi s’était amusé dans son séjour à Anet, et même son activité pour embellir son Château d’Anet ;

A Monsv , Monsr Le Connestable.

Ennet, 17 octobre ( 1 55 1 ).

Monsr, j’ay receu les lectres que m’avés envoyé de la Royne et aussy les vostres, de quoy je vous remereye bien fort, estant bien aise de ce que me mandés que le Roy s’est bien contenté du passe-temps que luy ay donné icy ; vous m’escripvés aussy que l’avés trouvé engraissé. Je pance qu’il ne maigrira point entre vos

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mains, veu la bonne chière qu’on m’a dict que vous luy faictes. Nostre Sf?r veuille qu’il la puysse faire aussi longuement que je le desire. Si je savoys quelque chouse de nouveau, je vous en feroys part, mays je ne sçauroys parler que de mes massotis où je ne pertz une seule heure de temps, et espère que, quant viendrés icy, que vous y trouverés quelque chouse de nouveau où vous prandrés plaisir, qui sera l’endroit où je m’en voys recomander bien humblement à vostre bonne grâce, priant le Créateur vous donner, Monsr, très bonne et longue vye.

A Ennet, ce XVIIe jour d’Octobre.

Dianne de Poytiers.

(Biblioth. Nation., mss. 3o88, f° 5o.)

Aussi la dépense était-elle grande au Château d’Anet. Dans les comptes manuscrits , signés : Dianne de Poytiers, on voit que la dépense de sa Maison d’Anet s’élève, en 1 557, à la somme de 16,278 livres tournois, ce qui fait près de quatre cent mille francs de notre époque. Dans les Archives de Chenonceaux, publiées par l’abbé Chevalier, on trouve plusieurs pièces concernant Diane et le Château d’Anet; on y remarque que le vin consommé à Anet provenait des vignobles du Château de Chenonceaux; la quantité, le cru et l’espèce de chaque vin y est spécifié, jusqu’à l’expédition qui s’y trouve indiquée. Le vin, à cette époque, était tiré au tonneau sans passer quelque temps en bouteille.

La pièce la plus curieuse est celle-ci :

Inventaire des filtres de Chenonceau faict au Chasteau d'Annet.

Inventaire des lectres, tiltres et enseignements de la terre de Chenonceau, faict par nous Charles Gellain, Licencié ès loix, Bailly d’Annet, à la requeste et par le commandement de très haulte et très puissante Dame et Princesse Madame Dianne de Poictiers, Duchesse de Vallentinoys et Dioys, Dame D’Annet, Bréval et Montchaulvet, Arcys sur Aulbe, Plasnes, Rouvray, Breul de Pont, Baronne d’Ivry, en la chambre du Trésor en son Chasteau d’Annet, des tiltres et enseignemens en particulier desdictes Seigneuries, suivant et continuant l’inventaire par nous encommancé desd. Seigneuries, présent Claude Vallée, nostre Greffier au Baillage d’Annet, et Guillaume Clancher, à ce par nous appeliez en la présence de discrette personne Maistre Estienne de Breszé, Abbé de Milleray, Conseiller du Roy nostre Sire et Maistre des Requestes ordinaires de sa Maison, Jacques de Poictiers, sieur de Sainct Vallier, et Le Cauf, ainsi qu’il ensuict,

Du unze" jour de Septembre mil cinq cens quarante neuf.

Gellain. Gme Le Clancher.

Des vers de Dianej adressés à Henri II à propos d’un départ et d’une séparation, montrent d’une façon bien visible l’ardeur de leurs sentiments réciproques :

Diane à Henri.

Adieu, délices de mon cœur,

Adieu, mon maistre et mon seigneur,

Adieu, vray estocqde noblesse...

Adieu plusieurs royaux bancquetz,

Adieu épicurieulx metz.

Adieu magnifiques festins,

Adieu doulx baisers coulombins,

Adieu ce qu’en secret faisons Quant entre nous deulx nous jouons.

Adieu, adieu, qui mon cœur ayme;

Adieu lyesse souveraine...

(Biblioth. Nation., mss. 3 143, fos 6, 7, 8 et 9.)

LE CHATEAU D’ANET

Voici maintenant des vers de Henri II adressés à Diane , qui sont bien plus faibles :

Plus ferme foy ne fut onques jurée A nouveau prince, ô ma seule prinsesse,

Que mon amour, quy vous sera sans cesse Contre le Tems et la Mort asseurée.

