Ibid., t. I", p
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les malins que le tête-à-téte du roi et de la marquise était sans danger pour leur vertu. Il ne nous dit pas non plus à quel moment ces relations avaient cessé d'être répréhensibles ni comment il avait fait, suivant l'expression connue d'une grande dame du temps, pour être si sûr de ces choses-là. Les torts de la marquise auraient-ils cessé ]e même jour que lui-même se faisait prêtre? Ce serait une coïncidence tout à fait heureuse et que les admirateurs exclusifs de Bernis feront bien de vérifier. En tous cas, ou le moyen proposé pour prévenir le scandale ne fut pas mis en usage, ou il ne parut pas suffisant à tout le monde, car on sait que ce fut justement là le cas de conscience que madame de Pompadour posa au përe jésuite dont elle voulait faire son confesseur et auquel il ne consentit jamais à donner la solution qu'elle désirait. II est vrai que les jésuites furent expulsés peu de temps après, comme M. Paul Bert nous l'apprenait encore l'autre jour, en raison de leur morale relâchée, tandis que, pour prix de ce nouveau service, Bernis recevait de sa noble cliente la confidence diplomatique qui allait couronner sa grandeur et changer la face de l'Europe.
J'arrête ici mon réquisitoire, dont la sévérité me paraîtrait à moi-même un peu outrée^ si je n'avais dû répondre à des plaidoyers trop complaisants. Ces réserves faites, pour ne pas abaisser le niveau moral des jugements de Thistoire, j'accorderai toute rindulgence qu'on voudra à la contagion
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des habitudes, et non à la dureté, mais à la mollesse, au contraire, des temps où Remis a vécu. Il a d'autant plus droit à ces circonstances atténuantes, qu'en résumé il paraît avoir toute sa vie pris pour règle de n'aller jamais au delà et même de ne pas aller tout à fait jusqu'au bout de ce que Topinion courante des honnêtes gens permettait à un galant homme. Un sentiment délicat des convenances Taida à se maintenir toujours dans cette exacte mesure, et ce sentiment respire encore même dans ses Mémoires^ où une existence après tout peu chrétienne est racontée dans des termes qui ne manquent pas absolument à la gravité épiscopale. C'est l'application par excellence de celte maxime connue de Voltaire : que tout est bien qui se passe entre gens bien élevés.
Et qu*il n*est pas de mal en bonne compagnie.
Si nous sommes devenus plus difficiles, c'est peutêtre parce qu'étant de moins bonne compagnie que nos pères, la maxime nous mènerait plus loin qu'eux.
Quoi qu'il en soit, il semble que nous connaissons exactement le personnage. Tel nous venons de le voir dans la conduite de sa fortune privée, tel nous allons le retrouver dans la direction de la grande politique , un esprit délié et juste, un travail facile, l'art de connaître et de manier les hommes, une conscience dénuée de toute rigueur
embarrassante, mais incapable de bassesse et de perfidie ; toutes ces qualités qui avaient fait de lui un bon ambassadeur auraient fait aussi un ministre très sortable, s'il ne s'était trouvé jeté dans des événements pour lesquels les talents ordinaires n'étaient pas suffisants, et que le génie seul eût été de taille à dominer. Ce sont ces événements maintenant dans le détail desquels il faut entrer.
Le moment est favorable, assurément, pour juger, au lendemain de Sadowa et de Sedan, avec plus d'équité que nous ne le faisions encore il y a peu d'années, le traité de 1756. C'est bien le moins que la puissance que la Prusse vient d'atteindre et dont la France n'a que trop souffert nous dispose à ne plus condamner sans les entendre ceux de nos hommes d'État dont la prévision avait commencé, il y a un siècle, à en prendre ombrage. Il faudrait être un fils bien dévot de Voltaire pour reprocher amèrement à Louis XV de n'avoir pas assez aimé Frédéric, quand nous avons sous les yeux un continuateur fidèle et un imitateur de ce grand modèle qui n'a pas précisément acquis des titres à notre bienveillance. Mais, comme on peut toujours prétendre que la guerre de Sept ans, née du traité de 1786, a été justement l'origine de cette grandeur de la Prusse dont nous pâtissons, le point du débat est celui-ci : le changement opérée dans la politique française à cette date fameuse a-t-il été, de la part de Louis XV,
une fantaisie de bon plaisir et, par suite, un défi lancé à la Prusse, que celle-ci n*a fait que relever? Ou bien fut-ce un acte de légitime défense contre une provocation sans prétexte et une agression à peine déguisée ? Pour se servir de la locution vulgaire, en 1755, est-ce la Prusse ou la France qui a commencé? Sur ce point je me suis prononcé, dans le Secret du Roi^ sans la moindre hésitation. En confrontant les dates, en étudiant les textes et surtout en essayant de sonder les cœurs, je n*ai pas craint de rompre en visière à la nuée d'écrivains français et allemands de tout ordre et de toute qualité, et d'affirmer que, dans cette rupture, devenue inévitable, tous les torts sans aucune excuse étaient du côté de la Prusse. J'ai osé décharger ainsi toute la politique française, y compris, s'il le fallait, madame de Pompadour.
