‹ Histoire et description du château d'AnetChapitre 91 sur 138 · EXHUMATION DE DIANE · texte numérisé non relu

EXHUMATION DE DIANE

Le 18 juin 1795, les nommés Moulin, Commissaire de sûreté générale à Dreux, Bonjour, son adjoint, et autres, étant venus à Anet, firent faire la motion de détruire le tombeau de Diane de Poitiers.

Dans leur enthousiasme de l’égalité, ils voulaient enlever aux morts mêmes les privilèges qu’ils s’étaient attribués de leur vivant. Diane, qui reposait sous un magnifique sarcophage de marbre noir soutenu par quatre sphinx de marbre blanc, au milieu d’une chapelle construite par elle pour lui servir de lieu d’asile et de tombeau, devait continuer de dormir son sommeil dans la terre banale, au cimetière commun de la ville. Après avoir démonté le mausolée, on ouvrit le caveau. La première enveloppe de bois fut défaite; le cercueil en plomb, transporté sur les dalles du chœur, fut coupé; à l’entour se tenaient en silence ces hommes lorsqu’ apparut, très-bien conservé, le blanc et pâle visage de la Duchesse couchée dans sa bière et revêtue de riches habits assez semblables à la statue agenouillée sur son tombeau. Trois ou quatre femmes avaient été, par décence, commandées pour la retirer du cercueil ; deux de ces femmes , l’une, Mme Urbain, et l’autre , Mme Guédrole , furent chargées de la déshabiller. Ces deux dames elles-mêmes nous ont donné tous ces détails en 1 855 .

Près du corps de Diane étaient couchées, dans la même bière, deux petites filles, habillées comme leur mère, l’une de cinq à six ans, l’autre de sept à huit ans environ ; ces enfants sont ceux peut-être que Henri II voulait légitimer, ce que Diane a refusé, ainsi qu’elle avait déjà fait pour Diane de France. On enleva leurs habits et leurs parures, qui furent envoyés au Département, et de là sans doute à Paris.

Les corps nus furent déposés sur le gazon, devant la Chapelle; ils étaient blancs et trèsbien conservés, mais au bout de quelques instants une teinte noirâtre commença à les envahir.

Une voiture fut amenée, une de ces voitures à bras dont se servent les vignerons du pays, et qu’on appelle un diable; les corps y furent déposés avec précaution. A ce moment les enfants sortaient de l’école; ils vinrent voir ce qui occasionnait un attroupement près du Château. Ces femmes les chassèrent doucement, en leur disant : « Allez, allez, ce sont des choses que ne doivent pas regarder les petits enfants. » Deux de ces fillettes sont de notre famille et sont encore vivantes à Anet. Un sentiment naturel aux femmes les poussait à soustraire aux regards les corps nus de Diane et de ses filles. Une maison voisine était en démolition; elles en arrachèrent de grands papiers qui avaient servi de tapisserie, cachèrent ainsi une partie des cadavres, et le convoi se dirigea vers le cimetière de la paroisse.

Une fosse était creusée derrière le chœur; Diane y fut descendue debout avec ses filles; mais, pendant l’inhumation, comme le trou était profond, un des fossoyeurs, sentant glisser le corps, saisit la Duchesse par les cheveux; la coiffure entière lui resta dans la main; pour s en débarrasser, il la jeta à Mme Urbain, qui la recueillit toute tremblante, et en eut, à cause de ces circonstances particulières, un saisissement considérable. Le soir, à la réunion du

DIANE DE POITIERS

Comité de surveillance, installé dans la Chapelle funéraire qu’ils venaient de violer, on distribua ces cheveux aux assistants.

M. Bilot, peintre du Duc de Penthièvre, en réclama la plus belle boucle; elle lui fut donnée, et, à la vente après décès de la fille de ce dernier, elle fut vendue à M. Ferdinand Moreau, le propriétaire actuel du Château.

Ce récit, auquel sa date permet encore d’être confirmé par des personnes qui ont sinon vu, mais du moins entendu longtemps parler par les contemporains, se trouve d’ailleurs inséré dans b Histoire de Chartres de Chevart, administrateur du département à cette époque; elle a été publiée à Chartres, en 1801, c’est-à-dire] six ans après , en deux volumes in -8°. Voici , page 389 , le passage qui s’y rapporte :

Diane mourut à Anet, âgée de soixante-six ans, le 26 avril i566. Son corps resta en dépôt pendant plusieurs années dans l’aile droite de l’église paroissiale, entre deux piliers près du clocher, et ce en attendant qu’on eût fini la Chapelle funéraire dont Diane avait ordonné la construction; alors le corps, renfermé dans un cercueil de plomb, fut transféré dans le caveau de cette chapelle, avec deux enfants de dix à onze ans, qu’elle avait eus de Henri II, lesquels avaient aussi un cercueil de plomb. Quelques années avant la Révolution, celui de Diane ayant été ouvert, elle y fut trouvée revêtue d’habillements magnifiques; son corps, parfaitement embaumé, s’était très-bien conservé; le visage surtout semblait ne pas avoir souffert la moindre altération; mais, au bout de quelques heures, cette belle figure se décomposa et devint livide.

En soulignant les mots, avant la Révolution , nous avons voulu faire' remarquer une impossibilité véritable, car le lecteur intelligent y voit sans doute , comme nous , un lapsus de l’auteur, ou une coquille de l’imprimeur, par la raison bien simple qu’aucun fait ni aucun motif n’auraient nécessité l’exhumation de Diane avant la Révolution , et que le Duc de Penthièvre, propriétaire du Château à cette époque, n’aurait ni permis ni souffert cette profanation; c’est donc après la Révolution qu’il faut lire. Ce qui d’ailleurs confirme absolument notre manière de voir, c’est le silence absolu de M. Lemarquant dans sa Description du Château dé Anet, publiée en 1789.

Si l’exhumation avait eu lieu quelques années avant la Révolution , le récit s’en trouverait dans son livre; elle eût été trop récente pour qu’il la passât sous silence.

Page 1