De fosse creuse, ou de tour byen murée,

N’a point besoing de ma foy la fortresse,

Dont je vous fi dame, royne et maystresse.

Pour ce que ele est d’éternelle durée,

Thrésor ne peultsur elle estre vainqueur;

Ung sy vil prix n’aquiert ung gentil cœur.

Non point faveur, ou grandeur de lignage Qui éblouist les ieus du Populaire;

Non la beauté, quy ung léger courage Peult émouvoir, tant que vous me peult plaire.

Mès quy pouroyt à moy s’aconparer,

Et sy n’estyme ryens que sa boune grâse Et quy saroyt mon grant heur declérer,

Car autre chose ne veut, ny ne prouchase,

Et sy ne crains tronperye qu’on me fase; Estant tant seur de sa gran fermeté,

Inposyble est qu’un autre ait don ma plase M’ayant douné sy grande sûreté.

Hellas, mon Dieu, combyen j’ay regrèté Le tans que j’ay perdu an ma jeunesse ; Combyen de foys je me suys souété Avoyr Dyanne pour ma seule mestrèse;

Mès je crègnoys qu’elle, quy est Déesse,

Ne se voulut abesser jusques là De fayre cas de moy, quy sans cela N’avoys plèsyr, joye, ny contantemant,

Jusques à l’eure que se delybèra Que j’obéyse à son coumandemant.

Elle, voyant s’aprocher mon départ,

M’a dyt : « Amy, pour m’ouster de langeur Au departyr, las! laysse moy toncueur Au lieu du myen, où nul que toy n’a part. » Quant j’apersoys mon parteman soudain Et que je lesse se que tant estvmé.

Je la suplye de vouloyr [me] douner.

Pour grant faveur, de luy bèser la main.

Et sy luy dys ancores davantage Que la suplye de byen se souvenyr Que n’aie je joye juques au revenyr Tant que je voye son houneste vysage.

Lors je pouré dyre sertènemant

Que moy, quy suys sûr de sa bonne grâce,

J’aroys grant tort pour chaser autre plase,

Car j’en resoys trop de contantemant.

Les témoignages de l’amour du Roi pour Diane augmentaient toujours. Par des lettres

DIANE DE POITIERS

patentes, Henri II reprit, pour le donner à Diane de Poitiers, le Duché d’Étampes à Anne de Pisseleu, son ancienne rivale, qui se trouva ainsi déchue de son titre de Duchesse d’Étampes transmis à Diane de Poitiers par cette ordonnance. On peut juger du nombre des faveurs qu’elle a obtenues en voyant les titres qu’elle portait :

« Très haulte Dame et très puissante Princesse Madame la Duchesse de Vallentinois, d’Etampes et Dyois, Contesse d’Albon, Baronne d’Ivry, Dame de Sainct-Vallier et d’Annet, Chenonceau et Chisseau, Moullin fort, le Defïois, Thoré, la Chervière, Coullommiers, Vzigny, Bois de Pont, Lymours, etc... »

Ardente catholique, les affaires religieuses occupèrent beaucoup son attention.' A l’occasion de la consécration de sa chapelle, terminée en 1 553, Diane fit une grande cérémonie religieuse , présidée par Pierre Duval , évêque de Séez , qui 'officia et qui consacra les autels au culte catholique.

Après avoir montré Diane de Poitiers dans son beau rôle artistique, et sous un aspect riant et majestueux, plein d’amour et de poésie, l’impartialité fait un devoir de ne pas oublier son rôle politique et religieux.

Diane, comme Janus, avait deux figures : l’une, pleine de beauté majestueuse, où brillaient la grâce, l’élégance et la splendeur des beaux-arts; l’autre, d’une certaine grandeur, il est vrai, mais avec un caractère trop impérieux, dont l’altière fierté était mêlée d’une ambition et d’une avidité sans bornes.

Comme on le voit dans ses lettres, Diane s’est montrée souvent dure et avare en exigeant trop vivement ce qui lui était dû, alors qu'elle était si habile à trouver des ajournements pour éviter de délier les cordons de sa bourse, sauf pour embellir Anet, qui la faisait aller jusqu’à la prodigalité. En même temps son zèle catholique, excité beaucoup plus par une rivalité féminine que par conviction religieuse, l’entraîna dans des excès regrettables. Sa haine contre la duchesse d’Étampes lui fit prendre des mesures plus que sévères contre les partisans et les coreligionnaires de cette femme , et c’est surtout par elle que Henri , devenu Roi, fut excité à les combattre.