La conclusion très formelle à laquelle je suis arrivé, c'est que le changement de politique de 1756, accusé à tort par Thistoire, était juste et même nécessaire en principe, et ne fut compromis que par l'exécution. L'idée première, en ellemême irréprochable et imposée par la force des choses, fut trahie dans l'application par un lamentable concours de fautes et de revers, de maladresses et de mauvaise fortune. En posant aussi nettement cette assertion, bien que ne doutant pas de mon fait, j'étais un peu effrayé de ma témérité. Je ne m'attendais pas à recevoir des archives de
Vienne une si prompte et si complète justification. Apres les documents produits par M. d'Arneth. Tombre même de la contestation n'est plus possible.
Pour bien comprendre l'étendue de la responsabilité qui pèse ici sur la mémoire de Frédéric, il faut remonter de quelques années en arrière jusqu'à la guerre précédente qu'avait terminée, en 1748, la paix d'Aix-la-Chapelle. Cette longue lutte soutenue par la France pendant huit années avait eu, on le sait, pour objet de profiter de Tabsence d'héritier mâle dans la famille d'Autriche pour dépouiller cette puissante maison de la dignité impériale et d'une partie de ses États patrimoniaux. C'était le complément de la politique de François P' et de Henri IV, le premier coup porté à l'ombre de Charles-Quint et à son fantôme de monarchie universelle. La prépondérance de la maison d'Autriche, déjà privée, par le traité d'Utrecht, du trône d'Espagne, n'eût plus été qu'un souvenir. Peut-être lentreprise étaitelle excessive, et l'équilibre de l'Europe n'exigeaitil pas qu'on poussât si loin les représailles. Quoi qu'il en soit, dans ce grand conflit, la France trouvait rangée en face d'elle la moitié de l'Europe, car Angleterre, Russie et Autriche faisaient cause commune. Elle devait compter sur l'appui de toutes les puissances secondaires d'Allemagne, ses protégées, officiellement reconnues comme telles depuis le traité de Westphalie, et sur la Prusse en
particulier, plus intéressée qu'aucune autre, depuis sa grandeur récente, à Taffranchissement de l'Empire. Mais cette confiance avait été constamment trompée par la politique égoïste et cauteleuse de Frédéric, et si, en définitive, le but, près d'être atteint, avait échappé à nos espérances; si les armées françaises n'avaient pas recueilli un prix proportionné à leurs efforts et à leurs victoires, c'était à cet incommode Allié qu'il fallait s'en prendre. C'était lui qui, dès le début même, avait compromis le succès de la guerre en se jetant avant l'heure et sans droit sur la Silésie, et en faisant ensuite de son concours armé une sorte de marchandage dont le maintien et la garantie de cette injuste conquête était le prix. Puis la guerre une fois engagée, il avait subitement faussé compagnie à la France en faisant, pour son compte, dès 1742, une paix séparée avec l'Autriche sans s'inquiéter de la position précaire où il nous laissait. A la vérité, il n'avait pas tardé à rendre la pareille à l'Autriche elle-même, en reprenant les armes sans plus de prétexte qu'il n'en avait eu pour les déposer. Mais ces allées et venues, ce sans-gêne avec sa parole, ce défaut d'égards pour ses alliés, faisaient de son ambition heureuse une meuace pour tout le monde, sans que son amitié fût désormais une garantie pour personne. Que Louis XV n'éprouvât à son égard que défiance et amertume, il n'y a pas lieu de s'en étonner : d'autant plus que, prenant l'offensive pour justifier ses infidé-
lités, Frédéric croyait de bon goût de cribler de railleries non seulement le roi, sa maîtresse et sa cour, mais les armées françaises elles-mêmes, qui avaient pourtant fait assez bonne figure à Raucoux et à Fontenoy. Ces plaisanteries d'un ton souvent cynique circulaient dans les cafés de Paris, et si elles n'y causaient pas autant de rumeur qu'à Versailles, c'est que la nation ne faisait déjà plus corps avec son gouvernement, et que Frédéric, en enjôlant par des flatteries la vanité des gens de lettres français, trouvait en eux des dispensateurs de la renommée qui s'appliquaient à donner le change à l'amour-propre national.
Ce qui avait rendu les incertitudes de Frédéric pendant la guerre particulièrement inquiétantes, et, si Ton peut ainsi parler, désobligeantes pour le gouvernement français, c'est que ses négociations clandestines avec Vienne avaient toujours passé par l'intermédiaire de l'ambassade d'Angleterre dans cette résidence. Le diplomate britannique venait à toute heure au camp prussien, pour le moindre prétexte, pour ouvrir des pourparlers, ou porter des propositions, et ses visites, couronnées ou non de succès, étaient toujours les bienvenues. Bien qu'officiellement en hostilité avec TAngleterre, — puisque depuis Louis XIV, les deux cabinets de Londres et de Vienne marchaient toujours d'accord, — Frédéric ne perdait aucune occasion de manifester combien lui répugnait cet état de rupture avec un souverain
protestant comme lui et d'origine allemande.