« Elle éloit » , dit Brantôme, « une personne charitable, grande aumônière, fort dévote et encline à Dieu, et surtout fort bonne catholique, liaïssoit fort ceux de la religion réformée ; voilà pourquoi ils l’ont fort haïe et médit d’elle. y>

Diane, douée d’une haute intelligence, avait trop d’ambition pour rester étrangère à la politique, qu’elle manœuvra avec beaucoup trop d’ardeur et de passion. Maîtresse absolue de toute l’administration et du clergé , elle était arrivée à gouverner la Nation. Cette audace d’une femme à commander un peuple comme celui de la France lui attira ce quatrain, peu flatteur pour le Roi :

Sire, si vous laissez, comme Charles (de Lorraine) desire.

Comme Diane veut par trop vous gouverner,

Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner.

Sire vous n etes plus, vous n’êtes plus que cire.

Les ménagements de Catherine envers Diane n’étaient pas toujours suivis par ses parti-

LE CHATEAU D’ANET

sans. Gaspard de Saulx, dans sa haine pour Diane et dans son zèle pour Catherine, lui avait

proposé d’aller couper le nez à Diane, bravade fort exagérée.

Ce qui avait donné à Catherine de Médicis la patience d’attendre, pour jouer un rôle politique sous Henri II, c’était l’âge avancé de Diane. Pourtant elle avait essayé plus d’une fois de la supplanter ; ce fut une lutte lente , sourde et terrible. Un jour elle fut sur le point de réussir; Diane ayant été malade, pria le Roi d'aller à Saint-Germain pendant sa convalescence; elle ne voulait pas être vue de son royal amant dans le déshabillé désagréable et peu galant d’une malade. Catherine , sachant cela , pendant ce temps et pour divertir le Roi, composa un magnifique ballet où six jeunes filles devaient lui réciter des vers. Parmi ces six demoiselles, elle avait fait figurer Miss Fleming, parente de son oncle le Duc d’Albany; c’était la plus belle personne qu’il fût possible de voir. Le Roi ne résista pas; il aima Miss Fleming et en eut un fils naturel nommé Henri de Valois, Comte d’Angoulême, qui fut plus tard Grand Prieur de France.

Le crédit et l’influence de Diane ne furent pas du tout ébranlés par cette infidélité; ce n’était, après tout, qu’un léger incident des mœurs du temps, et le Roi lui continua néanmoins tous ses soins et tout son amour.

Le i3 juillet i555 , un arrêt du Parlement ordonna la levée de la mainmise sur la terre et Châtellenie d'Anet, qui fut définitivement acquise à Diane de Poitiers et à ses descendants.

Pour clore la liste des libéralités du Roi Henri II à Diane, nous devons mentionner le don du quart de toutes les terres vacantes du royaume pour son gendre Claude de Lorraine , marié à Louise de Brézé, fille de Diane. C’était une concession vague, effrayante et insensée , car il n’y avait pas un seigneur en France, pas un monastère, qui n’eùt près de soi quelqu’une de ces terres vacantes et n’y prétendît quelque droit. Un quart peut-être de la France à cette époque était désert, inoccupé, en litige, ou vacant; en réclamant ce quart on menaçait trois ou quatre cent mille ayants-droit. C’était les menacer d’une foule de procès que Diane était sûre de gagner.

Une lettre de Henri II, adressée à Diane en 1 5 56, à la suite d’une maladie qu’il venait d’avoir, est très-curieuse; cette lettre est d’une extrême tendresse au sujet de sa maladie, et il lui rappelle même qu’il a encouru la disgrâce du Roi son père pour sa trop vive affection pour elle. Si cette lettre avait été connue des écrivains qui reprochent à Diane d’avoir été la maîtresse de François Ier, ils en auraient certainement tiré une conséquence fâcheuse pour Diane. En même temps, ceux qui veulent soutenir l’innocence des relations de Diane avec le Dauphin y trouveraient encore plus la condamnation de leur système.

En 1 5 5g, après diverses négociations, Henri II se décida à faire la paix avec l’Espagne. Par le traité de Cateau-Cambrésis, sa fille Élisabeth fut donnée à Philippe II, et Marguerite, sa sœur, épousa Philibert-Emmanuel, Duc de Savoie. En réjouissance de ce double mariage, qui devait avoir lieu au mois de mai, il résolut de donner à Paris une grande fête, et le tournoi, qui devait, selon l’antique usage, en être la partie principale, fut annoncé par des messagers et des hérauts d’armes dans toutes les Cours environnantes. C’était un des nobles penchants de la Chevalerie que la passion de ces tournois et de ces passes d’armes, et à

DIANE DE POITIERS

toutes les époques ces luttes publiques et ces divertissements guerriers avaient toujours le plus grand attrait.

La lice fut établie rue Saint-Antoine, entre le Palais des Tournelles et la Bastille. Dans toute sa longueur et des deux côtés on éleva des estrades, richement décorées de tapis somptueux et de soieries aux couleurs éclatantes , où prirent place les femmes notables de Paris, ainsi que toute la Cour. Avec les brillantes toilettes des femmes et les riches costumes des hommes , la lice devait resplendir d’un éclat tout à fait éblouissant.

Ce tournoi eut lieu le i5 juin. Le premier jour lut consacré à l'inspection des blasons et à quelques passes d armes. Les champions suspendirent à des piquets dorés leurs gonfanons et les écus portant leurs armoiries, afin que les Juges d’armes pussent juger de l’origine et des armoiries des tenants; le deuxième jour eut lieu le combat à la lance et à l’épée; enfin, le troisième jour, fut la grande joute. Le Roi Henri II, alors dans la force de la virilité, en grand costume et portant, selon sa coutume, les couleurs de Diane, entra en lice et fit plusieurs passes brillantes. Mais, à la fin de la journée, avant de se retirer, il voulut encore jouter avec le Comte Gabriel de Montgomery, Capitaine de la Garde Écossaise. Le comte, par modestie, relusa l’honneur qui lui était offert ; mais le Roi insista. Dès la première passe, la visière du heaume de Henri s’était levée, et, comme la lance de Montgomery se rompit, le tronçon qui lui restait dans la main n’étant pas baissé à temps, atteignit le roi au-dessus du sourcil droit. Le coup fut si violent que le Roi en tomba et perdit connaissance.

On le transporta au Palais des Tournelles; la blessure parut d’abord peu dangereuse, mais bientôt elle empira. La science des plus habiles chirurgiens ne put prolonger sa vie que de quelques journées; il resta onze jours malade sans avoir pu parler, et mourut le io juillet 1 55p.

Quelques auteurs rapportent un horoscope tiré des Centuries de Michel Nostradamus, qui faisait alors grand bruit à la Cour, et le quatrain suivant fut ensuite appliqué à l’accident du Roi :

Le lion jeune le vieux surmontera;

Au champ bellique, par singulier duelle,

Dans cage d’or les yeux lui crèvera Deux plaies ont fait mourir, mort cruelle!

La Reine, dont on connaît la croyance superstitieuse aux sciences occultes et aux prédictions de l'astrologie, avait-elle été troublée par quelque présage? Toujours est-il qu’elle avait vivement engagé le Roi à s’abstenir de prendre personnellement part à ce tournoi, et même, au moment où le Roi manifestait l’intention de recommencer cette passe qui lui fut si fatale, la Reine essayait encore de l’y faire renoncer, ce qui avait excité Montgomery à refuser l’honneur que le Roi lui faisait. Ce fut un grand malheur pour la France, moins pour l’homme qu’elle perdait que parce qu’il tenait en respect les partis politiques et religieux, qui, à sa mort, se divisèrent encore plus, troublèrent le repos public et firent beaucoup de victimes.

Diane y perdit naturellement son influence omnipotente, même avant la mort du Roi. Catherine, dans cette terrible circonstance, sortit tout à coup du rang obscur où l’avait reléguée la puissance dominatrice qu’avait exercée Diane sur l’esprit du Roi ; elle devenait en un instant la Régente et la Reine de France. Diane essaya de revoir le Roi; Catherine lui fit

LE CHATEAU D’ANET

donner l’ordre de se retirer à son hôtel. Ensuite on lui envoya dire qu’elle eût à rendre quelques bagues et joyaux qui appartenaient à la Couronne :