Depuis la paix conclue, il se gênait moins encore pour renouveler ces témoignages de bienveillance. Ces avances étaient bien accueillies en Angleterre, sinon de la cour et des ministres, au moins du public anglais, très flatté de trouver un grand roi et un grand homme de guerre parmi les coreligionnaires de la Réforme, ce qui n'était pas arrivé depuis Gustave- Adolphe. Mais, à Versailles, on suivait ce rapprochement avec une défiance bien naturelle; car telle était l'hostilité du peuple anglais contre la France, qu*on ne pouvait guère être l'ami des deux à la fois, et les coquetteries de Frédéric pour nos plus vieux adversaires indiquaient de sa part au moins un fond d'hostilité et de malveillance contre nous, sur lequel il eût été imprudent de fermer les yeux.
L'alarme surtout devint naturelle, lorsqu'en juillet 1755 on apprit que, sous le plus insignifiant des prétextes, une escadre anglaise avait attaqué et capturé deux bâtiments de guerre français dans le voisinage des bancs de Terre-Neuve, et que, malgré d'énergiques réclamations, cette injure demeurait sans réparation. Chacun alors se demanda d'où venait à l'Angleterre cette audace ; si elle agissait seule ou de concert soit avec d'anciens, soit avec de nouveaux alliés, et si^ dans ce cas, la France aussi pouvait compter sur les siens, en un mot si la guerre de maritime devenant continentale et universelle^ l'Europe qui respirait
à peiae, allait tout entière rentrer en branle. Dans ce moment critique, la conduite de Frédéric présenta le même caractère de duplicité audacieuse qui avait déjà signalé, quinze ans auparavant, ses premiers exploits. D'une part, il autorisa son ministre à Paris le baron de Knyphausen à jeter feu et flamme contre lagression de l'Angleterre, et, comme si la complicité de TAutriche dans l'attentat eût été certaine et la guerre générale déjà déclarée, à offrir le concours immédiat de ses armées. Pourvu que la France, disait-il, fût prête à envahir sans délai les Pays-Bas autrichiens, lui s'engageait à la même heure à faire entrer cent quarante mille hommes en Bohème. Mais, pendant que les échos de Versailles retentissaient de ses provocations bruyantes, il faisait tout bas savoir à Georges II, par l'intermédiaire du duc de Brunswick, parent commun des deux rois, qu'il était tout disposé à garder la neutralité la plus rigoureuse dans le nouveau conflit, et à garantir en particulier la sécurité du Hanovre, patrimoine des souverains britanniques, qui, comme on le sait, leur était très cher.
J'avoue que ce double jeu consistant en une offre d agression faite à l'un des combattants et une assurance de neutralité promise à l'autre, m'a paru si fort, que je ne voulais pas y croire, et dans le Secret du Roi j'ai contesté, malgré le témoignage de Duclos, l'existence des propositions belliqueuses faites à Versailles par le ministre de
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Prusse. Je m'appuyais, pour les révoquer en doute, principalement sur ce fait que Frédéric, dans V Histoire de la Guerre de Sept ans, n'en fait aucune mention et se pose, au contraire, comme un sage qui voulait, dès le premier jour, par une attitude de prudente neutralité, ou se porter médiateur, ou, s'il ne pouvait arrêter l'effusion du sang, restreindre au moins le champ de la guerre. Depuis la publication des Mémoires de Bemis, je dois rendre les armes et confesser mon erreur. Bemis raconte, en effet, en propres termes, que le ministre de Prusse lui fit tout spécialement confidence des offres de son maître, en le chargeant d'entretenir le roi, bien que, n'étant encore lui-même qu'un ambassadeur en congé, sans participation au conseil, il n'eût aucun titre à cet honneur. Il ajoute que cette confidence n avait rien de bien flatteur, attendu que Knyphausen la faisait en même temps à tout le mondée II n'y a pas moyen de douter du récit de Bernis. Mais comme d'un autre côté, il résulte de pièces produites par M. d'Arneth, que dès le 16 août, on était avisé à Vienne des espérances de neutralité données à Londres', il faut bien convenir que les deux démarches furent faites en
1. Bemis, Mémoires, t. !•', p. 210-213. Je dois ^jouter cependant que, depuis Tépoque où cet article a été écrit, la Correspondance de Frédéric II avec son ministre à Paris pendant Vannée 1755, a paru dans le Xe volume de la Correspondance de 06 prince publiée à Berlin, et qu'on n*y trouve aucune proposition que Bernis rapporte.