Elle demanda à Mr l’harangueur : «Comment! le Roi est-il mort? — Non, Madame, répondit-il, mais il ne peut guère tarder. — Tant qu’il lui restera un doigt de vie, dit-elle, je veux que mes ennemis sachent que je ne les crains point, et que je ne leur obéirai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage, mais, lorsqu’il sera mort, je ne veux plus vivre après lui , et toutes les amertumes qu’on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de ma perte; et par ainsi, mon Roi mort ou vif, je ne crains pas mes ennemis. »

La disgrâce de Diane fut immédiâte, entière et complète; mais, malgré les puissants efforts de Catherine pour abaisser et écraser Diane, ce qui lui restait de pouvoir par les alliances de ses filles et son ancienne influence, qui ne pouvait cesser tout d’un coup, lui permit d’éviter d’être entièrement à la merci de sa rivale et d’être dépouillée de son immense fortune. C’est la première favorite royale qui ait pu garder le plus de sa splendeur dans sa retraite. Elle fut néanmoins obligée de céder Chenonceaux à Catherine, qui poussa l’hypocrisie jusqu’à dire : «Je ne puis oublier qu’elle faisait les délices de mon cher Henri; j’ai honte d’accepter, je veux lui donner en échange un domaine », et elle lui donna en échange le Château, bien moins important, de Chaumont-sur-Loire.

Quelques années après, Catherine, par une rancune vindicative, proposa même aux députés des provinces de décréter que toutes les personnes qui avaient reçu des dons ou libéralités de François Ier et de Henri II seraient tenues de les rembourser à l’État. Cette proposition, quoique générale, frappait directement Diane de Poitiers, qui réussit, après bien des démarches, à se sauver de ce nouvel embarras; il paraît avoir été le dernier que sa dangereuse ennemie lui suscita. L’on ne peut d’ailleurs s’étonner que la Reine, après avoir si longtemps courbé la tête en silence sous l’esclavage de Diane, ait pensé, dès qu’elle en fut maîtresse, à revaloir à sa rivale quelque chose des ennuis et des humiliations qu’elle avait eus à souffrir. La vengeance était là presque absolument légitime; Catherine, qui était d’un pays où la vengeance a de bien terribles annales, est loin d’avoir poussé la sienne jusqu’au bout.

Diane avait trois hôtels à Paris: l’hôtel Barbette, provenant de la famille de Brézé; un second vis-à-vis le Palais des Tournelles, à l’angle de la rue du Petit-Musc et de la rue Saint-Antoine, ayant appartenu à la Duchesse d’Étampes; le troisième rue d’Orléans; ce dernier lui avait été donné par Blondel de Rocquencourt.

Mais, après la mort de Henri II, Diane, vaincue dans sa puissance et dans sa gloire par un accident aussi inattendu que terrible, se retira au Château d’Anet, sa plus belle demeure, et celle-ci, après avoir été animée et peuplée par la foule obséquieuse et brillante de tous les grands de la Cour, se trouva tout à coup devenir déserte et silencieuse. La fierté hautaine de Diane a dû bien souffrir d’être ainsi abandonnée et de se sentir aussi irrémédiablement frappée dans sa grandeur, après avoir eu tout le pouvoir pendant tout un règne brillant dont elle avait été la souveraine.

Le Château d’Anet était dans tout l’éclat de sa splendeur. Diane, pour laquelle le goût des constructions et des embellissements avait été un moyen de plaire au Roi et de tenir le premier rang à la Cour, continua à le terminer et à l’entretenir; mais la belle décoration inté-

DIANE DE POITIERS

rieure, qui faisait l’admiration des poëtes et des étrangers, faiblit et perdit un peu. Diane, plongée de nouveau dans un deuil tout aussi sérieux pour elle que le premier, et peut-être plus sensible encore, multiplia les allusions à la perte de son mari; la devise :Sola vivit in illo (elle vit solitaire en lui) fut de nouveau répétée à l'infini, parce qu’elle se trouvait tout aussi bien se rapporterait Roi, qu’une fidèle et pieuse sujette, surtout Diane, devait regretter et à propos duquel elle pouvait continuer de porter le deuil.

Cette autre devise : Scelus est nocuisse juvanti (c’est un crime d’avoir nui à qui nous a servi), mise à une peinture représentant le Château d’Anet, paraît bien être à l’adresse de Catherine, pour lui rappeler les attentions presque protectrices que Diane avait eues pour la Reine au temps du Roi Henri II et de son pouvoir, ce que Catherine faisait plus que d’oublier en ce moment, en la tenant en disgrâce et loin de la Cour.

Enfin, quelques peintures un peu trop érotiques, si fréquentes à cette époque, furent légèrement modifiées. Un voile un peu sombre sembla envelopper toute cette belle et gracieuse décoration, dont certaines parties n’étaient plus en rapport avec l’âge' et avec la nouvelle position isolée de la Maîtresse du lieu, dont le double veuvage contrastait mal à propos avec cette brillante décoration toute mythologique. C’est pourtant et naturellement ce milieu léger dans lequel on ne peut pas ne pas la mettre; et, au XVIIIe siècle, le poète Lemière parlant du deuil de Diane et de son installation à Anet, le fait dans ce sens :

Sous ces voluptueux lambris Diane choisit sa retraite,

Non la Diane des taillis Qui porte un croissant pour aigrette,

Et fuit comme un trait d’arbalète Devant les enfants de Gypris;

Diane conserva toute sa vie la beauté qui lui valut d’être une des femmes les plus remarquables de son temps. Brantôme dit :

J’ay veu Madame la Duchesse de Valentinois, en l’aage de soixante-dix ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aimable comme en l’aage de trente ans : aussi fut-elle fort aimée et servie d’un des grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans faire tort à la beauté de cette dame, car toute dame aymée d’un grant roy, c’est signe que perfection habite et abonde en elle, qui la faict aymer : aussi la beauté donnée des Cieux ne doit estre espargnée aux demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu’elle mourût, si belle encor que je ne sçache cœur de rocher qui ne s’en fust émeu, encore qu’auparavant elle s’estoit rompue une jambe sur le pavé d’Orléans, allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispostement comme'elle avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour telle rupture et maux et douleurs qu’elle endura, il eust semblé que sa belle face s’en fust changée ; mais rien moins que cela, car sa beauté, sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoient toutes pareilles qu’elle avoit toujours eu; et surtout elle avoit une très-grande blancheur, et sans se farder aucunement, mais on dit bien que tous les matins elle usoit de quelques bouillons composez d’or potable et autres drogues, que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils apoticaires. Je crois que, si cette dame eust encore vescu cent ans, qu elle n eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe et belle habitude. C’est dommage que la terre couvre ces beaux corps !

Diane employa son temps à de nouvelles constructions, mais elle cessa, dès i56o, d’agrandir son domaine d’Anet. Ses constructions furent tout à fait d’un autre genre. Ce fut d’abord la Chapelle attenante au Château et destinée à recevoir son tombeau , ensuite un Hôtel-Dieu, qu’elle agrandit et fit réédifier dans un côté du parc, à l’est, et, en dernier lieu,

Mais cette mortelle charmante, Cette Poitevine piquante,

Si chère au second des Henris, Qui de la divine ceinture Enchaîna l’Amour et les Ris Des rives du Cher jusqu’à l'Eure.

l’éçlise d’Anet, qu’elle fit reconstruire presque en entier. Elle n’eut pas la satisfaction de voir terminer ces divers travaux.

Diane mourut à Anet, le 25 avril 1 566, à l’âge de soixante-six ans. Son corps, en attendant que son tombeau fût terminé, fut déposé dans un des bas-côtés de l'église d’Anet, et il y resta onze ans. Le cercueil était recouvert par un mausolée en bois peint et doré, portant ses armes et ses devises , selon ses dernières volontés exprimées dans le testament qu’elle avait fait au commencement de 1 565 , deux ans avant sa mort.

Il exprime des sentiments tout à fait religieux et un grand respect pour la Royauté; c’est seulement devant ces deux puissances que s’inclina le front superbe et altier de cette femme hautaine, habituée à donner des ordres plutôt qu’à en recevoir.

Diane exprime ses dernières volontés avec fermeté , et les accompagne de menaces, en cas de désobéissance de la part de ses deux filles à l’égard de ses désirs.

Nous reproduisons une grande partie de ce précieux document, conservé aux Manuscrits de la Bibliothèque nationale et donné en entier par M. de Caraman :

A tous ceux que ces présentes Lettres verront.... Salut. Faisons savoir que par devant Nicolas Barré, Tabellion royal juré en la ville de Neaufle, furent présens en leurs personnes très hault, très puissant, illustre Prince et Seigneur Monseigneur Claude de Lorrainne, Duc d’Aumalle, Per de France, Gouverneur et Lieutenant-général pour le Roy nostre sire en son païs de Bourgongne et Champaigne, et très haulte et très puissante Dame et Princesse Loyse de Brézé, son épouze, du dict Seigneur Duc suffisamment auctorizée, d’une part; et très haulte et très puissante Dame et Princesse Françoise de Brézé, Duchesse douairière de Buillon, pour elle en son nom, d’autre part, après avoir veu,leu le testament de deffuncte très haulte et très puissante Dame Diane de Poytiers, en son vivant Duchesse de Vallentinois et Dyois, Marquise de Cotteron , Comtesse d’Albon et Vicomtesse d’Estoille, leur mère, faict à Lymours, le jour et feste des Roys, mil Ve soixante et quatre ( 1 565). Faict en présence de MIS Loys de Brézé, evesque de Meaux, Jacques de Poytiers, abbé d’Ivry, etc.... et ont signé.

Suit la teneur du testament :

Au nom de Dieu, du Père, du Fils et du benoist Sainct-Esprit, et de la glorieuse Vierge Marie, mère de Dieu, et de tous les saincts et sainctes du Paradis, nos advocats et intercesseurs envers luy à nous faire pardonner de nos faultes et peschez depuis nostre naissance jusques à la fin de nostre vye, en attendant le passage qui est divers à tous humains, saine de mez entendemens et de mon corps, Moy, Diane de Poitiers, ay bien voullu faire cestuy mon testament et déclaration de ma dernière vollonté, tant pour faire prier Dieu.... et, sy aucun d’eulx ou tout ensemble y voit au contraire et n’accomplisse ma dernière volonté, dès à présent je prive celuy ou celle qui contreviendra encontre de mon intention, et les prive de tout mon byen et le dpnne aux Hostels-Dieu de Paris, Annet, etc.... veu les biens que je leur laisse, et que cest byen venant en partye de mon labeur, car c’est mon byen que j’ay acquis; autrement je les prive de ma succession, s’ilz ne veullent accomplir cette mienne volonté.

Et premièrement, je veulx, quand il plaira à Dieu m’appeller, que mon corps soyt emporté cinq jours après mon deceds au lieu.... d’Ennet, où je faietz une église, si j’ay le temps d’en faire, mais, si elle n’est commencée, j’ordonne de ce faire, et leur en donne le moyen où je veux que l’argent soit prins pour le faire, ou je charge mes deux filles, ou leurs héritiers, et que les fraiz et despences soient faietz par ensemble jusques à la somme de vingt mil livres, des dits deux ans après mon décès, et non plus tard, et dedans icelle ferez faire ung tombeau, sépulture de marbre, faict à mes armes et devises bien faictes, où dedans j’entends y estre mise; mon cœur sera mis et amené après avecques celluy de feu Monsieur le Grand Sénéchal mon mary. Cependant que ma sépulture et église soit faicte, je veulx que mon corps soyt gisant dedans la grand Esglise d’Ennet, dedans un tombeau de bois paint à mes armes et devises, à celle fin que tous mes sujetz pryent tousjours Dieu pour moy, et veulx et entends que dès le landemain de mon trespas qu’il me soyt dict cent

DIANE DE POITIERS

messes, et entends que, quand l’on fera mon convoi, que l’on appelle les quatre Mandiens; plus j’ordonne de faire habiller cent pauvres où je mouray, de troys aulnes de drap blanc pour robbe et chapperon, et aussy leur sera délivré à chacun ung cierge de cyre blanche de livre et demie, qu’ils tiendront à la main, et leur sera aussi donné ung chapelet de patenostre, qu’ils tiendront en l’autre main; et en attendant, je veux que l’on dye cinq messes basses tous les jours, et faire l’aumône à cinq pauvres trouvez, donnant cinq deniers, disant : « Pryez Dieu pour Diane de Poitiers. » Aussy je veulx que tous mes serviteurs et servantes soient tous habillés de deuil, tant robbe que chapperon, et aussy je leur donne une année à chacun de leurs gaiges pour chercher Maitre; aussi je ordonne que toutes mes debtes soient entierrement païées, sur peyne de les priver de leur légitime, mais que ce soyt le plustôt que faire ce pourra, autrement je les prive de tout ce que leur peut appartenir. Et pareillement je veulx que mes filles et ceulx qui se mesleront de leur partage, qu’ils ne mettent nul discord entre elles deux, mais qu’elles partent teste pour teste sans faire tord à l’une plus qu’à l’aultre, et celle qui yra au contraire je la prive de tout ce que je luy puis donner, car je leur donne assez de bien pour se contanter, sans se mettre en fascherye et sans se mettre en nul procès, et qu’elles soient de la religion, ainsi que ses petits enfants, bonne, ancienne et catholique : ou je les prive de tout mon bien et les donne à l’Hostel-Dieu. Plus veulx que l’Hostel-Dieu que je commence à Ennet soit achevé et fundé de trois cens francs et que mes deux filles se accordent à cela, et qu’il soit payé par moictyé des frais qui se .feront pour l’achever, et ce mectent les XIII pauvres femmes et cinq filles que l’on mectra pour aprendre, et demeureront jusques à dix ans, et que ce soit les plus pauvres de mes terres que l’on trouvera qui n’auront père ni mère, et après dix ans on leur baillera dix francs pour les maryer et mettre à rentes jusques à ce qu’elles trouvent mary et, quant on les mettra à l’Hostel-Dieu, elles auront sept ans, et, comme elles deviendront grandes, l’on les sortira d’an en an... Plus je donne à mes chanoines que je funde à Ennet quatre cents livres de rente pour satisfaire à cela et que les terres que l’on acheptera pour mes chanoines et l’Hospital soient le plus près d’eulx. Aussi sera délivré troys cens francs pour maryer des paulvres filles qu’ils n’ayent choses du monde, pour les départir ainsy qu’il sera bon de fère, et que ce ne soit par faveur de personne, mais pour acquitter et comme l’ausmone sera le mieux employé.

Et pour accomplir ce mien testament, je veux et entends que mon Nepveu de Meaux et Monsieur le Président d'Orsay soient mes exécuteurs avec le Procureur du Roy. Je lui donne pour sa peyne cinq cens francs ; aussi mon nepveu Loys de Breizé pour la bonne amour que je lui y a porté, je lui donne un diamant pointu, esmaillé de noir, le plus gros que j’aye qui soit pointu ; aussi je donne à Monsieur le Président d’Orçé douze cens francs. Et, entendant, j’ay signé de ma main et scelleray de mon scel. — Faict le jour des Roys, à Lymours, l’an mil cinq cens soixante et quatre ( 1 565).

Ainsi signé : Diane de Potyers.

Malgré les grandes précautions de Diane pour faire exécuter ses dernières volontés, le délai de deux ans qu’elle avait fixé pour terminer sa Chapelle sépulcrale n’a pas été bien religieusement suivi, car ce n’est que onze ans après qu’elle y a été déposée. C’est le 25 mars 1577 que Diane fut transportée de l’Église, où elle était provisoirement, dans la Chapelle où s’élevait son magnifique tombeau, qui venait d’être terminé tout récemment, ainsi que le prouve un passage des Mémoires latins de Guillaume Laisné, Prieur de Mondonville, donné par M. Lefèvre :

Le vingt-cinquième jour de la lune de mars 1577, à la prière du puissant Seigneur de Lorraine, Duc d’Aumale, Seigneur temporel d’Anet, et de la Duchesse de Bouillon, le Seigneur Évêque Nicolas de Thou, revêtu de ses ornements pontificaux, a dédié et consacré la Chapelle auprès du Château d’Anet, construite d’après l’ordre de défunte puissante dame Diane de Poitiers, en son vivant Duchesse de Valentinois et Dame dudit lieu d’Anet, dont le corps a été inhumé dans ladite Chapelle édifiée en l’honneur de Dieu et de la bienheureuse Vierge Marie; une messe solennelle a été célébrée pontificalement, en présence dudit Seigneur d’Aumale et de son épouse.

Arrivée à sa dernière demeure, selon sa volonté, Diane ny reposa que deux siècles. L’histoire de cette femme célèbre, qui semblait être terminée, ne devait pas finir ainsi.

Les passions politiques et religieuses au milieu desquelles elle avait vécu sont venues,

Iyo LE CHATEAU D’ANET.

après plus de deux cents ans, se déchaîner sur sa tombe et troubler son éternel repos, fait terrible, qui ajoute une dernière page à son histoire.

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